POUR
ET
Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. (Matth., v, 3.)
Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume du ciel est à eux.
11 y a quelques jours, nous parlions de la gloire du ciel et du bonheur des saints. — Comment obtenir l'une et l'autre? comment gagner le ciel? Telle est la question qui se présente aujourd'hui. Pour la résoudre, écoutons Jésus -Christ dans son admirable Discours • sur la montagne : Beati pauperes spiritu, etc. (et le reste des ( béatitudes), et tâchons d'en extraire la lumière et d'en pénétrer le sens par une sérieuse méditation.
Beatipauperes spiritu! Plusieurs sens se présentent : examinons-les. Celui qui s'offre tout d'abord, est que la pauvreté en ce inonde est un bonheur, parce qu'elle empêcte le cœur de s'y attacher ou l'en détache, comme la richesse est un malheur par les raisons contraires. Le texte de saint Luc confirme cette explication (Luc, vi, 20).
Il ne suffit donc pas d'être pauvre pour obtenir le ciel ; il faut l'être spiritu, en esprit ; c'est-à-dire volontairement, en acceptant la pauvreté et ses privations avec résignation, avec foi en la justice de Dieu, avec espérance en sa bonté, ce qui fait la dignité et la consolation du pauvre en ce monde. Mais, si dans son dénûment des biens terrestres, son âme est pleine de cupidité, d'envie, s'il se révolte, sa pauvreté ne lui sert de rien pour le ciel, et la manière dont il la porte le rend encore plus malheureux. — Il y a de mauvais pauvres comme de mauvais riches.
Cette parole, si consolante pour les bons pauvres, condamne-t-elle les riches? Nullement; mais comme il est dit ailleurs dans l'Évangile (Matt., xix, 25), elle montre seulement qu'il leur est difficile de sauver leur àme, à cause des attaches et des tentations des biens terrestres. C'est pourquoi, pour gagner le ciel, ils doivent se faire aussi pauperes spiritu, c'està-dire détacher leur esprit et leur cœur de leurs richesses, possédant comme ne possédant pas (I Cor., vu, .30), ce qui s'opère avec un grand mérite parle renoncement volontaire et par la charité.
Le second sens est celui de saint Augustin 1 . Pauvre d'esprit veut dire pauvre d'orgueil, ou d'esprit propre ; car Dieu se donne aux humbles, et il résiste aux superbes (Jac, iv, 6). C'est le précepte de l'humilité : Discite a me quia mitis sum et humilis corde (Mat th., xi, 29.)
Et en descendant plus avant, on aperçoit la profondeur de cette parole ; car plus la créature se vide d'elle-même, de son esprit et de sa volonté, plus elle sent et avoue sa pauvreté personnelle, plus elle attire l'esprit divin qui la remplit, l'anime, la vivifie et établit le royaume du ciel en elle. Toute la vie intérieure est là.
ni
Reste une troisième explication, qui n'est pas une interprétation, mais une dérision de la parole divine, et qu'on entend souvent répéter dans le monde.
Heureux les pauvres d'esprit! dit-on, c'est-à-dire ceux qui n'en n'ont pas ou qui n'en n'ont guère, comme s'il fallait être un sot ou un ignorant pour être un bon chrétien !
1 Quapropter recte hic interlliguntur pauperes spiritu humiles et timentes Deum, id est non habentes inflantem spiritum. (Homel. sancti Augustini, lib.*I de Serm. Dom. in monte, sub initium.)
Nec aliunde omnino incipere opportuit beatitudinem quam a paupertatespiritus si quidem perventum est ad summam sapientiam. initium autem sapientiae timor Domini, quoniam a contrario initium omnis peccati superbia scribitur. (Ibid. )
Timor Dei congruit humilibus de quibus hic dicitur : Beati pauperes spiritu, etc., id est noninflati, non superbi, de quibus Apostolus dicit: Noli altius sapere, sed time, id est : Noli extolli. (Ibid»)
Non, il n'en est pas ainsi, car l'Évangile est une doctrine de lumière, et son Dieu est le Dieu des sciences et de la vérité, la Vérité même. On n'a donc jamais trop d'esprit pour le connaître, l'aimer et le servir.
Il est vrai qu'on peut aller à lui sans être un savant, «que la foi sincère sauve les ignorants et les petits, et c'est ainsi qu'il se donne à tous ceux quile cherchent.
Il est vrai encore que la science qui enfle ne mène point à Dieu, et que la première condition pour le trouver et le posséder est l'humilité ou l'abnégation de l'esprit propre.
. C'est pourquoi nous disons à tous avec Jésus-Christ: Bienheureux, etc.
Vous, pauvres qui m'écoutez, soyez-le chrétiennement, c'est-à-dire avec patience, avec bonne volonté, et le royaume du ciel vous sera donné en dédommagement.
Vous, riches, faites-vous pauvres par le renoncement et par la charité, c'est-à-dire volontairement, et vous aurez encore plus de mérite que les indigents.
Vous, hommes d'intelligence et de science, savants ou puissants du monde, faites-vous petits ou pauvres devant Dieu, et vous participerez à sa lumière et à sa grandeur.
Enfin tous, qui que nous soyons, travaillons à nous vider de notre esprit propre, pour attirer l'esprit divin et le ciel en nous.
Beati mites, quoniam ipêi pottidebunt terram (Matlh., v. 4).
. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre.
Encore une parole contraire à l'opinion du monde, qui voit la puissance dans la force, comme le bonheur dans la richesse et l'élévation. A ses yeux, la douceur est une faiblesse.
Jésus-Christ, au contraire, promet la possession de la terre à ceux qui- sont doux.
En quel jour pourrons-nous mieux célébrer l'empire de la douceur qu'en celui-ci, consacré à Marie présentée au temple? Invoquons donc plus particulièrement son intercession pour obtenir, avec la lumière de l'Esprit-Saint, la grâce de cette douceur ineffable, qui lui a mérité la possession de la terre et la royauté du ciel.
La Prophète royal a dit : Gustate et tiidete quoniam suavis est Dominus (Ps. xxxm, 9), et Jésus- Christ a dit à ses disciples : Discite a me quia mitis sum (Matt., xi, 29).
Voyons quelle est cette douceur attribuée par le Prophète au Tout-Puissant, et que le Fils de Dieu veut que nous apprenions de lui.
Deux puissances se disputent le monde : celle de la
matière et celle de l'esprit, la force physique ou la violence, la force morale ou la persuasion.
La force matérielle est aveugle et brutale ; elle détruit mais elle ne fonde rien. C'est le torrent qui passe et dévaste ; c'est l'ouragan qui bouleverse et ne fait que des ruines. Partout où elle-domine, il y a oppression, mais non possession; car elle n'entre pas dans les âmes, elle ne les gagne pas.
Or, pour posséder la terre, il faut avoir le cœur de l'homme qui la gouverne, et le cœur ne se gagne que par la parole de vérité ou la parole d'amour, qui ne triomphent Tune et l'autre que par la persuasion.
Quand vous avez le cœur, vous avez la volonté, et avec elle tout le reste : la personne, ses facultés et ses biens.
Mais cette conquête ne s'opère que par la patience, c'est-à-dire en supportant la contradiction de ceux qu'on instruit ou qu'on aime, et auxquels il faut souvent faire du bien malgré eux et au prix de grands sacrifices. Beati mites, etc.
Exemples :
Jésus-Christ, notre seigneur et notre maître, nous a aimés jusqu'à donner sa vie pour nous. Il a vaincu le mal par la patience, et il a conquis la terre par sa parole.- Discite a me quia mitis sum.
Ses apôtres ont fait comme lui : nouveaux conquérants, ils ont transformé et possédé le monde par la vertu de leur parole et de leur sang, et aujourd'hui encore cette conquête de la douceur sur la violence se continue par les héritiers de leur mission et de leur esprit.
L'Église a civilisé et organisé le monde moderne
par sa parole et par sa patience, et son chef, le vicaire de Jésus-Christ, le plus grand des pontifes et le plus faible des rois de la terre, la possède par la puissance spirituelle, plus forte que toute la violence qu'elle vainc en la subissant *. Elle domine les hommes en les servant, servus servorum.
Enfin la femme chrétienne dans le monde, quand elle est vraiment chrétienne, le possède par la vertu de sa foi, par la douceur de sa patience, par l'ardeur de sa charité*. Elle règne par l'esprit de Jésus-Christ, là où sa faiblesse naturelle l'avait rendue esclave avant lui. Beati mites !
Voilà la vraie douceur, 'que Jésus-Christ nous recommmande et dont il nous a donné l'exemple dans sa vie et par sa mort. Elle n'est point de la faiblesse ni de la lâcheté, mais, au contraire, ce qu'il y a de plus fort et de plus courageux, parce qu'elle est l'action de la puissance divine dans la créature.
Tâchons donc de l'obtenir pour conquérir et posséder la terre, c'est-à-dire tous ceux qui nous entourent, afin de les gagner à Dieu ; et à cet effet suivons les traces de Marie, dont l'Église nous offre en exemple la douceur inaltérable, quand après s'être consacrée dans le Temple au service de Dieu, elle a humblement accepté sa haute mission, suivant son divin Fils dans toutes ses épreuves jusqu'au Calvaire, jusqu'à la mort de la croix, jusqu'au tombeau. En elle s'est pleinement accomplie la parole de Jésus-
1 Mites sunt qui cedunt improbitatibus et non resistunt malo, sed vincunt in bono malum. (August. de Serm. in monte, lib. I, cap. m.)
* Mitiga ergo affectum tuum ut non irascaris, aut certe iratus ne peccaveris. Praeclarum est enim motum tcmperare consilio, nec minoris virtutis dieitur prohibera iracundiam, quam omnino non irasci. (Amb supr. Luc , lib. IV.)
Christ: Beati mites, quoniam ipsi possidebuntterram ; car par sa douceur bienheureuse, elle est devenue, la reine de la terre et du ciel.
Beati qui lugent, quoniam ipti consolabuntur (Matin., y, 5).
Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés.
Jamais la parole de Jésus-Christ n'a été plus en opposition avec l'opinion du monde. Beati qui lugent, heureux ceux qui pleurent ! Le bonheur et les larmes, quoi déplus contradictoire aux yeux du monde 1 Les pleurs ne sont-ils pas un signe de tristesse et de malheur, et les hommes ne placent-ils pas le bonheur dans la joie, les plaisirs et la prospérité?
Cependant, si nous parvenons à pénétrer le sens de cette divine parole, nous la trouverons aussi vraie, aussi profonde, aussi consolante que la précédente.
Implorons à cet effet le secours de l'Fsprit-Saint, par l'intermédiaire de celle qui a tant pleuré sur la terre, et qui a été si admirablement consolée.
Remarquons d'abord que l'Évangile soutient et encourage ceux que le monde délaisse, les pauvres, les petits, les faibles, les malheureux, tous ceux qui souffrent.
LES BEATITUDES. 9
Il y a des consolations pour tous les hommes, dé tous les âges, de toutes les conditions, à tous les degrés, dans toutes les situations, et en effet tous en ont besoin d'une manière ou de l'autre. Qui ne pleure pas en ce monde, ou qui n'a pas sujet de pleurer?
Que de souffrances du corps, de l'esprit et du cœur, en soi ou dans les siens ! Que de sujets de tristesse, que de causes de larmes !
Mais de même que le Sauveur ne promet pas le royaume du ciel à tous les pauvres, mais seulement à ceux qui le sont par l'esprit, pauperibtis spiritu, ainsi ses consolations ne sont pas pour, toutes les larmes.
Car il y a de bonnes larmes et de mauvaises larmes.
Il y a les larmes de la colère ; de l'envie ; de la révolte ; du caprice.
Celles-ci ne profitent à personne, parce que la tristesse dont elles sont les signes n'est point selon l'esprit de Dieu. Il y a, dit l'Apôtre, une mauvaise tristesse, qui n'est point agréable à Dieu et ne profite pas à ceux qui la ressentent (II Cor., vu, 10).
Les bonnes larmes, celles qui attirent la consolation et auxquelles elle est promise, sont :
1° Les larmes de la contrition, effets du repentir de nos fautes, et qui en désirent la confession, l'absolution et l'expiation. Elles délivrent l'àme des peines du péché dans ce monde et dans l'autre, ou elles contribuent à en adoucir les rigueurs et à en abréger la durée 1 .
1 Lugentes enim dicuntur non orbitates, non contumelias aut damna
2° Les larmes de la compassion pour les souffrances des autres, physiques ou morales, mais surtout pour les âmes qui se perdent ; douces larmes qui nous portent à soulager nos frères ou à travailler à leur salut. Jésus a pleuré de cette manière sur Lazare, sur ses sœurs et sur Jérusalem 1 .
5° Les larmes de la résignation, dans les souffrances inévitables mais chrétiennement acceptées, et supportées, en union avec Jésus-Christ, comme châtiment ou comme épreuve pour soi ou pour les autres. La consolation de la croix du Sauveur ne manque jamais à ceux qui Ja portent volontairement à sa suite.
4° Les larmes du sacrifice. — L'âme qui veut être toute à Dieu, a des renoncements à faire, des liens à briser, des passions à vaincre. Les déchirements font saigner le cœur, qui pleure, tout en les effectuant - avec courage : quitter le monde, sa famille, ses amis, tout ce qu'on avait de plus cher pour se dévouer au service de Dieu et des hommes ! Larmes précieuses, que les anges recueillent et présentent dans des coupes d'or au trône de l'Éternel, et qui deviennent des perles inaltérables 8 !
ferentes, sed peccata vetera fientes. (Chrysost. sup. Matth. in opère imperiecto hom.)
1 Et qui sua peccata lugent beati sunt, sed mediocriter ; beatiores nutem sunt qui alieno lugent peccata. (Hieron.)
2 Luctus est tristitia de amissione carorum. Conversi autem ad Dcuni ea quse in hoc mundo cara habebant amittunt. Non enim gaudent in rébus quibus ante gaudebant, et donec fiât in illis amor œternorum, nonnulla moestitia saucianturj Consolabuntur ergo Spiritu sancto, qui maxime propterea Paraclitus nominatur, id est consolator, ut temporalem a mi tt entes aeterna laetitia dotet, et ideo dicit, quoniam ipsi consolabuntur. August. (in Serm. Dom. in monte.)
Luctus hic non mortuorum ponitur communi lege naturae, sed peccatis et vitiis mortuorum. Sic flevit Samuel Saulum, et Paulus eosquipost immunditiam pœnitentiam non egerunt. (Hieron.)
Mais aussi, ces âmes seront consolées par le Saint- Esprit, a Spiritu sancto, qui maxime propterea Paraclitus nominatur, et quelle consolation I L'Esprit-Saint, le Paracfet, les remplira de ses dons, et tout leur sera rendu en Dieu, source et plénitude de tous les biens ►
La parole de Notre Seigneur s'adresse donc à ceux qui pleurent de la sorte. Ces pleurs, qui méritent seuls la consolation céleste, témoignages de notre faiblesse, sont aussi un signe de notre bonne volonté, et c'est à ce titre qu'il sont agréables à Dieu. Ils nous préparent à recevoir le Sauveur, qui viendra à la fin des temps sur les nuées, dans la majesté et l'éclat de sa puissance, après être venu ici-bas humblement et dans la faiblesse. Et alors, rendant à chacun suivant ses œuvres, il consolera ceux qui auront souffert et pleuré avec lui par le partage de sa gloire et de son bonheur.
Beati gui esuriunt et siliunt justitiam.
quoniam ip*i saturabuntur (Mat th., v, 6).
Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés.
Ici le monde s'accorde avec l'Évangile, au moins en ce point de louer la justice, et deia juger digne d'une récompense. — Il croit au mérite et au démérite moral.
Mais cette récompense, il ne peut la lui assurer, et au contraire il lui suscite mille oppositions, des
combats incessants, où elle est presque toujours vaincue et victime.
Mais Jésus-Christ affirme que ceux qui ont faim et soif de la justice, en seront rassasiés, c'est-à-dire qu'ils obtiendront un jour les fruits de leur lutte contre l'iniquité et que leur âme en sera remplie.
Entrons dans le sens de ces paroles si énergiques.
Ces paroles sont souvent employées dans les saintes Écritures, pour signifier le désir ardent que ressent l'âme des choses nécessaires à son existence et à son développement.
Il y a donc une faim et une soif spirituelles. — Comparaison de la faim et de la soif de l'âme avec celles du corps.
Le prophète royal a dit : Deus, Deus meus, in te sitivit anima mea(Vs. lxu, 2), et ailleurs: Esurientur et sitientur animx (Ps. cvi, 5) ; Animam esurientem ne despicias (Eccles., 4 iv, 2); Animam esurientem saturavi (Jérém., xxxi, 25), Si quis sitit, veniat ad me, et bibat, dit le Sauveur (Joan.,vu, 37) ; et dans le cantique delà sainte Vierge : Esurientes implevit bonis (Luc, i, 35) .
Il faut donc prendre cette expression à la lettre, comme saint Ambroise (Sup. Lup, lib. IV.) Postquam delicta flevi, esurire incipio et sitire justitiam. — JEger enim> cum in gravi morbo est, non esurit.
La faim et la soif de l'âme expriment le besoin foncier de l'aliment réparateur de la nature, donc de ce qui la constitue et la conserve.
Or chaque être vit de son principe, et le principe
de l'âme est Dieu, qui l'a faite à son image. Donc, elle ne peut vivre véritablement que de Dieu, et par son rapport intime avec Dieu. Ce rapport n'existe que par l'accord de sa volonté avec la volonté divine, qui est sa loi, et par la conformité de sa vie avec celui dont elle doit être la ressemblance.
Là est la justice, c'est-à-dire dans l'accomplissement exact de la loi.
Heureux donc celui qui désire et' cherche pardessus tout et en tout à suivre la volonté divine ou à observer la loi !
C'est pourquoi Jésus-Christ dit ( Joan., îv, 34) : Mens cibus est ut faciam voluntatem Patris mei. Voilà la vraie faim et la véritable nourriture de l'âme juste.
La faim et la soif de la justice peuvent être éprouvées dans l'ordre de la nature comme dans celui de la grâce.
Dans le premier cas, elles sont le caractère distinctif de Y honnête homme ou du juste selon la justice naturelle, auquel sa conscience tient lieu de loi, comme dit saint Paul (Rom., u, 15).
. Celui-là aime la justice pour elle-même et la recherche avant tout dans ses actions, même au prix des luttes et du sacrifice ; c'est l'idéal de la morale païenne. — Si fraclus illabatur orbis, etc. — Le stoïcisme.
La plupart cherchent spontanément ou avec réflexion leur plaisir ou leur intérêt avant tout, c'est le sensualisme, Tégoïsme naturel ; ou bien ils
s'efforcent de les accommoder avec la justice par l'intérêt bien entendu; c'est le rationalisme moral.
Dans l'ordre de la grâce, il s'agit de la justice chrétienne, telle que Jésus-Christ l'a enseignée par sa parole et par son exemple.
Celle-là consiste à rendre pleinement à Dieu ce qui lui est dû, c'est-à-dire tout soi-même par l'abnégation et le sacrifice, ce qui n'est possible que par la foi en la parole du Sauveur et par la vertu de la croix. C'est la faim et la soif du vrai chrétien.
Les âmes, qui ne ressentent la faim et la soif de la justice ni dans l'un ni dans l'autre cas, sont malades, dit saint Ambroise. JËger enim, cum in gravi morbo est, non esurit.
Mais à la place elles ont une faim factice, une soif fiévreuse, qui leur fait désirer des choses funestes, les plaisirs et les biens de là terre ; ou elles tombent dans la prostration morale, sans réaction vitale pour ce # qui pourrait les guérir et les sauver ; — agitation des passions ou découragement du bien, abattement.
Les autres, au contraire, seront rassasiés, saturabuntur : soit l'homme sincèrement honnête, qui devient agréable à Dieu par sa fidélité aux dictées de la justice naturelle et qui attire par là la grâce qui doit le sauver.
C'est pourquoi, vous, homme du monde, qui n'avez pas de foi ou qui croyez n'en pas avoir, commencez par chercher dans vos œuvres et dans vos paroles la justice et la vérité, et le reste vous sera donné.
Et le vrai chrétien, qui, déjà en ce monde, est comblé de faveurs célestes, même au milieu de ses tribulations par l'aliment divin dont il est nourri et la force et la
paix qu'il donne à son cœur, recevra au ciel la plénitude de la vie et de la gloire par l'union béatifique avec Dieu. — Satnrabitur.
Beati miséricordes, quoniam ipti mi*rricordiam consequentur (Mat th., v, 7).
Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde.
Après l'accomplissement de la justice vient l'exercice de la miséricorde, qui en tempère la rigueur en considération de la faiblesse humaine. On peut même dire qu'elle est le complément de la justice, en ce qu'elle la perfectionne par la bonté du cœur et la charité, qui se proportionnent à la misère de chacun. La justice sans la miséricorde est dureté, la miséricorde sans la justice est faiblesse.
C'est pourquoi après avoir parlé de la justice, le Seigneur recommande la miséricorde : Beati miséricordes, etc. *,
Voyons donc en quoi consiste la miséricorde, et comment ceux qui la pratiquent l'attirent sur euxmêmes.
1 Justitia et misericordia ila conjunctœ sunt, ut altéra ab altéra debeat temperari. Justitia enim sine misericordia crudelitas est, misericordia sine justitia dissolutio. Unde de misericordia post justitiam subdit dicens: Beati miséricordes, etc. (Glossa.)
Celui-là est miséricordieux qui, comme le mot l'indique (cor miserum), devient malheureux dans son cœur, parce qu'il regarde la misère des autres comme la sienne, et souffre du malheur d'autrui comme de son propre malheur 8 .
De là, la distinction de la miséricorde d'avec la pitié naturelle, instinctive, qui provient de la sensibilité, du tempérament, de l'imagination, de l'âge, du sexe , et qui , par. cette raison, est facilement excitée et passe vite, comme toutes les impressions des sens.
Dans la miséricorde, il y a de la raison, et de la liberté. Par la réflexion elle prend à cœur les peines d'autrui, et, sans se contenter d'une sympathie passagère, elle cherche à les soulager avec suite, et non pas seulement sotis l'impulsion d'une première émotion.
Elle devient parfaite lorsqu'elle est animée par le motifsurnaturel.de la charité.
Il y a donc trois degrés dans cette vertu : 1° la pitié naturelle, ou la compassion instinctive; 2° la sympathie réfléchie ou l'humanité ; 3° la compassion chrétienne ou la charité.
m. Aux deux derniers degrés, le. miséricorde est excitée et soutenue par la retour sur nous-mème, par la conscience de notre faiblesse, de notre misère, qui nous porte à faire pour les autres ce que nous voudrions qu'ils fissent pour nous.
1 Misericors dicitur, quasi miserum cor habens, quia alterius miseriam quasi suam reputat, et de malo alterius quasi de suo dolet. (Remig.)
Comment s'exerce la miséricorde ?
Ce n'est pas seulement par les aumônes, dont la plus méritoire est celle qui impose le plus de sacrifices ; c'est aussi par la participation cordiale à toutes les souffrances de l'âme comme à celles du corps, et surtout, dit saint Jérôme, en ce qui concerne les fautes du prochain et les péchés des autres '.
1° Soit que nous en soyons la victime, et alors elle s'exprime par le pardon des injures, remettant aux autres leurs torts et leurs offenses. — Pardonneznous, Seigneur, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. — Générosité du vainqueur, et, ce qui est peut-être encore plus difficile, pardon du vaincu.
2° Soit en ne nous laissant point aller à juger les autres trop sévèrement, par indulgence pour leurs fautes à cause du souvenir des nôtres, et avec le désir de les excuser, si nous ne pouvons les justifier.
3° Soit enfin en les aidant à porter leur fardeau, autant qu'il dépend de nous, aller alterius onera portate... supportate vos invicem...
ni
Misericordiam consequentur. — De la part des hommes? Peut-être, mais il ne faut pas y compter. Il faut tâcher de leur faire du bien en vue de Dieu et de leur salut, sans s'attendre à leur reconnaissance, laquelle d'ailleurs nous donnerait ici-bas notre récompense
1 Misericordia non solum in eleemosynis intelligitur, sed in omni peccato fratris, si alter alterius onera portet. (Hicron.)
De la part de Dieu ? Assurément. Il rendra à chacun suivant ses œuvres' (Matt., xvi, 27); il nous appliquera la mesure que nous aurons appliquée aux autres (Matt., vu, 2); il nous pardonnera comme nous leur aurons pardonné (Matt., vi, 12).
Histoire du mauvais serviteur, qui, ayant obtenu grâce de son maître, persécute son débiteur (Matt., xviii, 23).
Jugement dernier, où Jésus-Christ, sur son trône et entouré de ses anges, donnera la couronne éternelle aux œuvres de miséricorde : J'ai eu faim et vous m'avez nourri (Matt., xxv, 35), et enverra au supplice ceux qui ne les auront point pratiquées.
Venez, les bien-aimés de mon père, entrez dans la vie éternelle, etc.
Beati ntundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt (Matth., v, 8).
Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu.
Voici une promesse encore plus magnifique ! Ce n'est plus seulement la possession du ciel et de la terre, ni la joie des consolations, ni la plénitude de. la justice, ni l'abondance de la miséricorde, c'est la vue de Dieu lui-même qui est annoncée aux cœurs purs. Comment la pureté du cœur peut-elle mériter
une telle béatitude, c'est ce que nous allons tâcher d'expliquer, en montrant d'abord en quoi elle consiste, et comment elle mène à la vue de Dieu en ce monde et dans l'autre.
Une chose est pure, quand il n'y a rien en elle d'hétérogène à sa nature. L'eau est pure, l'air est pur, quand ils ne contiennent que leurs éléments constitutifs et dans la proportion convenable.
L'or est pur, quand il a été séparé par le feu de toute matière étrangère. .
Le diamant est -pur, le cristal est pur, quand il n'y a riçn en eux qui entrave la réfraction et la réflexion de la lumière.
Il en est ainsi du cœur, qui est la partie affective de l'âme, ou la puissance d'aimer. Il sera pur, quand il n'aimera que ce qu'il doit aimer.
