CHATEAUBRIAND
LES THÉORIES GÉNÉRALES
1° Le moi : ■ On ne peint bien que son propre cœur. » (P. 54.)
2° Le « beau idéal est l'art de choisir et de cacher ». L'art n'est donc pas la nature ; il l'embellit, il est « un peu menteur ». Il est fait pour exciter l'admiration par le spectacle de la beauté, non pour arracher des larmes par la vue des choses réelles. La littérature nouvelle ne vivra qu'en s'appuyant sur les modèles antiques qui ont exprimé « le beau idéal ». (P. 55.)
3° La religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable aux arts et aux lettres. Elle a transformé l'âme humaine, en y faisant naître le sentiment de l'infini. Elle a agrandi la nature, en la dépeuplant des « élégants fantômes » dont la remplissait le paganisme, et en la rendant « à sa gravité, à sa grandeur, à sa solitude ». Le XVIIIe siècle, qui n'a pas été chrétien, n a pas été un grand siècle littéraire. (P. 61.)
4o Comparaison entre Homère et la Bible (P. 67.)
LES GENRES
lo L'épopée. Le merveilleux n'en est pas l'âme et n'y doit occuper qu'une place accessoire. Supériorité du
merveilleux chrétien sur le merveilleux païen. (P. 71.) 2o La critique. Chateaubriand lui ouvre un « sentier nouveau » en l'appliquant à découvrir, dans les oeuvres imitées des anciens qu'ont écrites les poètes du XVIIe siècle, les sentiments chrétiens qu'ils y ont introduits à leur insu. Il faut « abandonner la critique des défauts pour la critique des beautés ». Un défaut n'est souvent que la condition dune beauté. (P. 76.) 3» L'éloquence des anciens était politique et judiciaire. Seuls les modernes, grâce au christianisme, ont connu 1 éloquence morale. (P. 80.)
^° L'histoire. Elle doit embrasser tous les faits et « être une encyclopédie ». Elle doit être à la fois descriptive et morale. Elle ne peut s'abstenir de juger. (P. 81.)
TEXTES CITÉS
Atala, préface de la première édition, 1801.
Le Génie du Christianisme, préface de la première édition,
Lettre à Joubert, Pentecôte 1803.
Examen des « Martyrs » et Remarques. [Remarque 32e sur le livre XXIV des « Martyrs »), 1810.
Mélanges littéraires : Shakespere ou Shakespeare (avril 1 801).
— — De V Angleterre et des Anglais (article
du Mercure, juin 1800)
— — Sur la législation primitive de M. le
comte ne Ronald (novembre 1802).
— — Sur les Annales littéraires de M. Dus-
sault (juin 1819).
Etudes historiques, prélace, mars 1831.
LES THÉORIES GENERALES
1° Le moi:, « on ne peint bien que son propre cœur. »
Alors commence ce fameux drame entre Adam et Eve,
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lans lequel on prétend que Milton a consacré un événenent de sa vie, un raccommodement entre lui et sa prenière femme. Nous sommes persuadés que les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne >eint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre, :t la meilleure partie du génie se compose de souvenirs. G nie du Christianisme, deuxième partie, 1. I, ch. m.
1° Le « beau idéal est l'art de choisir et de cacher ». L'art n'est donc pas la nature; il l'embellit, il est « un peu menteur » . 11 est fait pour exciter l'admiration par le spectacle de la beauté^ non pour arracher les larmes par la vue des choses réelles. La littérature nouvelle ne vivra qu'en s'appuyant sur les modèles antiques qui ont exprimé « le beau idéal ».
Les siècles héroïques sont favorables à la poésie, parce ju'ils ont cette vieillesse et cette incertitude de tradition jue demandent les Muses, naturellement un peu meneuses. Nous voyons chaque jour se passer sous nos yeux les choses extraordinaires sans y prendre aucun intérêt ; nais nous aimons à entendre raconter des faits obscurs jui sont déjà loin de nous. C'est qu'au fond les plus *ran Is événements de la terre sont petits en eux-mêmes : ïotre âme, qui sent ce vice des affaires humaines, et qui ;end sans cesse à l'immensité, tâche de ne les voir que lans le vague pour les agrandir...
Il y a deux sortes de beau idéal : le beau idéal moral, ît le beau idéal physique ; l'un et l'autre sont nés de la société.
L'homme très près de la nature, tel que le sauvage, ne ie connaît pas ; il se contente, dans ses chansons, de pendre fidèlement ce qu'il voit. Comme il vit au milieu des déserts, ses tableaux sont nobles et simples ; on n'y trouve point de mauvais goût, mais aussi ils sont monotones, et
les actions qu'ils expriment ne vont pas jusqu'à l'héroïsme.
Le siècle d'Homère s'éloignait déjà de ces premiers temps. Qu'un Canadien perce un chevreuil de ses flèches, qu'il le dépouille au milieu des forêts, qu'il étende la victime sur les charbons d'un chêne embrasé : tout est poétique dans ces mœurs. Mais dans la tente d'Achille il y a déjà des bassins, des broches, des vases; quelques détails de plus, et Homère tombait dans la bassesse des descriptions, ou bien il entrait dans la route du beau idéal en commençant à cacher quelque chose.
Ainsi, à mesure que la société multiplia les besoins de la vie, les poètes apprirent qu'il ne fallait plus, comme par le passé, peindre tout aux yeux, mais voiler certaines parties du tableau.
