LA HARPE
1° L'art et les règles ne sont que « le sentiment du beau réduit en méthode ». Le goût n'est autre chose que la connaissance de l'art et des règles. Il est indispensable au génie. (P. 303.)
2° Le rôle de la critique est de fixer les règles, de guider les artistes, d'éclairer les lecteurs. (P. 306.)
TEXTE CITÉ La Harpe. — Lycée, 1799-1805.
1° L'art et les règles ne sont que « le sentiment du beau réduit en méthode » . Le g-oût n'est autre chose que la connaissance de l'art et des règles. Il est indispensable au g-énie.
Il y a donc un art d'écrire : oui, sans doute. Cet art ne peut exister sans talent ; mais il ne peut manquer au talent. Ce qui le prouve, c'est qu'on peut citer des auteurs nés avec de très heureuses dispositions pour la poésie, et qui pourtant n'ont jamais connu l'art d'écrire en vers : tels étaient sans contredit Brébeuf et Lemoine, l'un traducteur de Lucain, l'autre auteur du poème de Saint Louis. C'est
de l'un que Voltaire a dit, en citant un morceau de lui : « Il y a toujours quelques vers heureux dans Brébeuf. » C'est de l'autre qu'il a vanté l'imagination en déplorant son mauvais goût...
Mais cet art, qui l'a révélé aux premiers hommes qui ont écrit ? Je réponds qu'ils ne l'ont pas connu. Les premiers essais en tout genre ont dû être et ont été très imparfaits. Cet art, comme tous les autres, s'est formé par la succession et la comparaison des idées, par l'expérience, par l'imitation, par l'émulation. Combien de poètes que nous ne connaissons pas, avaient écrit avant qu'Homère fît une Iliade ! Combien d'orateurs et de rhéteurs, avant qu'on eût un Démosthène, un Périclès ! et les Grecs n'ont-ils pas tout appris aux Romains? et les uns et les autres ne nous ont-ils pas tout enseigné ? Voilà les faits; c'est la meilleure réponse à ceux qui s'imaginent honorer le génie en niant l'existence de l'art, et qui font voir seulement qu'ils ne connaissent ni l'un ni l'autre.
Il n'y a point de sophismes que l'on n'ait accumulés de nos jours à l'appui de ce paradoxe insensé. On a cité des écrivains qui ont réussi, dit-on, sans connaître ou sans observer les règles de l'art, tels que Le Dante, Shakespeare, Milton et autres. C'est s'exprimer d'une manière très fausse. Le Dante et Milton connaissaient les Anciens, et s'ils se sont fait un nom avec des ouvrages monstrueux, c'est parce qu'il y a dans ces monstres quelques belles parties exécutées selon les principes. Ils ont manqué delà conception d'un ensemble; mais leur génie leur a fourni des détails où règne le sentiment du beau, et les règles ne sont autre chose que ce sentiment réduit en méthode. La Harpe, Lycée, section lre.
On a rejeté toutes les règles comme les tyrans du génie, quoiqu'elles ne soient en effet que ses guides... On a décrié le goût comme timide et pusillanime, quoique ce soit lui seul qui enseigne à oser heureusement...
Au reste, dans ce moment où mon but est surtout d'é-
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tablir quelques notions préliminaires, et de combattre quelques erreurs plus ou moins générales, je m'arrête sur une remarque essentielle, et dont l'application pourra souvent avoir lieu dans le cours de nos séances. Elle porte sur l'inconvénient attaché à ces mots de génie et de goût, aujourd'hui si souvent et si mal à propos répétés. Ce sont, ainsi que quelques autres termes particuliers à notre langue, des expressions abstraites en elles- mêmes, vagues et indéfinies dans leur acception, susceptibles d'équivoques et d'arbitraire, de manière que celui qui les emploie leur donne à peu près la valeur qui lui plaît...
