‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 59 sur 75 · GEORGE SAND · texte numérisé non relu

GEORGE SAND

Le roman doit « idéaliser le sentiment qui fait le sujet », mais placer « ce sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir ».

TEXTES CITES

George Sand. — Indiana, préface de 1832.

— Lélia, préface de la 2me édition, 1841.

— La Mare au Diable, L'auteur au lecteur, 1850.

— La petite Fadette, Notice, 1851.

— Le Compagnon du Tour de France, Notice, 1851.

— Les Maîtres Sonneurs, A M. Eugène Lambert, 1853.

— Histoire de ma vie, 1855.

Selon cette théorie1, le roman serait une œuvre de poésie autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies, des caractères vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à résumer le sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là qu'elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type, par conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des événements; il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans

1. La théurie du roman que, à sou insu, George Sand a appliquée dans ses œuvres.

la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait l'habitude des choses humaines, et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des intelligences.

En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si, toutefois, c'est bien un roman qu'il veut faire.

Cette théorie est-elle vraie? Je crois que oui; mais elle n'est pas, elle ne doit pas être absolue. Balzac, avec le temps, m'a fait comprendre, par la variété et la force de ses conceptions, que l'on pouvait sacrifier l'idéalisation du sujet à la vérité de la peinture, à la critique de la société et de l'humanité même.

Balzac résumait complètement ceci quand il me disait dans la suite : « Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Ces [deux chemins conduisent au même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels; j'en suis un. Il m'en faut d'ailleurs pour faire ressortir mes êtres vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres vulgaires m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent. Je les grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou grotesques. Vous, vous ne sauriez pas; vous faites bien de ne pas vouloir regarder des êtres et des choses qui vous donneraient le cauchemar. Idéaliser dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de femme. »

George Sand, Histoire de ma vie, 4e partie. Chap. xxviii.

Lélia a été et reste dans ma pensée un essai poétique, un roman fantasque où les personnages ne sont ni complètement réels, comme l'ont voulu les amateurs exclusifs d'analyse de mœurs, ni complètement allégoriques, comme

l'ont jugé quelques esprits synthétiques, mais où ils représentent chacun une fraction de l'intelligence philosophique du xixe siècle : Pulchérie, l'épicurisme héritier des sophismes du siècle dernier; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps où l'intelligence monte très haut, entraînée par l'imagination, et tombe très bas, écrasée par une réalité sans poésie et sans grandeur... Quant à LéJia, je dois avouer que cette figure m'est apparue au travers d'une fiction plus saisissante que celles qui l'entourent. Je me souviens de m'être complu à en faire la personnification encore plus que l'avocat du spiritualisme de ces temps-

Cette prédilection pour le personnage fier et souffrant de Lélia m'a conduit à une erreur grave au point de vue de l'art : c'est de lui donner une existence tout à fait impossible, et qui, à cause de la demi-réalité des autres personnages, semble choquante de réalité à force de vouloir être abstraite et symbolique.

George Sand, Lélia, préface de la 2e édition.

Il me fut bien impossible, en cherchant à représenter un type d'ouvrier aussi avancé que notre temps le comporte, de ne pas lui donner des idées sur la société présente et des aspirations vers la société future. Cependant on cria, dans certaines classes, à l'impossible, à l'exagération, on m'accusa de flatter le peuple et de vouloir l'embellir. Eh bien! pourquoi non? Pourquoi, en supposant que mon type fût trop idéalisé, n'aurais-je pas eu le droit de faire pour les hommes du peuple ce qu'on m'avait permis de faire pour ceux des autres classes? Pourquoi n'aurais-je pas tracé un portrait, le plus agréable et)e plus sérieux possible, pour que tous les ouvriers intelligents et bons eussent le désir de lui ressembler? Depuis quand le roman est-il forcément la peinture de ce qui est, la dure et froide réalité des hommes et des choses contemporaines? Il en peut être ainsi, je le sais, et Balzac, un maître devant le talent duquel je me suis toujours incliné,

a fait la Comédie humaine. Mais, tout en étant lié d'amitié avec cet homme illustre, je voyais les choses humaines sous un tout autre aspect, et je me souviens de lui avoir dit, à peu près à l'époque où j'écrivais le Compagnon du Tour de France : « Vous faites la Comédie humaine. Ce titre est modeste; vous pourriez aussi bien dire le drame, la tragédie humaine. — Oui, me répondit-il, et vous, vous faites Y épopée humaine. — Cette fois, repris-je, le titre serait trop relevé. Mais je voudrais faire Yéglogue humaine, le poème, le roman humain. En somme vous voulez et savez peindre l'homme tel qu'il est sous vos yeux, soit! Moi, je me sens porté à le peindre tel que je souhaite qu'il soit, tel que je crois qu'il doit être. » Et comme nous ne nous faisions pas concurrence, nous eûmes bientôt reconnu notre droit mutuel.