Ce premier pas fait, ils virent encore qu'il fallait choisir, ensuite que la chose choisie était susceptible d'une forme plus belle, ou d'un plus bel effet dans telle ou telle position.
Toujours cachant et choisissant, retranchant ou ajoutant, ils se trouvèrent peu à peu dans des formes qui n'étaient plus naturelles, mais qui étaient plus parfaites que la nature : les artistes appelèrent ces formes le beau idéal.
On peut donc définir le beau idéal l'art de choisir et de cacher.
Cette définition s'applique également au beau idéal moral et au beau idéal physique. Celui-ci se forme en cachant avec adresse la partie infirme des objets; l'autre, en dérobant à la vue certains côtés faibles de l'âme : Vâme a ses besoins honteux et ses bassesses comme le corps.
Et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer qu'il n'y a que l'homme qui soit susceptible d'être représenté plus parfait que nature et comme approchant de la Divinité, On ne s'avise pas de peindre le beau idéal d'un cheval, d'un aigle, d'un lion. Ceci nous fait entrevoir une preuve merveilleuse de la grandeur de nos fins et de l'immortalité de notre âme.
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La société où la morale parvint le plus tôt à son développement moral dut atteindre le plus vite au beau idéal moral, ou, ce qui revient au même, au beau idéal des caractères : or, c'est ce qui distingue éminemment les sociétés formées dans la religion chrétienne. Il est étrange, et cependant rigoureusement vrai, que tandis que nos pères étaient des barbares pour tout le reste, la morale, au moyen de l'Évangile, s'était élevée chez eux à son dernier point de perfection : de sorte que l'on vit des hommes, si nous osons parler ainsi, à la fois sauvages par le corps et civilisés par l'âme.
C'est ce qui fait la beauté des temps chevaleresques, et ce qui leur donne la supériorité tant sur les siècles héroïques que sur les siècles tout à fait modernes.
Génie du Christianisme, deuxième partie, 1. II, ch. xr.
Mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes : il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par Voltaire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur, et qui déchire le cœur bien autrement que Y Enéide. On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.
C'est Priam, disant à Achille :
'AvSpoç izou.§Of6voiO -o~\ airdua ^stp' boi^i^a.'..
Juge de V excès de mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mon fils.
C'est Joseph s'écriant :
Ego sum Joseph, frater vester, quem vendidistis in JEgyptum. Je suis Joseph, votre frère que vous avez vendu pour l'Egypte.
Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défi-
gurent point leurs traits par des grimaces; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellir.
Atala, préface la première édition.
Le christianisme va plus loin que la nature, et par conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les objets et aime un peu l'exagération.
Génie du Christianisme, deuxième partie, 1. II, ch. vin.
Il eût été aisé de développer les particularités du martyre; mais j'aurais présenté un spectacle affreux et dégoûtant. Toute la terreur, s'il y en a ici, se trouve placée avant l'apparition du tigre : le tigre une fois lâché dans l'arène, tout finit; et l'on ne voit rien de ce qu'on s'attendait à voir.
Cette tromperie est tout à fait commandée par l'art.
Remarque 32e sur le livre XXIV des Martyrs.
Rien de bien remarquable jusqu'à Auxerre... Mais à Pierre-Ecrite, neuf lieues avant Autun, commence un pays enchanté. Ce sont des espèces de petites montagnes comme dans le Bourbonnais... Je me suis trouvé engagé dans les monticules, partie de jour et partie de nuit, les oiseaux chantaient de tous côtés, et j'ai entendu à la fois les trois passagers du printemps, le coucou, la caille et le rossignol. Un petit bout du croissant de la lune était dans le ciel, tout justement pour m'empêcher de mentir, car je sens que, si la lune n'avait pas été là réellement, je l'aurais toujours mise dans ma lettre.
Lettre à Joubert, Pentecôte 1803.
Il faut donc se persuader d'abord qu'écrire est un art; que cet art a nécessairement des genres, et que chaque genre a des règles. Et qu'on ne dise pas que les règles et les genres sont arbitraires; ils sont nés de la nature
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même; l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu : il a choisi les plus beaux traits, sans s'écarter de la ressemblance du grand modèle. La perfection ne détruit point la vérité et l'on peut dire que Racine dans toute l'excellence de son art est plus naturel que Shakespeare, comme l'Apollon, dans toute sa divinité, a plus les formes humaines qu'une statue grossière de l'jigypte...
On prétend surtout que Shakespeare est un grand maître dans l'art de faire verser des larmes. Je ne sais s'il est vrai que le premier des arts soit celui de faire pleurer, dans le sens où en entend ce mot aujourd'hui. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. Si Sophocle me présente Œdipe tout sanglant, mon cœur est prêt à se briser; mais mon oreille est frappée d'une douce mélodie, mes yeux sont enchantés par un spectacle souverainement beau; j'éprouve à la fois du plaisir et de la peine, j'ai devant moi une affreuse vérité, et cependant je sens que c'est une ingénieuse imitation d'une action qui n'est plus, qui peut-être n'a jamais été : alors mes larmes coulent avec délices; je pleure, mais c'est au son de la lyre d'Orphée ;- je pleure, mais c'est aux accents des Muses; ces filles célestes pleurent aussi, mais elles ne défigurent point leurs traits divins par des grimaces. Les anciens donnaient aux furies même un beau visage, apparemment parce qu'il y a une beauté morale dans les remords.