Or, l'âme humaine, créée à l'image de Dieu, est faite pour le connaître, l'aimer et le servir. C'est sa destination.
Mais Dieu est le bien parfait, l'éternelle vérité, la souveraine justice, la beauté sans tache.
Donc, le cœur pur est celui qui, en toutes choses et par-dessus tout, cherche le bien, le juste, le vrai et le beau, c'est-à-dire qui aime Dieu par-dessus tout et par toutes les facultés et les puissances de son être, prêt à. tout sacrifier, le monde et lui-même, pour s'unir à lui dans l'une ou l'autre de ses admirables manifestations.
On le reconnaît aux caractères suivants :
1° La simplicité d'intention. In simplicitate cordis
quxrite Dominum (Sap., I). Hoc estenim simple x cor, quod mundum cor, dit saint Augustin (in Serm. in monte, lib. I, cap. n et vu). Il ne veut en effet qu'une seule chose, la gloire de Dieu par l'accomplissement de sa volonté.
2° La droiture dans l'action; il va droit au but sans se détourner, tandis que celui qui veut à la fois deux choses contraires, tirailla en deux sens, marche nécessairement par une voie oblique : c'est la courbe du mouvement composé.
3° Le désintéressement; parce qu'il ne voit que son objet, il sort de lui-même pour s'y unir.
A ces conditions il verra Dieu déjà en ce monde, comme Dieu peut y être vu, non par les yeux du corps, car Dieu est esprit 1 .
Mais par l'œil de l'âme, qui perçoit les choses spirituelles (I Cor., n, 14).
Il le verra par le regard de l'intelligence, d'abord médiatement dans la manifestation que Dieu fait de lui-même en ce monde, Per spéculum in œnigmate, dit saint Paul (I Cor., xm, 12).
1° Dans l'ordre et la magnificence de la création. — Ravissement du cœur pur au milieu des beautés de la nature. — Personne ne la sent comme lui, parce qu'il est pénétré au fond de l'esprit qui l'anime.
2° Dans la science et par la pensée qui entrevoit la vérité éternelle ouïes idées de l'entendement divin à travers les phénomènes passagers du monde.
1 Stulti autem surit qui Deum videre istis exterioribus oculis quserunt, cum corde videatur. (August. in Serm. in monte lib. I, cap. n et vu.)
5° Dans sa conscience par les. dictées delà justice et les inspirations de la charité 1 .
4° Par sa foi en la parole de Dieu, qui a révélé aux hommes sa nature, ses perfections et ses mystères par ses envoyés et son Église ; foi divine, que la lumière d'en haut élève parfois jusqu'à la contemplation des choses du ciel, comme en Moïse, en saint Paul et plusieurs saints*.
Au ciel seulement, et dans la participation à sa gloire, fruit de l'épuration complète du cœur, Dieu sera vu directement, face à face, dans sa substance, dans l'abîme de son être, comme il se voit lui-même. Alors nous pourrons le connaître comme il nous connaît et tel qu'il est {I Joan., ni, 2), sicutiest, et non plus dans ses reflets ou ses images, per spéculum. C'est la. vision béatifique, qui possède Dieu à la fois par l'intelligence et par l'amour.
Donc, notre vue de Dieu est en raison de la pureté de notre cœur. Chaque degré d'épuration est une ascension vers la vision bienheureuse, à laquelle nous ne pouvons parvenir que par une purification complète.
De là, la nécessité d'une épuration continuée après la mort et d'un lieu où elle doit s'achever*; car rien
1 Qui enim omnem justitiam facit et cogitât, mente sua Deum videt, quonium justitia figura cstDei; Deus enim justitiaest. Sciendum ergo quod si quis eripuerit se a malis et fecerit bona, secundum hoc Deum videt aut parum aut amplius, aut interdum aut semper, secundum possibilitatem humanam. (Chrysost. sup. Matth. in opère imper fecto.)
3 Mémo autem videns Deum vivit vita ista, qua mortaliter vivitur in istis sensibus corporis ; sed nisi ab hac vita quisque funditus moriatur, sive omnino exiens de corpore, sive ita alienatus a carnalibus sensibus, utmerito nesciat, sicut ait Apostolus (II ad Cor., 12), utrum in corpore aut extra corpus sit, non in illam subvehitur visionem. (August. sup. Gènes, ad litt. lib. XII, cap. xxv.)
d'impur ne peut être admis au sein de Dieu, qui est la pureté absolue. L'âme entièrement purifiée de ses taches et délivrée de l'expiation de ses fautes peut seule entrer au royaume du ciel, et en elle seulement s'accomplira pleinement cette parole : Beati mundo corde } etc.
VU
Beati paciftci, quoniam ipsi ftlii Dei vocabuntur (Matth., v, 9).
Heureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu.
Jésus-Christ, en commençant sa carrière, annonce à ses apôtres le bienfait immense de la paix, qui assure à ceux qui l'aiment le sort des enfants de Dieu, et, en la terminant, la première fois qu'il apparaît au milieu d'eux après sa résurrection, il leur dit : Pax vobis, il leur apporte la paix qu'il a conquise pour eux par les combats de sa vie et les douleurs de sa mort.
C'est la paix véritable : non quomodo mundus dat (Joan., xiv, 27), et qui surpasse tout sentiment, qux exsuperat omnem sensum (Philip., îv, 7).
Jésus-Christ nous donne cette paix bienheureuse :
Avec Dieu par l'effusion de son sang ;
Avec les hommes par l'inspiration de sa charité;
Avec nous-même par le rétablissement de l'ordre et de l'harmonie dans notre nature*
Il n'y a point de paix sans la justice, qui rend à chacun ce qui lui est dû.
Donc, pour que l'homme rentrât en paix avec Dieu, il fallait qu'il lui rendît ce qui lui appartient, ce qu'il lui avait dérobé par sa désobéissance, c'est-à-dire tout lui-même, dans son âme, dans son esprit et dans son corps.
Sa faute même, l'aveuglement et l'impuissance où elle l'avait jeté, le rendaient incapable de comprendre le sacrifice nécessaire, et encore plus dcl'effectuer.
Il ne pouvait donc satisfaire par lui-même à la justice divine, et Jésus-Christ, le Verbe divin, s'est fait chair pour le faire à sa place. Victime innocente et volontaire, en se substituant au coupable, il s'est chargé de son crime et de son expiation.
De là, le mystère de son incarnation, les travaux de sa vie et les angoisses de sa mort, qui ont réconcilié la terre avec le ciel ; et c'est pourquoi il dit à ses apôtres rassemblés après sa résurrection : La paix est avec vous, pax vobis, maintenant vous êtes en paix avec Dieu.
Mais ce qu'il a fait pour tous, chacun doit le faire en soi et pour soi, et personne ne le peut que par lui. Chacun doit à son totir, à l'exemple du Rédempteur et par son secours, se restituer tout entier à Dieu, en observant ses lois, et par la soumission complète à sa sainte volonté. C'est ce qu'on appelle mourir à soi-même.
A ce prix seulement, on peut être en paix avec Dieu, parce que la justice est accomplie.
En sommes-nous là, nous qui nous appelons chrétiens?
Ont-ils la paix de Dieu, ces hommes indifférents en matière religieuse et qui ont l'air de compter sur la bonté de Dieu, auquel ils ne rendent rien de ce qui lui est dû?
Ont-ils la paix de Dieu, ees hommes de plaisir ou d'affaires qui ne songent qu'à s'amuser, s'enrichir ou s'élever dans le monde?
Ont-ils la paix de Dieu, ces hommes plein d'euxmêmes, qui ne se fient qu'à leur raison propre, et ne voulant suivre que leur volonté se font eux-mêmes des dieux ? *
Ont-elles la paix de Dieu, ces personnes qui se croient pieuses parce qu'elles ont tous les dehors de la piété, toutes les formes de la dévotion, sans en avoir l'esprit ou la vie, qui est dans l'humilité et l'obéissance ? •>
Hélas ! non ; tous sont à des degrés divers dans l'injustice à l'égard de Dieu, et. par conséquent risquent de ne point participer à la paix de Jésus-Christ et à ses promesses.
La paix avec les hommes 1 !
Nous sommes faits pour nous aimer, et cependant
1 Pacifici dicuntur beati qui primum in corde suo, deinde et in ter fratres dissidentes faciunt pacem. (Hieron.)
Pacifici autem ad alios sunt non solum qui inimicos in pace reconciliant, sed etiam illi qui, immemores malorum, diligunt pacem. Pax enim illa beata est quœ in corde posita est, non tantum in verbis. Qui autem pacem diligunt, filii sunt pacis. (Chrysost. sup, mont, in opère imper fecto.)
l'égoïsme, qui exaspère toutes les passions, nous divise et nous arme les uns contre les autres.
La justice, soutenue par la force, empêche la lutte et maintient Tordre ; mais elle ne fait pas la paix : c'est une trêve armée toujours prête à se rompre.
Il faut plus, il faut l'amour, mais l'amour selon Jésus-Christ, c'est-à-dire la charité qui aime jusqu'au sacrifice de soi, non l'amour humain qui aime jusqu'au sacrifice des autres.
On ne s'aime bien, c'est-à-dire comme Dieu aime, qu'en Jésus-Christ et dans son esprit.
En effet , sans le dévouement chrétien, qu'est-ce que l'amitié humaine? un accord passager de sympathie naturelle ou d'intérêt.
Qu'est-ce que l'amour, même le plus légitime, sinon un égoïsme à deux ? La tendresse maternelle est presque toujours aveugle ou exclusive.
Il n'y a point de paix dans toutes ces affections, quand l'esprit de Jésus-Christ ne les domine pas. Elles sont pleines de jalousies, de soupçons, d'exigences déraisonnables, et la plupart du temps, c'est le moi qui en est le principe et le terme.
Donc, sans la foi en Jésus-Christ, sans la pratique de ses commandements et l'imitation du divin modèle, il n'y a point de véritable union dans la famille, dans la nation,,ni entre les. peuples.
La paix avec soi-même 1 .
Scission et lutte de l'homme naturel dans son intérieur par le désordre du péché. Son âme et son corps
1 Cura interiora tua vacua feceris ab omni labe peccati, ne dissen-
sont sans cesse en guerre, et cette guerre ne peut être terminée que par la connaissance de sa fin et de sa loi, donnée par la parole de Jésus-Christ, et la force surhumaine que lui communique sa grâce.
Mais outre cette source fondamentale de division intestine, il y a encore pour lui deux causes de trouble : le crime et le malheur.
Le crime torture la conscience, qui ne peut être apaisée que par le rejet du mal et son expiation. Jésus-Christ seul nous a enseigné comment les fautes s'expient ; seul il rend la paix du dedans au coupable par la pénitence et par l'absolution qu'elle fait descendre du ciel.
Souffrez-vous sans qu'il y ait de votre faute, et qui peut l'affirmer, car qui est sans péché? Même dans ce cas regardez Jésus-Christ qui a souffert tout ce qu'on peut souffrir sans être coupable, et qui déclare bienheureux ceux qui souffrent avec lui pour la justice.
Ah 1 que je vous félicite, âmes d'élite, qui avez été jugées dignes de souffrir innocentes et comme Jésus- Christ pour le salut de vos ' frères 1 Combien sont utiles et glorieuses vos souffrances, unies à celles du Sauveur !
tiones contentionesque ex affectu iuo prodeant, a te pacem incipe ut sic pacem aliis feras. (Ambr. sup. Luc, lib. VI.)
Pacifici autem in semetipsis surit, qui omnes animi motus couiponentes et subjicientes rationi, carnalesque concupiscentias habentes edomitas, liunt regnum Dei, in quo ita ordinata sunt omnia ,utquod est in homine excellens imperet estais reluctantibus, quœ suntnobis besliisque communia, atque id ipsum quod excellit in homine, id est mens et ratio, subjicitur superiori, quod est ipse veritas, Filius Dei. EthoïC estpax quœ datur in terra hominibus bons voluntatis. (August*. in Serm. Dom. in monte, lib. I, cap. i et m, )
Filii Dei vocabuntur. Ceux qui reçoivent dans leur âme la paix de Jésus-Christ deviendront les fils de Dieu 1 .
Car par la paix avec Dieu, obtenue par le sarig de Jésus-Christ, ils participent à la vie divine, qui en fait des créatures nouvelles, divin» consortes naturx (II Pet., i, 4), et c'est pourquoi Jésus-Christ les appelle ses frères, et ils ont le droit de crier : Abba Pater (Rom. , vin, 15).
Par la paix avec les hommes, fruit de la charité'de Jésus-Christ dans leur cœur, ils deviennent les transmetteurs de l'amour divin; donc fils de Dieu selon la vie divine, et pères de leurs semblables selon l'esprit.
Par la paix avec eux-mêmes, ou le triomphe de la vertu de Jésus-Christ en eux, n'agissant plus que par son esprit, ils deviennent un avec lui ; donc fils de Dieu en lui, qui spiritu Dei agmitur^ sunt Dei filii (Rom., vin, 14). Je ne vis plus, moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (Gai., n, 29).
1 Pacificorum autem beatitlido adoption is est merces et ideo dicitur quoniam filii Dei vocabuntur. Parens enim omnium Deus unus est» neque aliter transire in nuncupationem familiœ ejus licebit nisi fraternse invicem caritatis pace vivemus. (Hilar)
Vel quia pacifici dicuntur qui nec litigant nec odiunt invicem, sed et congregant litigantes, recte filii Dei vocantur, quia Unigeniti hoc est opus congregare dispersa et pacificare contra se prœliantia. (Chry sost. in Hom. xvii .)
BeatiquiperseaUionempatiuniurproptfr justitiam, quoniam ipsarum eut regnum eœiorum (Matth., v, 10).
Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux f
La persécution est le complément des béatitudes : elle y met, pour ainsi dire, la dernière main ; car c'est par elle que toutes les vertus sont éprouvées, l'humilité, la douceur, la contrition, la miséricorde, la pureté, l'amour de la justice et de la paix 1 .
C'est ce que nous enseignent ces paroles de saint Paul (Rom., v, 3): Tribulatio patientiam operatur, patientia autem probationem, probatio vero spem, spes autem non confondit.
Nécessité de la persécution pour achever le chrétien, et ainsi le rendre parfaitement heureux, tel est le sujet de cette méditation.
Partout en ce monde, depuis que le mal le domine par la malédiction du péché, le bien est opprimé,
1 Oc ta va beatitudo tanquam ad caput redit, quia consummatum perfectumque ostendit et probat. Itaque in prima et in octava nominatum est regnum cœlorum. Septem enim sunt qu# perliciunt. Nam octava clarifient et perfectum demonstrat, ut per hos gradus perficiantur et cœteros, et tanquam accipiatur rursus exordium. (August., de Serm. Dci in monte.)
caché, captif, et il ne peut se dégager et se développer que par une lutte et un travail incessant. Il a été dit à l'homme : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (Gen., in, 19), le pain de l'esprit et de l'àme comme celui du corps.
11 faut déchirer le sein de la terre pour en tirer le bien qu'elle renferme.
— Cranum non vivificalur, nisi prius moriatur (I Cor., xv, 36).
— Il faut le broyer le grain pour en extraire la partie nourricière.
— Le feu ne sort du caillou que par la percussion.
— L'or pur est enfoui dans le minerai grossier. Le diamant dans les entrailles de la terre est souillé par des scories.
Partout la vie est dans les liens de la mort, et son développement est une délivrance.
Ainsi xdans l'homme enfant pour dégager son âme de la matière où elle est enfouie, pour former son intelligence et sa moralité. Primus homo terrenus, secundus cœlestis (I Cor., xv, 47).
Labeurs de l'instruction et de l'éducation, qui durent toute à la vie ; que de peines, de larmes, de tribulations pour élever l'homme spirituel I N'est-ce pas une persécution pour la justice, propter justitiam, afin qu'il apprenne à la connaître et à la pratiquer?
Heureux néanmoins celui qui la subit et en profite. Beati qui persecutionèm patiantur, etc. Il deviendra un homme digne de ce nom par le triomphe en lui de l'esprit sur la chair, par le joug imposé à l'animalité.
Malheur à l'enfant qui'ne l'éprouve pas ! L'animal non persécuté en lui pour la justice, s'exaltera par
tous les instincts et les caprices de la chair, et la douceur, ou plutôt la faiblesse déraisonnable de ses parents ou de ses maîtres, lui sera plus funeste que toutes les violences. Ce sera un homme manqué.
S'il en est ainsi pour forîner l'homme naturel, l'homme raisonnable, que sera-ce donc pour former l'homme surnaturel, la nouvelle créature en Jésus- Christ, le chrétien?
Il faut que le vieil homme meure à lui-même pour revivre ; il faut que son âme, semence du ciel, meure en ce monde et à ce monde pogr être vivifiée. Il faut que la greffe de la vie divine, implantée en elle par le baptême, absorbe la substance du sauvageon, et la transforme en sa propre substance, d'où sort la vie régénérée.
C'est ce qui s'opère par les tribulations sous toutes les formes, par la mortification involontaire ou volontaire de toutes les puissances de l'humanité, dans son corps, dans son esprit et dans son âme.
Tribulatio patientiam operatur, patientia probationem, probatio spem.
C'est ce que Jésus-Christ appelle ici la persécution pour la justice, et ailleurs la croix que son disciple doit porter tous les jours par le renoncement au monde et à lui-même. Si quis vult post me venir e, abneget semetipsum, et tollat crucem suam quotidie, et sequatur me (Luc, ix, 23).
Cette épreuve, probatio, est nécessaire pour séparer le pur de l'impur. C'est le creuset où l'or se purifie en y passant sept fois. Toutes les âmes doivent le tra-
verser en ce monde ou ailleurs, pour entrer dans le sein de Dieu, dont rien d'impur n'approche.
Jésus-Christ nous a ouvert cette voie unique de la perfection et du salut, par sa parole et par son exemple. Il a subi toutes les tribulations, même celles de la tentation, pour nous apprendre à les supporter et à les vaincre, en expiant pour nous.
Il a été persécuté pour la justice, et tous ses vrais disciples, tous les saints, l'ont été comme lui.
Le christianisme naissant a été éprouvé et affermi par dix persécutions sanglantes; l'Église sera persécutée jusqu'à la fin des siècles, à cause de la justice qu'elle proclame et maintient au milieu des hommes.
Acceptons donc les tribulations de cette vie comme la condition de la vie chrétienne et du vrai bonheur, ' non-seulement avec résignation, mais encore avec joie. Cum persecuti vos fuerint... gaudete et exultate, dit le Sauveur aux versets suivants.
La persécution tourne toujours à bien à ceux qui la souffrent pour la justice.
Nous sommes trop heureux, beati, si nous avons quelque chose à supporter pour Jésus-Christ et sa justice.
Si c'est à cause de notre foi, elle en deviendra plus vive et plus efficace.
Si on nous calomnie, nous souffrons pour la vérité, „ comme notre divin Maître, et la vérité nous soutiendra de sa lumière et de ses joies.
Si nous sommes dépouillés de nos biens terrestres, nous serons revêtus d'une richesse impérissable.
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Gaudete et exultate, quoniam merces vestra copiosa est in cœlis. Et il n'y a aucune proportion, dit l'Apôtre, entre vos tribulations actuelles et la gloire à laquelle vous participerez un jour. (Rom., vin, 18.)
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Si gtiis mit post me venire, abneget semetipsum et tollat crncem suam quotidie et sequatur me (Luc, ix, 23).
. Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix tous les jours et me suive.
Ce texte est le sommaire de la vie et de la perfection chrétiennes.
Ceux qui se disent disciples de Jésus-Christ et qui veulent le suivre peuvent être distingués en trois classes.
1° Ceux qui n'en ont que le désir, ou la velléité;
2° Ceux qui le veulent qu'à C3rtaines conditions et par certaines œuvres ;
3° Ceux qui ne le veulent à tout prix et se donnent à lui sans réserve et tout entiers.
A laquelle de ces classes appartenons nous? Ce (
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sont trois malades qui veulent tous leur guérison et la santé. Mais l'un ne veut aucun remède, l'autre n'en veut que quelques-uns, le troisième les accepte tous.
A la première catégorie appartiennent toutes les personnes qui ont de bons désirs, d'excellentes intentions, mais qui ne les réalisent point.
Ces personnes ont la foi, mais non les œuvres. Elles désirent se sauver, mais ne sont pas décidées à faire ce qu'il faut pour cela. Elles veulent la fin et non les moyens.
On ne met pas en dou|e la vérité, la nécessité de la religion.
On reconnaît les droits de Dieu sur l'homme, la malice du péché, le malheur d'une âme surprise dans le péché par la mort. On voudrait se convertir, se sanctifier, faire son salut ; mais on en reste là, et, dans la pratique, quand il s'agit de faire des efforts et de combattre, on recule ou on diffère.
Évidemment ces malades n'ont pas une volonté sérieuse de guérir. Vis janus fieri ? demande le Sauveur (Joan., v, 6).
Ainsi il faudrait de la régularité, du recueillement, de la persistance dans la prière : et on la néglige au moindre prétexte, ou on la rend stérile par la distraction.
La confession faite à propos décharge la conscience, et donne à l'âme de la lumière et de la force. On craint d'en être gêné, et on la laisse.
La communion qui procure la nourriturcpar excel-
lence et qui unit à Dieu, on l'abandonne par indifférence, par respect humain, ou l'on se réduit strictement à ce qui est ordonné.
On devrait éviter les occasions du mal, les tentations : et on les cherche ;
Résister à certaines passions : et on leur lâche la bride ;
Combattre les habitudes vicieuses ; et on s'y abandonne.
Ces désirs du bien sont donc illusoires et deviennent inutiles, funestes même ; car on sait ce qu'il faudrait faire, on a autour de soi les moyens de conversion ou de sanctification, et on en reste à une bonne volonté stérile, à des velléités impuissantes.
On ne répond pas à l'appel de Dieu ; on résiste à son attrait, on repousse sa motion, on abuse de ses grâces.
On ressemble à ces Juifs rebelles à la voix de Notre-Seigneur, dont il a dit : Si non venissem et locutusfuissem eis,peccatum non haberent; nunc autem excusationemrion habent depeccato suo (Joan, xv. , 22) .
Ou bien à cette terre maudite dont parle saint Paul : Terra enim sxpe venientem super se bibens imbrem...proferens autem spinas ac tribulos, reproba est et maledicto proxima : cujus consummatio in cornbustionem (Heb., vi, 7).
Ne nous abusons donc pas par les illusions de notre bonne volonté, qui n'est bonne qu'en imagination, tant qu'elle ne se réalise pas courageusement par des efforts répétés , par des travaux et des sacrifices. La foi sans les œuvres est un corps sans âme, et par conséquent sans vie, comme dit l'apôtre saint Jacques (Jac, iî, \ 7), et Jésus-Christ a dit
à ceux qui invoquaient son nom et sa puissance sans accomplir sa parole : Je ne vqus connais pas (Matt., xxv, 12). Les vierges folles sont restées à la porte de Tépoux, parce qu'elles n'avaient pas d'huile dans leur lampe, et celles-là seules qui avaient soigneusement entretenu la lumière et le feu dans leur âme, dont la lampe est le symbole, ont été admises dans le royaume de l'époux et dans sa gloire (Matt., xxv, 10).
Qui amat animam suam, psriel eam (Joan., xii, 25).
Celui qui aime sa vie, la perdra.
Les malades dont nous avons parlé tout à l'heure • ne veulent ni le médecin ni les remèdes ; ceux dont nous allons parler maintenant, plus dociles en apparence, consultent les médecins et implorent des remèdes, mais ils se font juges des prescriptions et de leur application, c'est-à-dire qu'ils n'en font qu'à leur tête, et se traitent eux-mêmes en s'imaginant être dirigés.
Ils veulent être guéris, mais à leur manière, et suivant leurs convenances.
C'est le jeune homme de l'Évangile, qui vient demander à Notre-Seigneur comment il pourra gagner le royaume du ciel, et qui se retire attristé, parce qu'il est riche et qu'il faudrait renoncer à ce qu'il possède (Luc, xvni, 23).
Ce sont ceux qui regardent en arrière après avoir mis la main à la charrue (Luc, îx, 62.) Voyons ce qui en arrive le plus souvent.
Il y a dans le monde des personnes pieuses, qui passent pour être très-avancées dans la voie chrétienne et qui croient l'être en effet. Elles ont toutes les habitudes de la religion, en remplissent exactement les observances, les pratiques extérieures, et aspirent à la perfection.
Le monde les appelé des dévotes, c'est-à-dire dévouées au service de Dieu, et ici encore il se irompe ; car au fond elle ne sont dévouées qu'à leur propre servi.ce, c'est-à-dire à leur manière de voir et à leur volonté propre.
Elles font, il est vrai, profession de suivre Jésus- Christ, mais* à leur manière, et comme cela leur convient.
Elles ont un directeur spirituel, qu'elles dirigent, ou dont elles contrôlent et revisent les prescriptions, n'en prenant que ce qui leur plaît.
Elles prétendent pratiquer la sainte obéissance, mais elles ont soin d'indiquer ce qu'on doit leur commander.
Elles ne veulent suivre que les mouvements de la grâce, et àchague instant elles la subordonnent à leur nature, qui la rend stérile.
C'est bien à ces personnes que s'appliquent ces paroles du Sauveur : Qui amat animant suant, perdet eam. — Elles risquent en effet de perdre leur àme en l'aimant trop, c'est-à-dire en cherchant avant tout
directement ou indirectement, à satisfaire leur sentiment, leur pensée, leur volonté.
Ainsi il faudrait à leur orgueil, d'autant plus dangereux qu'il est caché sous les formes de la modestie, des humiliations, et elles ne les acceptent pas.
Leur sensibilité, leur délicatesse auraient besoin de mortifications, et elles évitent toutes celles qu'elles ne s'imposent point à elles-mêmes, et qui seraient les plus efficaces.
A leur intempérance de jugement, de langue, il faudrait plus de silence et de retenue ; il faudrait savoir se taire et se contenir, surtout en ce qui regarde le prochain, et cela leur est insupportable.
