‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 53 sur 75 · A. DE VIGNY · texte numérisé non relu

A. DE VIGNY

Lie roman ne doit pas être une confession, ni une autobiographie, ni la reproduction authentique du vrai, mais l'expression delà Vérité humaine, choisie et condensée.

TEXTES CITES

A. de Vigny, Cinq Mars, 4e édition. Réflexions sur la vérité dans l'art, 1829.

— Servitude et Grandeur militaires, 1835.

Cette vérité, toute belle, toute intellectuelle, que je sens, que je vois et voudrais définir, dont j'ose ici distinguer le nom de celui du vrai, pour me mieux faire entendre, est comme l'âme de tous les arts. C'est un choix du signe caractéristique dans toutes les beautés et toutes les grandeurs du vrai visible; mais ce n'est pas lui-même, c'est mieux que lui; c'est un ensemble idéal de ses principales formes, une teinte lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant de ses parfums les plus purs, un elixir délicieux de ses sucs les meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mélodieux; enfin, c'est une somme complète de toutes ses valeurs. A cette seule vérité doivent prétendre les œuvres de l'Art qui sont une représentation morale de la vie, les œuvres dramatiques. Pour l'atteindre, il faut sans doute commencer par connaître tout le vrai de chaque siècle; être imbu profondément de son ensemble et de ses détails : ce n'est là qu'un pauvre mérite d'attention, de patience et de mémoire; mais ensuite il faut choisir et grouper autour d'un centre inventé : c'est là l'œuvre de l'imagination et de ce grand box sens qui est le génie lui-même.

A quoi bon les Arts s'ils n'étaient que le redoublement de la contre-épreuve de l'existence? Eh! bon Dieu! nous ne voyons que trop autour de nous la triste et désenchanteresse réalité; la tiédeur insupportable des demicaractères, des ébauches de vertus et de vices, des amours irrésolus, des amitiés tremblotantes, des doctrines variables, des fidélités qui ont leur hausse et leur baisse, des opinions qui s'évaporent; laissez-nous rêver que parfois ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou dès méchants plus résolus, cela fait du bien. Si la pâleur de votre vrai nous poursuit dans l'Art, nous fermerons ensemble le théâtre et le livre, pour ne pas le rencontrer deux fois. Ce que l'on veut des œuvres qui font mouvoir des fantômes d'hommes, c'est, je le répète, le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé parles passions de son caractère et de son temps; c'est donc la vérité de cet homme et de ce temps, mais tous deux élevés à une puissance supérieure et idéale qui en concentre toutes les forces. On la reconnaît, cette vérité, dans les œuvres de la pensée, comme Ton se récrie sur la ressemblance d'un portrait dont on n'a jamais vu l'original, car un beau tableau peint la vie, plus encore que le vivant.

L'Histoire est un roman dont le peuple est l'auteur. L'esprit humain ne me semble se soucier du vrai que dans le caractère général d'une époque; ce qui lui importe surtout, c'est la masse des événements et les grands pas de l'humanité qui emportent les individus; mais indifférent sur les détails, il les aime moins réels que beaux ou grands et complets l.

A. de Vigny, Cinq -Mars. (Réflexions sur la vérité dans l'art.)

On doit s'abandonner à une grande indifférence de la

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