‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 62 sur 75 · MICHELET · texte numérisé non relu

MICHELET

1° L'histoire est la « résurrection de la vie intégrale, non pas dans ses surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds ). Elle doit unir et fondre les méthodes de 1 histoire narrative (Thierry, de Barante) et de l'histoire philosophique (Guizot). (P. 291.)

2e L'histoire, pour pénétrer la vie en ses organismes profonds, doit s'appuyer sur les pièces d'archives, les manuscrits, les actes authentiques, et non seulement sur les « livres imprimés ». (P. 293.)

3° Un peuple est une « personne». Il a un corps, qui est son sol. sa terre, et une àme qui, par son travail sur elle-même, s'engendre et se crée. (P. 294.)

4° Le « symbolisme historique ». Les grands hommes sont représentatifs de leur race. De même il est des faits types, révélateurs de lame nationale. (P 296.)

5° Pour pénétrer jusqu'à lame des sociétés qu il veut faire revivre, l'historien doit étudier le passé avec tout soi-même et se mettre tout entier dans son œuvre. (P. 297.)

TEXTES CITÉS

Michelet. — Précis de Vhistoire moderne. Avant-propos, 1827.

— Histoire romaine, préface, 1831.

— Histoire de France, préface de 1833 et préface de

1° L'histoire est la « résurrection de la vie intégrale, non p s dans ses surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds » . Elle doit unir et fondre les méthodes de l'histoire narrative (Thierry, de Barante) et de l'histoire philosophique (Guizot).

Cette noble pléiade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry, envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans voir peutêtre assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple, reste-t-elle identique sans subir l'influence des mœurs changeantes? Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un peu artificiel, qui prétend éclaircir et pourtant peut donner de faux profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober l'harmonie supérieure.

La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque et rien ne vit plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe surtout.

Ainsi, ou tout, ou rien; pour retrouver la vie historique, il faudrait patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore, refaire et rétablir le jeu de tout cela, Faction réciproque de ces forces diverses dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie même... Compliqué,... effrayant était mon problème historique posé comme résurrection de la vie intégrale, non pas dans ses surlaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul homme sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.

J. Michelet, Histoire de France, Préface de 1869.

Je viens de résumer l'histoire politique, l'histoire extérieure. Mais dans mon livre, elle est éclaircie par 1 his-

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toire intérieure, par celle de la philosophie et de la religion, du droit et de la littérature. L'eflort est grand, si l'œuvre ne Test pas. Ce n'est pas moins qu'un récit et un système, une formule de la France, considérée d'une part dans sa diversité de races et de provinces, dans son extension géographique, d'autre part dans son développement chronologique, dans l'unité croissante du drame national. C'est un tissu dont la trame est l'espace et la matière, dont la chaîne est le temps et la pensée.

Michelet, Histoire de France, Préface de 1833.

Mon livre (la critique la plus sévère en conviendra) est sorti tout entier des sources originales. Cependant je dois beaucoup à quelques-uns de nos contemporains... L'immense, la consciencieuse histoire de notre vénérable Sismondi, les beaux récits des deux Thierry, voilà les livres qui ne m'ont jamais quitté. Toutefois je dois encore davantage à ceux de M. Guizot. Sous l'histoire des faits, il a vu des idées. Il n'existait point avant son cours une telle analyse des grands faits sociaux et intellectuels.

Michelet, Histoire de France, Préface de 1833.

2° L'histoire, pour pénétrer la vie dans ses organismes profonds, doit s'appuyer sur les pièces d'archives, les manuscrits, les actes authentiques, et non seulement sur les « livres imprimés ».

Jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives, la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux documents de nos archives1.

1. Cf., ibid. : « Dans mes préfaces successives, et dans mes éclaircissements, on pourra voir, de volume en volume, les fondements qui sont dessous, l'énorme base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur laquelle elle (l'Histoire de France) porte; » et plus loin : « Que de jours de labeur et d'étude au fond des archives! »

Aucun historien, que je sache, avant mon troisième volume (chose facile à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Gela commença par l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de Ylnterrogatoire du Temple^ enfermé quatre cents ans, caché, muré, interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale, que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint- Germain-des-Prés, puis à la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837).

Que serais-je devenu dans ce xixe siècle, si, m'attachant aux procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile ? Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques, l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine, épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique, l'hi-toire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut souvent reprendre et démentir.

Michelet, Histoire de France, Préface de 1869.

3° Un peuple est une « personne ». Il a un corps, qui est son sol, sa terre, et une âme, qui, par son travail sur elle-même, s'engendre et se crée.

Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre de l'action. Par la nourriture, le climat, etc.. il y

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influe de cent manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.

Michelet, Histoire de France, Préface de 1869.

Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux temps modernes, je dégagerai de l'histoire elle-même un fait moral énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant travail de soi sur soi, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes, du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout ce qui les précéda.