Leur activité fiévreuse et désordonnée, qui les pousse à se mêler de tout, devrait être combattue par le recueillement, et elles sont devenues incapables de rentrer en elles-mêmes. Elles ont besoin de s'agiter dans toutes les œuvres extérieures.
Enfin, à cecauactère impérieux, à cet esprit plein de lui-même, à cette volonté remuante et dominatrice, il faudrait le joug d'une discipline sévère et forte % et c'est ce qu'elles redoutent le plus, tout en la demandant.
On veut tout faire, excepté ce qu'il faudrait.
Qu'arrive-t-il alors ?
La confession elle-même devient un piège, où Ton s'embarrasse en embarrassant le prêtre. On dit tout, excepté le plus important, ou au moins # on ne le ditpas franchement, droitement, comme il faudrait le dire.
Si l'homme de Dieu devine, met à jour ce qu'on se cache soi-même, et se montre sévère, on conteste avec lui, on critique sa parole, et on n'en prend que ce qu'on approuve.
S'il insiste et commande avec autorité, on l'accuse de ne pas bien connaître la personne à qui il a affaire, et on s'adresse à un autre moins perspicace ou plus commode.
S'il est facile, et laisse aller, on s'abrite derrière sa parole, et on va de l'avant, continuant à se tromper soi-même et à le tromper presque sans conscience et sans en avoir l'intention formelle.
Mais en marchant de 'cette manière on n'avance pas dans la vie chrétienne, parce que tournant sans cesse sur soi, on y reste enfermé et on s'y endurcit, tandis qu'il en faudrait sortir par le renoncement, par l'abnégation, la condition unique du perfectionnement. Si quis vult post me venire, abneget semet ipsum, etc.
Cet état est des plus dangereux ; il mène à la mort de l'âme, qui se tue en refusant de se perdre, c'est-à-dire de s'abandonner à Dieu, par l'attachement excessif à sa personnalité. Il est d'autant plus funeste, que l'orgueil ou l'égoïsme a corrompu les voies de la piété en abusant de ses formes, et en pervertissant toutes ses ressources, même les plus sacrées.
Aussi l'âme en cet état, livrée à elle-même et s'agitant dans la vanité de ses pensées, perd peu à peu le goût des pratiques pieuses, dont elle ne retire plus aucune consolation.
La parole divine, dont elle a abusé, lui paraît fade et ne la nourrit plus. Les bonnes lectures, qu'elle a multipliées sans discernement et pour trouver du nouveau, n'ont plus de saveur pour elle. La confession devient un tourment et un ennui, et la communion elle-même, dont elle s'approche sans désir, et non sans tremblement à cause de sa foi, l' effraye sans la réconforter.
Alors il ne faut qu'une tentation pour rejeter ces âmes dans les entraînements du monde, par le découragement de la religion dont elles ont abusé, par le désespoir d'une piété faussée, et dans laquelle la nature a étouffé la grâce.
Une seule chose peut les guérir, et c'est une grande grâce quand elles la trouvent, et surtout si elles en profitent : c'est une direction douce et ferme à la fois, qui les arrête, les brise, et les ranime en les forçant à sortir d'elles-mêmes, pour se donner sans réserve par l'obéissance, et s'abandonner cordialement à la direction que Dieu leur envoie pour les sauver, comme nous allons le voir.
ni
Qui perdideril animam suam proplcr me, salvam faciet illam (Luc, ix, 24).
Celui qui perdra sa vie à cause de moi, la sauvera.
La troisième classe comprend ceux qui se donnent à Dieu tout entiers et sans réserve, ne voulant que ce qu'il veut, et prêts à tout sacrifier, ce qu'ils ont et ce qu'ils sont, leur intérêt, leur volonté, leur vie même, pour sa gloire et pour le bien du prochain.
Ceux-là seuls accomplissent pleinement le grand commandement de l'amour : « Tu aimeras Dieu de toute ton âme, et ton prochain comme toi-même. »
Aussi veulent-ils leur salut à tout prix et par tous les moyens, tandis que les premiers n'en voulaient
aucun et que les seconds n'admettaient que ceux qui leur convenaient.
Ce sont des malades qui s'abandonnent avec toute confiance à leur médecin, faisant en conscience tout ce qu'il leur prescrit.
Ceux-là perdent véritablement leur âme pour la sauver ; car ils la remettent entre les mains du Sauveur unique.
Voyons donc si nous sommes de ces vrais chrétiens et ce que nous gagnerons à en être.
1° Là où est votre trésor, là est votre cœur, dit le Seigneur. (Matt., vi, 21.) Quel est notre trésor? En d'autres termes, qu'est-ce que nous aimons le plus en ce monde?
Est-ce Dieu et sa justice? Alors, dans toutes les circonstances où elle est engagée, nous devons tout faire, et au prix de tous les sacrifices de plaisir, d'intérêt ou d'amour-propre, pour l'accomplir, la défendre ou la servir.
Avons-nous toujours ce courage? l'avons-nous le plus souvent? l'avons-nous quelquefois ?
Ou, la plupart du temps, n'est-ce pas le contraire qui arrive? et par attache à notre intérêt ou à notre orgueil, n'est-ce pas nous que nous cherchons au détriment de la vérité et de la justice ? Ne pactisons-nous pas trop souvent par faiblesse, sinon par hostilité, avec les ennemis de Dieu et de sa loi?
Affections naturelles de la famille, de la propriété, de la gloire, de la puissance, qui deviennent des passions exclusives, des espèces d'idolâtrie, qui mettent
Dieu au second rang et le subordonnent dans notre amour.
2° Sommes-nous capables de faire pour Dieu ce que nous faisons si facilement pour le monde et ses biens? Qu'une passion s'empare de notre cœur, et nous ne vivons plus que pour son objet ; nous n'aspirons qu'à le posséder, nous nous y donnons tout entiers, corps et âme. C'est ce qui fait la générosité apparente, et trop souvent la folie des passions humaines.
Ne nous passionnerons-nous jamais pour Dieu, pour sa gloire, pour son service? C'est au fond la seule passion légitime, et. elle transfigure toutes les autres quand elle s'y mêle.
C'est la passion des grandes âmes, des âmes pures, qui inspire et produit le véritable héroïsme par le dévouement jusqu'à la mort à la justice et à la charité.
C'est la seule passion digne du cœur de l'homme ; car elle a pour objet le bien, le vrai et le beau dans leur perfection et leur infinité; et cet infini de la bonté, de. la vérité et de la beauté peut seul assouvir la faim de notre âme.
i° Notre âme est affamée de bonheur ; le bonheur, ou la jouissance du bien, n'est complet .que s'il est durable, et il n'y a de durable que ce qui est éternel.
La passion humaine veut se donner tout entière à son objet pour en jouir, pour vivre en lui et de lui ; mais sa misère est de le perdre dès qu'elle le possède, parce que l'objet est fragile et périssable. Son bonheur s'évanouit presque aussitôt qu'elle le saisit.
L'âme humaine ne peut, ne doit se donner ainsi qu'à ce qui est impérissable, et alors* seulement sa donation pleine et entière lui assure un bonheur qui ne passera point.— Qui perdiderit ammam suam pr opter me, salvam fadet illam.
Joie, et triomphe des martyrs et des saints qui ont perdu leur vie en Dieu pour la retrouver en lui.
2° Mais en lui donnant notre âme avec tout son amour, nous ne faisons qu'un acte de justice; car nous lui rendons ce qu'il nous a donné en nous créant, son bien ; et si nous avons le bonheur de nous dévouer à son service, de nous sacrifier pour sa cause, nous payons notre dette à celui qui a verse son sang pour nous racheter, et qui est mort sur la croix pour nous réhabiliter.
3° Donc, si nous voulons avoir part à là gloire de Jésus-Christ, il faut franchement participer aux souffrances de son sacrifice (Rom., vm, 17); il faut renouveler en nous et pour notre salut ce qu'il a fait pour le salut de tous, et celui-là seul qui se dévoue à son exemple, le suit sur la voie douloureuse et au Calvaire, §st vraiment son disciple; car il consent à perdre sa vie pour lui, afin de la trouver en lui et par lui.
.*.*!<• ' Dicebat ad omnes: Si qui» valt post me
ventre, abneget semetipsum (Luc, ix, 23).
Il disait à tous : Si quelqu'un veut me suivre, qu'il renonce à lui-même.
Résumé des trois manières d'être chrétien ou de suivre Jésus-Christ : la première ne le suit pas du tout ; là seconde le suit quelquefois et à sa manière; la troisième veut sincèrement le suivre en tout et partout, et quoi qu'il lui en coûte. Elle prend la voie étroite que- le Sauveur a ouverte, et voulant sérieusement la fin, elle emploie le moyen unique de l'atteindre, l'abnégation ou le renoncement à soi-même.
Examinons donc ce moyen salutaire et voyons comment une discipline vraiment chrétienne le met en pratique.
Dieu étant la vérité et la justice parfaites, il est clair qu'on n'est dans la vérité et dans la justice qu'en conformant son esprit, sa parole et sa volonté à la loi divine.
C'est-à-dire que pour être pleinement uni à Dieu, il faut n'avoir avec lui qu'une même pensée et une même volonté.
Donc il faut renoncer à la sienne, en tant qu'elle diffère de celle de Dieu, et c'est justement là qu'est 'abnégation. ^
Il ne s'agit donc proprement de quitter ni sa famille, ni le monde, ni sa position sociale ; il s'agit de se quitter soi-même, ce qui est plus difficile.
Chacun peut rester dans la situation où Dieu Ta mis, pourvu qu'il y fasse fidèlement le devoir de sa position, comme disait saint Jean à ceux qui venaient le consulter : Tacite quodvobis constitutumest. (Luc , m, 13.)
Mais comment se.quitter soi-même? Rien n'est plus facile à dire ni plus difficile à faire.
L'abnégation du moi n'en est pas la destruction, qui entraînerait l'anéantissement de la personne humaine.
Le moi est le centre de cette personnalité d'où sortent tous les rayons de l'activité de l'homme.
Ce moi est intelligent et libre, donc il est fait pour connaître le vrai et choisir le bien. Sa loi est de s'unir à la vérité par son intelligence et au bien par sa volonté. Il n'est dans l'ordre de sa création qu'à cette condition, et il ne peut atteindre à la perfection et au bonheur que par cette union.
Il ne s'agit donc point de le détruire ni de le paralyser, mais de le régler, afin que ne cédant plus aux instincts aveugles de la chair et à la concupiscence désordonnée, l'homme cherche dans toute sa conduite à identifier son esprit et sa volonté avec l'esprit et la volonté divine, c'est-à-dire à n'aimer et à ne vouloir que la vérité et la justice.
11 y a, en effet, dans toute position, une règle, une loi, quelque chose de vrai, de juste, de bien à faire : — c'est ce qu'on appelle le devoir, qui distingue l'être raisonnable de l'animal; — de là la voix de la conscience morale. -
Mais il y a aussi ce que saint Paul appelle la loi de la chair (Rom,, vu, 23), qui est dans les membres, ou la concupiscence avec tous ses instincts, qui est opposée à la loi de l'esprit. De là, la recherche de sa jouissance propre ou de sa vanité, même au mépris de la loi supérieure.
Donc une collision inévitable.
L'abnégation de soi consiste à faire passer le devoir avant le plaisir, l'intérêt, ou l'orgueil de sa personne.
C'est le premier degré de la justice, qui est de pré- , cepte. Le second, qui complète la justice chrétienne, est de s'oublier tout à fait en se dévouant âme, corps et biens, en vue de la gloire de Dieu et pour le salut du prochain.
Le dévouement est la plénitude de l'abnégation. Il dépasse la justice naturelle, et, à ce titre, il n'est plus ordonnné, mais conseillé à ceux qui aspirent à la perfection.
C'est pourquoi Jésus-Christ dit : Si quis vult post me venire, si quelqu'un veut me suivre, parce que c'est à cette condition seulement qu'on devient un disciple parfait du maître.
Appliquons maintenant cette doctrine à la pratique de la vie.
L'homme étant composé d'une âme et d'un corps, son moi vit à l'intérieur et à l'extérieur de sa personne ; il se pose dans le corps, dans les sens, puis dans l'esprit et dans la volonté.
De là, deux espèces d'abnégation ou de mortification : l'extérieure et l'intérieure.
LÀ BONNE YOIONÎÉ. 47
L'extérieure, qui est la plus facile, consiste surtout à ne pas poser son âme dans la possession des biens de la terre ni dans les jouissances du corps.
Faut-il pcrur cela renoncer à la propriété, vendre 4out ce qu'on possède et te distribuer aux pauvres? Ce serait le mieux, sans doute, en certaines circonstances; mais la parole divine, qui le conseille, ne l'exige pas, et tous ici-bas ne sont pas capables de le faire.
Mais ce que la loi demande, c'est- que le cœur nese pose pas dans les biens terrestres comme dans un trésor où sera son amour.
Et surtout que nous ne fassions jamais de tort aux autres pour acquérir ou augmenter notre richesse.
C'est pourquoi l'Évangile dit : Possédez, comme ne possédant pas. (I Cor., vu, 30.) Malheur aux riches. .. (Luc, vi, 24.) Il est difficile qu'un riche entre dans le royaume du ciel. (Matt., xix, 23.)
Et, à cause de cela aussi, l'Église prescrit l'aumône comme un devoir, et l'aumône est d'autant, plus efficace pour celui qui la fait, qu'elle lui impose une plus grande privation, un sacrifice. Eleemosyna ab omni peccatoliberat. (Tob. , iv. 4 1 1 .) Date eleemosynam, etecceomnia mundaswit vobis .(Luc, xi, 41.)
Par la mortification des sens s'exerce le renoncement aux jouissances du corps, — discipline des appétits charnels.
Non pas qu'on doive refuser au corps ce qui lui est nécessaire pour vivre, ni négliger de le soigner dans l'intérêt de sa santé et de sa bonne tenue ; mais on ne doit pas faire de ce soin un moyen de jouissance ni de vanité. Car le corps est pour l'âme, et non l'âme pour le corps.
Que si l'esprit de Dieu vous pousse aux grandes mortifications, comme les saints, c'est qu'il vous appelle à la perfection des anges dès ce monde, et par cette voie transcendante vous rachèterez le temps, redimentes tempus, dit l'Apôtre (Ephes., v, 16), c'est-àdire que vous outre-passerez le purgatoire, ou l'abrégerez, par l'achèvement ou l'avancement de votre purification ici-bas.
Beati pauperes spiritu (Matth., v, 3).
Heureux les pauvres d'esprit.
Le renoncement aux biens et aux jouissances de ce monde n'est que le commencement de l'abnégation, par la mortification extérieure. Allons plus avant, et considérons-la maintenant dans ce qu'elle a de plus profond et de plus difficile, la mortification de l'esprit et de la volonté. Là, se trouve la discipline de la vie intérieure, la voie la plus excellente de la perfection chrétienne.
Il y a quelque chose à quoi nous tenons plus qu'à notre corps et à nos biens, c'est notre esprit propre et notre volonté ; car c'est la partie la plus intime, la plus personnelle de nous-même.
On a dit que la victoire la plus difficile et la plus glorieuse est celle qu'on remporte sur soi. Nous pouvons dire aussi qu'il est plus facile de renoncer à toutes choses qu'à sa pensée ou à son désir.
Cependant Jésus-Christ veut que son disciple renonce, non-seulement au monde, mais encore à luimême pour le suivre
Pourquoi et comment?
Commençons par l'abnégation de l'esprit propre.
On çntend en général par l'esprit la faculté de penser, qui, s'exerçant par l'intelligence et par la raison, aspire à connaître la vérité, c'est-à-dire à la science.
L'esprit est fait pour connaître le vrai, comme le cœur est fait pour aimer le bien. Cette tendance est donc naturelle, légitime, et y renoncer ou l'empêcher serait dégrader l'homme.
L'abnégation consiste à la régler, et non à la supprimer, car :
1° Nous voulons savoir plus qu'il ne faut, plus sapere quam oportet, dit l'Apôtre (Rom., xii, 3), et de là une vaine science qui nous exalte et nous égare.
2° Nous nous complaisons aisément dans notre propre pensée, et alors nous nous y attachons parce qu'elle est nôtre.
Dans ce cas, c'est nous, notre œuvre, notre gloire que nous cherchons plus que la vérité, ou au moins nous l'exploitons dans l'intérêt de notre vanité.
De là, l'indignation contre ceux qui n'adoptent pas notre manière de voir, notre opinion.
L'envie, la jalousie contre ceux qui réussissent mieux que nous.
Le mépris, la critique, la moquerie et le reste pour ceux qui nous semblent incapables de nous comprendre.
Et enfin le dédain de l'enseignement ou des conseils, ce qui empêche le perfectionnement.
En quoi consistera donc l'abnégation de Pesprit? D'abord à mettre un frein à la vaine curiosité, qui veut tout savoir et pénétrer les choses les plus profondes, ou insondables à l'intelligence humaine.
Ne point se perdre en des spéculations oiseuse? ou impuissantes, où la vanité a plus de part que l'amour de la vérité. *
Se borner à bien savoir ce qui est nécessaire au chrétien pour faire son salut, et à l'homme du monde pour y remplir ses devoirs et suffire aux exigences de son état.
Ensuite il faut dans ses études chercher la vérité par-dessus tout, l'accepter, de quelque côté qu'elle nous arrive^ et quoi qu'elle nous fasse, lui subordonnant toujours notre intérêt ou notre amour propre.
De là, la sincérité, la droiture de l'esprit, qui ne se laisse pas infléchir ni obcurcir par la passion. C'est l'honnêteté dans la pensée.
L'Église commande l'abnégation de l'esprit dans la science divine par la foi, dans la science humaine par la modestie et l'humilité; et pour nous mènera la perfection sur ce point, elle nous explique ainsi la parole de Jésus-Christ : Beati pauperes spiritu : heu reux ceux qui, dans l'exercice de leur raison et de leur intelligence, sont prêts à renoncer à leur pensée devant la vérité ; car en se vidant de leur esprit propre, ils s'ouvrent à l'esprit divin qui les remplira de sa lumière et de sa force.
Pater,», non ttcui ego tolo, ted tient tu (Matth., xxti, 39).
Mon Père, non comme je veux, mais comme tous voulez.
C'est déjà un grand pas dans la voie chrétienne, que de savoir soumettre son esprit et renoncer à son sens propre devant l'autorité de Dieu ou des hommes. C'est la condition sine qua non de la foi dans les choses divines et du bon ordre dans les choses humaines.
Mais il y a quelque chose à quoi nous tenons plus encore qu'à notre esprit propre ou à notre pensée, c'est notre volonté.
L'abnégation n'est donc complète que si elle va jnsque-là, et c'est ce que Jésus-Christ nous apprend par son exemple et par cette parole : Pater, non sicut ego volOj sed sicut tu.
En quoi consiste l'abnégation de la volonté et quels en sont les effets : tel est le sujet de cette méditation.
Nous ferons d'abord remarquer que la volonté de l'homme est sa force et sa gloire ; car c'est par elle surtout qu'il est l'image de son auteur, et son représentant dans le monde qu'il habite et qu'il est chargé de cultiver et de gouverner.
Il ne s'agit donc pas de l'anéantir, ce qui ferait de Thomine un esclave, un animal, une chose.
Un homme sans volonté, ou qui ne sait pas vouloir par lui-même et à propos, perd le caractère humain.
Il ne doit y renoncer qu'en face d'une autorité supérieure à la sienne, c'est-à-dire devant la loi qui a seule le droit de lui commander. La volonté s'exerce donc légitimement dans sa sphère, conformément à la loi et selon l'ordre.
Mais cette volonté, dont Dieu était l'objet naturel avant la chute, depuis le péché et par la perversion qu'il lui a imprimée, tend à l'indépendance.
De là, le mauvais instinct qui la pousse à l'opposition contre l'autorité et à la désobéissance, déjà dans le premier âge.
En outre, en même temps qu'elle se révolte contre la loi, elle tend à s'imposer aux autres comme loi. Despotisme naturel de l'enfant.
Et enfin, au lieu de trouver son bien dans la soumission légitiiùe, elle veut jouir par la domination, ou s'exalte dans l'indépendance.
C'est ce que le tentateur avait promis à nos premiers parents pour les séduire, eritissicut dix (Gen., m, 5).
Alors nous ne cherchons plus en toutes choses la loi, la justice, le bien ou le bon ordre, mais le plaisir personnel d'imposer notre volonté, ou le triomphe du commandement. Triste triomphe, qui renouvelle à chaque génération l'orgueil et le péché du premier homme avec leurs conséquences déplorables, partout où la volonté s'exerce par la puissance de la nature sans la lumière et le frein de la grâce.
Ainsi, puissance paternelle, qui regarde les enfants
comme sa propriété, d'où sort un mélange de despotisme déraisonnable et de faiblesse ridicule, suivant le caprice delà nature.
D'autre part, obéissance raisonneuse des enfants, qui ne tend qu'à s'émanciper, et même à dominer.
Les supérieurs vis-à-vis des inférieurs, et vice versa. Les maîtres vis-à-vis des serviteurs, et vice versa
Les princes vis-à-vis des peuples et les peuples vis-à-vis des gouvernements.
Si l'abnégation chrétienne ne préside pas à tous ces rapports, et ne discipline pas de part et d'autre les volontés, elles entrent en guerre sourde ou patente, et il n'y a plus entre elles ni ordre, ni paix, ni bonheur.
Donc abneget semetipsum, que chaque volonté sache renoncer à elle-même, propter justitiam, pour la justice, le bon ordre et la paix.
Que le moi s'efface dans l'exercice de sa puissance devant la loi, et qu'il restreigne sa liberté dans les limites de l'équité, cherchant avant tout à faire ce que la loi demande et non ce qui lui plaît, à sacrifier l'orgueil du commandement ^ l'obligation du devoir. Voilà pourquoi l'Église, dépositaire de l'autorité divine, et chargée de l'appliquer et de la faire respecter, impose l'obéissance à tous dans les choses spirituelles, même aux rois et aux grands de la terre, et à ceux-là plus qu'aux autres, à cause de leur puissance et de leur responsabilité. Sans elle qui les maintiendrait dans la justice et la modération? Elle est la sauvegarde du droit, de la liberté et de la dignité sur la terre.
Elle dit à tous avec Jésus-Christ : Sachez renoncer à votre volonté pour la justice.
Elle dit aux plus parfaits ou à ceux qui veulent le devenir, en leur présentant l'exemple du maître : Obéissez, jusqu'à la mort,, et à la mort de la croix.... Pater , non sicutego volo, sed sicut tu. La soumission à la loi divine et humaine est la vertu du chrétien dans le monde.
Le sacrifice complet du moi à la volonté divine, par les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, est la vertu par excellence et le couronnement de l'abnégation, pratiquée à la fois dans les choses du corps, de l'esprit et du cœur.
C'est la voie royale de la vie éternelle.
Tollal crucem suam quotidie (Luc, ix, 2ô).
Qu'il porte sa croix tous les jours.
Résumé rapide des trois instructions sur l'abnégation, qui ne suffit pas pour devenir un parfait disciple de Jésus-Christ. Il faut encore, dit le Maître, prendre sa croix et la porter tous les jours. — Tollat crucem suam quotidie, c'est-à-dire que chaque chrétien doit faire pour son salut ce que Jésus-Christ a fait pour le salut de tous, accepter la croix et la porter en expiation du péché.
Qu'est-ce que cette croix, et comment doit-on la porter? C'est le sujet de cette méditation.
La croix de Jésus-Christ est l'instrument et le signe du salut. Le Sauveur l'a portée sur la voie douloureuse, et il y a été attaché au Calvaire pour satisfaire à la justice divine en place de l'homme coupable, et laver nos iniquités dans son sang divin.
Quand donc il nous dit de prendre notre croix, faut-il entendre cette parole littéralement ? devonsnous comme' lui charger nos épaules d'une croix pesante, et monter au Calvaire pour y être attaché et y mourir ?
C'est l'esprit qu'il faut suivre et non la lettre.
La croix est le symbole de tout ce qui nous fait souffrir dans notre corps, dans notre esprit, dans notre âme ; de tout ce qui tend à nous traverser, à nous mortifier, à nous crucifier dans notre amour du bien-être, dans notre pensée, dans notre volonté.
Donc la voie douloureuse et le calvaire sont partout où nous avons à souffrir, à mourir à nous-mêmes par la mortification, à être gênés par ce qui nous contrarie.
Partout la croix est devant nous, à côté de nous, en nous. Le monde est tout hérissé de croix, car il est plein d'oppositions, de contradictions, d'obstacles; et la vie de l'homme sur la terre est un combat incessant, soit par les circonstances où il est placé, soit par l'opposition de ses semblables, soit par la division et la lutte qui mettent la discorde dans sa personne. La loi de la chair qui milite dans nos membres, dit l'Apôtre, combat sans cesse la loi de l'âme (I Pet., h, 11). Je ne fais pas le bien que j'aime, et je fais le mal que je déteste (Rom., vn, 15).
Exemples : — Une maladie incurable et pleine de souffrance ;
La perte de sa fortune ou de son état, de sa puissance ;
La ruine de sa réputation par la calomnie ;
Les déchirements du cœur par la perte, l'abandon ou l'ingratitude de ceux qu'on aime ;
Et, ce qu'il y a de plus cruel encore pour une âme chrétienne, »la perdition qu'elle ne peut empêcher des âmes qui lui sont chères.
Il n'y a personne ici-bas qui n'ait à souffrir de quelque côté ; mais la souffrance, qui est inévitable, peut être profitable à l'âme, ou inutile, ou même nuisible, suivant la manière dont elle est portée.
Il ne s'agit point de ne pas souffrir, mais de bien souffrir, pour en tirer profit en union avec les souffrances de Jésus-Christ.
Comment donc faut-il porter sa croix, non - seulement pour la rendre moins pesante, mais efficace et salutaire comme celle de Jésus-Christ?
Il y a trois manières de porter sa croix, ou les contradictions et les peines qui nous affligent.