Mélanges littéraires : Shakespere ou Shakespeare.
Comment les Anglais auraient-ils un théâtre supportable quand leurs parterres sont composés de juges arrivant du Bengale ou de la côte de Guinée, qui ne savent seulement pas où ils sont? Shakespeare doit régner éternellement chez un pareil peuple. On croit tout justifier en disant que les folies du tragique Anglais sont dans la nature. Quand cela serait vrai, ce ne sont pas toujours les choses naturelles qui touchent. Il est naturel de craindre
la mort et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs qu'on versait pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut; il veut surtout admirer, il a en soi un élan vers je ne sais quelle beauté inconnue, pour laquelle il fut peut-être créé dans son origine.
Il y a même quelque chose de plus grave. Un peuple qui a toujours été à peu près barbare dans les arts peut continuer à admirer des productions barbares, sans que cela lire à conséquence ; mais je ne sais jusqu'à quel point une nation qui a des chefs-d'œuvre en tous genres peut revenir à l'amour des monstres sans exposer ses mœurs. C'est en cela que le penchant pour Shakespeare est bien plus dangereux en France qu'en Angleterre. Chez les Anglais, il n'y a qu'ignorance; chez nous, il y a dépravation. Dans un siècle de lumière, les bonnes mœurs d'un peuple très poli tiennent plus au bon goût qu'on ne pense. Le mauvais goût alors, qui a tant de moyens de se redresser, ne peut dépendre que d'une fausseté ou d'un biais naturel dans les idées; or, comme l'esprit agit incessamment sur le cœur, il est difficile que les voies du cœur soient droites quand celles de l'esprit sont tortueuses. Celui qui aime la laideur n'est pas fort loin d'aimer le vice; quiconque est insensible à la beauté peut bien méconnaître la vertu. Le mauvais goût et le vice marchent presque toujours ensemble; le premier n'est que l'expression du second, comme la parole rend la pensée.
Mélanges littéraires : De l'Angleterre et des Anglais.
La littérature française va changer de face; avec la Révolution vont naître d'autres pensées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s'efforceront de sortir des anciennes routes ; les autres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par l'emporter sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant sur les grandes traditions et sur les grands
hommes, ils auront des guides bien plus sûrs et des documents bien plus féconds.
Mélanges littéraires : Sur la législation primitive de M. le comte de Bonald.
3° La religion chrétienne est la plus poétique, ^\ la plus humaine, la plus favorable aux arts et aux lettres. Elle a transformé l'âme humaine en y faisant naître le sentiment de l'infini. Elle a agrandi la nature en la dépeuplant des « élégants fantômes » dont la remplissait le paganisme, et en la rendant « à sa gravité, à sa grandeur, à sa solitude » . Le XVIIIe siècle, qui n'a pas été chrétien, n'a pas été un grand siècle littéraire.
On devait donc chercher à prouver au contraire quehde toutes les religions qui ont jamais existé la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres/)que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites, depuis les hospices pour les malheureux jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël.! On devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte ; on devait dire qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain, et des moules parfaits à l'artiste ; qu'il n'y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine ; enfin, il fallait appeler tous les enchantements de l'imagination et tous les intérêts du cceur au secours de cette même religion contre laquelle on les avait armés.
{Génie du Christianisme, première partie, 1. ï, ch. I.)
S'il existait une religion qui s'occupât sans cesse de
mettre un frein aux passions de l'homme, cette religion augmenterait nécessairement le jeu des passions dans le drame et dans l'épopée; elle serait plus favorable à la peinture des sentiments que toute institution religieuse qui, ne connaissant point des délits du cœur, n'agirait sur nous que par des scènes extérieures. Or, c'est ici le grand avantage de notre culte sur les cultes de l'antiquité : la religion chrétienne est un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du vice.
Les bases de la morale ont changé parmi les hommes, du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l'Évangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité passait pour bassesse, et l'orgueil pour grandeur ; chez les chrétiens, au contraire, l'orgueil est le premier des vices, et l'humilité une des premières vertus. Cette seule transmutation des principes montre la nature humaine sous un jour nouveau, et nous devons découvrir dans les passions des rapports que les anciens n'y voyaient pas.
Génie du Christianisme, deuxième partie, 1. III, ch. i.
Il reste à parler d'un état de l'âme qui, ce nous semble, n'a pas encore été bien observé : c'est celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés, jeunes, actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet. Plus les peuples avancent en civilisation, plus cet état du vague des passions augmente; car il arrive alors une chose fort triste : le grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, la multitude de livres qui traitent de l'homme et de ses sentiments rendent habile sans expérience. On est détrompé sans avoir joui; il reste encore des désirs, et l'on n'a plus d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse; l'existence pauvre, sèche et désenchantée. On habile avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout.
L'amertume que cet état de l'âme répand sur la vie est incroyable; le cœur se retourne et se replie en cent manières, pour employer des forces qu'il sent lui être inutiles. Les anciens ont peu connu cette inquiétude secrète, cette aigreur des passions étouffées qui fermentent toutes ensemble : une grande existence politique, les jeux du gymnase et du Champ de Mars, les affaires du Forum et de la place publique remplissaient leurs moments et ne laissaient aucune place aux ennuis du cœur.
