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CHAPITRE II l'histoire

cousin

1° Tout fait « enveloppe et manifeste une idée ». La tâche de l'historien est de dégager le sens et l'idée des faits, de découvrir le rapport des faits aux lois générales qu'ils manifestent. (P. 266.)

2° Les trois facteurs de l'histoire : le sol, les peuples, les grands hommes. (P. 268.)

a) Le sol modèle et façonne l'homme qui l'habite. (P. 269.)

b) Chaque peuple représente une idée. Les chocs des peuples ne sont au fond que des luttes d'idées. La victoire revient nécessairement à l'idée la plus vraie. (P. 269.)

c) Les grands hommes. Ils sont représentatifs de leur temps, c'est-à-dire d'une idée. (P. 271.)

TEXTES CITES

V. Cousin. — Cours de philosophie. Introduction à l'histoire de la philosophie, 1828.

— Cours de l'histoire de la philosophie, 1828.

1° Tout fait « enveloppe et manifeste une idée ». La tâche de l'historien est de dégager le sens et l'idée des faits, de découvrir le rapport des faits aux lois générales qu'ils manifestent.

Si tout a sa raison d'être, si tout a son idée, son principe, sa loi, rien n'est insignifiant, tout a un sens; c'est ce sens qu'il s'agit de déchiffrer, c'est ce sens que l'historien philosophe a la tâche et la mission de discerner, de dégager, de mettre en lumière. Le monde des idées est*caché dans le monde des faits. Les faits en eux-mêmes et par leur côté extérieur sont insignifiants; mais fécondés par la raison, ils manifestent l'idée qu'ils enveloppent, deviennent raisonnables, intelligibles; ce ne sont plus alors de simples faits qui tombent sous nos sens, ce sont des idées que la raison comprend et combine. Sans doute on fait très bien de recueillir les faits comme ils se passent; mais ce sont là plutôt des matériaux pour l'histoire que l'histoire elle-même. L'histoire proprement dite, l'histoire par excellence, l'histoire digne de ce nom (icrrtopta de îaxàaat, savoir), la science de ce qui fut, ne se trouve que dans le rapport des faits aux idées. Le premier devoir de l'historien philosophe est donc de demander aux faits ce qu'ils signifient, l'idée qu'ils expriment, le rapport qu'ils soutiennent avec l'esprit de l'époque du monde au sein de laquelle ils font leur apparition. Rappeler tout fait, même le plus particulier, à sa loi générale, à la loi qui seule le fait être, examiner son rapport avec les autres faits élevés aussi à leur loi, et de rapports en rapports arriver jusqu'à saisir celui de la particularité la plus fugitive à l'idée la plus générale d'une époque, c'est la règle éminente de l'histoire.

Cousin, Cours de pJiilosophie. Introduction à l'histoire de la philosophie (8e leçon, 12 juin 1828).

2° Les trois facteurs de l'histoire : le sol, les peuples, les grands hommes.

Les lieux, les peuples, les grands hommes, voilà les trois choses par lesquelles l'esprit d'une époque se manifeste nécessairement, et sans lesquelles ils ne pourraient pas se manifester; ce sont donc là les trois points impor-

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tants auxquels l'historien doit s'attacher. Si tout exprime quelque idée, comme nous l'avons démontré, lieux, peuples, individus, tout cela n'est qu'une manifestation quelconque d'idées cachées que la philosophie de l'histoire doit dégager et mettre en lumière...

Cousin, Cours de philosophie. Introduction à l'histoire de la philosophie, 1828.

a) Le sol modèle et façonne l'homme qui l'habite.

Quel est celui de vous qui pense que les lieux, la terre qu'il habite, l'air qu'il respire, les montagnes ou les fleuves qui l'avoisinent, le climat, le chaud, le froid, toutes les impressions qui en résultent; en un mot, que le monde extérieur lui est indifférent et n'exerce sur lui aucune influence? Ce serait... de votre part un idéalisme un peu extraordinaire, et j'imagine que vous croyez avec tout le monde que l'âme est distincte, mais non pas absolument indépendante du corps, et que par conséquent la nature extérieure a une influence indirecte, mais très réelle sur l'homme, et par conséquent encore sur tout ce qui est de l'homme.