Je ne parle pas ici des esprits légers qui secouent la croix quand elle se présente, et cherchent à y échapper parles distractions. Elle finira cependant toujours parles atteindre un jour ou l'autre, et les trouvant sans préparation et sans force, elle les accablera. C'est de la déraison qui aboutit au désespoir.
1° Il y en a qui portent leur croix avec colère, avec
indignation, en révolte contre la Providence ou le destin. Ils s'en prennent à tout le monde, a Dieu et aux hommes, excepté à eux-mêmes, ne voyant pas *ou ne voulant pas voir que, le plus souvent, ils se sont attiré leurs peines, dont la douleur est à la fois la conséquence et l'expiation de leur mauvaise volonté et de leurs fautes.
Ils sont comme l'animal blessé, qui mord le premier objet qu'il rencontre, ou comme l'enfant sans raison, qui s'en prend au premier venu.
On ne gagne ainsi que la satisfaction passagère d'un ressentiment aveugle, et au contraire la douleur s'exaspère par la fureur.
2° D'autres, plus raisonnables, portent leur croix avec stoïcisme, en se roidissant contre elle par une réaction violente d'orgueil ou de fausse dignité. Ils vont même jusqu'à nier la douleur pour paraître n'en être pas abattus. Vains efforts, et courage digne d'une meilleure cause ! Ils s'épuisent sans profit pour leur âme, qui s'endurcit ou s'exalte, et surtout sans trouver de secours qui les soutienne, ni de consolations qui adoucissent leur sort.
Leur âme se dessèche en tournant à vide sur ellemême, et leur vie sombre et tourmentée, en hostilité avec tout ce qui l'entoure, blasphémant ce qui est au-dessus d'elle, méprisant ce qui est à son niveau et dédaignant ce qui est au-dessous, se consume dans l'illusion d'une vaine gloire et sans espérance.
C'est la souffrance de l'enfer.
3° La seule manière de rendre la douleur profitable est de l'accepter chrétiennement, «'est-à-dire avec patience et résignation.
C'est à ceux-là qu'il a été dit : Heureux ceux qui souf-
firent pour la justice, car ils seront consolés (Matth., v, 10).
Et en effet, le chrétien fidèle, qui a foi en la parole et au sacrifice de Jésus-Christ, accepte et prend sa croix, comme un avertissement ou comme un remède, et dans les deux cas elle est une grâce.
Comme avertissement ou préparation, c'est une tentation à laquelle il est soumis et qui devient une épreuve de sa vertu.
Comme remède, c'est une expiation de ses fautes, et qui n'en n'a pas commis ? Heureux s'il peut l'achever en ce monde, où tant de secours lui sont donnés pour vaincre le mal I
Ou bien, c'est l'expiation des fautes d'autrui, et s'il la subit en union avec la croix de Jésus-Christ, il est trop heureux de participer aux mérites de ses souffrances, et d'être crucifié comme lui pour le salut des coupables. Il aura un jour part à sa gloire en raison du partagea ses douleurs.
Mais le Sauveur ajoute : Tollat quotidie, qu'il porte sa croix tous les jours I Voilà ce qui achève le vrai disciple de Jésus-Christ, qui suit son maître tous les jours, à chaque instant, c'est-à-dire qui ne se lasse pas dans sa patience, ne se décourage pas dans sa résignation.
Il est facile à une âme qui a de la générosité, d'accomplir une fois un sacrifice, ou de supporter courageusement un coup du sort. Mais se sacrifier tous les jours dans les petites choses comme dans les grandes, et rester inébranlable au milieu des assauts répétés de Tinfortune ou de la souffrance : voilà l'héroïsme de de la vertu, dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple jusqu'à la mort de la croix, et dont nous ne sommes
capables que par la communication de sa grâce et la vertu divine de son sang.
Alors seulement nous porterons notre croix avec lui, en lui et par lui, et comme nous dit l'Apôtre, si nous avons le bonheur de le suivre dans son abaissement et dans ses douleurs, nous le suivrons aussi plus tard dans sa gloire et dans sa félicité I (Rom., vm, 17).
Seguatur me (Luc, u, 23).
Qu'il me suive.
Cette parole exprime à la fois le devoir et la récompense du disciple de Jésus-Christ, de celui qui a voulu le devenir par le renoncement à lui-même et le portement de sa croix.
Son devoir ; parce que le disciple doit suivre partout son maître, au Golgotha comme au Thabor, sur la voie douloureuse comme dans son entrée triomphale à Jérusalem.
Sa récompense; car le Seigneur a dit: Je veux, ô mon père, que rties serviteurs soient où je serai moimême (Joan., xvh, 24), et ailleurs : Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie (Joan., vin, 12).
Voilà ce qu'on gagne à suivre Jésus-Christ. Après s'être unie à lui par le renoncement et par la croix , l'âme
s'y unit par la lumière de la vie, par la vie elle-même, c'est-à-dire qu'elle devient une nouvelle créature en Jésus-Christ, in Christonova creatura (III Cor., v, 17), et alors elle peut dire avec saint Paul : Vivo autem jam non ego,vivit veto in me Christus (Gai., n, 20). C'est cette vérité que nous allons méditer.
Jésus-Christ ne peut vivre en nous que si nous mourons à nous-même, c'est-à-dire s'il devient l'âme de notre âme, l'esprit de notre esprit, et le maître de notre corps.
C'est pourquoi, celui qui voudra perdre son âme, la sauvera, qui perdiderit animam suam, salvabit eam (Matth.,x, 39).
Il est dit ailleurs : Nisi granam mortuum fuit, non afferet fructum (Joan., xn, 24).
En sorte que cette vérité de Tordre surnaturel s'applique même à Tordre de la nature, où tout meurt pour regaître.
C'est l'état bienheureux de ces morts vivants que nous allons envisager, c'est-à-dire la vie des saints sur la terre, qui est un commencement de la vie du ciel, afin d'exciter notre zèle par leur courage, et notre espérance par le prix qu'ils ont obtenu.
1° La vie de Jésus-Christ dans leur âme engendre la charité. — Caritas Christi urget nos (Il Cor., v, 14).
Ils aiment comme Jésus a aimé, jusqu'à donner leur vie pour ce qu'ils aiment (Joan., xv, 13).
Rien ne peut exprijner l'ardeur de leur amour pour Dieu, l'objet infini d'un amour sans bornes.
Saint Pierre d' Alcantara en était tellement consumé
qu'il était obligé de se jeter de l'eau glacée sur la poitrine.
Tout le monde connaît cette parole de sainte Térèse, autpatij aut mori. Souffrir, en effet, pour celui qu'on aime, est la plus grande preuve d'amour. Le cœur de sainte Térèse a été transpercé par un dard surnaturel.
Pati et non mori ! s'écriait dans son transport sainte Madeleine dePazzi.
Rappelez-vous l'ardeur et la constance des martyrs, au milieu des plus cruels tourments, qui leur étaient unejoie.
Ces héros de l'amour aiment les hommes comme Jésus les a aimés, pour sauver leur âme, et ils sont prêts à tout sacrifier, à tout souffrir pour les ramener à Dieu.
Ils sedévouentà leur service sous toutes les formes, et cela non pas seulement pour ceux qui leur sont chers par les liens de la nature ou de l'amitié, mais pour tous, à l'exemple du divin Maître, pour des inconnus, même pour des ennemis ; urget eos caritasChristi*
En face d'un tel amour, faisons un retour sur nousmêmes, nous que le premier mouvement ramène presque toujours sur notre personne, et qui sommes disposés à rapporter tout à nous.
Hélas! loin d'aimer tous nos frères, jusqu'à les servir, jusqu'à nous dévouer pour eux, à peine aimonsnous ceux qui nous aiment, et en bien des cas nous sommes tout près de l'ingratitude.
2° Étant morts à leur esprit propre, pauperes spiritu, l'esprit de Jésus-Christ le remplace dans leur entendement, et il les remplit de sa lumière : Qui me sequitur non ambulat in tenebris, sed habebit lumen vitx.
11 les éclaire de deux manières :
Soit parla lumière de la foi, mêlée d'obscurité, mais pleine de vie, de substance et d'assurance. La foi, dit saint Paul, est la preuve des choses invisibles, argumentum non apparentium (Heb., xi, 1).
Soit par les illuminations de la contemplation, qui leur découvrent les splendeurs du ciel. Moïse, saint Pierre, saint Paul, les révélations faites à plusieurs saints. La science infuse.
De là, la science certaine, infaillible de, ces esprits d'élite, flambeaux allumés d'en haut pour éclairer la terre, et qui communiquent à le*urs semblables, non plus les opinions du monde ou les conjectures delà raison naturelle, mais la pleine assurance de la foi ou l'évidence de l'éternelle vérité.
3° Enfin le corps des saints participe aussi à la lumière de la vie. Dompté par la mortification quia éteint la concupiscence, affranchi des instincts et des passions de la chair, il est réduit en servitude, comme ditsaintPaul(ICor.,ix, 27), il ne vit plus que pour le service de l'âme.
La loi de l'esprit a triomphé de la loi de la chair.
Les souffrances qu'il peut encore ressentir, sont une joie et un triomphe pour l'âme : Pati et non mon.
La vertu d'en haut s'y répand et le transfigure. Il devient déjà le corps spirituel, dont parle l'Apôtre : Si est corpus animale, est et corpus spiritale (ICor.jW, 44).
Il devient léger, diaphane, et la vie surnaturelle qui le pénètre, l'élève parfois vers le ciel.
Il est l'instrument de l'esprit divin qui l'anime, et de là sa beauté toute céleste, et la puissance surnaturelle qui s'exerce quelquefois dans les miracles des saints et par leurs reliques.
Et cependant, ce n'est encore qu'une ébauche de la
gloire qui leur est réservée au grand jour de la résurrection, où leur âme, réunie à leur corps régénéré, participera pleinement à la lumière, à la gloire, à l'amour et à la vie bienheureuse de l'éternité.
Hodie sains domui huic facta est (Luc. , six, 9).
Aujourd'hui le salut est entré dans celte maisoD.
L'Église nous fait lire et méditer cette parole du Sauveur le jour de la Dédicace, et en effet elle s'applique au temple qui va être consacré, comme à la maison et à l'âme de Zachée.
Cet édifice, qui deviendra la maison de Dieu, n'est jusqu'à sa consécration qu'un amas de pierres et de bois, comme toutes les demeures des hommes. Il change de nature, et est comme transfiguré par la parole de Jésus-Christ qui bénit, et il est sanctifié dès que Dieu y entre pour y faire sa demeure. Hodie salus domui huic facta est.
C'est ce qui est arrivé à Zachée par la parole divine
qui lui a été adressée, et par l'entrée de Jésus sous son toit.
Cette histoire, si étonnante et si consolante à la fois, sera le sujet des méditations suivantes.
La grâce accordée à Zachée étonne à première vue; car il était païen, publicain et riche.
1° Cet homme de la gentilité, cet infidèle, est choisi parmi les Juifs de Jéricho pour recevoir le Seigneur dans sa maison, et cela au milieu de la multitude des enfants d'Israël, qui se pressent pour le voir. Exemple insigne de la miséricorde divine, qui choisit selon qu'il lui plaît ! (Exod., xxxm, 19).
Ce qui détourne le plus la grâce divine, c'est la justice propre et l'orgueil. Dieu se donne aux humbles et résiste aux superbes (Jac, îv, 6).
Je confesse, ô mon père, que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux ignorants et aux petits (Luc, x, 21).
Jésus allait de préférence chez les pécheurs, comme le médecin chez les malades.
Il disait aux pharisiens orgueilleux et incrédules, que le salut repoussé par eux serait donné aux nations.
Il a pris Matthieu à son comptoir pour en faire un apôtre.
Il a accueilli Madeleine pénitente, et après l'avoir purifiée de ses fautes, il Ta gardée à sa suite- et en a fait une sainte.
Il n'a point repoussé la femme adultère, mais il l'a relevée par sa bonté.
Ne désespérons donc pas des infidèles qui vivent au milieu de nous. Ne repoussons pas les pécheurs, qui le plus souvent ne savent pas ce qu'ils font. Prions au moins pour eux, afin d'attirer dans leur cœur obscurci ou endurci la lumière d'en haut qui se donne si mystérieusement, et parfois de la manière la plus inattendue.
2° Zachée était publicain, c'est-à-dire fermier ou collecteur d'impôts, homme d'argent, et à ce titre, méprisé et haï par les Juifs. Donc on peut être agréable à Dieu, tout en se mêlant des affaires du siècle. L'industrie , le commerce, la banque, ou tout autre affaire de ce genre, qui consiste à produire des richesses, à vendre et à acheter, ne sont pas défendus. Il s'agit seulement de les traiter honnêtement, selon la justice, et c'est là le difficile, à cause des tentations de la cupidité, de l'avarice, et aussi parce que, absorbant l'àme par des soucis multipliés et toujours renaissants , elles l'empêchent de s'occuper de son salut, qui est son affaire principale, la chose uniquement nécessaire, et étouffent en elle la semence de la parole divine qui peut y tomber.
On peut donc se sauver dans toutes les professions qui ne sont pas contraires à l'honnêteté et aux bonnes mœurs.
5° Zachée était riche ; donc la richesse n'est pas un empêchement insurmontable du salut; elle est seulement un obstacle à cause des sollicitudes terrestres qu'elle entraîne, des tentations qu'elle suscite, et des occasions et des moyens de mal faire qu'elle procure.
C'est pourquoi le Seigneur a dit : Yx divitibus (Luc, vi, 24). En vérité il est plus facile de faire passer un
câble par le trou d'une aiguille que de faire entrer un riche au ciel (Marc, x, 25).
Et l'apôtre saint Jacques a des paroles terribles contre les mauvais riches (Jacob., v, 1, etc.).
Et au contraire les pauvres sont béatifiés, ceux qui le sont avec résignation et bonne volonté, et un dédommagement magnifique leur est promis dans le ciel.
Et déjà en ce monde, par leur pauvreté même, s'ils la portent chrétiennement, ils sont préservés de l'entraînement des passions et des occasions de les satisfaire.
Ils s'attachent donc bien moins à ce monde dont ils jouissent si peu, ce qui est la meilleure préparation à la mort.
Mais il y a de mauvais pauvres comme de mauvais riches, et il y a aussi de bons riches comme de bons pauvres.
Zachée était de ces bons riches, car il était généreux, donnant beaucoup aux malheureux, et c'est probablement ce qui lui a attiré la grâce insigné de recevoir Jésus-Christ dans sa maison.
Histoire consolante, encourageante pour tous les chrétiens, de toutes les conditions, de toutes les professions ; la grâce, comme la lumière, étant prête à se verser partout où elle trouve ouverture et accès.
Et quserebat videre Jesum quis csset (Luc, xix, 3).
Il cherchait à voir Jésus.
Nous avons montré les obstacles qui semblaient éloigner Zachée de Jésus-Christ. Ils n'étaient qu'extérieurs ; car ils n'ont pas empêché la grâce d'arriver à son âme, ni cette âme naturellement bonne, et marquée par le doigt de Dieu, de réagir vers la grâce.
C'est cette réaction que nous allons examiner.
1° Et quxrebat videre Jesum quis esse t.
Il désirait vivement connaître Jésus. Pourquoi?
Sans doute il avait entendu parler de sa vertu, de sa science, de sa puissance, des vérités qu'il enseignait, du bien qu'il faisait, des miracles qu'il opérait.
Il fallait bien que quelque chose eût excité en lui ce désir, si vif qu'il le pousse à le satisfaire malgré tant d'obstacles, et même en se compromettant d'une certaine manière.
Puis, et c'est là le premier effet mystérieux de la grâce, ce désir était soutenu , animé par un vague pressentiment qu'il y avait là pour lui une cause inconnue de bonheur et de salut.
C'est ce pressentiment qui conduisit Madeleine aux pieds de Jésus malgré la conscience de son indignité, et bravant la moquerie et le respect humain.
ZACHÈE. 60
Tout homme, s'il n'est pas dégradé dès son enfance, a éprouvé à un certain âge, ou dans certains moments de sa vie, de ces pressentiments de la vérité dans son esprit, de la justice dans sa conscience, de l'idéal de la perfection dans son âme.
Ce sont les impressions secrètes de l'infini dans Pâme humaine, faite à son image.
Alors les uns en cherchent l'objet, comme Zachée, et c'est en eux le premier mouvement de la réaction vers la grâce.
Les autres ne cherchent rien au-dessus de la vie réelle, et s'enferment dans les bornes et dans les jouissances de ce monde : homo terrenus (l Cor.,xv, 47 ).
Zachée voulait voir quel était Jésus, Quis esset.
Là est la grande question de cette vie : Quis est Deusî
La raison voit ce qu'il est par ses œuvres dans la nature : la foi le connaît par sa parole, ce qui est plus profond, et il est promis aux cœurs purs qu'ils le verront un jour, sicuti est, par la vision béatifique et dans sa gloire.
Combien d'hommes de nos jours, régénérés par Jésus-Christ et qui ont participé à sa vie divine, n'ont pas même la curiosité de Zachée, et ne cherchent point à connaître leur Sauveur !
2° Non poterat prse turba. La foule empêchait Zachée d'approcher de Jésus. — C'est aussi la foule qui sépare de lui soit les âmes indifférentes qui le méconnaissent, soit les âmes tièdes qui redoutent la peine, les efforts et la lutte pour le rejoindre.
La foule du dehors, le monde avec ses affaires, ses exigences et ses plaisirs. Les biens du monde et leurs sollicitudes, qui étouffent comme des épines la bonne
semence, ou la parole divine qui a commencé à germer (Matth., xui, 7).
Foule au dedans, les préventions, les préjugés, les passions, les mauvaises habitudes, les vices, les distractions de tout genre, qui obscurcissent la vue de l'âme, la faussent ou la dissipent.
3° Mais il y avait encore un autre obstacle à ce que Zachée vît Jésus : quia pusillus erat, il était trop petit, et tout ce qui l'entourait l'empêchait de l'apercevoir.
Image de l'homme naturel. — Comme Zachée il peut par sa raison apercevoir Dieu de loin, à travers les phénomènes et le spectacle de la création ; il s'assure qu'il existe, mais il ne le voit pas assez pourcon-, naître ce qu'il est, qui il est.
Zachée n'y est parvenu qu'en s'élevant au-dessus de la foule et quand Jésus-Christ lui a parlé.
Ainsi de l'humanité. — Elle n'a connu pleinement Dieu, elle n'a su ce qu'il est en lui-même, sicuti est, que par l'élévation surnaturelle de son esprit par la foi, et quand Dieu a daigné se manifester par sa parole par la révélation.
Et ce qui distingue essentiellement ces deux manières de le connaître, ce n'est pas seulement la clarté de la connaissance, ce qui est déjà immense, c'est encore la vertu efficace de la foi, qui le fait aimer et rechercher en le faisant connaître, car la foi est le principe de l'espérance et de l'amour.
Cherchons donc de plus en plus à voir Jésus, quand il passe au milieu de nous. Sortons de la foule, comme Zachée, pour aller au-devant de lui, et montons sur les hauteurs de la foi d'où nous pourrons le contempler, ou plutôt, allons le trouyer, le prier et
ZACIIÉE. 71
l'adorer dans sa maison, puisqu'il daigne habiter parmi nous.
Zachxe, festinans descende (Luc, xix,5) .
Zachée, descendez tout de suite.
L'impression mystérieuse de la grâce tourne l'âme vers Dieu et excite son désir; et quand ce désir se réalise par des efforts qui déterminent la bonne volonté, Dieu vient à son aide par un appel formel, qui lui apprend ce qu'elle doit faire pour y réporidrç..
C'est ce qui est exprimé ici par le regard de Jésus- Christ tourné vers Zachée, et par l'ordre qu'il lui donne de venir à lui au plus vite.
Zachaee, festinans descende.
Tel est le sujet de cette méditation.
1° La foi sans les œuvres est morte, dit l'Apôtre (Jac, ii, 17). Il en est de même de la bonne volonté qui ne passe point à l'effet. C'est pourquoi une grande sainte a dit énergiquement que l'enfer était pavé de bonnes volontés (sainte Térèse).
Hélas ! nous ne l'éprouvons que trop chaque jour, et même au sortir de nos retraites, quand nous avons pris de bonnes résolutions, suivies un jour, quelques jours, et qui se dissipent ensuite comme de la fumée.
Zachée a été plus heureux et plus constant. Il ne se contente pas de désirer voir Jésus-Christ ; il le veut résolument et fait tout pour y parvenir.
Il se débarasse de la foule qui l'empêche d'avancer, et au lieu de la suivre, il court en avant, prœcurrens.
Il ne se contente pas de faire comme tout le monde, ce qni nous arrive le plus souvent.
Il sort de la voie commune pour répondre à l'appel intérieur, il se fait sa voie à lui-même en suivant l'instinct de son cœur.
Ainsi en va-t-il à toute âme remuée profondément par la grâce, et qui est dominée par son impulsion. Elle quitte la foule ou les voies du monde pour parvenir à son but.
Comment cela?
2° Ascendit in arborem. — Image de 1 élévation de l'âme qui veut voir Jésus-Christ.
Elle s'élève :
Par le corps au moyen de la pureté ;
Par l'esprit, en cherchant la vérité ;
Par le cœur, en aimant par-dessus tout la justice et le Dieu véritable.
Elle s'élève au-dessus du monde par des aspirations plus hautes, et au-dessus d'elle-même par le désintéressement et le sacrifice.
3° Par cette élévation, qui la met au-dessus de la foule et l'en distingue, elle attire le regard de Jésus- Christ.
Cum venisset ad locum, suspicions Jésus.
Le triomphe de la grâce a son lieu et son moment. Heureux celui qui ne manque ni l'un ni l'autre. Il y a des circonstances données hors desquelles son action passe outre, si elles ne sont pas mises à profit. Com-
ZACHEE. 73
bien d'occasions providentielles perdues par notre indifférence ou notre légèreté!
Jésus arrêté au pied de l'arbre regarde Zachée, suspiciens Jésus. Ce regard est le rayon de la vie éternelle qui va droit à cette âme avide de le recevoir.
Illuminet vultum sunm super nos, dit le Prophète ! Comme le soleil de ce monde nourrit, féconde et vivifie tout ce qu'il touche, ainsi le soleil des esprits, le soleil de l'éternité, donne la lumière et la vie aux âmes qu'il pénètre.
Rappelez-vous le regard de Jésus sur Pierre, quand il lui est amené, qui en fait un apôtre.
Et plus tard, le regard de Jésus sur le même Pierre qui vient de le renier, et qui en fait un modèle de contrition : Flevit amare.
Puis, quand le jeune homme riche vient lui demander ce qu'il faut faire pour gagner le ciel, Jésus le regarde: Intuitus est eum. C'était pour ce dernier le moment delà grâce; mais son attachement aux biens de la terre l'empêche d'entrer triomphante dans son cœur, et quoiqu'il ait accompli fidèlement les commandements, toute la loi, il n'a pas la force de renoncer au monde ni à lui-même.
Vivere enim Deum eligere vel amare est, undeillud: Oculi Domini super justos. Vidit ergo Jésus videntem se et amavit amantem^ dit le vénérable Bèdc (ht Dedicat., tertia die).
4° Le regard de Jésus avait pénétré l'àmcde Zachéc, et l'avait fait sienne. Sa parole vient après pouf lui dire ce qu'il doit faire : Dixit ad eum.
Diverses manières par lesquelles Dieu parle aux hommes pour les appeler à lui : Multifariam multisque rhodis, olim Deus loquens patribus (Hebr., i, 1),
Parole intérieure dans la conscience : ducam eam in solitudinem, et loquar ad cor (Osée, h, 14). Avantage des retraites à cette fin.
Parole extérieure par l'Église, par la direction spirituelle, par les circonstances, etc.
Zachée a l'insigne honneur de recevoir directement la parole de Jésus, comme les apôtres, comme saint Paul, comme Madeleine, comme les âmes privilégiées auxquelles il a remis leurs péchés et accordé le salut à cause de leur foi: Fides tua te sa/i>am/ecif (Marc., v, 34).
Il lui ordonne de descendre tout de suite de son arbre : Festinans descende.
C'est-à-dire que, quand l'âme a fe bonheur d'avoir reçu la lumière du regard de Jésus et d'entendre'sa parole, elle ne peut profiter de cette parole divine qu'en l'acceptant aussitôt avec foi, et s'cmpldyant tout entière à lui obéir.
Nécessité delà foi humble de l'espiit et de l'obéissance parfaite de la volonté, pour que Jésus prenne possession du cœur, ou vienne s'établir dans la maison qu'il daigne honorer de sa visite et remplir de son esprit.
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ZACI1ÉE. 75
Hodie in domo tua oportel me montre (Luc, xix, 5).
Aujourd'hui il faut que je demeure t dans votre maison.
Il faut s'élever au-dessus de la nature, du monde et de soi-même, ou surmonter les obstacles qui séparent de Jésus-Christ, puis descendre par la foi et l'obéissance aussitôt que Dieu parle, et faire humblement ce qu'il demande.
Et alors arrive cette douce parole : II faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison : Hodie in domo tua oportet me manere*
Jésus a dit ailleurs : Celui qui observe mes commandements, mon père et moi nous viendrons en lui et nous y ferons notre demeure (Joan., xiv 5 23)»
Comment Jésus-Christ entre-t-il dans notre âme pour y demeurer ?
La maison de Zachée est toute âme agréable à ftieii*
Elle lui est agréable, d'abord parce qu'il a mis en elle sa complaisance; ensuite, parce qu'elle à une certaine élévation* qiii la met aii-dessus dii monde* puis parce qu'elle s'abaisse volontairement à sa parole.
1° Par la foi, qui* dès qu'elle entend la parole divine, lui soumet son esprit avec toutes ses facultés;
Abaissement et grandeur de la foi : accord de la foi
et de la raison, laquelle, en participant aune lumière surnaturelle, voit plus clairement et plus sûrement ce qu'elle peut connaître par la lumière naturelle, et apperçoit dans l'infini des vérités qui la surpassent.
2° Par la prière, qui, dit sainte Thérèse, est la conversation de l'àifie avec Dieu.