George Sand, Le Compagnon du Tour de France, Notice.

Dans les temps où le mal vient de ce que les hommes se méconnaissent et se détestent, la mission de l'artiste est de célébrer la douceur, la confiance, l'amitié, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis ou découragés que les mœurs pures, les sentiments tendres et l'équité primitive sont ou peuvent être encore de ce monde. Les allusions directes aux malheurs présents, l'appel aux passions qui fermentent, ce n'est point là le chemin du salut; mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance* que le spectacle des maux réels renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction. George Sand, La Petite Fadette, Notice.

Certains artistes de notre temps, jetant un regard sérieux sur ce qui les entoure, s'attachent à peindre la douleur, l'abjection de la misère, le fumier de Lazare. Ceci peut être du domaine de l'art et de la philosophie; mais, en peignant la misère si laide, si avilie, parfois si vicieuse

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et si criminelle, leur but est-il atteint, et l'effet en est-il salutaire, comme ils le voudraient? Nous n'osons pas nous prononcer là-dessus...

Nous croyons que la mission de l'art est une mission de sentiment et d'amour, que le roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et l'apologue des temps naïfs, et que l'artiste a une tâche plus large et plus poétique que celle de proposer quelques mesures de prudence et de conciliation pour atténuer l'effroi qu'inspirent ses peintures. Son but devrait être de faire aimer les objets de sa sollicitude et, au besoin, je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un peu. L'art n'est pas une étude de la nature positive, c'est une recherche de la vérité idéale, et le Vicaire de Wakefield fut un livre plus utile et plus sain à l'âme que le Paysan perverti ou les Liaisons dangereuses. George Sand, La Mare au diable, L'auteur au lecteur.

Je le (le héros du roman) ferai parler lui-même, en imitant sa manière autant qu'il me sera possible. Tu ne me reprocheras pas d'y mettre de l'obstination, toi qui sais, par expérience de tes oreilles, que les pensées et les émotions d'un paysan ne peuvent être traduites dans notre style sans s'y dénaturer entièrement, et sans y prendre un air d'affectation choquante. Tu sais aussi, par expérience de ton esprit, que les paysans devinent ou comprennent beaucoup plus qu'on ne les en croit capables, et tu as été souvent frappé de leurs aperçus soudains qui, même dans les choses d'art, ressemblent à des révélations. Si je fusse venu te dire, dans ma langue et dans la tienne, certaines choses que tu as entendues et comprises dans la leur, tu les aurais trouvées si invraisemblables de leur part, que tu m'aurais accusée d'y mettre du mien à mon insu, et de leur prêter des réflexions et des sentiments qu'ils ne pouvaient avoir. En effet, il suffit d'introduire, dans l'expression de leurs idées, un mot qui ne soit pas de leur vocabulaire, pour qu'on se sente porté à révoquer en doute

l'idée même émise par eux; mais, si on les écoute parler, on reconnaît que s'ils n'onl pas, comme nous, un choix de mots appropriés à toutes les nuances de la pensée, ils en ont encore assez pour formuler ce qu'ils pensent et décrire ce qui frappe leurs sens. Ce n'est donc pas, comme on me Ta reproché, pour le plaisir puéril de chercher une forme inusitée en littérature, encore moins pour ressusciter d'anciens tours du langage et des expressions vieillies, que tout le monde entend et connaît de reste, que je vais m'astreindre au petit travail de conserver au récit d'Etienne Depardieu la couleur qui lui est propre. C'est parce qu'il m'est impossible de le faire parler comme nous, sans dénaturer les opérations auxquelles se livrait son esprit, en s'expliquant sur des points qui ne lui étaient pas familiers, mais où il portait évidemment un grand désir de comprendre et d'être compris.

George Sand, Les Maîtres Sonneurs. (A M. Eugène Lambert.)

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1° « Les détails seuls constituent le mérite des romans. > Nécessité d'une observation scrupuleuse et attentive. Réaction contre la « couleur sanguinolente » du romantisme et retour à une « littérature franche ». Le roman sera la peinture vraie de toute une époque, de la vie privée, des sites et des villes, aussi bien que des hommes. La « Comédie humaine. » (P. 251.)

2° « Le vrai littéraire n'est pas le vrai de la nature. » Le romancier doit « transfigurer » les individus de façon à en faire des personnages « typiques », et « atténuer la crudité de la nature ». (P. 261.)

3° Le roman doit moraliser, non en s'abstenant de peindre le mal, mais en accompagnant cette peinture d'une grande leçon. (P. 264.)

