VILLEMAIN
La critique classique doit être élargie par l'étude des rapports du goût avec les mœurs et l'histoire et par la connaissance des littératures étrangères.
TEXTES CITES
Villemain. — Discours sur les avantages et les inconvénients de la critique, 1814.
— Tableau de la littérature au xvme siècle, 1829.
C'est ce jugement pur et fin, composé de connaissances et de réflexions, que possédera d'abord le critique; il a pour fondement l'étude des anciens, qui sont les maîtres éternels de l'art d'écrire, non pas comme anciens, mais comme grands hommes. Cette étude doit être soutenue et tempérée par la méditation attentive de nos écrivains, et par l'examen des ressemblances de génie et des différences de situation, de mœurs, de lumières, qui les rapprochent ou les éloignent de l'antiquité. Voilà le goût classique ; qu'il soit sage sans être timide, exact sans être borné ; qu'il passe à travers les écoles moins pures de quelques nations étrangères, pour se familiariser avec de nouvelles idées, se fortifier dans ses opinions, ou se guérir de ses scrupules ; qu'il essaie, pour ainsi dire, ses principes sur une grande variété d'objets : il en connaîtra mieux la justesse, et, corrigé d'une sorte de pusillanimité sauvage, il ne s'effarouchera pas de ce qui paraît nouveau, étrange, inusité; il en approchera, et saura quelquefois l'admirer.
Villemain, Discours sur les avantages et les inconvénients de la critique.
La critique... se présente sous trois formes : elle est dogmatique, historique ou conjecturale.
La première est la critique d'Aristote ; elle n'a pas pour objet de produire, de demander de nouveaux chefsd'œuvre. Aristote traite l'éloquence et la poésie comme la nature : il constate ce qui a été fait, il ne cherche point à inspirer ce qu'il faut faire ; et les préceptes qu'il pose sont comme des lois générales qu'il a tirées des faits de l'intelligence.
La forme historique, appliquée à la critique littéraire, est plus féconde et plus variée ; elle est durable et se rajeunit par le mouvement de l'esprit humain...
Voltaire enferma dans l'histoire une foule de détails sur les lettres. Le xvne siècle, dépeint par ce brillant génie, nous laisse souvent oublier les événements politiques qui troublaient l'Europe, pour nous occuper du progrès des arts et nous faire assister aux créations de l'éloquence et de la poésie. La critique peut suivre cet exemple en mêlant l'histoire à la littérature comme Voltaire mêlait la littérature à l'histoire.
La dernière forme de critique est la critique conjecturale, qui a l'ambition de pousser les esprits en avant, de leur ouvrir des routes qu'on n'a pas encore tentées, de dire enfin, comme un pilote habile : Allez là, naviguez vers ce point; vous découvrirez quelque terre nouvelle.
Villemain, Tableau de la littérature au xvme siècle. Cours de 1829, lre leçon (39e leçon des éditions postérieures).
Partout il y a deux choses distinctes à observer dans cette grande époque (le xvme siècle), l'action de quelques hommes de génie, et le mouvement de la société même qui se confond avec le caractère général de la littérature et la riche diversité des talents secondaires.
Quelques écrivains de génie font la gloire d'une époque. Mais... les noms mêmes qui ne sont pas placés au pre-
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mier rang offrent un intérêt curieux, et sont une partie nécessaire du tableau.
Villbmain, Tableau de la littérature au xvine siècle, 2e édition, 16e leçon (non publiée dans la lre édition).
Cet examen du génie de Mirabeau sera presque exclusivement une étude historique. Il y aurait de la petitesse à mesurer d'après les règles du goût, cette parole qui fut une action si dominante. Mais puisqu'elle fut si puissante, elle était sans doute animée d'une grande verve de passion et de génie.
Villemaix, Tableau de la littérature au xvme siècle. Cours de 1829, lre leçon (39e des éditions postérieures).
Beaucoup de hardiesses de Rousseau sont devenues lieux communs. Une part de sensibilité déclamatoire qui plaisait fort à son temps est tombée pour nous ; mais il nous est facile de ressusciter par la pensée son prodigieux succès et de comprendre la puissance attachée au rôle qu'il avait pris, ce rôle d'ennemi des lettres dans un pays affolé de littérature, ce rôle de misanthrope et de sauvage spéculatif dans un monde blasé de politique et d'élégance sociale, ce rôle de démocrate sous une vieille monarchie absolue et sous une aristocratie lassée d'elle-même ; enfin... cette dévotion de théiste et de spiritualiste au milieu de l'écroulement des croyances, de l'incertitude des âmes et de la fatigue des systèmes...
... Expliquer son talent et sa puissance, l'un par sa vie, l'autre par son siècle, est une étude qui doit intéresser cet auditoire.
Villemain, Tableau de la littérature au xvine siècle. Cours de 1828 (publié en 1838), lre leçon.
La Harpe était né pour la critique; son talent s'est augmenté dans l'exercice de sa faculté naturelle; mais a-til embrassé le vaste plan qu'il s'était proposé? Jette-t-il
un coup d'œil hardi sur l'essence des beaux-arts ? A-t-il des vues fines et profondes ? La connaissance de l'homme, des mœurs, de l'histoire lui sert-elle à éclairer l'étude des lettres ? Est-il autre chose qu'un élégant démonstrateur de vérités connues ?
Villemain, Discours sur les avantages et les inconvénients de la critique, 1814.
Vous voulez bien venir écouter quelqu'un qui vous parle avec moins de facilité qu'un sophiste grec, et qui n'a pas non plus un intérêt actif à défendre, une passion sérieuse à faire prévaloir. Toutefois il vous entretient d'un objet d'étude; peut-être ne le considère-t-il pas sous un point de vue assez intéressant, assez élevé. Mais enfin l'enseignement est ici le but de la parole. L'histoire de la langue et des lettres, les accidents variés du goût, la diversité des époques, le génie des écrivains, leur biographie dans ses rapports avec leur talent, leur influence sur les opinions et les mœurs, voilà, sans doute, autant de sujets d'un intérêt secondaire, mais véritable, qui... n'ont pas besoin d'être exagérés par la parole.
Villemain, Tableau de la littérature au xvme siècle. Cours de 1829, 2e leçon (40e des éditions postérieures).
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Critique dogmatique. Les œuvres littéraires sont bonnes ou mauvaises suivant qu'elles se rapprochent ou séloignent d'un triple idéal : celui de î'esprithumain, celui du génie particulier de la France, celui de la langue française.
TEXTE CITÉ Nisard. — Histoire de la littérature française, 1844-1849.
Si je ne suis pas dupe d'un vain désir de distinction, il y a eu de notre temps quatre sortes de critique littéraire. La première est comme une partie nouvelle et essentielle de l'histoire générale. Les révolutions de l'esprit, les changements du goût, les chefs-d'œuvre en sont les événements ; les écrivains en sont les héros1. On y fait voir l'influence de la société sur les auteurs, des auteurs sur la société; on y prouve que la science des lettres n'est pas la moins relevée des sciences morales.
La seconde >orte de critique est à la première ce que les mémoires sont à l'histoire2. Elle s'occupe plus de la chronique de> lettres que de leur histoire, et elle fait plus de portraits que de tableaux. Pour elle tout auteur est un type, et aucun type n'est méprisable. Aussi ne donne-telle pas de rangs; elle se plaît aux talents aussi divers que les visages. Elle est moins touchée des lois générales de l'esprit que de ses diversités individuelles. Pour le fond comme pour la méthode, cette critique est celle qui s'éloigne le plus de l'enseignement et qui a l'allure la plus
i. La critique de Villeruain.