D'une autre part, ils n'étaient pas enclins aux exagérations, aux espérances, aux craintes sans objet, à la mobilité des idées et des sentiments, à la perpétuelle inconstance, qui n'est qu'un dégoût constant; dispositions que nous acquérons dans la société des femmes. Les femmes, indépendamment de la passion directe qu'elles font naître chez les peuples modernes, influent encore sur les autres sentiments. Elles ont dans leur existence un certain abandon qu'elles font passer dans le nôtre; elles rendent notre caractère d'homme moins décidé, et nos passions, amollies par le mélange des leurs, prennent à la fois quelque chose d'incertain et de tendre.
XjEnfin,(jes Grecs et les Romains, n'étendant guère leurs regards au delà de la vie et ne soupçonnant point des plaisirs plus parfaits que ceux de ce monde, n'étaient point portés comme nous aux méditations et aux désirs par le caractère de leur culte?)Formée pour nos misères et pour nos besoins, la religion chrétienne nous offre sans cesse le double tableau des chagrins de la terre et des joies célestes, et par ce moyen elle fait dans le cœur une source de maux présents et d'espérances lointaines, d'où découlent d'inépuisables rêveries^ Le chrétien se regarde toujours comme un voyageur/qui passe ici-bas dans une vallée de larmes et qui ne se repose qu'au tombeau. Le monde n'est point l'objet de ses vœux, car il sait que V homme vit peu de jours, et que cet objet lui échapperait vite.
Les persécutions qu'éprouvèrent les premiers fidèles
augmentèrent en eux ce dégoût des choses de la vie. L'invasion des barbares y mit le comble, et l'esprit humain en reçut une impression de tristesse très profonde et une teinte de misanthropie qui ne s'est jamais bien effacée. De toutes parts s'élevèrent des couvents, où se retirèrent des malheureux trompés par le monde et des âmes qui aimaient mieux ignorer certains sentiments de la vie que de s'exposera les voir cruellement trahis. Mais de nos jours, quand les monastères ou la vertu qui y conduit ont manqué à ces âmes ardentes, elles se sont trouvées étrangères au milieu des hommes. Dégoûtées par leur siècle, effrayées par leur religion, elles sont restées dans le monde sans se livrer au monde : alors elles sont devenues la proie de mille chimères ; alors on a vu naître cette coupable mélancolie, qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions, sans objet, se consument d'elles-mêmes dans un i œur solitaire.
Génie du Christianisme, deuxième partie, 1. III, ch. ix.
Nous ne nous dissimulons pas que nous avons à combattre ici un des plus anciens préjugés de l'école. Les autorités sont contre nous, et l'on peut nous citer vingt vers de l' Art poétique qui nous condamnent:
Et quel objet enfin à présenter' aux yeux, etc.
C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus, etc.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas impossible de soutenir que la mythologie si vantée, loin d'embellir la nature, en détruit les véritables charmes, et nous croyons que plusieurs littérateurs distingués sont à présent de cet avis-
\Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de rapetisser la nature et d'en bannir la vérité Une preuve incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons descriptive a été inconnue de l'antiquité ; les poètes mômes qui ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont point fait la description dans
le sens que nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des travaux, des mœurs et du bonheur de la vie rustique; mais quant à ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits dans leurs écrits...
COn ne peut guère supposer que des hommes aussi sensibles que les anciens eussent manqué d'yeux pourvoir la nature et de talent pour la peindre si quelque cause puissante ne les avait aveuglés. Or cette cause était la mythologie, qui, peuplant l'univers d'élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le christianisme vînt chasser ce peuple de faunes, de satyres et de nymphes, pour rendre aux grottes leur silence et aux bois leur rêverie. Les déserts ont pris sous notre culte un caractère plus triste, plus grave, plus sublime; le dôme des forêts s'est exhaussé; les fleuves ont brisé leurs petites urnes, pour ne plus verser que les eaux de l'abîme du sommet des montagnes : le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature. j
Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant, dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers ; au lieu de ces accidents de lumière qui nous retracent chaque matin le miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme machine d'opéra.
Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des faunes, il n'entendait que des dryades ; Priape était là sur un tronc d'olivier, et Vertumne avec les zéphyrs menait des danses éternelles. Des sylvains et des naïades peuvent frapper agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse re-
produits; nous ne voulons point
... Chasser les tritons de l'empire des eaux, Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...
Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme ? qu'en résulte-t-il pour le cœur ? quel fruit peut en tirer la pensée ? Oh ! que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui ! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées.
Génie du Christianisme , deuxième partie, 1. IV, ch. i.
Il est possible que la somme de talents départie aux auteurs du xvnie siècle soit égale à celle qu'avaient reçue les écrivains du xvne. Pourquoi donc le second siècle estil au-dessous du premier? Car, il n'est plus temps de le dissimuler, les écrivains de notre âge ont été en général placés trop haut...
Or, si notre siècle littéraire est inférieur à celui de Louis XIV, n'en cherchons d'autre cause que notre religion. Nous avons déjà montré combien Voltaire eût gagné à être chrétien : il disputerait aujourd'hui la palme des Muses à Racine. Ses ouvrages auraient pris cette teinte morale sans laquelle rien n'est parfait : on y trouverait aussi ces souvenirs du vieux temps, dont l'absence y forme un si grand vide. Celui qui renie le Dieu de son pays est presque toujours un homme sans respect pour la mémoire de ses pères ; les tombeaux sont sans intérêt pour lui j les institutions de ses aïeux ne lui semblent que des coutumes barbares ; il n'a aucun plaisir à se rappeler les sentences, la sagesse et les goûts de sa mère.