TEXTES CITES

Balzac. — Les Chouans, préface de lalre édition, 1829.

— Scènes de la vie privée, préface de la lre édition, 1830.

— La Peau de Chagrin, préface de la lre édition, 1831.

— Le Livre mystique, préface de la lre édition, 1835.

— La Fille aux yeux d'or, Note de la lre édition, 1835.

— Facino Cane, 1836.

— Une fille d'Eve, préface de la lre édition, 1839.

— Le Cabinet des Antiques, préface de la lre édition, 1839.

— La Comédie humaine, Avant-propos, 1842.

— Lettre à M. Hippolyte Castille, 1846.

1° « Les détails seuls constituent le mérite des romans. » Nécessité d'une observation scrupuleuse et attentive. Réaction contre la « couleur sanguinolente » du romantisme et retour à une « littérature franche. » Le

roman sera la peinture vraie de toute une époque, de la vie privée, des sites et des villes, aussi bien que des hommes. La « Comédie humaine. »

La marque distinctive du talent est sans doute l'invention. Mais, aujourd'hui que toutes les combinaisons possibles paraissent épuisées, que toutes les situations ont été fatiguées, que l'impossible a été tenté, l'auteur croit fermement que les détails seuls constitueront désormais le mérite des ouvrages improprement appelés l'omans...

Il pense, en outre, qu'entreprendre de peindre des époques historiques et s'amuser à chercher des fables neuves, c'est mettre plus d'importance au cadre qu'au tableau.

Balzac, Scènes de la vie privée, Préface de la lre édition.

J'allais observer les mœurs du faubourg, ses habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les ouvriers, indifférent au décorum, je ne les mettais point en garde contre moi; je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs marchés et se querellant à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi, l'observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'âme sans négliger le corps; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu'elle allait sur-le-champ au delà; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur laquelle elle s'exerçait, en me permettant de me substituer à lui, comme le derviche des Mille et Une Nuits prenait le corps et l'âme des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles.

Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant ensemble de l'Ambigu- Comique, je m'amusais à les suivre depuis le boulevard du Pont-aux-Ghoux jusqu'au bou'evard Beaumarchais. Ces braves gens parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue; de fil en aiguille, ils arrivaient à leurs affaires; la

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mère tirait son enfant par la main, sans écouter ni ses plaintes, ni ses demandes ; les deux époux comptaient l'argent qui leur serait payé le lendemain, ils le dépensaient de vingt manières différentes. C'était alors des détails de ménage, des doléances sur le prix excessif des pommes de terre, ou sur la longueur de l'hiver et le renchérissement des mottes, des représentations énergiques sur ce qui était dû au boulanger; enfin des discussions qui s'envenimaient et où chacun d'eux déployait son caractère en mots pittoresques. En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C'était le rêve d'un homme éveillé. Je m'échauffais avec eux contre les chefs d'atelier qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l'ivresse des facultés morales, et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don? Est-ce une seconde vue? est-ce une de ces qualités dont l'abus mènerait à la folie? Je n'ai jamais recherché les causes de cette puissance; je la possède et m'en sers, voilà tout.

Balzac, Facino Cane.

Quant aux deux autres épisodes, assez de personnes dans Paris en ont connu les auteurs pour que l'auteur soit dispensé d'avouer ici que les écrivains n'inventent jamais rien, aveu que le grand Wa; ter Scott a fait humblement dans la prélace où il déchira le voile dont il s'était si longtemps enveloppé. Les détails appartiennent même rarement à l'écrivain, qui n'est qu'un copiste plus ou moins heureux. La seule chose qui vienne de lui, la combinaison des événements, leur disposition littéraire, est presque toujours le côté faible que la critique s'empresse d'attaquer. La critique a tort. La société moderne, en nivelant toutes les conditions, en éclairant tout, a sup-

primé le comique et le tragique. L'historien des mœurs est obligé, comme ici, d'aller prendre là où ils sont les faits engendrés par la même passion, mais arrivés à plusieurs sujets, et de les coudre ensemble pour obtenir un drame complet. Ainsi le dénoûment de la Fille aux yeux d'or, auquel s'est arrêtée l'histoire réelle que l'auteur a racontée dans toute sa vérité, ce dénoûment est un fait périodique à Paris, dont les chirurgiens des hôpitaux connaissent seuls la triste gravité, car la médecine et la chirurgie sont les confidentes des excès auxquels mènent les passions, comme les gens de loi sont témoins de ceux que produit le conflit des intérêts; tout le dramatique et le comique de notre époque est à l'hôpital ou dans l'étude des gens de loi.

Balzac, Note de la lre édition de La Fille aux yeux a" or.