... Donnez-moi la carte d'un pays, sa configuration, son climat, ses eaux, ses vents, et toute sa géographie physique ; donnez-moi ses productions naturelles, sa flore, sa zoologie, etc., et je me charge de vous dire a priori quel sera l'homme de ce pays et quel rôle ce pays jouera dans l'histoire, non pas. accidentellement, mais nécessairement, non pas à telle époque, mais dans toutes, enfin l'idée qu'il est appelé à représenter...

V. Cousin, Cours de philosophie. Introduction à l'histoire de la philosophie. (Cours de l'histoire de la philosophie, 8e leçon, 12 juin 1828.)

b) Chaque peuple représente une idée. Les chocs des peuples ne sont au fond que des

luttes d'idées. La victoire revient nécessairement à l'idée la plus vraie.

La philosophie de l'histoire en présence d'un peuple doit reconnaître avant tout pourquoi ce peuple est venu dans le monde, ce qu'il a à y faire, quel but il poursuit, quel rôle il vient jouer, quelle est sa destinée, quelle idée il représente.

Il y a dans une époque différents peuples, parce que dans une époque il y a différentes idées. Chaque peuple représente une idée et non pas une autre... Or les idées particulières des différents peuples d'une même époque ne se sachant pas comme des idées particulières..., mais se prenant pour vraies, c'est-à-dire complètes et absolues, aspirent à la domination, et se rencontrent dans cette prétention commune d'être seules vraies, absolument vraies, et seules dignes de la domination. Là... est la racine indestructible de la guerre...

Voyons maintenant quels sont ses effets. Si la guerre n'est autre chose que la rencontre violente, le choc des idées exclusives des différents peuples, il s'ensuit que dans ce choc l'idée qui sera la plus faible sera détruite par la plus forte, c'est-à-dire sera absorbée et assimilée par elle; or la plus forte idée dans une époque est nécessairement celle qui est le plus en rapport avec l'esprit même de cette époque...; le peuple de l'époque qui représente l'idée le plus en rapport avec l'esprit général de l'époque est le peuple appelé dans cette époque à la domination... Défaite du peuple qui a fait son temps, victoire du peuple qui a le sien à faire et qui est appelé à l'empire, voilà l'effet certain et incontestable de la guerre; donc la guerre est utile...

Ses effets... sont bienfaisants. En effet, si ce sont les idées qui sont aux prises dans une guerre, et si celle qui l'emporte est nécessairement celle qui a le plus d'avenir, il fallait que celle-là l'emportât, et par conséquent qu'il y eût guerre; à moins que vous ne vouliez empêcher l'ave-

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nir, arrêter la civilisation, à moins que vous ne vouliez que l'espèce humaine soit immobile et stationnaire... La guerre n'est pas autre chose qu'un échange sanglant d'idées, à coups d'épée et à coups de canon; une bataille n'est pas autre chose que le combat de l'erreur et de la vérité...; la victoire et la conquête ne sont pas autre chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille devenue l'erreur d'aujourd'hui... Puisqu'il faut bien qu'il y ait toujours un vaincu, et que le vaincu est toujours celui qui doit l'être, accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité et se plaindre du progrès de la civilisation.

V. Cousin, Cours de V histoire de la philosophie» (9e leçon, 19 juin 1828.)

c) Les grands hommes. Ils sont représentatifs de leur temps, c'est-à-dire d'une idée.

Messieurs, un grand homme, dans quelque genre que ce soit, à quelque époque du monde, dans quelque peuple qu'il paraisse, vient pour représenter une idée, telle idée et non pas telle autre, tant que cette idée a de la force et vaut la peine d'être représentée, pas avant, pas après : la conséquence est qu'un grand homme paraît quand il doit paraître, qu'il disparaît quand il n'a plus rien à faire, qu'il naît et qu'il meurt à propos. Quand il n'y a rien de grand à faire, le grand homme est impossible. Qu'est-ce en effet qu'un grand homme ? l'instrument d'une puissance qui n'est pas la sienne; car toute puissance individuelle est misérable, et nul homme ne se rend à un autre homme, il ne se rend qu'au représentant d'une puissance générale. Quand donc cette puissance générale n'est pas ou n'est plus, quand elle manque ou défaille, quelle force aura son représentant?... Aussi le caractère propre, le signe du grand homme, c'est qu'il réussit. Quiconque ne réussit pas n'est d'aucune utilité au monde, ne laisse aucun grand résultat, et passe comme s'il n'avait