Différents modes de cette conversation, du formes diverses de la prière.
La prière orale ou en parole articulée, qui exprime à Dieu, en langage humain, ses besoins, sa reconnaissance, son amour, — prière laudative, — prière impétrative.
La prière mentale, ou de l'esprit, qui médite la parole divine, pour en extraire le suc et s'en nourrir. — La méditation spirituelle.
La prière affective, ou du cœur, la plus profonde, l'àmede toutes les prières, qui est un élan d'amour, de douleur, ou de reconnaissance vers Dieu, auquel le cœur s'unit sans avoir besoin de paroles ni de pensées.
3° Par la charité, ou le feu de l'amour divin qui se communique à l'âme avec sa lumière et sa .chaleur, et la rend capable d'aimer comme Dieu aime, c'est-àdire jusqu'à donner sa vie pour ce qu'il aime.
Car Dieu est amour : Deus charitas est (I Joan., iv, 8), et partout où il entre, son amour rayonne et répand la vie.
De là, les miracles de la charité chrétienne.
4° Par la sainte communion, par laquelle Dieu entre dans l'àme, non pas seulement par ses dons et ses vertus, mais substantiellement, et personnellement, c'està-dire en Jésus-Christ, fils de Dieu, Dieu fait homme, Verbe incarné, réunissant dans sa personne adorable
ZÀCHÉE. 77
la nature humaine à la nature divine, ou, suivant les paroles de saint Paul, possédant en luicorporellement la plénitude de la divinité (Coloss., n, 9).
Effets admirables de l'Eucharistie, dans laquelle la chair de Jésus-Christ se mêle à notre chair," son sang à notre sang, son esprit à notre esprit, son âme à notre âme, sa divinité à notre humanité.
C'est par là que Jésus-Christ pénètre au plus profond de l'âme, ou dans le plus intime de la maison.
Telles sont les portes par lesquelles Jésus peut entrer dans notre âme. Ouvrons-les donc toutes grandes par l'ardeur de notre foi, par la persévérance dans la prière, par l'exercice de la charité, et en le cherchant avec désir à la table sainte : Attollite portas principes vestrasj et introibit Rex glorix (Ps.xxm, 7, 9).
Excepit illum gaudens. Et cum vidèrent ovines murmurabant, quoi ad peccatorem diverlissel (Luc, m, 7).
Zachée le reçut avec joie, et tous en voyant cela murmuraient, disant : Il va loger chez un homme de mauvaise vie.
Dès qu'il a entendu la douce parole du Sauveur, Zachée s'empresse de descendre, et il le reçoit avec joie, excepit illum gaudens.
Mais pendant qu'il se réjouit à si juste titre, tous ceux qui l'entourent murmurent, insultant celui que Jésus vient de choisir et d'honorer.
C'est ce contraste que nous allons considérer aujourd'hui, la joie de Zachée le pécheur, gracié par Jésus-Christ, et l'indignation de ceux qui se croyaient meilleurs que lui.
Qui ne comprend la joie de Zachée? Lui, méprisé par les Juifs, qui sans doute ne mettaient pas les pieds chez ce publicain pour ne pas se souiller, le voilà qui, sans l'avoir demandé, sans avoir osé l'espérer, reçoit dans sa maison celui qu'il ne connaît encore que comme un prophète, mais un prophète comme on n'en a pas encore vu en Israël I
Quel honneur pour lui au milieu de ce peuple, et quelle bénédiction, quelle espérance pour sa famille!
1° Cette joie, produite par l'entrée de Jésus-Christ dans la maison du publicain, est celle de toute âme infidèle ou incrédule, qui revient à Dieu par la foi.
Oh! quel bonheur, quelle douceur, quelles délices de paix, quand après avoir été ballottée par toutes les erreurs, ou tourmentée par le doute, elle trouve enfin le repos et la fixité dans la certitude delà foi. Gustat et videt quoniam suavis est Dominus! (Ps. xxxm, 9).
2° Cette joie naît au contact de l'âme et de Jésus- Christ dans la prière, surtout dans la prière mentale ou la méditation, par l'intuition de l'éternelle vérité, et plus encore dans la prière du cœur touché dans son fond par les impressions de la grâce, par la visite intime du Sauveur. — Délices de la prière intérieure.
3° Cette joie est donnée par l'exercice de la charité chrétienne qui attire dans l'âme une surabondance d'amour divin, et les délices de cet amour.
Joie surnaturelle du dévouement et du sacrifice pour Dieu et le prochain.
4° Elle est produite enfin par l'adorable Eucharistie, qui en mêlant la divinité à notre humanité par le corps et le sang de Jésus-Christ, remplit toute notra existence du parfum du ciel, et lui infuse une douceur ineffable.
Cependant, pendant que Zachée est dans le ravissement, les Juifs sont dans l'indignation, comme quand Jésus leur annonce que la parole de Dieu, qu'ils repoussent, va aller aux gentils, et qu'ils perdront par leur faute le privilège de peuple choisi.
En voici déjà le commencement et un exemple.
Ils murmurent ici, comme toujours, quand leur incrédulité et la dureté de leur cœur leur sont reprochées, et que leur dégradation leur est prophétisée.
Une fois ils prennent des pierres pour en accabler Jésus; une autre fois ils veulent le précipiter du haut d'une montagne.
Partout et toujours, ils cherchent à le surprendre dans ses paroles pour l'accuser et le faire condamner.
Ils y réussissent quand son temps est venu, et parce qu'il devait mourir pour le salut du monde.
Ici, ils murmurent contre Zachée, comme Simon le Pharisien murmurait contre Madeleine, par laquelle Jésus-Christ se laissait toucher.
Ils murmurent, comme les ouvriers de la journée contre ceux de Ja dernière heure, que le père de famille, dans sa bonté, veut traiter comme eux.
Ils murmurent comme le frère aîné du prodigue,
qui s'exalte dans sa justice propre, et repousse son frère repentant que la bonté du père accueille dans sa misère et réhabilite.
Prenons garde qu'il ne nous en arrive autant par l'orgueil d'une piété pharisaïque qui met sa confiance dans sa régularité, quand nous voyons un «grand pécheur revenir comme le prodigue au Père céleste, et traité par lui comme un enfant chéri.
Le plus souvent, le monde léger ou incrédule murmure aussi parce que le pécheur le quitte. Il n'aime que les siens, et ne lui pardonne pas de ne plus en être.
Il l'accuse d'hypocrisie ou de sottise. Tout ce qu'il peut dire de moins défavorable contre lui, est que l'âge, la maladie, ou le malheur ont affaibli sa tète ou l'ont abêti.
C'est une épreuve de plus pour le pécheur repentant et converti ; mais si Dieu est réellement entré dans la maison de son âme, il éprouve tant de joie de l'y recevoir et de l'y posséder, qu'il en triomphe facilement dans les prémices du bonheur du ciel qui remplit son cœur; comme Zachée dans son transport s'inquiétait peu des murmures et des injures des Juifs.
Ecce dimidium bonorum meorum do panperibus (Luc, m, 8).
Je donne la moitié de mes biens aux pauTres.
Nous avons vu la joie de Zachée à la parole de Jésus- Christ, et l'indignation et les murmures qu'elle excite autour de lui.
Cette joie, divine par sa cause, et ainsi pleine de grâce, ne reste pas stérile. Elle ne produit ni vanité ni exaltation, ce qui pouvait arriver naturellement en cet homme méprisé par les Juifs, et qui se voyait vengé de leurs mépris par la préférence du maître.
Mais, comme elle est un' effet de l'amour de Jésus- Christ, prenant possession de cette âme, elle y produit une surabondance d'amour, et comme une explosion de charité. Ecce dimidium bonorum meorum, etc.
merveille et mystère de la grâce divine ! Ce païen, ce publicain, méprisé par les justes d'Israël, par les Pharisiens qui s'élèvent dans leur justice propre audessus de toutes les nations, cet homme qu'ils appellent un pécheur, peccatorem , le voilà mis au-dessus d'eux par la charité.
Il devient comme le symbole de la grâce qui passe des Juifs incrédules et pleins d'eux-mêmes aux gentils humbles et de bonne volonté.
Simon appelait aussi Madeleine une pécheresse, pendant qu'elle était prosternée aux pieds de Jésus ; et cette pécheresse, objet de son dédain, déjà transformée par la grâce, allait devenir, par la parole du Maître qui l'absout et la relève à cause de sa foi et de son amour, son disciple le plus ardent, sa plus humble servante et la compagne inséparable de ses souffrances.
Et le fils- prodigue, repoussé par son frère qui se croit irréprochable, mais reçu à bras ouverts par la bonté de son père à cause de son repentir, est rétabli dans tous les honneurs de l'enfant de famille, pendant que son frère jaloux s'indigne contre lui et résiste aux prières si tendres de son père.
Zachée, touché de l'amour divin qui le visite, s'écrie : Ecce dimidium, etc.
Il s'engage à faire plus que la loi de Moïse n'exige. Elle ne demandait que la dîme, et, lui, promet de donner la moitié.
C'est la transition de la justice à la charité, dont la plénitude est de donner tout, même sa vie, à l'exemple du Maître.
Ici, faisons un retour sur nous-mêmes, et reconnaissons que, loin d'imiter Zachée, nous n'allons pas même le plus souvent jusqu'à la dîme des Juifs.
Qui de nous peut dire qu'il donne la moitié de ses biens aux pauvres 7» Même en ceux qui donnent le plus, que d'embarras, de difficultés, de prétextes, de plaintes, quand on leur demande pour les pauvres !
Et Zachée ajoute : Si quid aliquem defraudavi, reddo quadruplant. Même perfection, car la justice ne demande que l'équivalent.
Et nous, comment réparons-nous nos torts, nonseulement d'argent, mais de toute autre sorte?
Hélas I que de peine déjà à les reconnaître, à les avouer, et encore plus à les réparer à cause de Parnour-propre ou de l'avarice !
Heureux Zachée, auquel le salut va être annoncé pour prix de sa charité, comme la visite de Jésus a été accordée à sa foi !
Hodie salus domui haie facta est. — Ce n'est pas seulement lui, c'est toute la maison. bonheur! quand une maison, une famille possède un juste, qui lui procure le salut !
S'il s'en était trouvé dix à Sodome, elle eût été sauvée du feu du ciel!
Ainsi l'àme du pécheur, où Jésus daigne rentrer, après qu'elle a rejeté tout ce qui lui est contraire, tout ce qui est indigne de lui, délivrée, par la parole du maître, de ses impuretés, reçoit ie salut en recevant le Sauveur.
N'étant plus dominée, asservie par i esprit du monde et du mal, l'esprit de Dieu en reprend possession et s'y établit. Elle est sauvée !
Elle est sauvée par la foi, comme Zachée, dont la foi était bien vive, puisque le Seigneur dit que ce païen, ce gentil, ce publicam est aussi un enfant d'Abraham.
Car Abraham, dont la foi lui a été réputée à justice (Rom., îv, 5), est le père des croyants, et c'est à lui que commence la filiation spirituelle des enfants de Dieu.
Parole terrible pour les Juifs, qui se vantaient d'être seuls les enfants d'Abraham et d'en avoir les privilèges !
Ici encore, comme partout, ils mettaient la lettre au-dessus de l'esprit, et ne comprenaient que la forme de la parole divine.
Parole consolante pour les infidèles, pour les chrétiens qui ont eu le malheur dç le devenir, et surtout pour les bonnes âmes qui demandent à Dieu leur conversion !
Tout homme cherchant sincèrement- la vérité et pratiquant la justice est, dit saint Pierre, agréable à Dieu qui ne fait point acception des personnes (Act.,x, 35).
C'est la meilleure préparation pour attirer la grâce, qui ouvre l'esprit à la lumière divine et le cœur à la charité !
Que tous cherchent donc Jésus-Christ comme Zachée, avec le désir vif de le connaître, et en faisant tout ce qui est en leur pouvoir pour entrer en rapport avec lui.
Et ils y réussiront, s'ils en ont sérieusement la bonne volonté ; car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu (Luc , xix, 10).
Mulier qux erat in civitate peccatrix (Luc, vu, 57).
H y avait dans la ville une femme qui vivait dans le péché.
L'Église, en ce temps solennel, nous exhorte à la pénitence, afin que, rejetant nos péchés et désavouant nos fautes par une confession sincère et complète, nous attirions de nouveau la grâce dans notre âme purifiée, et la mettions en état de recevoir celui qui est la résurrection et la vie.
Quel meilleur moyen de nous y disposer que l'exemple de Madeleine, la plus célèbre et la plus heureuse des pénitentes ! car la vivacité et la sincérité de son repentir, qui a excité dans son cœur l'amour le plus ardent de Jésus-Christ, lui a valu dès ce monde la grâce insigne de rester attachée à la per-
sonne adorable du Sauveur, le suivant jusqu'à la croix, jusqu'au tombeau, et ayant l'honneur d'être le premier témoin de sa résurrection.
Au pied de la croix sanglante du Sauveur, au moment où il va rendre son esprit à son Père, trois personnes sont restées, quand toutes les autres s'étaient éloignées, Marie, Madeleine et Jean.
Marie, le modèle de la pureté immaculée et de la maternité chrétienne ;
Madeleine, le modèle de l'innocence reconquise par la pénitence ;
Jean, celui que le Sauveur aimait, dit l'Évangile, et dont la tête reposait sur sa poitrine pendant la Cène, le modèle de l'amour le plus pur.
C'est Madeleine, ou l'efficacité du repentir, que nous allons considérer;
Madeleine pécheresse, d'abord': et nous verrons par quelles causes elle a été engagée dans le péché ;
Madeleine pénitente, ensuite : et nous montrerons les degrés de sa conversion et le bonheur insigne qu i l'a couronnée.
Qu'était-ce que Madeleine? Saint Luc dit : 11 y avait dans la ville une femme pécheresse, ou qui vivait dans le péché. Simon le Pharisien la regardait comme indigne de toucher un homme juste.
Il est évident qu'elle avait une mauvaise réputation sous le rapport des mœurs.
C'était tout au moins une femme légère, mondaine, adonnée aux plaisirs, à la vanité du monde, et ne songeant qu'à jouir de la vie.
Si elle était la sœur de Lazare, comme tout porte à le croire, elle était d'une bonne famille, riche et très-répandue. Elle avait participé sans doute au luxe et aux élégances de la civilisation romaine qui dominait le pays.
Elle ressemblait probablement à des chrétiennes de nos jours, lancées dans le monde, comme on dit, et qui s'y perdent par l'amour du plaisir et de la vanité.
Gomment en était-elle arrivée là?
i.Elle était femme. Elle avait cédé à l'instinct de son sexe, le besoin d'être recherchée et aimée, excité par une vive sensibilité et une imagination ardente. •
Comme tant d'autres, elle avait pris le désir du plaisir pour de l'amour; et sa faiblesse d'un côté, et le vide de son cœur de l'autre, l'avaient entraînée de chute en chute dans l'habitude du péché.
Hélas! que de forces perdues dans ce fatal entraînement! et comme elles vont être réveillées, exaltées, transfigurées, quand cette âme aimante, éclairée et enflammée par la foi, aura trouvé l'objet du véritable amour !
Ce sexe, si faible quand il se laisse dominer par la chair, devient plus fort que toutes les violences du monde quand l'esprit de Dieu s'en empare. La foi et la piété le rendent capable de tous les dévouements.
2. Cette femme, pleine de sensibilité et d'imagination, jeune et belle, était riche, donc oisive, comme il arrive le plus souvent, ou elle ne s'occupait que de futilités ou de. vanités.
Dangers du désœuvrement pour le coeur, l'esprit
et même pour le corps. L'oisiveté est la mère de tous les vices. — Tableau de la femme forte de l'Écriture, toujours occupée aux soins de la famille et de la maison. Inconvénients de la richesse et bonheur de la pauvreté sous ce rapport.
3. L'oisiveté amène la dissipation. Quand on ne fait rien chez soi, on a besoin d'aller au dehors. Femmes et veuves dont parle l'Apôtre. Toujours en visites, en conversations, en parties de plaisir, point de moments de recueillement, de rentrée en soi, de prière. Horreur de la réflexion et de l'examen de soimême et de la solitude. Besoin d'agitation et d'émotions (Tim.,m, 6).
' Combien de chrétiennes, parmi nous, vivent de la sorte dans ce qu'on appelle la société ou le grand monde!
4. La vanité, qui perd encore plus de femmes que la sensualité. Désir d'attirer les regards, les affections, les admirations. On veut paraître avec éclat dans le monde et briller au milieu de la foule. Tous les moyens sont bons pour amener ce triomphe, et on perd les autres en se perdant soi-même.
Histoire ancienne comme le monde et toujours nouvelle !
Telles sont lés causes principales de la perte de Madeleine, et de toutes celles qui lui ressemblent de nos jours dans sa conduite légère et dans ses fautes.
Oh! si elles l'ont imitée dans ses désordres, plaise à Dieu qu'elles la suivent aussi dans sa pénitence si franche, si noble, si courageuse !
L'Église, où Jésus est toujours présent, les accueillera avec la même bonté que Jésus a reçu Madeleine.
Elle se laissera approcher, toucher par elles, en
dépit des pharisiens, si elles .se jettent à ses pieds en implorant son secours.
Elle fortifiera leur faiblesse contre les entraînements de la chair, des sens, de la nature, par une discipline sévère et douce à la fois, fortiter et suaviter.
Elle combattra lenr désœuvrement en les rappelant à tous leurs devoirs d'épouse, de mère et de maîtresse de maison.
Elle occupera leur esprit en leur apprenant à lire et à comprendre la parole divine. Elle leur enseignera à le fixer par la prière et la méditation.
Alors elles se plairont dans leur intérieur, parce qu'elles y trouveront Celui qui est la source dé tous les biens, et qu'elles seront employées par Lui à les répandre autour d'elles.
Et leur conscience étant satisfaite par l'accomplissement de leurs devoirs, en même temps que leur âme sera réjouie par la communication avec Dieu et nourrie de sa parole et de sa grâce, elles trouveront leur bonheur, non plus dans l'opinion des hommes et dans la vanité, mais dans leur intérieur, en ellesmêmes et en Dieu qui vit en elles.
Ut cognovit gvod accuhuisset in domo pharisxi, attulit alabastrumnnguentt {Luc. , vu, 57).
Ayant su qu'il était à table chez un pharisien, elle y vint avec un vase de parfum.
Nous avons dit comment Madeleine avait été entraînée au péché, qui en devenant habituel l'avait jetée dans une vie de désordre et affichée aux yeux du monde.
Nous allons considérer les degrés de la conversion, et comment l'amour de Jésus-Christ non-seulement la ramène à l'ordre, à l'honnêteté y àla pureté, mais encore la sanctifie et en fait le disciple le plus ardent et le plus dévoué du Sauveur.
C'est le premier pas de ce retour que nous allons voir aujourd'hui, premier pas qui a dû lui coûter immensément, par le sacrifice qu'il exigeait, et qu'elle a fait avec un admirable courage.
Les premiers disciples du Sauveur, ses Apôtres, quand ils ont répondu à l'appel du Maître, quittant tout pour le suivre, avaient entendu sa parole et vu les miracles qui annonçaient sa mission.
lis ont donc réagi à la grâce qui touchait et éclairait leur esprit par des signes divins, et la vertu qui
émanait de la personne de Jésus-Christ, en pénétrant leur cœur achevait leur foi.
C'est ce qui est arrivé à Madeleine. Elle habitait Jérusalem, erat in civitate, et toute légère qu'elle était et livrée à une vie mondaine, cependant elle avait entendu parler de Jésus et de ses œuvres, dont tout le inonde s'entretenait.
Bien plus, dans l'état de son âme, abandonnée au désordre qu'elle n'avait jamais aimé ou dont elle était lasse, cherchant le bonheur dans toutes les voies du monde et ne l'ayant jamais trouvé, même dans le délire des passions humaines, elle a dû désirer de voir cet homme, dont tout le peuple glorifiait la vertu, la puissance et la bonté ; elle a voulu sans doute l'entendre, cette parole qui répandait la lumière, guérissait tous les maux etappaisait les tempêtes.
Elle l'a vu, elle l'a entendu par accident ou volontairement, et son cœur en a été profondément touché.
Elle a senti que là était le bonheur qu'elle avait vainement cherché ailleurs ; et par la lumière du visage de l'homme-Dieu qui a illuminé son esprit et la vertu de sa parole qui l'a pénétré, la foi est née dans son cœur.
Elle a cru en lui, et depuis ce moment, par l'impulsion secrète de la grâce, elle n'a plus eu qu'une pensée, qu'une volonté: entrer en rapport avec lui.
Depuis ce moment aussi elle est troublée et divisée en elle-même : ce qui lui plaisait l'ennuie, ce qui l'entraînait la dégoûte. Le désordre et la vanité de sa vie passée la remplissent de honte et de mépris pour elle-même.
Elle ne peut plus marcher de la sorte. 11 faut qu'elle
sorte de l'ignominie où elle s'est enfoncée; il faut qu'elle aime ce qui est seulement digne d'être aimé ; il lui faut un amour qui relève son âme en la remplissant, et lui rende la dignité avec le bonheur.
Il faut donc aller à celui dans lequel elle pressent qu'elle trouvera ce qui lui manque.
Mais comment y aller? Oserait-elle jamais l'approcher, lui qui est si pur, si imposant malgré sa bonté, et elle, qu'on appelle la pécheresse, et qui doit en porter les tristes stigmates sur toute sa personne?
Puis, qu'en dira le monde, ce monde auquel elle a tout sacrifié jusqu'à ce jour, et qui l'a vue briller de tout les attraits de la beauté, de 1 élégance et de la richesse ; ce monde qui a été son maître, son tyran, et qui va s'indigner si elle le quitte ! Que de médisances, de calomnies, quel déluge de critiques et de paroles malveillantes pour expliquer sa démarche, ou plutôt pour la travestir ou s'en moquer.
Enfin, elle-même, si lâche, si faible jusqu'à ce jour, puisqu'elle a été le jouet de ses sens, de son imagination et de ses passions, est-elle cette fois sûre d'ellemême?
D'abord aura-t-elle le courage de brûler tout ce qu'elle a adoré, de quitter ce qu'elle paraissait le plus aimer? et en supposant même que son cœur fatigué renonce auxjattachements qui la charmaient, se résignera-t-il facilement à quitter toutes les jouissances, toutes les délicatesses de la richesse, du luxe et de l'élégance où elle a vécu?
La vie de Jésus, et celle qu'il impose à ses disciples, est pure et austère : pourra- t-elle la soutenir longtemps? et après un temps d'enthousiasme, refroidie bientôt peut-être par les privations et les sacrifices, ne risque-
t-elle pas de revenir à ce qu'elle a rejeté, ou au moins de regretter ce qu'elle aura laissé. Et alors que dira le monde ?
Il dira que la pécheresse, pour faire parler d'elle, et par l'envie qu'on s'en occupe d'une nouvelle manière, a fait une folie de plus.
Tel e*st le combat qui a dû ou pu avoir lieu dans l'âme de Madeleine, divisée en elle-même par le tranchant de la grâce, qui pousse son cœur vers Jésus, et que son esprit propre arrête.
C'est la lutte de l'enfant prodigue qui sent le besoin de retourner à la maison paternelle, et que la crainte et la honte font hésiter.
Mais enfin la grâce l'emporte, et il s'écrie : Surgam et ïbo ad pdtrem meum ! et il se lève et il marche courageusement vers son Père et se jette à ses genoux plein de repentir et d'humilité.
Ainsi fait la pécheresse. Elle cède à la grâce qui l'entraîne, elle se lève pour aller à Jésus, où qu'il soit, en particulier ou en public, et la voilà à ses pieds au milieu du festin de Simonie pharisien!
Heureuse imprudence ! sainte folie du ciel qui sauve les âmes, et qui doit être notre modèle et notre encouragement !
Surgam et ibo ad palrem mçum (Luc, xv, 18).
Je me lèverai et j'irai vers mon père.
Nous avons laissé Madeleine aux pieds de Jésus- Christ.
Elle a vaincu le respect humain ou l'opinion des hommes qui l'en éloignait. Elle s'est vaincue elle-même en renonçant à tout ce qu'elle a aimé jusque-là. Faisons aujourd'hui un retour sur nous-mêmes, qui sommes aussi des pécheurs, et demandons-nous, là main sur la conscience, si en des circonstances semblables, ou au moins. dans les liens de certains péchés ou mauvaises habitudes qui nous retiennent, nous serions capables d'agir comme elle. i
Demandons aux pécheurs engagés comme elle dans une vie de désordre, et il y en a sans doute dans cet auditoire, pourquoi, s'ils reconnaissent l'immoralité et surtout l'indignité de leur conduite, qui les rend ennemis de Dieu et de sa loi, ils diffèrent de se convertir, en quittant le mal et revenant à Jésus- Christ qui les appelle par la voix de le\ir conscience.
Ecce tempus acceptabile (II Cor. ,vi, 2) . Hodie si vacem ejus audieritis nolite obdurare corda vestra (Ps. xciv).
Après l'exemple si touchant, si encourageant de Madeleine, qui peut encore les retenir ?
J'entends d'ici les prétextes ordinaires qu'on met
en avant pour s'excuser, sinon pour justifier ce délai de la conversion.
1° Ceux qui sont jeunes disent : ' Il y a temps pour tout, la jeunesse a besoin de se divertir, l'âge mûr de travailler, et là vieillesse dé se reposer.
Nous ne refusons pas absolument le travail nécessaire à notre position et à notre avancement dans le monde, mais il nous faut aussi le plaisir ; la jeunesse est le printemps de la vie, et le printemps est la saison des fleurs. Plus tard nous penserons davantage aux choses sérieuses.
Plus tard! êtes-vous sûrs d'y arriver? que de fleurs dans la nature sont emportées par les vents, par les orages, ou dévorées dans leur éclat par le ver rongeur!
Quelle sera donc votre mort, si vous êtes enlevé prématurément au milieu de Tétourdissement des passions humaines, et peut-être par les suites de vos désordres? Il est horrible, dit l'Apôtre (Hebr., x, 31), de tomber ainsi entre les mains du Dieu vivant.