La Physiologie du mariage était une tentative faite pour retourner à la littérature fine, vive, railleuse et gaie du xvnie siècle, où les auteurs ne se tenaient pas toujours droits etraides, où, sans discuter à tout propos la poésie, la morale et le drame, il s'y faisait du drame, de la poésie et des ouvrages de vigoureuse morale. L'auteur de ce livre cherche à favoriser la réaction littéraire que préparent certains bons esprits ennuyés de notre vandalisme actuel, et fatigués de voir amonceler tant de pierres sans qu'aucun monument surgisse. Il ne comprend pas la pruderie, l'hypocrisie de nos mœurs, et refuse, du reste, aux gens blasés le droit d'être difficiles.

De tous côtés s'élèvent des doléances sur la couleur sanguinolente des écrits modernes. Les cruautés, les supplices, les gens jetés à la mer, les pendus, les gibets, les condamnés, les atrocités chaudes et froides, les bourreaux, tout est devenu bouffon!

Naguère, le public ne voulait plus sympathiser avec les jeunes malades^ les convalescents et les doux trésors de mélancolie contenus dans l'infirmerie littéraire. Il a dit

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adieu aux tristes, aux lépreux, aux langoureuses élégies. Il était las des bardes nuageux et des sylphes, comme il est aujourd'hui rassasié de l'Espagne, de l'Orient, des supplices, des pirates et de l'histoire de France ivalterscottêe. Que nous reste-t-il donc ?...

Si le public condamnait les efforts des écrivains qui essayent de remettre en honneur la littérature franche de nos ancêtres, il faudrait souhaiter un nouveau déluge de barbares, la combustion des bibliothèques, et un nouveau moyen-âge; alors, les auteurs recommenceraient plus facilement le cercle éternel dans lequel l'esprit humain tourne comme un cheval de manège.

Balzac, La Peau de chagrin, Préface de la lre édition.

Le xixe siècle, dont l'auteur essaye de configurer l'immense tableau, sans oublier ni l'individu ni les professions, ni les effets ni les principes sociaux, est en ce moment travaillé par le doute. Remarquez, je vous prie, que l'auteur ne discute nulle part en son nom : il voit une chose et la décrit, il trouve un sentiment et le traduit, il accepte les faits comme ils sont, les met en place et suit son plan, "sans prêter l'oreille à des accusations qui se contredisent. Il marche, inexorable aux raisonnements obtus de ceux qui lui demandent pourquoi cette pierre est carrée quand il en est à un angle, pourquoi celle-ci est ronde quand il achève une tête de femme dans quelque métope. Si la société qu'il a prise pour sujet de son œuvre, comme d'autres y prennent un mince événement, était parfaite, il n'y aurait aucune peinture possible; il faudrait chanter un magnifique Alléluia et s'asseoir au banquet pour y achever sa portion congrue. Mais il n'en est pas ainsi, les gens du monde aussi bien que les hommes d'art le savent; et, néanmoins, il se rencontre des critiques qui, trouvant l'auteur occupé à dessiner un forçat, voudraient qu'il le représentât raisonnant comme Massillon en chaire. Dans cette œuvre chacun sera ce qu'il est : le juge sera juge, le criminel sera criminel, la femme y sera tour à tour ou ver-

tueuse ou coupable, l'usurier ne sera pas un mouton, la dupe ne sera pas un homme de génie, et les enfants n'auront pas cinq pieds six pouces. Ces mille ligures qui posent, ces mille situations génériques seront vraies ou fausses, elles seront bien ou mal ajustées, plus ou moins heureusement éclairées, tout y sera confus ou bien ordonné, d'accord. Mais l'applaudissement et le blâme ne doivent-ils pas attendre que l'œuvre soit terminée ?

Balzac, I,e Livre mystique , Préface de la lre édition.

... L'idée première de la Comédie humaine... vint d'une comparaison entre l'Humanité et l'Animalité...

Il n'y a qu'un animal. Le Créateur ne s'est servi que d'un seul et même patron pour tous les êtres organisés. L'animal est un principe qui jorend sa forme extérieure, ou, pour parler plus exactement, les différences de sa forme, dans les milieux où il est appelé à se développer.

Les espèces zoologiques résultent de ces différences. La proclamation et le soutien de ce système, en harmonie d'ailleurs avec les idées que nous nous faisons de la puissance divine, sera l'éternel honneur de Geoffroy Saint- Hilaire, le vainqueur de Guvier sur ce point de la haute science, et dont le triomphe a été salué par le dernier article qu'écrivit le grand Gœthe.

