Cf. Lamartine, Jocelyn. Avertissement de la lrJ édition
DU XIXe SIÈCLE 2«')7
réalité historique pour juger les œuvres dramatiques, poèmes, romans ou tragédies, qui empruntent à l'histoire des personnages mémorables. L'Art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa beauté idéale. Il faut le dire, ce qu'il y ajoute de vrai n'est que secondaire, c'est seulement une illusion de plus dont il s'embellit, un de nos penchants qu'il caresse. Il pourrait s'en passer, car la vérité dont il doit se nourrir est la vérité d'observation sur la nature humaine et non sur C authenticité du fait. Les noms des personnages ne font rien à la chose. Tant mieux pour la mémoire de ceux que l'on choisit pour représenter des idées philosophiques ou morales ; mais encore une fois la question n'est pas là; l'imagination fait d'aussi belles choses sans eux; elle est une puissance toute créatrice ; les êtres fabuleux qu'elle anime sont doués de vie autant que les êtres réels qu'elle ranime. Nous croyons à Othello comme à Richard III dont le monument est à Westminster; à Lovelace et à Clarisse autant qu'à Paul et à Virginie, dont les tombes sont à l'Ile-de-France. C'est du même œil qu'il faut voir jouer ces personnages et ne demander à la Muse que sa vérité plus belle que le vrai, soit que, rassemblant les traits d'un caractère épars dans mille individus incomplets, elle en compose un type dont le nom seul est imaginaire; soit qu'elle aille choisir sous leur tombe et toucher de sa chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes choses, les force à se lever encore et les traîne tout éblouis au grand jour où, dans le cercle qu'a tracé cette fée, ils reprennent à regret leurs passions d'autrefois, et recommencent par-devant leurs neveux le triste drame de la vie.
A. de Vigny, Cinq-Mars. [Réflexions sur la vérité dans Vart.)
Je ne puis m'empêcher de jeter ici ces réflexions sur la liberté que doit avoir l'imagination d'enlacer dans ses nœuds formateurs toutes les figures principales d'un siècle
et, pour donner plus d'ensemble à leurs actions, de faire céder parfois la réalité des faits à PIdée que chacun d'eux doit représenter aux yeux de la postérité, enfin sur la différence que je vois entre la Vérité de l'Art et le Vrai du Fait.
A. DE Vigny, Cinq-Mars. {Réflexions sur la vérité dans l'art.)
Je ne sais si un jour j'écrirai pour moi-même tous les détails intimes de ma vie; mais je ne veux parler ici que d'une des préoccupations de mon âme. Quelquefois, l'esprit tourmenté du passé et attendant peu de chose de l'avenir, on cède trop aisément à la tentation d'amuser quelques désœuvrés des secrets de sa famille et des mystères de son cœur. Je conçois que quelques écrivains se soient plu à faire pénétrer tous les regards dans l'intérieur de leur vie et même de leur conscience, l'ouvrant et le laissant surprendre par la lumière, tout en désordre et comme encombré de familiers souvenirs et des fautes les plus chéries. Il y a des œuvres telles parmi les plus beaux livres de notre langue, et qui nous resteront comme ces beaux portrails de lui-même que Raphaël ne cessait de faire. Mais ceux qui se sont présentés ainsi, soit avec un voile, soit à visage découvert, en ont eu le droit, et je ne pense pas que l'on puisse faire ses confessions à voix haute, avant d'être assez vieux, assez illustre et assez repentant pour intéresser toute une nation à ses péchés. Jusque-là on ne peut guère prétendre qu'à lui être utile par ses idées ou par ses actions.
A. de Vigny. Servitude et grandeur militairesr chap. Ier.
DU XIXe SIÈCLE 239
Il faut au roman narratif et au roman épistolaire substituer le roman dramatique, qui « exprime dans une fable intéressante une idée utile », par « un mode d'exécution qui rend le roman semblable à la vie ».
TEXTE CITE
V. Hugo, Sur Walter Scott, à propos de Quentin Durvard (Muse française, juin 1823). [Littérature et Philosophie mêlées, 1823-1824.)*
Quelle doit être l'intention du romancier ? C'est d'exprimer dans une fable intéressante une vérité utile. Et, une fois cette idée fondamentale choisie, cette action explicative inventée, l'auteur ne doit-il pas chercher, pour la développer, un mode d'exécution qui rende son roman semblable à la vie, l'imitation pareille au modèle ? Et la vie n'est-elle pas un drame bizarre où se mêlent le bon et le mauvais, le beau et le laid, le haut et le bas, loi dont le pouvoir n'expire que hors de la création ? Faudra-t-il donc se borner à composer, comme certains peintres flamands, des tableaux entièrement ténébreux, ou, comme les Chinois, des tableaux tout lumineux, quand la nature montre partout la lutte de l'ombre et de la lumière ? Or les romanciers, avant Walter Scott, avaient adopté généralement deux méthodes de composition contraires; toutes deux vicieuses, précisément parce qu'elles sont contraires. Les uns donnaient à leur ouvrage la forme d'une narration divisée arbitrairement en chapitres, sans qu'on devinât trop pourquoi, ou même uniquement pour délasser l'esprit du lecteur, comme l'avoue assez naïvement le titre de descanso (repos), placé par un vieil auteur espagnol1 en tête