Et en supposant que vous y arriviez, dans quel état? une jeunesse dissipée, épuisée par les excès, prépare une triste maturité qui en portera les stigmates. Les fleurs gâtées dans leur épanouissement donnent des fruits sans saveur, gâtés au dedans et qui ne se conservent pas.
Vous voulez jouir de la vie et Dieu ne vou6 le refuse
Ëas ; mais il faut jouir avec sobriété pour bien jouir, t c'est cette sobriété, ou la tempérance de vos passions par le devoir b que l'Eglise vous recommande par ses préceptes.
Dieu vous interdit si peu la jouissance qu'il vous en promet d'ineffables, d'impérissables, d'infinies, si, pour avoir part à sa félicité, vous voulez participer à sa justice et à sa charité.
Ne perdez donc pas votre jeunesse en des amours coupables, qui gâtent votre vie en ce monde et la compromettent dans l'autre. Celui qui sème du vent, récoltera des tempêtes (Os., vin, 7).
. 2° Ceux qui sont dans Page mûr, et ainsi engagés dans les sollicitudes des affaires, disent (au moins les meilleurs; car beaucoup ne pensent même pas à l'état de leur âme et n'en disent rien) :
Oui, j'en conviens, il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et je néglige mon devoir à cet égard ; mais, vraiment, je n'ai pas le temps de m'en occuper; les affaires me débordent et je n'y suffis pas. Plus tard, quand j'aurai fait ma fortune, élevé et établi mes enfants, je me tournerai vers Dieu avec bonheur et m'y donnerai tout entier.
Que vous fassiez vos affaires, mon cher frère, rien de mieux, et c'est pourquoi je viens vous rappeler la principale, qui est celle de votre âme. A quoi vous serviront toutes les richesses du monde, si vous vous perdez vous-même (Luc, ix, 25)?
Vous n'avez pas le temps? sur sept jours vous n'avez pas quelques moments à donner à la prière, à une bonne lecture, à l'assistance à la messe, et malgré vos embarras d'affaires du monde, vous trouvez moyen de donner de longues heures à ses réunions et à ses plaisirs !
Plus tard, dites-vous aussi, comme si le temps vous appartenait! Nous ne sommes pas maîtres du lendemain, pas même de l'heure qui va suivre.
Combien d'hommes affairés comme vous, justement à cause de la surexcitation de leurs travaux, de leur activité incessante et des soins qu'ils entraînent, ont été enlevés à ['improviste au milieu de leur sollicitudes terrestres, et sans avoir le temps de se tourner vers Dieu. Quelle mort!
3° Enfin quelques-uns de ces hommes, que les affaires éloignent de Dieu et de son église, vieillissent en effet; mais les uns, plus avides à mesure qu'ils sont plus riches, ne songent pas à se retirer afin de gagner davantage ; et ainsi c'est le même train et le même prétexte.
D'autres se retirent «n effet *pour jouir de leur fortune, disent-ils, et se reposer; et alors le temps ne leur manque pas pour s'occuper de leur âme, car ils ne savent qu'en faire.
Mais les infirmités sont venues avec l'âge, et maintenant les soins du corps et de la santé prennent la place de l'entraînement des affaires.
On ne peut aller à l'église sans s'exposer aux refroidissements, aux coups d'air, aux rhumatismes, etc.
Puis l'âme, qui a perdu le goût des choses du ciel, ne les comprend plus, ne les apprécie plus. Il faudrait un effort, un travail pour s'instruire, et l'on se trouve trop vieux pour cela.
Il faudrait s'adresser à son curé ou à un autre pour être aidé, dirigé, enseigné, et l'amour-propre ou toute autre raison s'y oppose.
Bref, on n'en fait pas plus dans ses vieux jours que dans l'âge mûr et la jeunesse, et quand le moment fatal arrive, presque toujours à l'improviste, parce qu'on ne veut pas le prévoir, la famille' appelle le prêtre, quand il n'y a plus rien à perdre, que l'âme
du moribond. En vérité, il est horrible de tomber ainsi entre les mains du Dieu vivant !
Voilà le tableau lamentable et trop fidèle de ce qui arrive le plus ordinairement aux hommes du monde et à tous les âges.
Et les hommes, nous devons le dire, le plus souvent ne sont pas méchants ; mais ils sont légers, imprudents, superficiels, se laissant aller à la passion qui les domine dans le moment, ne s'occupant que de leurs plaisirs ou de leurs affaires selon le monde, et sans songer à la plus grave de toutes les affaires, le 'salut de leur âme, sans apprécier le plus grand de tous les bonheurs, celui de l'éternité, que Jésus-Christ a voulu leur donner au prix de son sang.
Heureux donc, et mille fois heureux, ceux que la grâce réveille et retire de leur étourdissement comme Madeleine, et qui ont comme elle le courage de chercher le bien véritable, au mépris de tous les biens de ce monde, en allant se jeter aux pieds du Sauveur!
Et slang rétro *ecu*pedes ejm, lacrytnis cœpit rigare pedes ejm et capillix capitis sUi lergebat, et osculabalur pedes ejns et unguento ungebat (Luc, vu. 58).
Et se tenant derrière à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes, les essuyait avec ses cheveux et les baisait en Jr répandant le parfum.
K jS T 0ufc avons W le premier pas qu'a fait Madeleine pour se rapprocher de Jésus ; c'est le premier degré
effectif de sa conversion, qui n'en est plus à l'état de bonne volonté. Elle a résolu d'aller à Jésus, et la voici à ses pieds.
Là s'achève son sacrifice :
1° Par son humiliation volontaire;
2° Par ses larmes, expression de sa contrition ;
3° Par la donation d'elle-même , sous le symbole du parfum répandu sur les pieds du Sauveur.
Considérons ces trois actes, qui complètent une conversion vive et sincère.
1° Et stans rétro secus pedes ejus. Elle se tient derrière Jésus et à ses pieds : ce qui s'explique par la manière dont les anciens étaient couchés à table.
Elle prend toutes les formes de l'humilité .
Elle exprime par là le sentiment qu'elle a de son indignité ; elle s'avoue pécheresse, comme on l'appelait.
Autrefois elle se serait révoltée à ce nom ; maintenant elle fait plus que l'accepter, elle le justifie par son humiliation qui la soulage.
Qu'estrce en effet que s'humilier? Est-ce se dégrader, abjurer sa dignité d'homme? Au contraire, on la relève en s'abaissant; car c'est devant la vérité reconnue, la justice outragée qu'on s'incline, en leur rendant l'hommage qui leur est dû, et reconnaissant avec douleur qu'on leur a manqué.
Si on a violé la vérité par le mensonge, quoi de plus digne que de s'humilier en le déclarant?
Si on a manqué à la justice par un tort fait au pro-
chain, quoi de plus digne que de le réparer par la parole et par l'action?
C'est une véritable réhabilitation de l'âme, qui remonte en se remettant en harmonie avec la vérité et la justice, avec le bien.
Oh ! s'il y a parmi nous quelque chrétien infidèle qui ait renié son Dieu et son Sauveur par des paroles blasphématoires ou imprudentes, ou qui, sans aller jusqu'à cette extrémité, n'ait répondu à ses bienfaits que par l'abandon de son culte et le mépris de ses commandements, par l'indifférence ou l'ingratitude, lui refusant l'hommage qui lui est dû, et ne le priant jamais !
Voici pour celui-là le moment de rentrer dans l'ordre à la suite et par l'exemple de Madeleine. Qu'il vienne donc aussi se jeter aux pieds de Jésus, comme elle, avec le même courage contre le respect humain, et la même humilité !
Oui, se dira-t-il peut-être en lui-même, si Jésus- Christ était là présent, comme devant la pécheresse, je crois que j'en ferais autant ; car il n'y a pas de honte à s'humilier devant Dieu.
Mais s'abaisser devant un homme comme moi, je ne puis m'y résoudre ,* car enfin le prêtre est un homme comme les autres.
Non, mon cher frère, le prêtre n'est pas un homme comme vous ; il est le ministre de Jésus-Christ, qui, en le marquant d'un caractère ineffaçable, en lui transmettant son esprit, lui a donné son pouvoir de remettre les péchés et de communiquer la vie du ciel.
Dans ses fonctions saintes, il représente le roi du ciel qui agit par lui, comme tout ambassadeur est le roi lui-même qui parle par sa bouche.
Vous ne vous agenouillerez donc point devant un homme , mais devant Jésus-Christ , le juge unique qui siège au saint tribunal ; et si vous avez le courage d'aller vous jeter à ses pieds comme la pécheresse, quoi qu'il vous en coûte, vous entendrez aussi les douces paroles qui lui ont été adressées, et comme elle, votre foi vous sauvera.
2° Lacrymis cœpit riyare pedes ejus.
L'âme qui s'humilie est facilement touchée. Le rayon de la grâce, qui n'est plus repoussé par la dureté du cœur ni par les montagnes de l'orgueil, la pénètre, la dilate, la remue jusqu'au fond, et alors sortent de sa profondeur les larmes de la contrition, qui exhalent le repentir, le remords, et lavent les fautes.
Ce sont les bienheureuses larmes dont parle Jésus- Christ, au sermon sur la montagne. Heureux ceux qui pleurent parce qu'ils seront consolés !
. Larmes d'un cœur contrit et humilié par la vue du mal qu'il a commis. Corcontritum et hwniliatum^ Deus, non despicies...
Larmes de l'expiation ou de la patience chrétienne, qui accepte ses douleurs comme les conséquences de ses fautes.
Larmes de la résignation, qui s'abandonne à la justice divine.
Larmes du sacrifice pour ses propres péchés ou ceux des autres.
Voilà les bonnes et douces larmes, dont Madeleine arrose les pieds sacrés de Jésus, et comme témoignage de son sacrifice, elle les essuyé avec ses cheveux, qui ont tant servi à ses désordres passés, et qu'elle consacre aujourd'hui avec toute sa personne au service de son Dieu.
3° Osculabaturpedes ejus et unguento ungebat.
Le baiser est le signe de l'amour, et comme désormais tout son cœur est à Jésus, elle baise ses pieds en signe d'hommage, et comme pour lui dire qu'elle est à jamais sa servante, et que son cœur tout entier lui est soumis.
Et en baisant ses pieds, elle y répand un délicieux parfum, symbole de la vie de son âme : Oleum effusum nomen tuum (Cant., i, 2).
Et ce parfum, composé de plusieurs essences unies et fondues entre elles par un esprit incorruptible, représente l'âme avec ses diverses facultés, la volonté, l'intelligence, la sensibilité, harmonisées, épurées et exaltées par l'esprit de Dieu qui les anime et les transforme.
Madeleine promet à Jésus-Christ , par l'effusion de ce parfum qu'elle répand sur sa personne en son honneur, qu'à l'avenir son âme, avec toutes ses puissances ne sera employée qu'à son service, et que sa vie entière ne sera qu'une bonne odeur exhalée devant lui.
Voilà ce que Madeleine a fait, et tout ce qu'elle pouvait faire, puisqu'elle se donne en victime, prête à tout souffrir pour l'expiation de ses fautes, et à tout entreprendre en preuve de son amour.
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Propler quoi dico tibi : remUunlwr a peecata multa, quoniam âilexit mullum (Luc, vu, 47).
C'est pourquoi je tous le dis : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé.
Nous avons dit ce que Madeleine a fait pour Jésus- Christ ; voyons maintenant ce qu'il va faire pour elle.
Récit de l'Évangile. — Question au pharisien, et la réponse: Remittuntur et peecata multa, quoniam dilexit multum Quel est cet amour qui obtient la rémission des péchés?
Deux espèces d'amour, l'un qui entraîne au péché, qui est le péché même, — l'autre qui en éloigne et qui le détruit.
Tel est le Bujçt de cette méditation.
L'essence de l'âme est d'aimer; car Dieu l'a faite pour le connaître, l'aimer et le servir, et par conséquent posséder l'éternelle vie, qui n'est qu'en lui.
La vie radicale de l'âme est donc dans l'amour. Mais l'amour est en raison de ce qu'il aime : fini, variable, agité, si la créature en est l'objet exclusif, et périssable comme elle; infini, immuable, éternel, s'il unit l'âme à Celui qui est le bien souverain, la vérité pure, la beauté sans tache.
Là où est votre trésor, là est votre cœur (Matth., vr, 21), et la vie du cœur est en raison du bien auquel il s'attache.
Cependant Phomme, fait pour aimer Dieu par-dessus tout, a préféré s'aimer lui-même et les créatures plus que Dieu. De là, un amour faux et désordonné qui a le moi pour fin dernière, ou Tégoïsme. C'est l'amour instinctif de notre existence actuelle, ou la concupiscence opposée à la tendance spontanée de notre véritable nature, ou à l'amour divin.
< Ces deux amours se combattent dans notre cœur, comme les deux lois dont ils sont l'expression, la loi de l'esprit et celle de la chair. Ils sont ennemis en nous comme Jacob et Ésaù Tétaient déjà dans le sein de-Rébecca.
Nous ne pouvons donc revenir au véritable amour, qui est celui de Dieu et du bien, qu'en triomphant de l'amour faux qui nous en éloigne, qu'en vainquant l'égoïsmequi veut se mettre à la place de Dieu, et se satisfaire au mépris de son autorité et de sa justice.
En d'autres termes, on ne peut aimer véritablement, comme Dieu aime, que par le renoncement à l'égoïsme ou par le sacrifice de soi.
Donc le caractère de l'amour qui sauve est l'abnégation ou le sacrifice, et c'est pourquoi Jésus-Christ a dit : Que celui qui veut être mon disciple renonce au monde et à lui-même !
Tandis que le caractère de l'amour qui perd estl'égoïsme, ou le sacrifice des autres à soi.
Cette vérité, enseignée par la parole de Jésus-Christ, et confirmée par Pexemple de sa vie et de sa mort, est encore attestée par le témoignage universel des peuples .
Partout et toujours, l'amour a excité l'admiration et le respect des hommes, en raison des sacrifices qu'il s'impose ou qu'il accepte.
L'amour maternel, la plus élevée, la plus admirable des affections naturelles, n'est si touchant, si respectable, si ravissant parfois, que par le dévouement qu'il inspire, les douleurs, les peines et les privations qu'il subit avec résignation et même avec joie.
La véritable amitié n'est belle et bonne que par un échange de concessions, par le support mutuel et les sacrifices réciproques.
L'amour de la patrie, ou le patriotisme, est dans la subordination et souvent dans le sacrifice de l'intérêt privé à l'intérêt public, de son bien propre au bien du pays.
Enfin l'amour par excellence, celui qui s'appelle la charité, et qui par le souffle de l'esprit divin, apporté sur la terre par Jésus-Christ, a appris aux hommes à aimer comme Dieu aime, la charité parfaite est aussi le comble du dévouement, ou la perfection du sacrifice, tel que Jésus-Christ est venu l'enseigner au monde par sa doctrine et par sa mort.
Dévouement du prêtre, du missionnaire, de la sœur de charité, du frère des écoles, de tout chrétien animé par l'esprit de Jésus-Christ, quem urget chantas Christi (II Cor., v, 14).
Ici tout est surnaturel, divin, par conséquent,
m QUATMÈME SÉRIE.
universel, et fc'est pourquoi cet amour s'étend à tout comme la Providence divine, même à ceux qui la méconnaissent ou la blasphèment.
11 ne suffit plus à la charité d'aimer ceux qui l'aiment, époux, enfants, pajrents, amis ou bienfaiteurs: comme Dieu, elle aime ses ennemis, et se dévoue à leur salut.
Oh! sans doute il y a là un grand sacrifice ; se dévouer pour des inconnus, des ennemis, des ingrats, des persécuteurs, des bourreaux!
Ainsi a fait Jésus-Christ, et c'est pourquoi il a dit : Si vous ne faites du bien qu'à ceux qui vous en font, les païens en font autant. Mais la vertu est de rendre le bien pour le mal, et «de prier pour ceux qui vous persécutent (Matth., v, 44).
Mais aussi quel dédommagement du sacrifice par la paix du cœur que Jésus donne à ses vrais disciples : paix qui surpasse tout sentiment et. qui n'est pas celle que donne le monde (Joan., xiv, 27).
Quel bonheur, après avoir partagé les douleurs du Sauveur dans le sacrifice, de participer aux délices de son amour, et quand on a su perdre sa vie pour la gagner (Matth., x, 39), d'être pénétré de la vie même de Dieu et d'en sentir les tressaillements !
Quam bonum, quam jucundum habitare fratres in unum, dit le prophète royal (Ps. cxxxir, 1), et jamais ils n'habitent plus intimement ensemble et ne sont plus unis que par la charité, qui fond les âmes ici-bas par la grâce, jusqu'à ce qu'elle les unifie au ciel dans la gloire.
Voilà l'amour qui a attiré à Madeleine la rémission de ses péchés, en brûlant par son ardeur divine toutes les taches de ses désordres passés. Elle a beaucoup
aimé ce qui est souverainement, uniquement aimable, et la preuve c'est qu'elle a sacrifié généreusement à l'objet de ce divin amour tout ce qu'elle avait aimé de terrestre jusque - là, le monde, ses pompes, ses richesses, ses plaisirs et enfin elle-même.
Maintenant faisons un retour sur nous-mêmes, sondons notre cœur et nos reins, et voyons quel amour nous anime, ce que nous aimons le plus au monde et où est le trésor de notre âme.
Est-ce Dieu? est-ce la créature? est-ce nous-mêmes?
Si c'est nous que nous préférons à tout, même à Dieu, nous sommes à nous-mêmes notre Dieu. C'est l'idolâtrie de l'égoïsme.
Sont-ce les créatures, une personne humaine, la richesse, la puissance, la gloire, ou tout autre bien de ce monde ? C'est encore de Tégoïsme ; car nous n'aimons tout cela que pour en jouir envers et contre tous.
Et dans l'un et l'autre cas, il y a une grande illusion de notre cœur, avide d'un bien infini, éternel, et qui le cherche en vain en des choses bornées et périssables. Nous n'aurons que des mécomptes dans nos poursuites et dans nos jouissances.
Est-ce Dieu, sa loi, sa parole, sa vérité, sa justice, sa pureté, qui a la prédilection de notre cœur?
Oh! alors prouvons-lui notre amour comme Madeleine, en allant à lui malgré tout, en sacrifiant tout, même notre vie, pour lui plaire, et alors aussi, comme à elle il nous sera beaucoup pardonné parce que nous aurons beaucoup aimé. Remittuntur ei pec* cata multa quoniam dilexit multum.
Fides tua te salvam fecit, vade in pace (Luc, vu, 50).
Votre foi vous a sauvée ; allez en paix.
Par cette parole, Jésus complète le bienfait qu'il vient d'accorder à Madeleine.
- 11 a répondu aux mauvaises pensées du pharisien en remettant à la pécheresse ses péchés, en raison de son amour.
Et maintenant il répond à l'étonnement des Juifs, qui murmurent contre sa prétention de remettre les péchés, en accordant davantage à la coupable, c'està-dire le salut et la paix.
Nous enseignant par là que les attaques injustes de nos ennemis nous attirent d'autant plus les faveurs de Dieu, si nous les supportons comme Madeleine.
Puis, en ces trois paroles, Jésus nous semble établir par le fait le sacrement de pénitence, au moins dans son esprit.
En effet, après que Madeleine a fait sa confession publiquement, Jésus lui remet ses péchés, lui promet le salut en raison de sa foi, et lui donne la paix.
C'est ce qui arrive dans toute bonne confession ; les péchés sont remis par l'absolution ; le salut est promis parla délivrance du péché et de ses suites, et la paix de Pieu est rendue à l'âme.
SIADËLMXE. 10U
1° Les péchés sont remis à Madeleine parce qu'elle a beaucoup aimé celui qui est souverainement ai- *.mablc.
Donc, le meilleur moyen d'obtenir la rémission de ses péchés est la charité, ou l'amour de Dieu pardessus tout.
Cet amour surnaturel, inspiré par la grâce, excite dans Pâme la contrition parfaite, ou le regret d'avoir offensé Dieu, parce qu'il est infiniment bon, infiniment aimable et que le péché lui déplait.
Et ce regret s'exprime d'abord par une vive douleur d'avoir déplu à Dieu, avec la ferme résolution de ne plus l'offenser à l'avenir, et ensuite par le besoin d'avouer et de désavouer ses fautes pour en obtenir le pardon.
Ce que Madeleine est, venue faire aux pieds de Jésus, tout pécheur doit le faire au tribunal de la pénitence parla confession, avec la même contrition, et alors il entendra comme elle la parole libératrice qui l'absout de ses péchés et lui rend la vie du ciel.
2. L'absolution, en délivrant l'àmc coupable du péché mortel et de la punition qu'il entraîne par la séparation d'avec Dieu, la remet en état de grâce et par conséquent dans la voie du salut.
Ce que Jésus dit à Madeleine, le ministre de son Église le dit à tout pénitent qui est dans les mêmes sentiments qu'elle.
Filles tua le salvam fecit, votre foi vous a sauvée car vous avez cru au Fils de Dieu fait homme pour vous réconcilier avec le ciel, qui vous a racheté par l'effusion de son sang, dans lequel il a lavé les iniquités humaines.
Vous avez cru en l'Église qu'il a divinement fondée,
et où, comme il l'a promis, il est et sera présent jusqu'à la fin des siècles.
C'est lui, le seul qui peut remettre les péchés, quevous avez imploré en vous jetant aux genoux du prêtre, et c'est lui aussi qui vous absout par sa parole. Vous le croyez fermement, et par votre foi vous attirez et recevez en vous la vertu efficace de la parole dite à Madeleine.
>Donc vous êtes délivré du mal et de la mort éternelle, parce que vous croyez à la puissance divine du libérateur en l'invoquant. — Vous dites aussi, comme l'aveugle : Seigneur, faites que je voie. — Comme le père du possédé : Seigneur, aidez mon incrédulité. Comme le paralytique, vous déclarez que vous voulez être guéri, et qu'il peut vous guérir, s'il le veut.
5. Mais par cela même que vous êtes remis dans la voie du salut, la paix vous est rendue ; car c'est le mal qui a troublé votre âme ; elle vient de le rejeter et l'absolution l'a effacé.
Vous avez donc la paix principale, celle avec Dieu dont vous êtes redevenu l'ami.
Puis la paix avec vos semblables, puisque n'ayant plus de mal dans le cœur, mais la charilé de Jésus- Christ, non-seulement vous ne voulez plus leur en faire, mais même vous supporterez avec patience celui qu'ils vous feront, et vous leur rendrez du bien en retour, suivant la parole du Sauveur (Matth., v, 44).
Enfin la paix avec vous-même, puisque le combat a cessé dans votre intérieur, le mal a été vaincu, la loi de la chair et des membres est dominée par celle de l'esprit, et votre conscience ne sera plus troublée.
MADELEINE. ilf
Allez donc en paix, comme Madeleine, et jouissez déjà sur la terre de cette paix divine, qui surpasse tout sentiment et qui sera la plénitude du bonheur au ciel. Vade in face.
Porto unum est necessarium. Maria optimam parlera elegit qux non auferetur ab ea (Luc, x. 42).
Or, une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera point ôtée.
Madeleine s'en est allée en paix et les délices du ciel dans le cœur ! Jésus lui a parlé ; Jésus lui a remis ses péchés ; Jésus lui a promis son salut comme récompense de sa foi.
La voici réhabilitée à ses propres yeux et devant le ciel. Elle retourne chez elle légère, le cœur dilaté et plein d'espérance, elle qui tout à l'heure était écrasée sous le poids de la honte, torturée par sa conscience et tout près du désespoir.
Oh ! comme elle est payée de son courage et de sa sincérité! La grâce a couronne l'audace qu'elle lui avait inspirée, et la voilà devenue une nouvelle créature par la parole régénératrice de celui qui a fait toutes les créatures!
Nous ne la revoyons plus dans les récits évangéliques jusqu'à la visite que Jésus daigne lui faire à
m QUATRIÈME SÉU1E.
elle et à sa sœur Marthe à Béthanie; et là, elle nous donne un nouvel exemple par la manière dont elle reçoit Jésus-Christ, c'est-à-dire sa parole, qu'elle écoute en silence, assise à ses pieds et toute absorbée, pendant que sa sœur s'agite pour faire honneur à son divin hôte.
Quelle est la meilleure manière de recevoir Jésus- Christ et de profiter de sa divine présence, ou autrement, comme le dit le Sauveur, quelle est la seule chose nécessaire et qui ne sera point ôtée, tel est le sujet de cette méditation.
Saint Augustin, commentant ce passage, voit dans Marthe et Marie les deux symboles ou les types des deux formes principales de la vie chrétienne : la vie active et la vie contemplative. *
L'une et l'autre peuvent mener au ciel; car Marthe y est arrivée comme sa sœur. Mais sa sœur a pris le chemin le plus court et le plus sûr, puisque le Seigneur. dit qu'elle a choisi la meilleure part.
La vie active, s'occupant surtout des bonnes œuvres, est plus facilement distraite deJa présence de Jésus- Christ, sans doute avec la bonne intention de n'agir que pour son service ; mais justement parce qu'elle s'agite en beaucoup de choses, elle est moins attentive à la parole du maître, elle la reçoit moins avant dans le cœur.
C'est pourquoi Jésus dit à Marthe, qu'elle s'inquiète de beaucoup de choses, tandis qu'une seule est nécessaire.
Puis, et c'est ce qui arrive parfois aux personnes pieuses, très - affairées dans les bonnes œuvres du dehors, Marthe trouve que sa sœur, absorbée par la parole du Maître et assise à ses pieds, n'en fait pas assez, lui laisse tout à soigner, et de là une certaine irritation qu'elle ne jpeut garder en elle, et qui s'en prend à Jésus lui-même ! Non est tibi curx, quod soror mea reliquit me solam ministrare? Die ergo illi ut me adjuvet.
Marthe cependant est pleine de foi, et elle aime assurément Jésus, puisqu'elle se donne tant de peine pour le bien traiter.