Pénétré de ce système bien avant les débats auxquels il a donné lieu, je vis que, sous ce rapport, la société ressemblait à la nature. La société ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie ? Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un avocat, un oisif, un savant, un homme d'État, un commerçant, un marin, un poète, un pauvre, un prêtre, sont, quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l'âne, le corbeau le requin, le veau marin, la brebis, etc. Il a donc existé, il existera donc de tout temps des Espèces sociales comme il y a des Espèces zoologiques. Si Buffon a fait un magni-

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fîque ouvrage, en essayant de représenter dans un livre l'ensemble de la zoologie, n'y avait-il pas une œuvre de ce genre à faire pour la société ?

Mais la nature a posé, pour les variétés animales, des bornes entre lesquelles la société ne devait pas se tenir. Quand Buffon peignait le lion, il achevait la lionne en quelques phrases; tandis que dans la société la femme ne se trouve pas toujours être la femelle du mâle. Il peut y avoir deux êtres parfaitement dissemblables dans un ménage. La femme d'un marchand est quelquefois digne d'être celle d'un prince, et souvent celle d'un prince ne vaut pas celle d'un artiste. L'état social a des hasards que ne se permet pas la nature, car il est la nature plus la société. La description de ces espèces sociales était donc au moins double de celle des espèces animales, à ne considérer que les deux sexes.

Enfin, entre les animaux, il y a peu de drames, la confusion ne s'y met guère ; ils courent sus les uns aux autres, voilà tout. Les hommes courent aussi les uns sur les autres; mais leur plus ou moins d'intelligence rend le combat autrement compliqué. Si quelques savants n'admettent pas encore que l'animalité se transborde dans l'humanité par un courant de vie, l'épicier devient certainement pair de France et le noble descend parfois au dernier rang social.

Puis, Buffon a trouvé la vie excessivement simple chez les animaux. L'animal a peu de mobilier, il n'a ni art, ni sciences, tandis que l'homme, par une loi qui est à rechercher, tend à représenter ses mœurs, sa pensée et sa vie dans tout ce qu'il approprie à ses besoins. Quoique Swammerdam, Spallanzani, Réaumur, Charles Bonnet, Muller, Haller et autres patients zoographes aient démontré combien les mœurs des animaux étaient intéressantes, les habitudes de chaque animal sont, à nos yeux du moins, constamment semblables en tout temps, tandis que les habitudes, les vêtements, les paroles, les demeures d'un prince, d'un bourgeois, d'un prêtre et d'un pauvre sont

entièrement dissemblables et changent au gré des civilisations.

Ainsi l'œuvre à faire devait avoir une triple forme : les hommes, les femmes et les choses, c'est-à-dire les personnes et la rej>résentation matérielle qu'ils donnent de leur pensée, enfin l'homme et la vie...

En lisant les sèches et rebutantes nomenclatures de faits appelées histoires , qui ne s'est aperçu que les écrivains ont oublié, dans tous les temps, en Egypte, en Perse, en Grèce, à Rome, de nous donner l'histoire des mœurs? Le morceau de Pétrone sur la vie privée des Romains irrite plutôt qu'il ne satisfait notre curiosité. Après avoir remarqué cette immense lacune dans le champ de l'histoire, l'abbé Barthélémy consacra sa vie à refaire les mœurs grecques dans Anacharsis.

Mais comment rendre intéressant le drame à trois ou quatre mille personnages que représente une société? comment plaire à la fois au poète, au philosophe et aux masses qui veulent la poésie et la philosophie sous de saisissantes images? Si je concevais l'importance et la poésie de cette histoire du cœur humain, je ne voyais aucun moyen d'exécution; car, jusqu'à notre époque, les plus célèbres conteurs avaient dépensé leur talent à créer un ou deux personnages typiques, à peindre une face de la vie. Ce fut avec cette pensée que je lus les œuvres de Walter Scott. Walter Scott, ce trouveur (trouvère) moderne, imprimait alors une allure gigantesque à un genre de composition injustement appelé secondaire. Il élevait à la valeur philosophique de l'histoire le roman, cette littérature qui, de siècle en siècle, incruste d'immortels diamants la couronne poétique des pays où se cultivent les lettres. Il y mettait l'esprit des anciens temps, il y réunissait à la foi-- le drame, le dialogue, le portrait, le paysage, la description; il y faisait entrer le merveilleux et le vrai, ces éléments de l'épopée; il y faisait coudoyer la poésie par la familiarité des plus humbles langages. Mais, ayant moins imaginé un système que trouvé sa manière dans le feu du.