jamais été. Il faut que le grand homme réussisse dans quelque genre que ce soit pour faire son œuvre : une activité inépuisable, la fécondité, la richesse des résultats, des succès continuels, prodigieux, tels sont ses caractères nécessaires... Le grand guerrier n'est tel, n'est historique qu'à la condition d'obtenir de grands succès, c'est-à-dire de gagner beaucoup de batailles, c'est-à-dire encore de faire d'épouvantables ravages sur la terre. Ou nul guerrier ne doit être appelé grand homme, ou, s'il est grand, il faut l'absoudre, et absoudre en masse tout ce qu'il a fait...

Un grand homme n'est pas un individu en tant que grand homme; sa fortune est de représenter mieux qu'aucun autre homme de son temps les idées de ce temps, ses intérêts, ses besoins...

La lutte des héros au premier coup d'œil n'est pas moins mélancolique que celle des peuples...; les héros malheureux excitent même en nous un intérêt plus profond que les peuples; l'individualité ajoute à la sympathie. Mais là encore il faut être du parti du vainqueur, car c'est toujours celui de la meilleure cause, celui de la civilisation et de l'humanité, celui du présent et de l'avenir, tandis que le parti du vaincu est toujours celui du passé. Le grand homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps; son triomphe eût arrêté la marche du monde; il faut donc applaudir à sa défaite, puisqu'elle a été utile, puisqu'avec ses grandes qualités, ses vertus et son génie, il marchait à rebours de l'humanité et du temps.

V. Cousin, Cours de l'histoire de la philosophie, (10e leçon, 26 juin 1828.)

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Il y a deux sortes de faits, les faits matériels, individuels, et les faits moraux et généraux. Ces derniers sont le véritable objet et font 1 intérêt de l'histoire.

TEXTES CITÉS

Guizot. — Cours d'histoire moderne. Histoire générale de la civilisation en Europe, 1828.

— Co/rs d'histoire moderne. Histoire de la civilisation

en France, 1829.

— Essais sur l'histoire de France, Avertissement de

la 2e édition, 1834.

Depuis quelque temps on parle beaucoup, et avec raison, de la nécessité de renfermer l'histoire dans les faits, de la nécessité de raconter : rien n'est plus vrai; mais il y a plus de faits à raconter, et des faits plus divers qu'on n'est peut-être tenté de le croire au premier moment; il y a des faits matériels, visibles, comme les batailles, les guerres, les actes officiels des gouvernements; il y a des faits moraux, cachés, qui n'en sont pas moins réels; il y a des faits individuels, qui ont un nom propre; il y a des faits généraux, sans nom, auxquels il est impossible d'assigner une date précise, de tel jour, de telle année, qu'il est impossible de renfermer dans des limites rigoureuses, et qui n'en sont pas moins des faits comme d'autres, des faits historiques, qu'on ne peut exclure de l'histoire sans la mutiler.

La portion même qu'on est accoutumé à nommer la portion philosophique de l'histoire, les relations des faits entre eux, le lien qui les unit, les causes et les résultats

des événements, c'est de l'histoire, tout comme les récits de batailles et de tous les événements extérieurs. Les faits de ce genre, sans nul doute, sont plus difficiles à démêler; on s'y trompe plus souvent ; il est malaisé de les animer; de les présenter sous des formes claires, vives : mais cette difficulté ne change rien à leur nature; ils n'en sont pas moins partie essentielle de l'histoire.

La civilisation est un de ces faits-là : fait général, caché, complexe, très difficile, j'en conviens, à décrire, à raconter, mais qui n'en existe pas moins, qui n'en a pas moins droit à être décrit et raconté.

Guizot, Cours d? histoire moderne. Histoire générale de la civilisation en Europe. (lre leçon.)