Cependant, il est vrai que la majeure partie du génie se compose de cette espèce de souvenirs. Les plus belles choses qu'un auteur puisse mettre dans un livre sont les
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sentiments qui lui viennent, par réminiscence, des premiers jours de sa jeunesse. Voltaire a bien péché contre ces règles critiques (pourtant si douces !), lui qui s'est éternellement moqué des mœurs et des coutumes de nos ancêtres. Comment se fait-il que ce qui enchante les autres hommes soit précisément ce qui dégoûte un incrédule ?... Aussi le xvme siècle diminue-t-il chaque jour dans la perspective, tandis que le xvne semble s'élever à mesure que nous nous en éloignons; l'un s'affaisse, l'autre monte dans les cieux. On aura beau chercher à ravaler le génie de Bossuet et de Racine, il aura le sort de cette grande figure d'Homère qu'on aperçoit derrière les âges : quelquefois elle est obscurcie par la poussière qu'un siècle fait en s'écoulant, mais aussitôt que le nuage s'est dissipé, on voit reparaître la majestueuse figure, qui s'est encore agrandie pour dominer les ruines nouvelles.
Génie du Christianisme . .troisième partie, 1. IV, ch. v.
4° Comparaison entre Homère et la Bible.
On a tant écrit sur la Bible, on l'a tant de fois commentée, que le seul moyen qui reste peut-être aujourd'hui d'en faire sentir les beautés, c'est de la rapprocher des poëmes d'Homère. Consacrés par les siècles, ces poëmes ont reçu du temps une espèce de sainteté qui justifie le parallèle et écarte toute idée de profanation. Si Jacob et Nestor ne sont pas de la même famille, ils sont du moins l'un et l'autre des premiers jours du monde, et l'on sent qu'il n'y a qu'un pas des palais de Pylos aux tentes d'Ismaël.
Comment la Bible est plus belle qu'Homère; quelles sont les ressemblances et les différences qui existent entre elle et les ouvrages de ce poète : voilà ce que nous nous proposons de rechercher dans ces chapitres. Considérons ces deux monuments qui, comme deux colonnes solitaires, sont placés à la porte du temple du Génie et en forment le simple péristyle...
Nos termes de comparaison seront :
La simplicité;
L'antiquité des mœurs;
La narration;
La description;
Les comparaisons ou les images;
Le sublime.
Examinons le premier terme.
1° Simplicité. — La simplicité de la Bible est plus courte et plus grave; la simplicité d'Homère plus longue et plus riante.
La première est sentencieuse, et revient aux mêmes locutions pour exprimer des choses nouvelles.
La seconde aime à s'étendre en paroles, et répète souvent dans les mêmes phrases ce qu'elle vient déjà de dire.
La simplicité de l'Ecriture est celle d'un antique prêtre qui, plein des sciences divines et humaines, dicte du fond du sanctuaire les oracles précis de la sagesse.
La simplicité du poète de Ghio est celle d'un vieux voyageur qui raconte au foyer de son hôte ce qu'il a appris dans le cours d'une vie longue et traversée.
2° Antiquité des mœurs. — Les (ils des pasteurs d'Orient gardent les troupeaux comme le fils des rois d'Ilion; mais lorsque Paris retourne à Troie, il habite un palais parmi des esclaves et des voluptés.
Une tente, une table frugale, des serviteurs rustiques, voilà tout ce qui attend les enfants de Jacob chez leur père.
Un hôte se présente-t-il chez un prince dans Homère, des femmes, et quelquefois la fille même du roi, conduisent l'étranger au bain. On le parfume, on lui donne à laver dans des aiguières d'or et d'argent, on le revêt d'un manteau de pourpre, on le conduit dans la salle du festin, on le fait s'asseoir dans une belle chaise d'ivoire, ornée d'un beau marche-pied. Des esclaves mêlent le vin et l'eau dans les coupes et lui présentent les dons de Gérés dans une corbeille, le maître du lieu lui sertie dos succulent de
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la victime, dont il lui fait une part cinq fois plus grande que celle des autres. Cependant on mange avec une grande joie, et l'abondance a bientôt chassé la faim. Le repas fini, on prie V étranger de raconter son histoire. Enfin, à son départ, on lui fait de riches présents, si mince qu'ait paru d'abord son équipage; car on suppose que c'est un dieu qui vient, ainsi déguisé, surprendre le cœur des rois, ou un homme tombé dans l'infortune, et par conséquent le favori de Jupiter.
Sous la tente d'Abraham, la réception se passe autrement. Le patriarche sort pour aller au-devant de son hôte : il le salue, et puis adore Dieu. Les fils du lieu emmènent les chameaux, et les filles leur donnent à boire. On lave les pieds du voyageur : il s'assied à terre, et prend en silence le repas de l'hospitalité. On ne lui demande point son histoire, on ne le questionne point; il demeure ou continue sa route à volonté. A son départ, on fait alliance avec lui, et l'on élève la pierre du témoignage. Cet autel doit dire aux siècles futurs que deux hommes des anciens jours se rencontrèrent dans le chemin de la vie; qu'après s'être traités comme deux frères, ils se quittèrent pour ne se revoir jamais et pour mettre de grandes régions entre leurs tombeaux.