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travail ou par la logique de ce travail, il n'avait pas songé à relier ses compositions Tune à l'autre de manière à coordonner une histoire complète, dont chaque chapitre eût été un roman et chaque roman une époque. En apercevant ce défaut de liaison, qui, d'ailleurs, ne rend pas l'Écossais moins grand, je vis à la fois le système favorable à l'exécution de mon ouvrage et la possibilité de l'exécuter. Quoique, pour ainsi dire, ébloui par la fécondité surprenante de Walter Scott, toujours semblable à lui-même et toujours original, je ne fus pas désespéré, car je trouvai la raison de ce talent dans l'infinie variété de la nature humaine. Le hasard est le plus grand romancier du monde : pour être fécond, il n'y a qu'à l'étudier. La société française allait être l'historien, je ne devais être que le secrétaire. En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en choisissant les événements principaux de la société, en composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, peutêtre pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par tant d'historiens, celle des mœurs. Avec beaucoup de patience et de courage, je réaliserais, sur la France au xixe siècle, ce livre que nous regrettons tous, que Rome, Athènes, Tyr, Memphis, la Perse, l'Inde, ne nous ont malheureusement pas laissé sur leurs civilisations, et qu'à l'instar de l'abbé Barthélémy, le courageux et patient Monteil avait essayé pour le moyen-âge, mais sous une forme peu attrayante.

Ce travail n'était rien encore. S'en tenant à cette reproduction rigoureuse, un écrivain pouvait devenir un peintre plus ou moins fidèle, plus ou moins heureux, patient ou courageux des types humains, le conteur des drames de la vie intime, l'archéologue du mobilier social, le nomenclateur des professions, l'enregistreur du bien et du mal; mais, pour mériter les éloges que doit ambitionner tout artiste, ne devais-je pas étudier les raisons ou la raison de ces effets sociaux, surprendre le sens caché dans cet

immense assemblage de figures, de passions et d'événements ?

Enfin, après avoir cherché, je ne dis pas trouvé, cette raison, ce moteur social, ne fallait-il pas méditer sur les principes naturels et voir en quoi les sociétés s'écartent ou se rapprochent de la règle éternelle, du vrai, du beau ? Malgré l'étendue des prémisses, qui pouvaient être à elles seules un ouvrage, l'œuvre, pour être entière, voulait une conclusion. Ainsi dépeinte, la société devait porter avec elle la raison de son mouvement.

La loi de l'écrivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le dire, le rend égal et peut-être supérieur à l'homme d'Etat, est une décision quelconque sur les choses humaines, un dévouement absolu à des principes. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu sont la science que les hommes d'État appliquent. « Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées, il doit se regarder comme un instituteur des hommes; car les hommes n'ont pas besoin de maîtres pour douter, » a dit Bonald. J'ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles, qui sont la loi de l'écrivain monarchique, aussi bien que celle de l'écrivain démocratique.

Balzac, La Comédie humaine. Avant-propos.

L'auteur s'est entendu souvent reprocher quelques descriptions ; mais ses critiques ne songent pas que ce prétendu défaut procède d'une excessive ambition : il veut peindre le pays tout en peignant les hommes, raconter les plus beaux sites et les principales villes de la France aux étrangers, constater l'état des constructions anciennes et modernes au xixe siècle, expliquer les trois systèmes différents qui ont, en cinquante ans, donné une physionomie spéciale aux meubles, aux habitations. Grâce au soin qu'il a eu, peut-être saura-t-on, en 1850, comment était le Paris de l'Empire. Par lui les archéologues apprendront la situation du tourniquet Saint-Jean et l'état du quartier

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adjacent, aujourd'hui complètement démoli. Il y a dans son histoire la peinture archéologique de maisons qui existaient dans Paris et auxquelles on ne voudrait pas croire en 1850, s'il ne les dépeignait d'après nature. Il en sera de même pour quelques coins de province, pour quelques détails de la vie militaire, pour des figures historiques immenses, dont l'histoire ne tiendra jamais compte... Enfin, les accessoires de l'existence n'en sont-ils pas souvent le principal aux yeux des siècles suivants?... Quel trésor pour nous si quelque auteur romain avait eu le courage d'encourir les critiques qui l'eussent sans doute blâmé de raconter la vie romaine aux Pvomains, en faisant des études de mœurs sur le premier siècle de l'ère chrétienne, entre le règne de César et celui de Néron, et nous racontant les mille détails, les existences typiques et grandioses de ce vaste empire!

Balzac, Une Fille d'Eve (Massimilla Dont), Préface de la lre édition.

2° « Le vrai littéraire n'est pas le vrai de la nature. » Le romancier doit « transfigurer » les individus de façon à en faire des personnages « typiques », et « atténuer la crudité de la nature » .

Dans votre article, vous me reprochez, en deux colonnes jumelles, ici de prendre des exceptions pour composer mes caractères, et là de les faire gigantesques en accumulant des riens. Cette contradiction renferme un tel éloge que j'aime mieux vous croire inconséquent. Mais, monsieur, qu'est-ce que la vie? un amas de petites circonstances, et les plus grandes passions en sont les humbles sujettes. Tout est petit et mesquin dans le réel% tout s'agrandit dans les hautes sphères de l'idéal,..