Mais son naturel, qui avait probablement quelque chose d'actif et d'impérieux, se mêlant trop à sa foi et à son amour, entraîne sa bonne volonté sans qu'elle s'en aperçoive.
Hélas ! la même chose nous arrive aussi sous une forme ou sous une autre. Combien de zèles où la nature a plus de part que la grâce, et que de bonnes œuvres produites par le besoin de faire, de commander, de diriger, plus peut-être que par l'obéissance et la charité !
Ne se dispute-t-on pas quelquefois les premiers rangs et le commandement dans les associations pieuses, comme les pharisiens cherchaient les premières places dans les synagogues ou dans les festins?
Yoilà ce que Jésus blâme en ce moment en Marthe. Il connaît sa foi et rend justice à sa bonne volonté; mais il trouve qu'elle se trouble de trop de choses, tandis qu'une seule est nécessaire.
Quelle est cette chose uniquement nécessaire?
L'exemple de Madeleine nous l'indique : assise aux pieds de Jésus, elle écoutait sa parole.
ili QUATRIÈME SÉRIE.
Or, cette parole, c'est la vie même, c'est le Verbe divin qui a tout fait et qui conserve tout.
Une seule chose est nécessaire, c'est de vivre de la véritable vie, et tout le reste n'est que moyen pour y parvenir.
La fin est donc plus que les moyens, et celui qui la possède n'a plus besoin des moyens.
Or, Madeleine se tient à la source de la vie qui coule des lèvres du Verbe fait chair! A quoi lui servirait tout le reste ?
Elle a donc choisi la meilleure part, c'est-à-dire la part principale, ou plutôt le tout, dont les autres biens ne sont que des dérivations.
Et comme en recevant la parole éternelle dans son cœur, elle l'unit de toute sa volonté à Celui qui est la vie même, en lui donnant son amour, elle reçoit l'effusion du sien ; son cœur est tout à Jésus-Christ, en même temps que son esprit est rempli de l'esprit divin.
Et cette part ne lui sera point ôtée, parce que rien ne peut séparer ce que Dieu a uni, et qu'une âme, qui s'est donnée tout entière à lui par le fond même de sa volonté, participe à la vie divine elle-même et ne peut plus en être détachée.
De là l'inamissibilité de la vie du ciel chez les bienheureux.
C'est pourquoi, à cette femme qui déclare bienheureuses les entrailles qui l'avaient porté, Jésus répond : Plus heureux encore, quinimo, ceux qui écoutent la parole divine et qui l'observent! (Luc. xi, 27.)
Et ailleurs il dit : Qui est ma mère? qui sont mes frères? Ceux qui écoutent ma parole, qui l'accom-
plissent et qui l'annoncent ; car ma parole c'est moi, et ceux-là me portent dans leur cœur qui l'y reçoivent, et ceux qui l'annoncent aux autres m'engendrent dans les cœurs qu'ils persuadent (Matth. xn, 48).
Mais qu'on ne croie pas que cette meilleure part exclue les autres. I/àme vraiment contemplative, et qui absorbe avec amour la lumière de la parole divine, en reçoit en elle aussi l'ardeur, le feu sacré, et elle le manifestera par ses œuvres dès que les circonstances l'y appelleront.
Elle fera aussi des bonnes œuvres pour le service de Jésus-Christ, et elles seront d'autant meilleures, que, par son union intime avec l'esprit de Dieu , elle y mettra moins de son esprit propre et suivra les mouvements de la grâce plus que ceux de la nature.
C'est ce qui est arrivé à. Madeleine, comme nous allons le voir dans une dernière méditation.
Maria .... Rabbpni! (Joan xi, 16) Marie Mon maître!
La seconde fois que nous revoyons Madeleine en lace de Jésus dans l'Evangile, c'est auprès du tombeau de Lazare, que Jésus aimait, et qu'il a laissé mourir pour en faire par sa résurrection un témoignage vivant de sa puissance et de sa mission.
Après cela nous la retrouvons au pied de la croix où est suspendu son amour, et ensuite la première à son tombeau, et la première aussi qui ait le bonheur de le voir ressuscité.
Considérons- la dans ces trois circonstances, et nous verrons qu'après avoir été réhabilitée et sauvée par son divin maître, elle s'est dévouée tout entière à son service, se donnant à lui à la vie et à la mort.
1° Dans le premier cas, Madeleine n'a rien à faire pour Jésus. C'est encore lui qui fait un miracle en sa faveur, pour la gloire de son Père sans doute, et afin que les Juifs croient qu'il Ta envoyé du ciel, mais aussi parce qu'il aimait Madeleine, et était touché de ses larmes au point de pleurer lui-même : Et lacrymatus est (Joan. xi, 55).
Récit de cette «cène touchante.
Jésus avait déjà ressuscité le fils de la veuve de- Naïm par pitié pour les larmes de la mère (Luc. vir, 13).
Nous retrouvons ici l'expression de la foi vive de Madeleine, qui dit tout aussitôt au Sauveur en se jetant à ses genoux : « Seigneur, si vous aviez été là, mon frère ne serait point mort. » Elle le croit donc le maître de la vie et de la mort !
Et au milieu de sa douleur elle a le bonheur de voir Jésus pleurer avec elle... Et lacrymatus est.
Aussi les Juifs présents s'écrient : Voyez comme il l'aimait !
Saint Paul dit : Quel est celui d'entre vous qui pleure, avec qui je n'ai point pleuré?
Jésus pleure avec tous les malheureux qui versent de bonnes larmes, des larmes de compassion, des larmes de contrition, de résignation ou de sacrifice, et c'est pourquoi il a dit : Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés (Matth. v, 5). C'est déjà un bonheur que de pleurer avec lui.
2 Ô Madeleine suit Jésus à travers la voie douloureuse du Calvaire et jusqu'au pied de la croix. Elle le suit jusqu'à la mort avec sa sainte mère, et quand tous ses disciples l'ont abandonné, excepté un seul, le disciple de l'amour.
Judas l'a trahi, les autres se sont enfuis, et Pierre, qui l'a suivi de loin d'abord, Ta renié par trois fois. Madeleine a bravé tous les dangers pour le suivre. .
Elle assiste à l'agonie de Jésus avec la Vierge mère, et leurs douleurs se confondent dans leur amour.
Elles sont là comme les deux symboles de ce qu'il y a de plus agréable à Dieu en deux voies «différentes, mais qui aboutissent au même terme, l'innocence immaculée en Marie, l'innocence réparée en Madeleine ; la grâce de la pureté sans tache, et celle du repentir et des larmes. L'amour et la miséricorde s'unissent en elles, et en même temps que la croix de Jésus est le signe du salut par le sacrifice, Marie et Madeleine, la femme que le péché n'a jamais souillée et la pécheresse réhabilitée, montrent les deux voies ouvertes pour aller à Jésus-Christ, aux Ames virginales la voie de Marie, aux âmes dégradées mais relevées par la pénitence, celle de Madeleine.
5° Le zèle de Madeleine redouble avec sa douleur. Elle l'a vu expirer sur la croix; elle a entendu ses
itizedby VpO
dernières paroles et son dernier cri. Elle a assisté à la déposition de son corps, elle ne Fa pas quitté jusqu'à ce qu'il fût mis au tombeau, et le lendemain matin avant le jour elle y est déjà.
Elle trouve la tombe vide, et court Pannoncer aux apôtres, qui la traitent de folle.
Puis elle revient, et se tient en pleurant à la porte du tombeau, demandant au ciel et à la terre ce qu'on a fait de ce corps bieri-aimé.
Et c'est alors que Jésus, touché de tant d'amour, se manifeste à elle par un seul mot: Maria/
Ace mot elle reconnaît son Sauveur, et lui répond par une exclamation de son cœur, Rabboni ! ô mon maître ! et alors, après lui avoir révélé qu'il va monter vers son Père qui est le nôtre, vers son Dieu qui est notre Dieu, il l'envoie vers ses frères pour leur annoncer sa résurrection.
miracle de la miséricorde et puissance merveilleuse de la pénitence ! C'est la pécheresse repentante qui a l'honneur et le bonheur de voir la première Jésus ressuscité. C'est à elle que sa voix bien-aimée se fait entendre d'abord ; la première, elle reçoit ses ordres, et on peut l'appeler le premier apôtre de la résurrection.
Quelle consolation et quelle espérance pour les pécheurs! et à quel bonheur, à quel honneur ne peuvent-ils point aspirer, si après avoir imité Madeleine dans ses désordres, ils la suivent aussi dans sa pénitence et dans son amour?
Quel bonheur pour eux si, après avoir perdu Jésus- Christ, caché à leurs yeux obscurcis comme dans un tombeau, tout d'un coup poussés par une motion divine, ils se mettent à le chercher, s'adressant
MADBLEINE. 119
à tous pour savoir où le trouver! Alors, au moment où ils y pensent le moins, ils entendront dans leur cœur sa voix qui les appelle par leur nom, Maria, et ils répondront aussi Rabboni, ô mon maître !
Enfin la tradition de l'Église achève l'histoire de Madeleine. Elle dit qu'après l'Ascension du Sauveur, persécutée par les Juifs, elle fut embarquée avec Marthe, Lazare et d'autres chrétiens fidèles, et lancée sur les flots sans pilote et sans gouvernail. L'esprit divin les conduisit sains et saufs aux rives de la Provence dont Lazare fut l'apôtre ; et Madeleine se retira dans une grotte à Saint-Maximin, où, après avoir vécu pendant trente années de la vie des anges, on dit qu'elle fut emportée au ciel, vers Celui qu'elle avait tant aimé su^ la terre.
La pécheresse, que Simon le pharisien n'aurait pas voulu toucher, et qui baisait les pieds de Jésus-Christ en les baignant de ses larmes et les essuyant de ses cheveux, cette femme souillée par les passions humaines et purifiée par l'amour du Sauveur, régénérée par sa grâce, elle vit maintenant glorieuse et bienheureuse au sein de Dieu, l'un des membres les plus vivants, les plus puissants du corps sacré de Jesus- Christ, et à ce titre plus honorée, plus invoquée que beaucoup d'autres sur la terre, où elle est devenue le modèle, et la patronne des pécheurs.
ïïœc est autem vit a seterna ut cognoscant te solum Deum verum, et quem mimti Jesum Christum (Joan. xvn, 3).
La vie éternelle est de vous connaître, vous le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé.
Jésus Christus hen, hodie, ipse et in secula, s'écrie saint Paul (Heb. xm, 8) ; et il dit ailleurs que Jésus- Christ remplit tout (Ephes. iv, 10); et ailleurs encore qu'il ne veut savoir qu'une chose, Jésus -Christ et Jésus-Christ crucifié (I Cor. n, 2).
Et nous aussi, chrétiens, nous devons chercher à acquérir avec l'Apôtre cette science sacrée, qui lui tenait lieu de toutes les autres.
Car non-seulement toute la religion est dans le divin Médiateur, mais encore, comme il a réconcilié la terre avec le ciel, c'est dans ce moyen terme divin
que se trouve l'explication et la fusion de tous les mystères de la nature et de la grâce. #
Nous voulons donc aussi connaître Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié: et pour cela il faut l'étudier avec toutes les forces de notre intelligence, éclairée, soutenue, et agrandie par la lumière de la foi.
A cette fin nous allons le considérer, non pas cette fois dans sa parole, qui est la doctrine de son Église, mais surtout dans ses œuvres, à savoir dans les vertus dont il nous a donné l'exemple, et les miracles par lesquels il a prouvé sa mission.
Nous dirons aussi aux hommes de nos jours, qui ressemblent aux Juifs incrédules de ces temps : Si vous ne croyez pas à sa parole, croyez au moins à ses œuvres, qui n'ont point eu d'égales depuis le commencement du monde.
Comme préface à cette série, de méditations, nous allons d'abord parler de la connaissance de Jésus- Christ en général, afin de montrer qu'en ce qui concerne la direction et le perfectionnement de la vie humaine, elle est la seule voie sûre et vraiment efficace.
Il y a une science qui dépasse toutes les autres par sa profondeur et son importance, c'est celle de la destination de l'homme et de la voie qui y mène.
« A quoi te sert de connaître toutes les choses du monde, dit V Imitation ^ si tu t'ignores toi-même? »
Et l'Évangile avait déjà dit : « A quoi te servira de posséder le monde et toutes ses richesses, si tu perds ton âme. »
Or, si Ton ne consulte que les sciences humaines, dont la philosophie est la somme, bien qu'elle nous enseignent des vérités utiles, dont nous ne contestons point la valeur, cependant après les avoir étudiées à fond, on est obligé de reconnaître qu'elles nous laissent dans l'obscurité ou dans le doute sur les questions les plus graves, et dont la solution importe le plus à la direction de l'existence humaine.
Ainsi, de l'homme, elles nous apprennent toutes sortes de choses, excepté lui-même, à savoir son origine, sa nature, sa loi et sa lin dernière.
La science de Jésus-Christ, manifestée par sa parole et enseignée par son Église, nous apprend ces choses de la manière la plus simple et la plus certaine à la fois ; et celui qui adhère à la parole révélée, le petit enfant même qui répète son catéchisme, en sait plus là -dessus que tous les philosophes anciens et modernes.
Ainsi, du monde que nous habitons, de sa création, de la providence qui le gouverne, et de sa destination spéciale dans l'univers et relativement au genre humain, les sciences naturelles, qui nous disent certainement mille choses intéressantes sur les règnes, les genres, les espèces et les variétés des existences qu'il contient, ne nous expliquent point l'énigme de son passé ni de son avenir.
La doctrine chrétienne seule nous dit nettement d'où il vient et où il va, pourquoi il a été créé, comment il est gouverné, à quoi il sert et comment il finira.
Enfin tous les efforts de la plus haute et de la meilleure philosophie livrée à ses propres lumières, ne peuvent arriver qu'à prouver l'existence de Dieu
d'une manière générale, quelques-uns de ses attributs et de ses rapports avec la créature.
La doctrine chrétienne nous révèle les profondeurs de sa nature, la constitution même de son Être, l'infinité de ses perfections, le mystère de la création, les rapports de l'infini au fini, et les desseins éternels de miséricorde et d'amour qui ont réhabilité l'humanité déchue en l'appelant à la participation de la vie divine.
Là, plus qu'ailleurs, la lumière de la science divine éclipse celle de la science humaine, ou plutôt, quand elle s'y mêle par la foi, elle la transfigure et l'élève au-dessus d'elle-même.
Nous avons donc raison d'affirmer que la connaissance de Jésus-Christ 'donnée au monde par sa parole, est la voie unique qui mène sûrement l'homme à sa destination, et que dans toutes les voies de la philosophie humafne il y a en cette grave matière toujours de l'incertitude et souvent de l'erreur.
La science des choses du temps et de l'éternité, que nous procure la connaissance de Jésus- Christ, a aussi une efficacité sans pareille pour nous aider dans la voie périlleuse et rude de la vie actuelle, par la force qu'elle nous donne et les consolations qu'elle nous procure.
1° Sous ce rapport, quand on ne la considérerait qu'humainement, c'est une philosophie qui dépasse toutes les autres.
La science humaine le plus souvent nous enfle ou
12i CINQUIEME SERIE.
nous amuse. Elle est un moyen de vanité, de cupidité ou de divertissement.
En général, elle est forte dans la spéculation et faible dans la pratique ; et nous ne voyons pas que les plus grands philosophes de l'antiquité ou des temps modernes, quelles qu'aient été la profondeur et la sublimité de leurs idées, aient donné au monde l'exemple des plus hautes vertus.
Ou si quelques-uns se sont distingués par ce côté, on ne voit pas que leurs doctrines aient eu une grande influence sur les peuples pour les améliorer en masse et perfectionner le genre humain.
Le christianisme a fait tout le contraire. Sans affecter une forme savante, ni enseigner des systèmes, sa parole simple et profonde et universelle, parce qu'elle est la lumière du ciel , a agi sur les multitudes et transformé les peuples.
Il a créé une civilisation nouvelle par la morale qui découle de ses dogmes, et en enseignant la justice aux hommes, il leur a inspiré le désir de la pratiquer et la force de l'accomplir.
C'est que la science qu'il donne, qui a son principe dans la parole divine et qui est engendrée dans les âmes par la foi, outre la lumière qu'elle verse dans l'esprit, communique encore à la volonté une force surnaturelle qu'on appelle la grâce.
Et cette force, qui vient au secours de la faiblesse de la volonté, la rend capable d'abord de combattre le mal en soi et hors de soi, puis d'accomplir le bien, malgré les obstacles et au milieu des dangers.
De là, le dévouement chrétien, dévouement à la loi quoi qu'il en coûte : ce qui fait la justice :
Dévouement à la gloire de Dieu, au triomphe de la
vérité ou au bien de ses semblables, même avec le sacrifice de la vie, à l'exemple du divin Maître : ce qui est la charité.
Et dans cette philosophie du ciel, qui apprend aux hommes à aimer comme Dieu aime, il y a un maître qui a fait d'abord lui-même tout ce qu'il a enseigné, et qui a versé son sang en témoignage de sa doctrine.
C'est la vertu de ce sang qui fait l'efficacité de son enseignement.
2° La connaissance de Jésus-Christ est encore efficace par les consolations qu'elle procure.
Impuissance de la science humaine dans les peines inévitables de cette vie. Elle peut distraire, mais elle ne fortifie pas, elle n'encourage pas, elle ne rend pas l'espérance. Jésus-Christ seul nous a fait comprendre l'utilité de la souffrance bien supportée. Heureux ceux qui souffrent pour la justice, parce qu'ils seront consolés (Matth. v, 10).
La souffrance acceptée avec résignation, subie avec patience, est la meilleure épreuve de la bonne volonté ; c'est la grande école de l'épuration du cœur et du désintéressement par l'abandon à la volonté divine. C'est la préparation au sacrifice qui peut seul restituer l'âme à Dieu, et c'est pourquoi Jésus-Christ nous a sauvés par la souffrance, en souffrant à notre place, et pour nous apprendre à souffrir.
Mais c'est surtout au moment de la mort qu'il nous vient le plus en aide, parce que la foi au Sauveur anime l'espérance chrétienne et élève vers Dieu par l'amour.
Voilà la véritable introduction dans l'autre monde, quand il nous faut quitter celui-ci ; et la mort, ainsi acceptée et dirigée, devient la porte de la vie.
Tâchons donc d'acquérir la connaissance de Jésus- Christ, non par la contention de l'esprit et les efforts de notre raison propre, mais par la bonne volonté à recevoir sa parole, et la fidélité à l'accomplir en le suivant dans les exemples qu'il nous a laissés.
Cœpil Jésus facere et docere (Act. I, i).
Jésus a fait et enseigné.
La doctrine de Jésus-Christ, en ce qui concerne la direction de la vie humaine, est la seule certaine et qui soit vraiment efficace ; car, avec la connaissance claire de ce que nous sommes et de ce que nous devons être, elle nous inspire par la grâce la bonne volonté de faire le bien et la force pour l'accomplir.
Mais Jésus ne s'est pas contenté d'enseigner, il a commencé par faire lui-même ce qu'il dit .Cœpit Jésus facere et docere.
Il est encore plus admirable par l'exemple que par la doctrine, par Faction que par le précepte.
Sa vie est le modèle de tous : Unius vita forma omnium. C'est ce que nous allons voir dans cette méditation.
Jésus-Christ a dit : Ego sum via, et veritas, et vita (Joan. xiv, 6). Celui qui me suit ne marche point
)igitizedby VjOCK
dans les ténèbres, mais il aura en lui *ft lumière de la vie (Joan., vin, 12).
Là est sa méthode divine pour conduire de la terre au ciel, du temps à l'éternité, de la sphère étroite de l'égoïsme humain à l'universalité de l'amour infini.
11 fraye la route en y marchant le premier ; ïl ne se contente pas d'indiquer par où il faut passer, il y passe d'abord lui-même à travers toutes les douleurs, et il invite les hommes à le suivre.
Il est donc la voie puisqu'il la trace, et il la trace en l'ouvrant, c'est-à-dire en commençant par faire tout ce qu'il enseigne. Cœpit facere.
11 expose la vérité en la réalisant dans sa conduite, en sorte que les hommes n'ont besoin que de le regarder faire pour la connaître.
C'est la meilleure démonstration, parce qu'elle n'est pas en paroles mais en actes, point en spéculation mais en pratique, et que tous sont convaincus de la possibilité de ce qu'on leur demande, quand ils en ont la réalisation devant les yeux.
Et dans la vérité pratiquée ou appliquée est la vie véritable, c'est-à-dire la vie humaine bien ordonnée par sa conformité à la loi de Dieu, et dans cette conformité, qui unit l'âme à Dieu par la grâce, la participation à la vie divine. Qui sequitur me habebit lumen vitx.
Voilà ce qui distingue ce maître de tous les autres. 11 commence parfaire, puis il enseigne ; et son enseignement est fortifié, animé par sa pratique. Quelle lumière, quelle confiance, quel encouragement pour ceux qui le suivent! Il est toujours devant eux.
Les maîtres des écoles humaines enseignent souvent avec beaucoup d'éclat, Ils démontrent parfois
admirablement ce qu'il faut faire, mais ils ne le font pas, ou le font peu, ou le font mal.
Remarquables par leur pensée et leur talent de parole, ils «ont presque toujours au niveau commun des hommes par leur conduite. Ils donnent des leçons brillantes, ils font de beaux livres, et s'inquiètent peu du reste.
Cependant l'exemple est ce qu'il y a de plus puissant sur les âmes dans le bien comme dans le mal.
Or, notre divin Maître donne des exemples à tous :
Aux pauvres, par son indigence.
Aux riches, par ses bienfaits.
Aux petits, par son humilité.
Aux grands, par sa bonté.
Aux ignorants, par sa soumission à la parole do son Père.
Aux savants par le respect de l'autorité,
A ceux qui servent par son obéissarice,
A ceux qui commandent par son désintéressement,
A tous ceux qui souffrent, dans toutes les conditions et tous les âges, par sa charité.
Il a des paroles et des exemples pour tous. Et c'est pourquoi Dieu a dit de lui du haut du ciel : Hic est Filius meus, in quo mihi bene complacui; ipsum audite (Matth. xvn, 5).
Quel bonheur, mes frères, d'avoir devant soi un tel maître, dont la parole est pleine de vertu, et qui est le modèle achevé de tout ce qu'il enseigne! Oh! oui, il suffit de le regarder pour reprendre courage dans les peines de la vie ; car on le voit toujours en avant dans toutes les douleurs, nous appelant à le suivre pour avoir la lumière de la vie.
.L'imitation de Jésus-Christ, c'est la voie royale du
LÀ CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRtST. 129
ciel ; mais l'imitation, non pas seulement lue et méditée, mais effective et appliquée dans toutes les circonstances, et à la manière dont saint Paul l'entend par ces paroles : lmitalores mei estote, sicut et ego Christi (I Cor. xi, 1).
Semetipsum exinanivit formant servi accipiens (Philip, n, 7). .
11 s'est anéanti lui-même en prenant la forme du serviteur.
Jésus -Christ est notre modèle en toutes choses depuis sa naissance jusqu'à sa mort; et en effet, dès son berceau, qui est une crèche, et par son apparition même dans ce monde, il nous offre l'exemple de la plus profonde humilité. C'est le sujet de cette méditation.
1° Jésus s'humilie profondément en prenant la nature et la forme humaine, en unissant sa divinité à l'humanité, en s'incarnant. Et Verbum caro factum est (Joan. i,14).
Le Verbe est la splendeur de la gloire de Dieu et le caractère de sa substance (Heb. i, 3). Il est le Fils unique de Dieu Unigenitus, lumen de famine, Deus verus de Deo vero.
Il est infini, éternel et tout-puissant comme son
Père ; par lui tout a été fait, et rien de ce qui existe n'existerait sans lui (Joan. i, 3). C'est donc le Maître du ciel et de la terre qui s'est fait homme, Et homo factus est.
Et cela pour racheter les hommes et par amour pour eux. C'est pourquoi saint Paul dit qu'il s'est comme anéanti, exinanivit semet ipsum^ en acceptant la forme de l'homme, formam servi accipiens.
En effet il s'est fait chair, c'est-à-dire matière, et s'est soumis à toutes les influences de ce monde par sa naissance, par sa vie, et par sa mort.
Et en revêtant la chair humaine, il en a assumé aussi l'âme et l'esprit, en sorte qu'il s'est réduit à vouloir, à sentir, à penser et à agir à la manière des hommes.
Est-il possible d'abaisser davantage la Divinité et de s'humilier plus profondément pour venir au secours des hommes?
2° Son humiliation, commencée par son incarnation, se continue par sa naissance. Le Fils unique de Dieu, engendré de toute éternité et tout-puissant comme son Père, consent à naître plus humblement que la plupart des enfants des hommes. Il naît d'une mère pauvre, dans une famille d'artisans, et ce qui n'arrive pas aux plus pauvres , son berceau est la crèche des animaux; il commence par reposer sur la paille.
3° Ces deux humiliations de son incarnation et de sa naissance, il les renouvelle tous les jours, à toute heure, pour le salut des hommes, sur l'autel, au saint sacrifice où il s'incarne de nouveau plus misérablement encore sous des espèces chétives et pour se donner en nourriture.
Et enfin il habite dans le tabernacle du plus pauvre village, où il repose obscurément comme dans la crèche, et trop souvent dans l'abandon et la solitude.
Quel exemple pour nous, qui voulons toujours être, devenir, ou paraître plus que nous ne sommes, d'une manière ou de l'autre !
Jésus-Christ s'anéantit, et nous nous exaltons sans cesse I
Nous tâchons de revêtir une nature, une perfection fantastique que nous nous faisons à nous-mêmes dans notre imagination par la bonne opinion que nous avons de nous.
Nous posons devant le monde avec celte forme d'emprunt pour attirer son admiration.
Et nous en jouons le rôle, comme des acteurs, avec un sot orgueil si nous sommes de bonne foi, avec hypocrisie si nous ne sommes pas les dupes de notre mensonge.
Et si les autres ne nous admirent pas, ou cherchent à nous dépouiller de notre grandeur usurpée, de notre excellence fictive, ou seulement à en diminuer l'éclat, nous nous indignons contre eux et les traitons en ennemis.