La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge et salé qui ne rappelle en rien ces aliments d'où je le tire. — Ainsi va la vie historique, ainsi va chaque peuple, se faisant, s'engendrant, broyant, amalgamant ses éléments, qui y restent sans doute à l'état obscur et confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le long travail de la grande âme.

La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble secondaire. Elle est fil! e de sa liberté. Dans le progrès humain la part essentielle est à la force vive, qu'on appelle l'homme. L'homme est son propre Prométhée.

En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents (et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore faible en ses deux méthodes :

Trop peu matérielle, tenant compte des races, non du sol, du climat, des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques;

Trop peu spirituelle, parlant des lois, des actes politiques, non des idées, des mœurs, non du grand mouvement progressif, intérieur, de l'âme nationale.

Michelet, Histoire de France, Préface de 1869.

Un point très capital que les contemporains négligent et nos modernes, c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité spéciale de chaque ville. Gela pourtant est le réel, le charme de ce pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion, de leur refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque genre de vie créaient une race d'ouvriers.

Michelet, Histoire de France, Préface de 1869.

4° Le « symbolisme historique » . Les grands hommes sont représentatifs de leur race. De même il est des faits types, révélateurs de l'âme nationale.

Dans le Précis, nous nous proposions toute autre chose i : laisser, s'il était possible, dans la mémoire des élèves qui l'apprendront par cœur une empreinte durable de l'histoire moderne.

Pour atteindre ce but, il aurait fallu premièrement marquer par une division large et simple l'unité dramatique de l'histoire des trois derniers siècles; ensuite, représenter toutes les idées intermédiaires, non par des expressions abstraites, mais par des faits caractéristiques qui pussent saisir de jeunes imaginations. Il les eût fallu peu nombreux, mais assez bien choisis pour servir de symboles à tous les autres, de sorte que les mêmes faits présentassent à l'enfant une suite d'images, à l'homme mûr une chaîne d'idées.

Michelet, Précis de l'histoire moderne, Avant-propos.

L'humanité est divine, mais il n'y a point d'homme divm : les héros mythiques, ces Hercules dont le bras sépare les montagnes, ces Lycurgue et ces Romulus, légis-

1. Que dans les tables ou chronologies que Michelet avait publiées avant le Précis.

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lateurs rapides, qui dans une vie d'homme accomplissent le long ouvrage des siècles, sont les créations de la pensée des peuples... Les peuples restaient prosternés devant ces gigantesques ombres. Le philosophe les relève et leur dit : Ce que vous adorez, c'est vous-mêmes, ce sont vos propres conceptions. Ces bizarres et inexplicables figures... sortent de la poésie pour entrer dans la science. Les miracles du génie individuel se classent sous la loi commune. Le niveau de la critique passe sur le genre humain. Ce radicalisme historique ne va pas jusqu'à supprimer les grands hommes. Il en est sans doute qui dominent la foule, de la tête ou de la ceinture; mais leur front ne se perd plus dans les nuages. Ils ne sont pas d'une autre espèce; l'humanité peut se reconnaître dans toute son histoire, une et identique à elle-même...

Ainsi l'humanité part du symbole, en histoire, en droit, en religion. Mais, de l'idée matérialisée, individualisée, elle procède à l'idée pure et générale. Dans l'immobile chrysalide du symbole s'opère le mystère de la transformation d-' l'esprit; celui-ci grandit, s'étend, tant qu'il peut s'étendre; il crève enfin son enveloppe, et celle-ci tombe, sèche et flétrie. Ceci est sensible surtout dans le droit; le droit date ses révolutions et les grave sur l'airain. Celles des religions, des langues et des littératures ont besoin d'être éclairées, suppléées par l'histoire de la législation et de la jurisprudence.

Michelet, Histoire romaine, Préface.

o° Pour pénétrer jusqu'à l'âme des sociétés qu'il veut faire revivre., l'historien doit étudier avec tout soi-même et se mettre tout entier dans son œuvre.

Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui... Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas un danger ? L'œuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps de celui qui l'a faite? C'est ce qu'on voit toujours. Nul

portrait si exact, si conforme au modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui.

Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du tout historien. Le vieux chroniqueur, très charmant, est absolument incapable de dire à son pauvre valet qui va sur ses talons, ce que c'est que le grand, le sombre, le terrible xive siècle. Pour le savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition, il faut un grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à ce conteur. Quel engin, quel moyen? La personnalité moderne, si puissante et tant agrandie.

En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime et dès lors on regarde avec un intérêt croissant. Le cœur, ému à la seconde vue, voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire, l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal?

Miche let, Histoire de France, Préface de 1869.

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L'historien doit s'effacer de son œuvre. Il raconte. Il veut « être simplement vrai, être ce que sont les choses elles-mêmes, n'être rien de plus quelles ». Sa qualité essentielle est « l'intelligence ». Le style, dans l'histoire, doit» n'être jamais aperçu ni senti».

TEXTE CITE

Thiers. — Histoire du Consulat et de V Empire, Avertissement de l'auteur, 1855.