Le monde est trop vaste, la nuit du temps trop obscure, et l'homme trop faible pour que ce tableau soit complet et fidèle... H y a deux passés. L'un tout à fait mort, sans intérêt réel parce que son influence ne s'est pas étendue au-delà de sa durée ; l'autre durant toujours par l'empire qu'il a exercé sur les siècles suivants, et par cela seul, réservé, pour ainsi dire, à notre connaissance, puisque ce qui en reste est pour nous éclairer sur ce qui n'est plus là.

L'histoire nous offre, à toutes ses époques, quelques idées dominantes, quelques grands événements qui ont déterminé le sort et le caractère d'une longue suite de générations. Ces idées, ces événements ont donc laissé des monuments qui subsistent encore, ou qui ont subsisté longtemps sur la face du monde; une longue trace en perpétuant le souvenir comme l'effet de leur existence, a multiplié les matériaux propres à nous guider dans les recherches dont ils sont l'objet; la raison même peut ici nous offrir ses données positives pour nous conduire à travers le dédale incertain des faits.

Dans l'événement qui passe peut se trouver telle circonstance aujourd'hui inconnue qui le rend totalement différent de l'idée que nous nous en formons : ainsi nous ignorerons toujours cequiretintAnnibalàCapoue, et sauva

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Rome. Mais dans un effet qui s'est longtemps prolongé, on découvre facilement la nature de sa cause : ainsi l'autorité despotique qu'exerça longtemps le Sénat ou le peuple romain nous indique à quoi se bornaient, pour les sénateurs, les idées de liberté qui déterminèrent l'expulsion des rois.

Marchons donc du côté où nous pouvons avoir la raison pour guide; appliquons les principes qu'elle nous fournit aux exemples que nous prête l'histoire; l'homme, dans l'ignorance et la faiblesse auxquelles le condamnent les bornes de sa vie et celles de ses facultés, a reçu la raison pour suppléer au savoir, comme l'industrie pour suppléer à la force.

Guizot, Cours d'histoire moderne. Discours d'ouverture du cours de 1812.

Je me suis promis de considérer la civilisation dans son ensemble, comme développement social et comme développement moral, dans l'histoire des relations des hommes et dans celle des idées ; j'étudierai donc chaque époque sous ce double point de vue. Je commencerai toujours par l'étude de l'état social. Ce n'est pas, à vrai dire, commencer par le commencement : l'état social dérive, entre beaucoup de causes, de l'état moral des peuples ; les croyances, les sentiments, les idées, les mœurs précèdent la condition extérieure, les relations sociales, les institutions politiques ; la société, sauf une réaction nécessaire et puissante, est ce que la font les hommes. Il faudrait donc, pour se conformer à la vraie chronologie, à la chronologie interne et morale, étudier les hommes avant la société. Mais l'ordre historique véritable, l'ordre dans lequel les faits se succèdent et s'engendrent réciproquement, diffère essentiellement de l'ordre scientifique, de l'ordre dans lequel il convient de les étudier. Dans la réalité, les faits se développent, pour ainsi dire, du dodans au dehors ; les causes sont intérieures et produisent les efîets extérieurs. L'élude, au contraire, la science, pro-

cède et doit procéder du dehors au dedans. C'est du dehors qu'elle est d'abord frappée ; c'est le dehors qu'elle atteint du premier coup, et c'est en le regardant qu'elle avance, pénètre et arrive, par degrés, au dedans.

Guizot, Cours d'histoire moderne. Histoire de la civilisation en France. (2e leçon.)

J'ai recueilli, si je ne m'abuse, de quoi répondre aux objections qu'ont rencontrées quelques-unes de mes idées; mais de si minutieux débats sont de peu d'intérêt pour le public... je n'ai pas cru devoir y entrer. C'est un devoir, en pareille matière, de regarder de près aux plus petits détails, et toutes les questions ont leur importance, toutes les recherches leur valeur ; je me suis efforcé de ne jamais l'oublier. Mais quand on veut arriver, sur le caractère d'une époque, à des conclusions générales, et faire connaître à d'autres qu'à des érudits le développement progressif d'une société et de son gouvernement, il faut supprimer une bonne part de cet échafaudage.

