La critique de Nisard
DU XIXe SIÈCLE 317
ne fait tort ni à l'esprit humain qu'elle étudie dans son imposante unité, ni au génie de la France, qu'elle veut montrer toujours semblable à lui-même, nia notre langue, qu'elle défend contre les caprices de la mode, il faut avouer qu'elle se prive des grâces que donnent aux trois premières sortes de critique la diversité, la liberté, l'histoire mêlée aux lettres, la beauté des tableaux, la vie des portraits, les rapprochements de la littérature comparée... Nisard, Histoire de la littérature française, t. IV, conclusion IV.
Si l'art est l'expression des vérités générales dans un langage définitif, les vérités de cet ordre et les termes qui ont servi à les exprimer n'étant pas sujets à changer ni à périr, il suit que l'histoire d'une littérature est l'histoire de ce qui n'a pas cessé, dans les œuvres littéraires d'une nation, d'être vrai, vivant, d'agir sur les esprits, de faire partie essentielle et permanente de l'enseignement public. Mais ce'a même, n'est-ce pas le fond, n'est-ce pas l'âme de la nation?
Ce que nous avons à étudier, à caractériser avec précision, c'est le fond même, c'est l'âme de notre France, telle qu'elle se manifeste dans les écrits qui subsistent...
J'ai voulu voir d'une vue claire et déterminer, sans paradoxe ni rhétorique, ce qu'il y a de constant, d'essentiel, d'immuable dans l'esprit français.
Nis\rd, Histoire de la littérature française, t. I, chap. Ier, § 1.
L'objet de cette histoire étant l'esprit français, défini, autant qu'il a été en nous, par tout ce qu'il est, comme par tout ce qu'il n'est pas, comparé à l'esprit ancien, distingué de l'esprit des autres nations modernes, montré dans le génie même et les conditions de la langue française, il reste à savoir qui nous éclairera et nous guidera dans cette étude. La France elle-même. Il n'y a pas ici de système à imaginer; il n'y a qu'à prendre un à un, dans
l'ordre des temps et dans la succession des influences, les noms qui ont survécu et dont la suite nous marque le chemin. La liste en est arrêtée; le paradoxe archéologique pourra bien essayer d'y glisser, sous prétexte d'oubli injuste, quelques noms qui n'y figurent pas; ils n'y demeureront pas.
La France a fait un choix définitif. Parmi tant d'écrits et tant de noms, elle a omis ceux-ci et retenu ceux-là. Ce n'est pas, comme Ta imaginé le paradoxe, dédain ou incurie de sa gloire, c'est justice. Les nations sont plus disposées à grossir qu'à réduire la liste de leurs grands hommes; elles sont plus soucieuses de leur renommée que ne l'est pour elles, sans y être accrédité, tel écrivain qui a sujet de craindre pour lui-même la destinée de ceux qui ont été omis. Je m'en rapporte à la France, et j'accepte sa liste pour toute la suite de sa littérature, ne réhabilitant personne et laissant les morts dans le repos de leur tombe, mais, par la recherche approfondie des causes qui ont fait vivre les uns et mourir les autres, rendant d'autant plus hommage à ceux qui ont survécu.
Pourquoi ceux-ci vivent-ils, et pourquoi ceux-là ont-ils péri? Parce que la France se reconnaît dans les premiers, et qu'elle ne se reconnaît pas dans les seconds.
La France n'a pas eu à faire un long examen. Elle s'est regardée successivement dans les images vraies ou prétendues de son propre esprit. Dans les unes elle ne s'est pas reconnue; elle s'est reconnue dans les autres, soit à certains traits, soit tout entière. La science compare l'original à ces divers portraits, et donne les raisons du jugement souverain que la France en a porté d'instinct.
Nisard, Histoire de la littérature française, t. I, chap. Ier, § 7.
Quoiqu'il ne s'agisse que de l'esprit français dans la littérature, comme la littérature exprime tout ce qui appartient à la vie politique et sociale, aux arts, à la religion, à la philosophie, tout ce qui est une matière pour l'activité
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numaine, on est bien près de connaître tout le fond de sa lation quand on en connaît l'esprit dans les livres. Et, de nême, on n'est pas loin d'ignorer son pays, ou de s'y :roraper grossièrement, quand on a des idées vagues ou nexactes sur l'esprit qu'il a manifesté dans les lettres... De quel intérêt n'est-il pas de ne se point tromper sur ['esprit de son pays, et, par exemple, pour caresser un ie ses défauts passagers, de ne pas risquer d'en soulever quelque jour contre soi les qualités permanentes? De quel ivantage ne serait-il pas pour un politique de chercher, ians toute la suite de notre histoire, quelle a été, dans les choses de la politique, l'habitude et comme le naturel de aotre pays, et de pouvoir au besoin en appeler à la France séculaire, des entraînements et des erreurs de la France iu jour? Je me persuade qu'il ferait mieux nos affaires, par cette profonde connaissance de nos traditions, que le plus habile empirique par les expédients les plus variés. De même, la meilleure chance est pour l'écrivain qui, au lieu de quelque image altérée et mensongère de l'esprit français, travaillera devant une image véritable, dont il aura recueilli les traits dans la suite de son histoire. Mais n'y a-t-il que l'écrivain pour qui cette connaissance soit capitale? Ne sommes-nous pas tous intéressés, pour notre conduite, principalement dans la vie publique, à savoir ce que notre nation a constamment tenu pour vrai, et comment, après des oublis ou des dégoûts passagers, elle revient à ses habitudes? Ne devons-nous pas, pour n'y être point comme des étrangers, connaître en quoi nous lui ressemblons?
Nisard, Histoire de la littérature française^ t. I, chap. Ier, § 2.