Remarquez que l'hôte inconnu est un étranger chez Homère et un voyageur dans la Bible. Quelles différentes vues de l'humanité! Le grec ne porte qu'une idée politique et locale où l'hébreu attache un sentiment moral et universel...
3° La narration. — La narration d'Homère est coupée par des digressions, des discours, des descriptions de vases, de vêtements, d'armes et de sceptres ; par des généalogies d'hommes ou de choses. Les noms propres y sont hérissés d'épithètes ; un héros manque rarement d'être divin, semblable aux Immortels ou honoré des peuples comme un dieu. Une princesse a toujours de beaux bras; elle est toujours comme la tige du palmier de Délos, et elle doit sa chevelure à la plus jeune des Grâces.
La narration de la Bible est rapide, sans digression, sans discours : elle est semée de sentences, et les personnages y sont nommés sans flatterie. Les noms reviennent sans fin, et rarement le prénom les remplace, circonstance qui, jointe au retour fréquent de la conjonction et, annonce par cette simplicité une société bien plus près de l'état de nature que la société peinte par Homère. Les amourspropres sont déjà éveillés dans les hommes de Y Odyssée, ils dorment encore chez les hommes de la Genèse.
4° Description. — Les descriptions d'Homère sont longues, soit qu'elles tiennent du caractère tendre ou terrible, ou triste, ou gracieux, ou fort, ou sublime.
La Bible, dans tous ses genres, n'a ordinairement qu'un seul trait; mais ce trait est frappant, et met l'objet sous les yeux.
5° Les comparaisons . — Les comparaisons homériques sont prolongées par des circonstances incidentes : ce sont de petits tableaux suspendus au pourtour d'un édifice, pour délasser la vue de l'élévation des dômes, en l'appelant sur des scènes de paysages et de mœurs champêtres.
Les comparaisons de la Bible sont généralement exprimées en quelques mots : c'est un lion, un torrent, un orage, un incendie, qui rugit, tombe, ravage, dévore. Toutefois, elle connaît aussi les comparaisons détaillées, mais alors elle prend un tour oriental, et personnifie l'objet, comme l'orgueil dans le cèdre, etc.
6° Le sublime. — Enfin, le sublime dans Homère naît ordinairement de l'ensemble des parties, et arrive graduellement à son terme.
Dans la Bible il est presque toujours inattendu; il fond sur vous comme l'éclair; vous restez fumant et sillonné par la foudre avant de savoir comment elle vous a frappé.
Dans Homère, le sublime se compose encore de la magnificence des mots en harmonie avec la majesté de la pensée.
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Dans la Bible, au contraire, le plus haut sublime provient souvent d'un contraste entre la grandeur de l'idée et la petitesse, quelquefois même la trivialité du mot qui sert à la rendre. Il en résulte un ébranlement, un froissement incroyable pour l'âme : car lorsque, exalté par la pensée, l'esprit s'élance dans les plus hautes régions, soudain l'expression, au lieu de le soutenir, le laisse tomber du ciel en terre et le précipite du sein de Dieu dans le limon de cet univers. Cette sorte de sublime, le plus impétueux de tous, convient singulièrement à un Etre immense et formidable qui touche à la fois aux plus grandes et aux plus petites choses.
Génie du Christianisme, deuxième partie, 1. VI, ch. ni.
LES GENRES
i° L'épopée. Le merveilleux n'en est pas l'âme et n'y doit occuper qu'une place accessoire. Supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen.
Dans toute épopée les hommes et leurs passions sont faits pour occuper la première et la plus grande place.
Ainsi, tout poème où une religion est employée comme sujet et non comme accessoire, où le merveilleux est le fond et non Yaccident du tableau, pèche essentiellement par la base.
Si Homère et Virgile avaient établi leurs scènes dans l'Olympe, il est douteux, malgré leur génie, qu'ils eussent pu soutenir jusqu'au bout l'intérêt dramatique. D'après cette remarque, il ne faut pas attribuer au christianisme la langueur qui règne dans le poème dont les principaux personnages sont des êtres surnaturels : cette langueur tient au vice même de la composition. Nous verrons, à
l'appui de cette vérité, que plus le poète dans l'épopée garde un juste milieu entre les choses divines et les choses humaines, plus il devient divertissant, pour parler comme Despréaux. Divertir afin d'enseigner est la première qualité requise en poésie.
Génie du Christianisme, deuxième partie, 1. I, ch. n.
Toute chose a deux faces. Des personnes impartiales pourront nous dire : « On vous accorde que le christianisme a fourni, quant aux hommes, une partie dramatique qui manquait à la mythologie ; que de plus il a produit la véritable poésie descriptive. Voilà deux avantages que nous reconnaissons, et qui peuvent à quelques égards justifier vos principes et balancer les beautés de la fable. Mais à présent, si vous êtes de bonne foi, vous devez convenir que les divinités du paganisme, lorsqu'elles agissent directement et pour elles-mêmes, sont plus poétiques et plus dramatiques que les divinités chrétiennes. »
On pourrait en juger ainsi à la première vue. Les dieux des anciens partageant nos vices et nos vertus, ayant coffliiiî nous des corps sujets à la douleur, des passions irritables comme les nôtres, se mêlant à la race humaine et laissant ici-bas une mortelle postérité, ces dieux ne sont qu'une espèce d'hommes supérieurs, qu'on est libre de faire agir comme les autres hommes. On serait donc porté à croire qu'ils fournissent plus de ressources à la poésie que les divinités incorporelles et impassibles du christianisme ; mais en y regardant de plus près on trouve que cette supériorité dramatique se réduit à peu de chose.