J'ai entrepris l'histoire de toute la société. J'ai exprimé souvent mon plan dans cette seule phrase : « Une génération

est un drame à quatre ou cinq mille personnages saillants. » Ce drame, c'est mon livre.

Croyez-vous qu'un pareil ouvrage serait lisible, s'il fallait scrupuleusement y faire occuper la place réelle qu'occupent, dans l'état social, les honnêtes gens dont la vie est sans drame ? Mais un seul doyen de Killerine écraserait mes galeries. Cet ennui serait une sorte de choléra littéraire, qui tuerait à cent pages à la ronde mes personnages...

... J'ai conservé César Birotteau pendant six ans à l'état d'ébauche, en désespérant de pouvoir jamais intéresser qui que ce soit à la figure d'un boutiquier assez bête, assez médiocre, dont les infortunes sont vulgaires, symbolisant ce dont nous nous moquons beaucoup, le petit commerce parisien. Eh bien, monsieur, dans un jour de bonheur, je me suis dit : « Il faut le transfigurer, en en faisant l'image de la probité! » Et il m'a paru possible. Croyez-vous qu'il soit colossal ? le pauvre parfumeur casse-t-il de sa tête les frises de mon petit théâtre ?

Desplein est colossal ? Interrogez autour de vous les gens de la Faculté, tous vous diront qu'ils ont connu l'original, et qu'il n'est pas flatté. Remarquez enfin que le héros de la Recherche de l'absolu représente les efforts de la chimie moderne, et que tout personnage typique devient colossal par ce seul fait. C'est, d'ailleurs, une oeuvre placée à son lieu dans les Éludes philosophiques, où il n'y a que des symboles.

Balzac, Lettre à M. Hippolyte Castille.

Beaucoup de gens à qui les ressorts de la vie, vue dans son ensemble, sont familiers, ont prétendu que les choses ne se passaient pas en réalité comme l'auteur les présente dans ses fictions, et l'accusent ici de trop intriguer ses scènes, là d'être incomplet. Certes, la vie réelle est trop dramatique ou pas assez souvent littéraire. Le vrai souvent ne serait pas vraisemblable, de même que le vrai littéraire ne saurait être le vrai de la nature. Ceux qui se

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permettent de semblables observations, s'ils étaient logiques, voudraient, au théâtre, voir les acteurs se tuer réellement.

Ainsi le fait vrai qui a servi à l'auteur dans la composition du Cabinet des Antiques a eu quelque chose d'horrible. Le jeune homme a paru en cour d'assises, a été condamné, a été marqué; mais il s'est présenté dans une autre circonstance, à peu près semblable, des détails moins dramatiques, peut-être, mais qui peignaient mieux la vie de province. Ainsi le commencement d'un fait et la lin d'un autre ont composé ce tout. Cette manière de procéder doit être celle d'un historien des mœurs : sa tâche consiste à fondre les faits analogues dans un seul tableau; n'est-ii pas tenu de donner plutôt l'esprit que la lettre des événements ? il les synthétise. Souvent il est nécessaire de prendre plusieurs caractères semblables pour arriver à en composer un seul, de même qu'il se rencontre des originaux où le ridicule abonde si bien qu'en les dédoublant, ils fournissent deux personnages. Souvent la tête d'un draine est très éloignée de sa queue. La nature qui avait très bien commencé son œuvre à Paris, et l'avait finie d'une manière vulgaire, l'a supérieurement achevée ailleurs. Il existe un proverbe italien qui rend à merveille cette observation : « Cette queue n'est pas de ce chat » (Questa coda non c di questo gatto). La littérature se sert du procédé qu'emploie la peinture, qui, pour faire une belle figure, prend les mains de tel modèle, le pied de tel autre, la poitrine de celui-ci, et les épaules de celui-là. L'affaire du peintre est de donner la vie à ces membres choisis et de la rendre probable. S'il vous copiait une femme Vraie, vous détourneriez la tète.

L'auteur a déjà répondu qu'il est souvent obligé d'atténuer la crudité de la nature1. Quelques lecteurs ont traité

1. Voir notamment : Les Chouans, préface de la lre édition (1829) : « Cependant, par respect pour beaucoup de gens dont il est inutile d'indiquer les hautes positions sociales... l'auteur a eu soin d'atténuer l'horreur d'une mullilude de faits... »

le Père Goriot comme une calomnie envers les enfants; mais l'événement qui a servi de modèle offrait des circonstances affreuses et comme il ne s'en présente pas chez les cannibales; le pauvre père a crié pendant vingt heures d'agonie pour avoir à boire, sans que personne arrivât à son secours, et ses deux filles étaient, l'une au bal, l'autre au spectacle, quoiqu'elles n'ignorassent pas l'état de leur père. Ce vrai n'eût pas été croyable.