A la faveur de cet abus de mots, on trouve le moyen de refuser le génie aux plus grands écrivains et de l'accorder aux plus mauvais, et l'on conçoit qu'il y a bien des gens qui s'accommodent de cet arrangement. Mais que l'on s'arrête à des idées nettes et précises, qu'on examine, par exemple, quand il est question d'un poète tragique, si les sujets de ses pièces sont bien choisis, les plans bien conçus, les situations intéressantes et vraisemblables, les caractères conformes à la nature, si le dialogue est raisonnable, si le style est l'expression juste des sentiments et des passions, s'il est toujours en proportion avec le sujet et les personnages, si la diction est pure et harmonieuse, si les scènes sont liées les unes aux autres, si tout est clair et motivé : tout cela peut se réduire en démonstration. Je suppose que, cet examen fait, l'on demande encore si celui qui a rempli toutes ces conditions a du génie (et Racine et Voltaire les ont remplies toutes), je crois qu'alors la question pourra paraître un peu étrange; aussi pour se sauver de l'évidence, on se cache encore dans les ténèbres d'un mot abstrait. Tout ce que vous venez de détailler, dit-on, c'est l'affaire du goût. Le goût est le sentiment des convenances^ et c'est lui qui enseigne tout ce que vous venez de dire. Oui, j'avoue que le goût est le sentiment des convenances; mais si son partage est si beau et si étendu qu'il contienne tout ce que je viens d'exposer, je demande ce qui restera au génie...
Que signifie donc ce mot, le génie, pris ainsi éminemment et dans le sens le plus étendu ? Ce ne peut être autre chose que la supériorité d'esprit et de talent, et conséquemment elle admet le plus et le moins et peut s'appliquer à tout ce qui dépend des facultés intellectuelles... En s'attachant à cette définition, Ton est sûr au moins de savoir de quoi l'on parle. Demande-t-on si tel écrivain a du génie? examinez ses ouvrages. A-t-il atteint le but de Fart? A-t'il de ces beautés qu'il est donné à peu d'hommes de produire? Cet examen peut se porter jusqu'à l'évidence, en partant des principes et en considérant les effets. Si le résultat est en sa faveur, c'est donc un homme supérieur : il a donc du génie. Mais en a-t-il plus ou moins que tel ou tel ? C'est ici que la discussion n'a plus de terme, et que la réunion des avis est impossible... Nos iuoements, d'ailleurs, sont en proportion de nos lumières : plus un auteur est près de la perfection, moins il a de vrais juges ; en un mot, après le talent, rien n'est plus rare que le goût...
Ce mot, en passant du propre au figuré, peut se définir connaissance du beau et du vrai, sentiment des convenances... On en a abusé beaucoup en voulant trop le séparer du génie et du talent, dont il est cependant une partie essentielle et nécessaire. Il est aussi impossible qu'un auteur écrive avec beaucoup de goût sans avoir quelque talent, qu'il le serait qu'un homme montrât un grand talent sans avoir aucun goût. Seulement il en est de cette qualité comme de toutes les autres qui constituent l'artiste. On en a plus ou moins, comme on a plus ou moins de facilité, de fécondité, d'énergie, de sensibilité, de grâce, d'harmonie.
La. Harpe, Lycée, section lre.
2° Le rôle de la critique est de dégager les règles, de guider les artistes, d'éclairer les lecteurs.
L'esprit philosophique peut faire de l'art un tout régu-
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lier, l'assujettir à une méthode, distribuer ses parties, classer ses genres, s'appuyer sur l'expérience des faits pour établir la certitude des principes, et porter jusqu'à l'évidence l'opinion des vrais connaisseurs, qui confirme les impressions de la multitude quand elle n'écoute que celles de la nature, les rectifie quand elle s'est égarée par précipitation, ignorance ou séduction.
La Harpe, Lycée, section lre.
La multitude, que l'homme de génie voit à une si grande distance, s'en rapproche cependant par l'inévitable puissance qu'elle exerce sur lui. Telle est la balance qui subsiste éternellement entre l'un et l'autre : il produit, elle juge; elle lui demande des plaisirs, il lui demande des suffrages; c'est lui qui brigue la gloire, c'est elle qui la dispense. Mais si cette même multitude, en n'écoutant que son instinct, en exprimant ses sensations, a pu déjà... éclairer le talent, l'avertir de ce qu'il a de plus heureux, et l'inquiéter sur ce qui lui manque, combien ont dû faire davantage ces esprits justes et lumineux qui voulurent se rendre compte de leurs jouissances et fixer leurs idées sur ce qu'iis pouvaient attendre des artistes...