Premièrement, il y a toujours eu dans toute religion, pour le poète et le philosophe, deux espèces de déités. Ainsi l'Être abstrait dont Tertullien et saint Augustin ont fait de si belles peintures n'est pas le Jéhovah de David ou d'Isaïe ; l'un et l'autre sont fort supérieurs au Theos de Platon et au Jupiter d'Homère. Il n'est donc pas rigoureusement vrai que les divinités poétiques des chrétiens soient privées de toute passion. Le Dieu de l'Ecriture se
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repent, il est jaloux, il aime, il hait; sa colère monte comme un tourbillon; le Fils de l'Homme a pitié de nos souffrances; la Vierge, les saints et les anges sont émus par le spectacle de nos misères ; en général le Paradis est beaucoup plus occupé des hommes que V Olympe.
Il y a donc des passions chez nos puissances célestes, et ces passions ont cet avantage sur les passions des dieux du paganisme, qu'elles n'entraînent jamais après elles une idée de désordre et de mal. C'est une chose miraculeuse, sans doute, qu'en peignant la colère ou la tristesse du ciel chrétien, on ne puisse détruire dans l'imagination du lecteur le sentiment de la tranquillité et de la joie : tant il y a de sainteté et de justice dans le Dieu présenté par notre religion !
Ce n'est pas tout; car si l'on voulait absolument que le Dieu des chrétiens fût un être impassible, on pourrait encore avoir des divinités passionnées aussi dramatiques et aussi méchantes que celles des anciens : l'enfer rassemble toutes les passions des hommes. Notre système théologique nous paraît plus beau, plus régulier, plus savant que la doctrine fabuleuse qui confondait hommes, dieux et démons. Le poète trouve dans notre ciel des êtres parfaits, mais sensibles, et disposés dans une brillante hiérarchie d'amour et de pouvoir; l'abîme garde ses dieux passionnés et puissants dans le mai comme les dieux mythologiques ; les hommes occupent le milieu, touchant au ciel par leurs vertus, aux enfers par leurs vices; aimés des anges, haïs des démons; objet infortuné d'une guerre qui ne doit finir qu'avec le monde.
Génie du Christianisme, deuxième partie, 1. IV, ch. IV.
Nous pouvions nous dispenser de faire lutter le christianisme avec la mythologie sous le seul rapport du merveilleux. Nous ne sommes entré dans cette étude que par surabondance de moyens, et pour montrer les ressources de notre cause. Nous pouvions trancher la question d'une manière simple et péremptoire; car fût-il certain, comme
il est douteux, que le christianisme ne pût fournir un merveilleux aussi riche que celui de la fable, encore est-il vrai qu'il y a une certaine poésie de l'âme, une sorte d'imagination du cœur, dont on ne trouve aucune trace dans la mythologie. Or, les beautés touchantes qui émanent de cette source feraient seules une ample compensation pour les ingénieux mensonges de l'antiquité.
Tout est machine et ressort, tout est extérieur, tout est fait pour les yeux dans les tableaux du paganisme ; tout est sentiment et pensée, tout est intérieur, tout est créé pour rame dans les peintures de la religion chrétienne. Quel charme de méditation! quelle profondeur de rêverie! Il y a plus d'enchantement dans une de ces larmes que le christianisme fait répandre au fidèle que dans toutes les riantes erreurs de la mythologie. Avec une Notre-Dame des Douleurs, une Mère de Pitié, quelque saint obscur, patron de l'aveugle et de l'orphelin, un auteurpeut écrire unepage plus attendrissante qu'avec tous les dieux du Panthéon. C'est bien là aussi de la poésie! c'est bien là du merveilleux ! Mais voulez-vous du merveilleux plus sublime, contemplez la vie et les douleurs du Christ, et souvenez-vous que votre Dieu s'est appelé le Fils de C Homme! Nous osons le prédire : un temps viendra que l'on sera étonné d'avoir pu méconnaître les beautés qui existent dans les seuls noms, dans les seules expressions du christianisme ; l'on aura de la peine à comprendre comment on a pu se moquer de cette religion de la raison et du malheur.
Génie du Christianisme, deuxième partie, 1. IV, ch. xvi.
J'ai dit :
1° Si l'on veut traiter un sujet épique tiré de l'histoire moderne, il fautânécessairement employer le merveilleux chrétien, puisque la religion chrétienne est aujourd'hui la religion des peuples civilisés de l'Europe.
J'ai dit:
2° Si nous ne voulons pas faire usage de ce merveilleux, il faut ou renoncer à l'épopée, ou placer toujours l'action
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de cette épopée dans l'antiquité. Et pourquoi donc abandonner absolument le droit si doux de chanter la patrie ?
Que les critiques se contentent de répondre : « Nous convenons qu'on ne peut avoir une épopée moderne sans employer le merveilleux chrétien; mais nous regrettons le merveilleux du paganisme, parce qu'il offre plus de ressources aux poètes; » j'entendrai ce langage.