Mais, quant à l'ensemble des faits rapportés par l'auteur, ils sont tous vrais pris isolément, même les plus romanesques... Ces mille caprices de la vie sociale sont plus ou moins bien enchâssés, présentés; mais, quant à leur vérité, elle se sent, elle perce...

La plupart des livres dont le sujet est entièrement fictif, qui ne se rattachent de près ou de loin à aucune réalité, sont mort-nés; tandis que ceux qui reposent sur des faits observés, étendus, pris à la vie réelle, obtiennent les honneurs de la longévité. C'est le secret des succès obtenus par Manon Lescaut, par Corinne^ par Adolphe, par René, par Paul et Virginie. Ces touchantes histoires sont des études autobiographiques, ou des récits d'événements enfouis dans l'océan du monde et ramenés au grand jour par le harpon du génie.

Balzac, le Cabinet des Antiques (Gambara), Préface de la lre édition.

3° Le roman doit moraliser, non en s'abstenant de peindre le mal, mais en accompagnant cette peinture d'une grande leçon.

Je pense que l'écrivain, quand il peut avoir l'oreille du public, produit un grand bien en faisant réfléchir son lecteur; mais il faut conserver le droit de lui parler et de s'en faire écouter : on ne le garde, ce droit, que de la manière dont on l'a conquis, en amusant.

Si, lisant la Comédie humaine, un jeune homme trouve peu blâmables les Lousteau, les Lucien deRubempré, etc.,

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ce jeune homme est jugé. Quiconque n'aime pas mieux, au lieu d'aller à la fortune comme les roués et les fripons, JDuer le rôle de l'honnête Birotteau, ressembler à M. d'Espard, le héros de l'Interdiction, agir comme le Médecin de campagne, se repentir comme madame Graslin, être un digne juge comme Popinot, travailler comme les David Séchard et les d'Arthez, etc., enfin se modeler sur les bons et les vertueux, semés dans la Comédie humaine avec plus de profusion que dans le monde réel, celui-là est un homme sur qui les livres les plus catholiques, les plus moraux ne feront rien...

Moraliser son époque est le but que tout écrivain doit se proposer, sous peine de n'être qu'un amuseur de gens; mais la critique a-t-elle des procédés nouveaux à indiquer aux écrivains qu'elle accuse d'immoralité? Or, le procédé ancien a toujours consisté à montrer la plaie. Lovelace est la plaie dans l'œuvre colossale de Richardson. Voyez Dante! Le Paradis est, comme poésie, comme art, comme suavité, comme exécution, bien supérieur à VEnfer. Le Paradis ne se lit guère, c'est L'Enfer qui a saisi les imaginations à toutes les époques. Quelle leçon ! N'est-ce pas terrible ? Que répondra la critique ? Enfin le doux et saint Fénelon n'a-t-il pas été contraint d'inventer les épisodes dangereux de Télémaquet Otez-les, Fénelon devient Berquin, plus le style...

Les grandes œuvres, monsieur, subsistent par leurs côtés passionnés. Or, la passion, c'est l'excès, c'est le mal. L'écrivain a noblement rempli sa tâche, lorsqu'en prenant cet élément essentiel à toute œuvre littéraire, il l'accompagne d'une grande leçon. A mon sens, une œuvre profondément immorale est celle où l'on attaquerait les bases de la société par parti pris, où l'on justifierait le mal, où l'on saperait la propriété, la religion, la justice. Si je vous présente Gamusat, le juge qui avance à coups de transactions avec les gens puissants, il est doublé de Popinot, le juge honnête homme, le juge qui représente à lui seul la justice telle qu'elle devrait être. Si je vous montre un

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avoué fripon, je vous l'accompagne d'un honorable avoué. Nucingen et Birotteau sont deux œuvres jumelles. C'est l'improbité, la probité, juxtaposées comme dans le monde.

Cette opposition salutaire du bien et du mal est mon incessant labeur dans la Comédie humaine...

Résumons tout ceci. — La morale est absolue, c'est la religion catholique pour nous autres Français; eh bien, être moral, ce serait écrire à nouveau les Pères de l'Eglise, l'abbé Nicole, Bossuet ou Bourdaloue. Hors de cette tâche la littérature a pour mission de peindre la société. La religion est à la société ce que l'âme est au corps. Notre corps est immoral, en le regardant comme l'antagoniste éternel de l'âme. Nous ne pouvons donc que procéder par contraste1.

Balzac, Lettre à M. Hippolyte Castille.{\WL)

1. Cf. aussi, sur la même question, la préface de la lre édition de la Peau de chagrin, 1831, et l'Avant-propos de la Comédie humaine, 1842.

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