En étudiant ces éléments des arts, ces lois du bon goût, en les appliquant ensuite à l'examen des modèles, vous reconnaîtrez avec plaisir que le beau est le même dans tous les temps, parce que la nature et la raison ne sauraient changer. Des ennemis de tout bien ont voulu tirer avantage de cette vérité pour taxer d'inutilité les discussions littéraires. A les entendre, tout a été dit... Je n'ignore pas que la raison, qui est très moderne en philosophie, est très ancienne en fait de goût; mais d'un autre côté, ce goût se compose de tant d'idées mixtes, l'art est si étendu et si varié, le beau a tant de nuances délicates et fugitives, qu'on peut encore, ce me semble, ajouter aux principes généraux une foule d'observations neuves, aussi utiles qu'agréables, sur l'application de ces mêmes principes ; et ce genre de travail... ne peut avoir lieu que dans
la lecture et l'analyse des écrivains de tous les rangs. ...Ce qui est vraiment instructif, c'est l'examen raisonné de chaque auteur; c'est l'exact résumé des beautés et des défauts, c'est l'emploi continuel du jugement et de la sensibilité; et ne craignons pas de revenir sur des auteurs trop connus. Que de choses à connaître encore dans ce que nous croyons savoir le mieux!... Et combien nous verrions davantage s'il se pouvait qu'un Racine, un Voltaire nous révélât lui-même les secrets de son génie! Malheureusement, c'est une sorte de confidence que le génie ne fait pas. Tâchons au moins de la lui dérober, autant qu'il est possible, par une étude attentive, et surprenons les secrets où nous n'étions pas initiés.
La Harpe, Lycée, section lre.
Peut-être aussi pourrai-je me flatter de n'avoir pas été tout à fait inutile, si le peu de moments que vous passerez ici vous porte à en consacrer quelques autres à l'étude de ces écrivains classiques, mal connus dans la première jeunesse, faits pour être sentis dans un âge plus mûr, mais trop souvent négligés dans les distractions d'une vie dissipée. L'on ne s'instruit bien que par ses propres réflexions; c'est l'habitude et le choix de la lecture qui entretient ie goût du beau et l'amour du vrai.
La Harpe, Lycée, section lre.
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GUIXGUESE
,a critique doit montrer les rapports entre les productions de l'esprit, et la politique et les mœurs.
TEXTE CITE Guinguené. — Histoire littéraire d'Italie, préface, 1811.
A toutes ces époques, l'histoire politique et un aperçu es fréquentes vicissitudes qu'éprouvèrent les gouverneîents d'Italie viendront se mêler à l'histoire littéraire, îais principalement considérés dans leur rapport avec lie et relativement à l'action que ces divers gouverne- Lents exercèrent sur les sciences et les lettres.
L'Histoire mérite sans doute d'occuper tous les bons sprits et d'être le sujet des méditations des sages, du loins lorsqu'elle joint aux faits, aux guerres, aux intriues politiques, aux révolutions et aux conquêtes, les frets que tous ces grands mouvements ont eus sur les imières et sur le bonheur de cette malheureuse race umaine, éternellement froissée par leur choc, rarement, lais quelquefois cependant, appelée à en recueillir le *uit. En un mot, depuis que des philosophes ont écrit histoire (et qui peut lire maintenant l'histoire, quand ce e sontpas des philosophes qui l'ont écrite ?), on y cherche rincipalement les vicissitudes de la destinée de l'homme n société, et comme rien n'y a plus d'influence que les rogrès des lettres et la culture de l'esprit, c'est l'état de îs progrès et de cette culture dans chaque nation et à îaque époque, que l'on veut particulièrement connaître, 'est-ce pas dire assez clairement que c'est en dernier
sultat l'histoire littéraire que l'on cherche dans l'his-
toire politique, et qu'envisagée sous ce rapport, l'une n'est, pour parler ainsi, que le cadre de l'autre?
Mais c'est un cadre si important et si nécessaire au tableau, que lorsqu'on veut faire du tableau même l'objet principal de son étude, on ne doit pas l'en détacher. Les révolutions des lumières, dans le système social moderne, tiennent de trop près aux événements politiques pour qu'il soit possible de les séparer; et une histoire littéraire où les faits relatifs aux lettres ne se combineraient pas avec ces événements, serait aussi peu digne d'être offerte à un public éclairé que le serait une histoire politique où l'on ne dirait rien des progrès des sciences, des lettres et des arts.
Guinguené, Histoire littéraire d'Italie, Préface.
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