N'y a-t-il pas une qualité essentielle, préférable à toutes les autres, qui doit distinguer l'historien, et qui constitue sa véritable supériorité ? Je le crois, et je dis tout de suite que, dans mon opinion, cette qualité c'est l'intelligence.

Je prends ici ce mot dans son acception vulgaire...

C'est cette qualité, appliquée aux grands objets de l'histoire, qui à mon avis est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu'elle existe, amène à sa suite toutes les autres, pourvu qu'au don de la nature on joigne l'expérience, née de la pratique. En effet, avec ce que je nomme l'intelligence, on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l'histoire, on a de la critique; on saisit bien le caractère des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables, on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint juste; on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies ; diplomatie, administration, guerre, marine,

on met ces objets si divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur généralité intelligible à tous; et quand on est arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans l'enchaînement même des événements, car celui qui a su saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que c'est le plus naturel; et si, de plus, il n'est pas de glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité ; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun de ses mouvements, en n'altérant aucun de ses heureux contours; enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne calme, n'abat les passions comme la connaissance profonde des hommes...

L'intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être un véritable narrateur. L'oserai-je dire? presque sans art, l'esprit clairvoyant que j'imagine n'a qu'à céder à ce besoin de conter qui souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les événements qui nous ont touché, et il pourra enfanter des chefs-d'œuvre...

Mais, m'objectera-t-on, l'art n'est donc rien, l'intelligence à elle seule suffit donc à tout! Le premier venu, doué seulement de cette compréhension, saura composer, peindre, narrer enfin, avec toutes les conditions de la véritable histoire! Je répondrais volontiers que oui, s'il ne convenait cependant de mettre quelque restriction à cette assertion trop absolue. Comprendre est presque tout, et pourtant n'est pas tout; il faut encore un certain art de composer, de peindre, de ménager les couleurs,

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de distribuer la lumière, un certain talent d'écrire aussi, car c'est de la langue qu'il faut se servir, qu'elle soit grecque, latine, italienne ou française, pour raconter les vicissitudes du monde. Et, j'en conviens, il faut à l'intelligence joindre l'expérience, le calcul, c'est-à-dire l'art... Mais en avouant que l'art doit s'ajouter à l'intelligence, je vais dire pourquoi l'intelligence, telle que je l'ai dé- £nie, arrivera plus qu'aucune autre faculté à cet art si compliqué. De toutes les productions de l'esprit, la plus pare, la plus chaste, la plus sévère, la plus haute et la plus humble à la fois, c'est l'histoire. Cette Muse fière, clairvoyante et modeste, a besoin surtout d'être vêtue sans apprêts.

Il lui faut de l'art sans doute, et s'il y en a trop, si on le découvre, toute dignité, toute vérité disparaissent, car cette simple et noble créature a voulu vous tromper, et dès lors toute confiance en elle est perdue. Qu'on exagère la terreur sur la scène tragique, le rire sur la scène comique; que dans l'épopée, l'ode, l'idylle, on grandisse, on embellisse les personnages..., qu'en un mot on trompe un peu dans ces arts, qui tous s'appellent l'art de la fiction, personne ne peut se prétendre trompé, car tout le monde est averti; et encore je conseillerais aux auteurs de fictions de rester vrais, quoique dispensés d'être exacts. Mais l'histoire, mentir dans le fond, dans la forme, dans la couleur, c'est chose intolérable! L'histoire ne dit pas : Je suis la fiction; elle dit : Je suis la vérité...

Je supporte tout, je l'avoue, de tous les arts; mais la moindre prétention de la part de l'histoire me révolte. Dans la composition, dans le drame, dans les portraits, dans le style, l'histoire doit être vraie, simple et sobre. Or quel est, entre tous les genres d'esprit, celui qui lui conservera le plus ces qualités essentielles? Evidemment l'esprit profondément intelligent, qui voit les choses telles qu'elles sont, les voit juste, et les veut rendre comme il les a vues.

L'intelligence complète des choses en fait sentir la

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beauté naturelle, et les fait aimer au point de n'y vouloir rien ajouter, rien retrancher, et de rechercher exclusivement la perfection de Fart dans leur exacte reproduction...

C'est la profonde intelligence des choses qui conduit à cet amour idolâtre du vrai, que les peintres et les sculpteurs appellent l'amour de la nature. Alors on n'y veuf rien changer, parce qu'on ne juge rien au-dessus d'elle. En poésie on choisit, on ne change pas la nature; en histoire on n'a même pas le droit de choisir, on n'a que le droit d'ordonner...

Maintenant... ai-je besoin de dire quelles sont en histoire les conditions du style? J'énonce tout de suite la condition essentielle, c'est de n'être jamais ni aperçu ni senti... Si... on voit une glace, c'est qu'elle a un défaut, car son mérite c'est la transparence absolue. Ainsi est le style en histoire. Du moment que vous le sentez, lui qui n'a d'autre objet que de montrer les choses, c'est qu'il est défectueux. ,

Thiers, Histoire du Consulat et de ? Empire, Avertissement de l'auteur.

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