Guizot, Essais sur l'Histoire de France, Avertissement de la 2e édition.

DE BAKANTE

L'histoire narrative; ses caractères: elle doit être colorée, animée, vivante à la façon d'un roman; l'historien doit disparaître de son œuvre et s'abstenir de juger.

TEXTE CITÉ De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, préface, 1824.

Peut-être l'époque où nous vivons est-elle destinée à remettre la narration en honneur? Jamais la curiosité ne s'est portée plus avidement vers les connaissances historiques

Une telle disposition des esprits doit encourager à écrire l'histoire ; mais aujourd'hui ce ne sont plus des systèmes et des jugements qu'on attend de celui qui voudra

essayer cette tâche Suivre l'exemple de la plupart des

écrivains historiques, et demander encore aux siècles précédents des arguments pour fortifier telle ou telle vue politique, ne serait un moyen de persuader qui que ce soit; ce serait seulement exciter la méfiance du lecteur ; et qui pis est, lui apporter l'ennui. On est las de voir l'histoire, comme un sophiste docile et gagé, se prêter à toutes les preuves que chacun en veut tirer. Ce qu'on veut d'elle, ce sont des faits. De même qu'on observe dans ses détails, dans ses mouvements, ce grand drame, dont nous sommes tous acteurs et témoins ; de même on veut connaître ce qu'était avant nous l'existence des peuples et des individus. On exige qu'ils soient évoqués et ramenés vivants sous nos yeux : chacun en tirera ensuite tel jugement qu'il lui plaira, ou même ne songera point à en faire

résulter aucune opinion précise. Car il n'y a rien d'aussi impartial que l'imagination, elle n'a nul besoin de conclure ; il lui suffit qu'un tableau de la vérité soit venu se retracer devant elle...

Ce que j'ai voulu surtout, c'est présenter une peinture fidèle d'un des siècles de notre histoire, et je devais me garder d'omettre rien de ce qui le caractérise. C'est à moi de me faire excuser en présentant une narration qui ne soit jamais dénuée de suite ni d'intérêt.

C'est, je l'avoue, ce que je me suis proposé avant tout. Charmé des récits contemporains, j'ai cru qu'il n'était pas impossible de reproduire les impressions que j'en avais reçues, et la signification que je leur avais trouvée. J'ai tenté de restituer à l'histoire elle-même l'attrait que le roman historique lui a empruntée. Elle doit être avant tout exacte et sérieuse, mais il m'a semblé qu'elle pouvait être, en même temps, vraie et vivante. De ces chroniques naïves, de ces documents originaux, j'ai tâché de composer une narration suivie, complète, exacte, qui leur empruntât l'intérêt dont ils sont animés, et suppléât à ce qui leur manque...; pénétrant dans leur esprit, je me suis efiorcé de reproduire leur couleur. Ce qui pouvait le plus y contribuer, c'était de faire disparaître entièrement la trace de mon propre travail, de ne montrer en rien l'écrivain de notre temps. Je n'ai donc mêlé d'aucune réflexion, d'aucun jugement les événements que je raconte... Ce sont les jugements, ce sont les expressions des contemporains qu'il fallait exprimer; c'est en voyant ce qu'ils éprouvaient, c'est en apercevant l'effet que les actions produisaient sur leur propre théâtre, qu'on peut se faire une

idée juste du temps passé Ce que je pense de ce qui

se faisait il y a quatre cents ans, importe peu; ce qu'on en pensait alors, voilà ce qui peut surtout y reporter notre imagination. Pas une des opinions exprimées sur les hommes, ou sur les faits, n'est donc tirée d'ailleurs que des sources où j'ai puisé. A plus forte raison, j'ai dû m'interdire de supposer les discours directs. Toutes les

fois que je les ai trouvés dans les écrivains contemporains, et qu'ils ont pu venir naturellement dans le récit, j'ai saisi avec empressement ce moyen dramatique de faire connaître le caractère des personnages et l'esprit du temps... Je sais bien qu'ils rapportent, sans doute, des discours et des conversations qui n'ont pas été réellement tenus ; mais racontés par eux, ils n'en portent pas moins l'empreinte de l'époque dont je voulais donner l'idée.

De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, Préface.

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