Je répondrai à mon tour :
« En attendant votre sentiment, tout ce que j'avance se réduit à ceci : voilà deux lyres, l'une antique, l'autre moderne. Vous prétendez que la première a de plus beaux sons que la seconde ; mais elle est brisée, cette l}rre : il faut donc tirer de celle qui vous reste le meilleur parti possible. Or, je veux essayer de vous apprendre que cet instrument moderne, selon vous si borné, a des ressources que vous ne connaissez pas ; que vous pouvez y découvrir une harmonie nouvelle; qu'il a des accents pathétiques et divins ; en un mot, qu'il peut, sous une main habile, remplacer la lyre antique, bien qu'il donne une suite d'accords d'une autre nature, et qu'il soit monté sur un mode différent. »
Je le demande : cela n'est-il pas éminemment raisonnable ? Voilà pourtant tout ce que j'ai dit. Faut-il crier si haut? Qu'y a-t-il dans ces principes de contraire aux saines traditions, au goût même de l'antiquité ? Ai-je le droit d'avancer qu'on peut trouver de grandes beautés dans le merveilleux chrétien, quand la Jérusalem délivrée, le Paradis perdu et la Henriade existent?
L'évidence de cette doctrine est telle que si le critique le plus opposé à mes idées entreprenait de faire demain une épopée sur un sujet français, il serait obligé d'employer le merveilleux qu'il proscrit. Si, par humeur, on s'écrie : « Eh bien, n'ayons pas d'épopée puisqu'il faut se servir du merveilleux chrétien; » alors je n'ai plus rien à répliquer, et je conviendrai même que c'est être conséquent dans son opinion. Mais que penserait-on d'un homme qui, regrettant un palais tombé en ruines, refuserait de se bâtir un nouvel édifice parce qu'il serait forcé d'employer un autre
ordre d'architecture? Un compatriote du Caruoëns, du Tasse, de Milton, serait bien surpris de me voir établir en forme une chose qui lui paraîtrait ne pas mériter la peine d'être prouvée. Nous avons quelquefois en France une horreur du bon sens très singulière.
On feint de me regarder comme un homme entêté d'un système, qui le suit partout, qui le voit partout; pas un mot de cela. Je neveux rien changer, rien innover. en littérature ; j'adore les anciens, je les regarde comme nos maîtres : j'adopte entièrement les principes posés par Aristote, Horace et Boileau ; Y Iliade me semble être le plus grand ouvrage de l'imagination des hommes, Y Odyssée me paraît attachante pour les mœurs, Y Enéide inimitable par le style; mais je dis que le Paradis perdu est aussi une œuvre sublime, que 1& Jérusalem est un poème enchanteur, et la Henriade un modèle de narration et d'élégance. Marchant de loin sur les pas des grands maîtres de ^épopée chrétienne, j'essaie de montrer que notre religion a des grâces, des accents, des tableaux qu'on n'a peutêtre point encore assez développés : voilà toutes mes prétentions, qu'on méjuge.
[Examen des Martyrs.)
2° La critique. Chateaubriand lui ouvre un « sentier nouveau », en l'appliquant à découvrir, dans les oeuvres imitées des anciens qu'ont écrites les poètes du XVIIe siècle, les sentiments chrétiens qu'ils y ont introduits à leur insu. Il faut abandonner la critique des défauts et s'attacher à découvrir les beautés. Un défaut n'est souvent que la condition d'une beauté.
Nous proposons d'ouvrir un nouveau sentier à la critique; nous chercherons dans les sentiments d'une mère païenne, peinte par un auteur moderne, les traits chrétiens que cet auteur a pu répandre dans son tableau, sans s'en
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apercevoir lui-même. Pour démontrer l'influence d'une institution morale ou religieuse sur le cœur de l'homme, il n'est pas nécessaire que l'exemple rapporté soit pris à la racine même de cette institution ; il suffit qu'il en décèle le génie : c'est ainsi que VÉlysée, dans le Télémaque, est visiblement un paradis chrétien.
Or, les sentiments les plus touchants de l'Andromaque de Racine émanent pour la plupart d'un poète chrétien. L'Andromaque de V Iliade est plus épouse que mère; celle d'Euripide a un caractère à la fois rampant et ambitieux, qui détruit le caractère maternel ; celle de Virgile est tendre et triste, mais c'est moins encore la mère que l'épouse : la veuve d'Hector ne dit pas : Astyanax ubi est, mais : Hector ubi est.
L'Andromaque de Racine est plus sensible, plus intéressante que l'Andromaque antique. Ce vers si simple et si aimable :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui,
est le mot d'une femme chrétienne : cela n'est point dan6 le goût des Grecs, et encore moins des Romains. L'Andromaque d'Homère gémit sur les malheurs futurs d'Astyanax, mais elle songe à peine à lui dans le présent; la mère, sous notre culte, plus tendre, sans être moins prévoyante, oublie quelquefois ses chagrins, en donnant un baiser à son fils. Les anciens n'arrêtaient pas longtemps les yeux sur l'enfance ; il semble qu'ils trouvaient quelque chose de trop naïf dans le langage du berceau. Il n'y a que le Dieu de l'Évangile qui ait osé nommer sans rougir les petits enfants 1 (parvuli), et qui les ait offerts en exemple aux hommes :
Et accipiens puerum, statuit eum in medio eorum : quem cum complexus esset, ait illis :
« Quisquis unum ex hujusmodi pueris receperit in nomine meo me recipit. »