ALFRED DE MUSSET
L'art est « sentiment ». « Ah! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie ». Le vrai poète est celui qui exprime sincèrement et naturellement ce qu'il sent, sans se travailler pour bien dire, sans imiter quelqu'un, sans « cheviller ».
TEXTES GITES Namouna, 1832.
La Coupe et les Lèvres , 1832.
Poésies : A mon ami Edouard B., 1832.
— A la Malibran. , i«ît.
— Après une lecture.
Sachez-le, — c'est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit, — c'est le cœur qui se fond; ^•C'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire, Gomme un gai pèlerin sur le sommet d'un mont. Et puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire, A dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font I
A. de Musset, Namouna, ch. n, strophe iv.
Je ne fais pas grand cas, pour moi, de la critique;
Toute mouche qu'elle est, c'est rare qu'elle pique.
On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron :
Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.
Je hais comme la mort l'état de plagiaire;
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre,
C'est bien peu, je le sais, que d'être homme de bien,
Mais toujours est-il vrai que je n'exhume rien.
A. de Musset, La Coupe et les lèvres.
DU XIXe SIÈCLE 143
Ah! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie. C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour; C'est là qu'est le rocher du désert de la vie,
D'où les flots d'harmonie, Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour.
Peut-être à ton insu déjà bouillonnent-elles, Ces laves du volcan, dans les pleurs de tes yeux. Tu partiras bientôt avec les hirondelles,
Toi qui te sens des ailes Lorsque tu vois passer un oiseau dans les cieux.
A. de Musset, Poésies. A mon ami Edouard B.
Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive, Ce n'est pas l'art divin, ni ses savants secrets : Quelque autre étudiera cet art que tu créais; Fest ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve, Z'e>t cette voix du cœur qui seule au cœur arrive. Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.
Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine ? Quel rêve as tu donc fait de te tuer pour eux! Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène, Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameux, Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux?
Que ne détournais-tu la tête pour sourire, Comme' on en use ici quand on feint d'être ému? Hlélas ! on t'aimait tant qu'on n'en aurait rien vu. Quand lu chantais le Saule, au lieu de ce délire, Que ne t'occupais-tu de bien porter ta lyre? La Pasta fait ainsi : que ne limitais-tu ?
A. de Musset, A la Malibran, strophes 18, 21, 22.
Et j'en dirais bien plus si je me laissais faire.
Ma poétique, un jour, si je puis la donner,
Sera bien autrement savante et salutaire.
C'est trop peu que d'aimer, c'est trop peu que de plaire
Le jour où l'Hélicon m'entendra sermonner,
Mon premier point sera qu'il faut déraisonner.
Celui qui ne sait pas, quand la brise étouffée Soupire au fond des bois son tendre et long chagrin. Sortir seul au hasard, chantant quelque refrain, Plus fou qu'Ophélia de romarin coiffée, Plus étourdi qu'un page amoureux d'une fée, Sur son chapeau cassé jouant du tambourin;
Celui qui ne voit pas, dans l'aurore empourprée, Flotter, les bras ouverts, une ombre idolâtrée ; Celui qui ne sent pas, quand tout est endormi, Quelque chose qui l'aime errer autour de lui ; Celui qui n'entend pas une voix éplorée Murmurer dans la source et l'appeler ami;
Celui qui n'a pas l'âme à tout jamais aimante,
Qui n'a pas pour tout bien, pour unique bonheur
Devenir lentement poser son front rêveur
Sur un front jeune et frais, à la tresse odorante,
Et de sentir ainsi d'une tête charmante
La vie et la beauté descendre dans son cœur;
Celui qui ne sait pas, durant les nuits brûlantes Qui font pâlir d'amour l'étoile de Vénus, Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus, Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes, Et devant l'infini joindre des mains tremblantes, Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus;
DU XIXe SIÈCLE 145
Que celui-là rature et barbouille à son aise, Il peut, tant qu'il voudra, rimer à tour de bras, Ravauder l'oripeau qu'on appelle antithèse, Et s'en aller ainsi jusqu'au Père-Lachaise, Traînant à ses talons tous les sots d'ici-bas ; Grand homme si l'on veut; mais poète, non pas.
Musset, Après une lecture, strophes x-xv.