De là la guerre incessante des vanités au sein de la Société.
D'où vient donc cette illusion, qu'on retrouve dans le plus misérable, dans le dernier des hommes?
De l'orgueil» dont la racine était dans le premier homme, que la tentation a excitée* développée, et dont
132 CINQUIÈME SÉHIE.
la génération transmet le triste fruit à la postérité d'Adam.
Ce qui s'est passé dans Adam se renouvelle en chacun de ses descendants.
Tous entendent cette parole de la séduction : Eritis sicut dii, vous serez comme des dieux, si vous désobéissez à la loi de Dieu ; car par là vous vous mettez au-dessus d'elle.
Voilà pourquoi nous sommes naturellement portés à nous mettre au-dessus de tout, à nous croire capables de tout, à nous préférer à tous.
L'enfant dès le berceau pose naïvement son moi comme la règle et la fin de tout ce qui l'entoure.
Plus tard, il cherche à échapper de tous les côtés à la discipline de l'éducation qui le gêne.
Et quand il entre dans la société, si la sève de la foi chrétienne n'a pas dompté sa nature sauvage, il se met en guerre avec les hommes et les choses.
Il est dévoré par le désir de s'élever au-dessus des autres, quand il n'est pas absorbé par la jouissance de la chair; et ce qu'il redoute le plus, c'est l'humiliation, si petite qu'elle soit. 11 ne craint rien tant que d'être abaissé dans sa propre opinion et dans celle des autres.
Et cependant, s'il persévère dans cette illusion, il reste dans le mensonge, dans la fausseté, et par conséquent dans le mal et le malheur.
Il faut donc qu'une parole de vérité nous dessille les yeux, et en nous présentant un miroir fidèle, qui nous montre à nous-mêmes tels que nous sommes, nous ramène à l'humilité.
Pour que cette parole soit efficace, elle a dû venir du ciel. C'est la parole de Jésus-Christ, qui sait ce
Là CONNàISSàNCE DE JÉSUS-CHRIST. 135
qu'il y a dans l'homme ; c'est la voix de son Église, à laquelle il a confié les paroles de la vie éternelle (Joan.vi, 69).
C'est pourquoi la confession sacramentelle est imposée au moins une fois dans l'année à tous les fidèles, parce que, par l'examen sérieux de soi qu'elle provoque, par l'aveu sincère et complet de ses fautes et de ses faiblesses qu'elle exige,- et enfin par les représentations et les jugements du saint tribunal auquel le pécheur est soumis, il apprend à se con- . naître tel qu'il est dans la vérité, et à ne pas s'estimer au delà de ce qu'il vaut.
On a dit avec raison que l'Église est la plus grande école de respect qui soit au monde ; nous ajouterons que la confession est la meilleure école d'humilité.
Or, l'humiliation chrétienne est un immense bienfait ; car l'homme ne peut rentrer en grâce auprès de Dieu qu'en renonçant à son misérable orgueil, qu'en s'anéantissant pour ainsi dire dans son esprit propre ; et c'est pourquoi le Fils de Dieu, tout Dieu qu'il est, a voulu, pour nous sauver et nous montrer le chemin du salut, naître dans l'abaissement, vivre dans l'humiliation et mourir dans l'ignominie.
t'aclus obedietu tuquead mortem, mor- Um autem crucis (Philip, h, 8).
11 s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix.
L'humilité produit l'obéissance, car on n'est porté à la révolte, à l'opposition à la loi, que par l'orgueil. C'est pourquoi Jésus-Christ est le modèle achevé de cette seconde vertu, comme de la première, ainsi que le prouvent sa vie et sa mort.
C'est le sujet de cette méditation.
L'enfance de Jésus s'est passée dans l'obéissance à ses parents. L'Évangile dit : Et erat subditua Mis (Luc. h, 51).
Il était cependant le maître du ciel et de la terre, et il n'avait qu'à dire un mot pour faire descendre du ciel une légion d'anges à son service.
11 savait qu'il était le Fils de Dieu, et cependant il est soumis à la fille des hommes qui la enfanté, à Joseph le charpentier qui a été donné comme protecteur à son enfance.
Il se laisse gouverner par eux, malgré leur faiblesse et sa puissance, pour apprendre aux enfants à respecter leurs parents, quelles que soient leurs imperfections et leur misère.
Plus tard il obéit aux lois et au gouvernement du pays. 11 accomplit toutes les observances légales, il paye le tribut. Je ne récuse pas l'autorité du grand prêtre ni celle de Pilate, malgré l'injustice évidente de l'un et le caractère étranger de l'autre.
Il est le modèle des citoyens de tous les pays et de tous les régimes.
Enfin, en toute circonstance il déclare qu'il ne fait rien de lui-même, qu'il a été envoyé par son Père, et qu'il n'a d'autre volonté que la sienne. Pater, fiât voluntas tua sicutincœlo et in terra (Matth. vi, 10), Nonsicut ego volo,sedsicuttu (Matth. xxvi, 39); In manus tuas commendo spiritum meum (Luc. xxm, 46). 11 est le modèle de tous les chrétiens, devenus par le baptême des enfants de Dieu, et dont la justice et la perfection consistent à se conformer en toutes choses à la volonté divine, soit par la résignation et la patience dans les peines, soit dans leurs sentiments, leurs pensées et leurs actions, pour coopérer à l'établissement de son règne sur la terre.
Mais remarquez la gradation de son obéissance, qui doit aussi être celle de la nôtre.
Le service de son Père, ou l'accomplissement des desseins divins, doit passer avant tout. Ce qui est dû aux hommes vient après dans ses affections comme dans ses actes.
Quand, à l'âge de douze ans, sa mère lui exprime l'inquiétude qu'il leur a causée en restant seul et à leur insu à Jérusalem, il lui répond : « Ne savez-vous pas que je dois faire d'abord ce qui regarde mon Père?»
Donc à cet âge la conscience qu'a l'enfant de ses devoirs envers Dieu peut l'autoriser à agir sans ou
contre la volonté de ses parents. Un devoir supérieur prime un devoir inférieur. Dieu avant tout.
Aux noces de Cana, sa mère, dans sa bonté pour ses hôtes, lui demandait une chose indifférente à la gloire de Dieu, il répond sévèrement, non pas : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » ce qui serait dur et même sans signification, puisqu'elle était sa mère ; mais : « Qu'est-ce que cela fait à vous et à moi, que ces hommes ne boivent pas davantage? »
Et cependant, malgré cette réponse, qui est une leçon, il fait le miracle qu'elle defîiande, pour ne pas la contrister.
, Son obéissance vis-à-vis du gouvernement de son pays, qui était cependant un gouvernement étranger et despotique, est subordonnée à celle qu'on doit à Dieu, et il trace à tout jamais la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel par ces mémorables paroles, qui en sont devenues la formule : Reddite qux sunt Cxsaris, Caesari; et qu% sunt Dei, Deo (Matth. xxn, 21).
Il comparaît devant le tribunal du grand prêtre et de Pilate. 11 ne les récuse ni ne les méprise ; mais, connaissant leur violence et leur hypocrisie, la fureur de l'un et 'a lâcheté de l'autre, il ne répond pas plus à leurs questions qu'à celles d'Hérode.
Il se laisse insulter et condamner sans se défendre.
Telle doit être notre obéissance, et Jésus-Christ en est le parfait modèle.
L'obéissance de l'enfant à ses parents est toujours limitée par celle qu'il doit à Dieu ; car ses parents
n'en sont que les mandataires, et son âme, qu'ils ne lui ont point donnée, appartient à celui qui Ta créée pour le connaître, l'aimer et le servir.
Donc, ayant tout, le service de Dieu, le soin de son salut et la satisfaction de sa conscience.
Donc les parents ne doivent rien demander ou dire à l'enfant qui soit contraire aux commandements divins.
Donc ils ne lui commandent légitimement qu'en son nom, et ils abusent de leur autorité et la dégradent, quand ils cèdent aux mouvements désordonnés ou aux caprices de la nature.
La femme chrétienne doit obéir à son mari, parce qu'il est le chef de la communauté de droit divin, Vir caput mulieris (I Cor. xi, 3); mais ce qui fait le droit de l'époux en marque aussi la limite. Le droit divin du mari ne peut pas prescrire contre la source même de ce droit. L'épouse ne doit pas perdre son àme pour plaire à son époux, et c'est pourquoi, en donnant dans le mariage toute son existence de ce monde, elle réserve nécessairement le salut de son âme, l'intégrité de sa conscience, sa dignité et ce qu'elle doit à Dieu.
Le citoyen doit se soumettre aux lois de son pays et à son gouvernement, mais à la condition que sa foi et sa conscience seront sauvegardées. C'est la liberté des enfants de Dieu, contre laquelle aucune loi humaine ne peut légitimement prescrire.
Reddite qux sunt Cxsaris, Cœsari; etquxsuntDei, Deo.
Donc, en définitive, c'est à Dieu seul que nous devons obéir, parce que tout pouvoir vient de lui et ne s'exerce légitimement qu'en son nom.
Le père et la mère, l'époux, le maître, le prince, homme ou peuple, n'ont droit de commander qu'en son nom : Per me reges régnant (Prov.., vin, 15); et c'est ce qui dans toutes les conditions rend l'obéissance honorable et douce : honorable, parce que Dieu est notre unique supérieur, l'homme n'étant que notre égal ; douce, parce que la puissance de Dieu ou celle exercée en son nom est une paternité.
L'homme, perdu par la révolte, ne peut donc se sauver que par l'obéissance, c'est-à-dire par la soumission ou la restitution complète de son âme à Celui qui la lui a donnée. C'est pourquoi la première condition de la vie religieuse, la plus parfaite ici-bas, est le vœu d'obéissance.
A l'imitation de Jésus-Christ, qui pour le salut des hommes s'est fait obéissant jusqu'à la mort, à la mort de la croix, et qui consomme sa mission divine en remettant son esprit entre les mains de son Père : Pater, in mamis tuas commendo spiritum meum (Luc xxiii, 46).
Beati pauperes (Luc. ti, 20).
Heureux les pauvres !
1, 'obéissance est la première condition de la vie chrétienne, puisque par elle seulement l'homme rend à Dieu ce qui lui appartient, son âme, sa volonté, son esprit, toute son existence.
Mais, pour se donner ainsi à Dieu, il faut qu'il si-
détache des choses de la terre, qui peuvent en détourner son amour; il faut, comme dit le Sauveur, qu'il renonce à lui-même et au monde, au moins par sa volonté (Luc. ix, 25), donc qu'il suive Jésus-Christ dans sa pauvreté comme dans son obéissance.
Celui-là seulement est son véritable disciple. C'est ce que nous allons voir en considérant la pauvreté de Jésus-Christ, et comment nous devons l'imiter.
Jésus-Christ a été pauvre sur la terre. Il est né, a vécu et est mort dans la pauvreté.
Il n'avait pas, comme il le dit, où reposer sa tête (Matth. vin, 20), et les pieuses femmes qui le suivaient subvenaient à ses besoins. Celui qui est la charité, vivait de la charité.
La plupart de ses apôtres étaient des pauvres, et ceux qui avaient quelque chose quittaient tout pour le suivre.
Il est venu surtout pour évangéliser les pauvres, et c'a été un des signes de sa divine mission : Paupères evangelizantur (Matth. xi, 5).
Il a été pauvre parce qu'il l'a voulu, lui, le Maître du ciel et de la terre, et c'est pourquoi sa pauvreté est le modèle de tous :
De ceux qui manquent des biens de la terre, quand ils savent accepter leur indigence;
De ceux qui en sont pourvus ou des riches, quand ils s'appauvrissent volontairement.
C'est qu'il y a deux manières d'être pauvre, et toutes les deux profitables au salut, et qui gagnent le royaume du ciel»
1° On est pauvre matériellement par le manque des biens de ce mande.
C'est un bonheur, suivant la parole du Maître, quand on Test selon l'esprit, spiritu, c'est-à-dire dans l'esprit de Jésus-Christ, avec patience et résignation.
D'abord les pauvres de cette sorte sont plus près du royaume du ciel, parce qu'ils ne sont pas embarrassés, arrêtés dans leur voie par les séductions et les sollicitudes des biens de la terre.
Ils ont peu de choses à perdre en mourant, et beaucoup à gagner.
Il est dit au mauvais riche, qui envie le sort de Lazare au ciel : Tu as joui sur la terre, et lui n'a fait qu'y souffrir, Il en est dédommagé maintenant (Luc. xvi, 25).
Ensuite, même humainement parlant, la pauvreté bien supportée discipline le corps, mate ses appétits, aiguise l'esprit, dompte la volonté et abat l'orgueil.
2° Mais il y a une pauvreté spirituelle, morale, que les riches peuyent pratiquer, et qui a d'autant plus de mérite qu'elle est volontaire.
Les riches en effet peuvent se faire pauvres par l'esprit, spiritu, à l'exemple de Jésus-Christ; et l'Église, dans les pénitences qu'elle leur impose, ou par les conseils qu'elle leur donne, le leur enseigne comme moyen de justice et d'expiation, ou de purification et de perfectionnement.
1° Pauvres en tout ce qui concerne le corps, dans leurs vêtements, leur nourriture et leurs plaisirs, par les jeûnes, les abstinences, les privations, les mortifications et surtout les aumônes, qui leur imposent des sacrifices.
2° Pauvres d'esprit propre, par la foi dans les choses
de Dieu, par la soumission a l'autorité dans les choses temporelles.
3° Pauvres de volonté propre et d'orgueil, par la modestie, par l'humilité chrétienne, qui, dit l'Apôtre, se soumet à tous pour Dieu et estime les autres plus que soi-même : Abneget semetipswn et sequatur me (Matth. xvi, 24).
' Donc le modèle de la pauvreté de Jésus-Christ est pour tous ; tous peuvent et doivent la pratiquer, c'està-dire se détacher des biens terrestres, au moins par le désir ; les uns se résignant à ne point les posséder, et cette perte est un lucre pour eux.
Les autres possédant comme ne possédant pas (I Cor. vn, 30), et s'appauvrissant volontairement avec Jésus -Christ et à son exemple pour donner à ceux qui n'ont pas:
Ceux-là même lui ressemblent davantage et sont plus véritablement pauvres en esprit, spiritu; car, comme Jésus, ils se dépouillent de leurs richesses et de leur gloire pour le salut de leurs frères.
Tentatuê ptr omnia pro simili tudine ahêque peccalo (lïébr. iv, 15).
Il a été tenté comme nous on toutes choses, mais sans péché.
Jésus, modèle d'humilité, l'obéissance, de pauvreté volontaire, est encore notre modèle dans toutes les
situations et surtout dans le combat de la vie, et au milieu des tentations qui nous assaillent de tous côtés. C'est pourquoi il a voulu nous donner l'exemple de la manière de les supporter et de les vaincre.
Tentatus per omnia pro similitudine y absque peccato.
Il a été tenté en toutes choses à cause de sa ressemblance avec l'homme', mais sans commettre le péché.
C'est-à-dire que le Fils de Dieu ayant daigné assumer la nature humaine, a été homme en toutes choses, excepté dans le péché.
n a dû subir, puisqu'il s'est fait homme, toutes les misères de l'humanité, sauf la plus grande de toutes, le péché, incompatible avec sa nature divine, et qu'il venait détruire dans son principe et dans ses effets.
Il a voulu être tenté, et il a été conduit à cet effet par l'Esprit dans le désert:
1° Pour réparer par sa victoire la défaite du premier homme tenté et séduit par le prince du mal ;
2° Pour nous enseigner par son exemple à soutenir la tentation et à la surmonter.
Récit de l'Évangile de saint Matthieu, iv, 1 .
Nous trouvons en action dans cet Évangile et par les trois tentations qui y sont décrites, les trois concupiscences dont parle saint Jean (I, n, 16), sources de toutes les tentations et des péchés où elles nous entraînent :
1° La concupiscence de la chair ou la sensualité, par laquelle le mal nous attaque dans la partie la plus* grossière de notre existence, afin de mettre l'homme
la connaissance de jésus-christ. 145
céleste sous le joug de l'homme terrestre, c'est-à-dire de bouleverser notre être et de le dégrader. C'est la tentation la plus ignoble et la plus commune.
Le démon veut prendre Jésus par la faim, qui est une mauvaise conseillère, et Jésus, qui n'a pas mangé depuis quarante jours, lui répond : Non in solo pane mit homo, sed in omni verbo.
Ce qui veut dire qu'il y a deux vies en nous, la vie naturelle et la vie surnaturelle, et que c'est en se nourrissant de la parole de Dieu, de ses sacrements et de ses grâces, qu'on peut vaincre les tentations des sens.
Jésus dit ailleurs à ses disciples, qui s'étonnaient de ne pas le voir manger : « J'ai une autre nourriture ; ma nourriture est de faire la volonté de mon Père » (Joan. iv, 52, 54).
2° La concupiscence des yeux, ou vaine curiosité, vanité, présomption, qui va jusqu'à tenter Dieu, par la confiance en son propre mérite, dans la confiance qu'il ne peut nous laisser dans 1§ péril ou dans la peine.
« Jette-toi en bas, dit le démon, et les anges te sauveront ; » et Jésus répond : Non tentabis Dominum Deum tuum.
H nous apprend par là :
1° Qu'on ne doit jamais faire montre de sa vertu, de sa puissance ou de son crédit par ostentation, otl par audace ;
2° Que s'exposer témérairement au danger ou ail péché en se confiant sans raison à la protection divine* c'est prétendre à un miracle; cfe qui est une exaltation présomptueuse qui met Dieu* pour ainsi dire, ait défi. Donc c'est !e tenter et se perdre.
3° Orgueil de la vie, supcrbia vit%, tentation d'ambition et de cupidité.
Satan promet à Jésus les trônes et les trésors de la terre, s'il consent à l'adorer.
Ainsi il tente notre volonté par le désir de la puissance, de la domination, jusqu'à la précipiter dans le crime ponr les obtenir.
11 tente l'avarice par l'espoir du lucre, par la promesse des richesses, et la pousse par là à employe'r tous les moyens de se satisfaire, per fas et nef as.
Mais il met à sa promesse la condition de l'adorer, et en effet l'ambitieux devient idolâtre du pouvoir, l'avare de son trésor. L'un et l'autre font leur Dieu de l'objet de leur amour, car là où est le cœur, là est le trésor (Matth. vi, 21).
Ils adorent Mammon et le veau d'or; ils rendent à la créature l'hommage dû uniquement à Dieu. C'est l'idolâtrie du monde.
Mais Jésus répond: « Retire-toi, Satan. Il est écrit : Tu adoreras Dieu seul et tu ne serviras que lui. »
Tel est le véritable moyen de vaincre les assauts de l'ambition et de l'avarice.
Savoir reconnaître sa dépendance de Dieu, lui rendre, et à lui seul, l'hommage qui lui est dû, c'est-àdire la consécration de notre existence tout entière, àme, corps et biens, à son service et à sa gloire.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton âme, de toute ton intelligence, de toutes tes forces, et tu ne serviras que lui.
Après cette déclaration qui détruit sou espoir en ruinant la dernière et la plus forte de ses tentations, le démon le laissa ; et les anges s'approchèrent et le servirent.
Ainsi en sera-t-il pour nous, quand nous aurons le bopheur de résister avec Jésus-Christ et par son secours à la tentation. Le démon s'enfuira vaincu par notre foi en la parole divine, par notre fidélité à a suivre ; et après les angoisses de la lutte, nous éprouverons un immense soulagement, d'abord par la pensée d'avoir échappé à l'ennemi, puis par la conscience d'avoir fait notre devoir, et enfin par l'approche des anges, dont la douce influence, ramenant la paix dans notre caw, lui donnera un commencement des joies du ciel.
lu sudore vullus tui vescerispane (Gcn.
Vous Rangerez votre pain à la sueur de votre front.
Nous avons considéré Jésus-Christ dans la tentation, et il nous a appris par son exemple comment on doit la supporter et comment on peut la vaincre.
Aujourd'hui nous allons le contempler dans sa vie laborieuse ou extérieure, afin d'apprendre par son exemple comment nous devons employer notre activité, et à quelle fin.
Jésus a travaillé toute sa vie, jusqu'à la mort, et sa mort a été le plus grand de ses travaux et le plus efli-
cace, parce qu'elle a couronné tous les autres en opérant le salut du genre humain.
C'est pourquoi il a dit avant d'expirer sur la croix : Consutnmatum est.
Il a travaillé pendant son enfance et sa jeunesse jusqu'à trente ans de ses propres mains et pour vivre. Qui, après cela, rougirait de gagner son pain à la sueur de son front, et quel modèle pour tous ceux que la nécessité y oblige !
Depuis, afin d'accomplir sa mission, il a travaillé constamment par la prédication de l'Évangile et l'accomplissement de ses miracles, c'est-à-dire en instruisant, en guérissant et en sauvant les âmes.
Par là il nous apprend deux choses :
1° Que le travail est nécessaire à tous ;
2° Que tout travail doit contribuer à l'œuvre et à la gloire de Dieu, c'est-à-dire au salut des âmes.
Le travail est nécessaire à tous, car il a été imposé à tous les enfants d'Adam comme suite du péché : In sudore vultus tui vesceris pane.
C'est pourquoi le Fils de Dieu fait homme a commencé par là. Il a voulu naître dans la famille d'un artisan, et il a été ouvrier lui-même.
Et aussi 5 en toute occasion, il déclare heureux les pauvres. Ceux qui savent l'être spiritu, selon l'esprit, c'est-à-dire tous ceux que la nécessité de vivre maintient dans la tempérance, dans l'ordre, dans le détachement des biens terrestres, et qui s'y résignent.
Mais il y a diverses sortes de travail.
Il y a le travail manuel ou physique et le travail
intellectuel et moral. Jésus nous a donné l'exemple de l'un et de l'autre dans les deux parties de son existence sur la terre.
Le travail intellectuel et moral fatigue aussi le corps, consume les forces et use les organes.
* Ceux qui n'ont pas besoin de travailler des mains pour vivre, ou que leur faiblesse en rend incapables, doivent travailler pour nourrir leur esprit, le développer et le rendre apte à d'autres œuvres utiles à la société.
Professions libérales, administratives, judiciaires, politiques, scientifiques, artistiques, industrielles, commerciales.
Nous devons tous travailler, soit par le corps, soit par l'esprit, et cela non pas seulement pour acquérir le pain du corps, mais surtout pour nourrir l'àme et la préserver des tentations du mal, de l'entraînement des passions.
Car l'àme est essentiellement active; il faut qu'elle fasse, qu'elle produise quelque chose, et si elle n'agit pas pour le bien, elle se laissera aller au mal.
Si la paresse est la mère de tous les vices, le travail bien dirigé et bien ordonné est le père de toutes les vertus.
Nous disons le travail bien ordonné ou dirigé vers une bonne fin ; car il peut y avoir des travaux funestes, ceux qui tendçnt à corrompre les hommes, ou Ceux qui se font en dehors de la loi divine.
Tout travail, pour être vraiment utile, doit pour sa part contribuer, comme celui de Jésus-Christ, à Tœu-
vre divine ou au salut des âmes, c'est-à-dire qu'il doit être chrétien.
Ainsi le travail manuel du pauvre y contribue, si en nourrissant ses enfants, il en fait aussi de bons chrétiens ou d'honnêtes gens devant Dieu et devant les hommes par l'instruction qu'il leur procure. Dans ces cas, il forme des âmes et les élève en nourrissant des corps, et le pain matériel qu'il leur donne les rend capables de recevoir celui de l'esprit.
Le travail du riche y contribue, s'il le tourne aussi à la véritable utilité de la société, l'employant d'une manière ou de l'autre, par toutes les ressources de . l'esprit et du cœur, à éclairer les esprits et à former les âmes à la justice et à la charité, c'est-à-dire à les rapprocher de Dieu et de son royaume par l'observation de sa loi.
Le riche alors est le bienfaiteur de ses semblables, et par ses aumônes ou l'application de ses biens au soutien physique des pauvres, et encore plus en leur donnant de son temps, de son esprit et de sa bonne volonté pour les retirer de l'ignorance et du mal, et les conduire à la connaissance de la vérité et à la pratique de la justice.
Mais si les occupations du riche ne tendent qu'à satisfaire sa sensualité, sa vanité ou son avarice, elles ne servent trop souvent qu'à pervertir les âmes. Son travail est funeste et maudit ; car il n'a pas pour fin la gloire de Dieu et le bien commun, mais le plaisir ou l'intérêt d'une créature, le plus souvent contre la justice et au détriment de ses semblables.
C'est pourquoi je m'adresse à tous en ce moment et je leur dis : Contemplez la 'vie laborieuse du Sauveur et prenez exemple.
Pauvres, quelle consolation et quel encouragement pour tous dans ce modèle ! Le Fils de Dieu a travaillé de ses mains comme vous, et cela pour se préparer à la plus haute des missions.
Vous devez faire comme lui, et en donnant à vos enfants le pain du jour, préparer des chrétiens, des hommes de l'éternité.
Riches, ayez honte de votre oisiveté ou de la triste manière dont vous employez votre existence !
Jeunes gens, qui ne faites rien d'utile au pays, à vos semblables, à vous-mêmes ;
Femmes du monde, qui consumez votre vie et la perdez en de vains plaisirs , au détriment de votre famille et de votre âme;
Et vous, qui travaillez beaucoup peut-être, mais uniquement dans l'intérêt de votre ambition ou de votre avarice, à quoi tout cela vous mènera-t-il, puisque la mort vous ravira tous les fruits de vos travaux?
A quoi vous servirait de gagner le monde entier, si vous perdiez votre âme? (Marc, vm, 56).
Vous travaillez donc en vain, si Dieu ne travaille avec vous (Ps. cxxvi, 1), car vos œuvres périront et quand vous sortirez rius de ce inonde, vous n'aurez rien à apporter dans l'autre, au tribunal du juge suprême ; car il n'y a que les bonnes œuvres qui nous y accompagnent.
Tâchons donc d'imiter, suivant nos forces et dans notre position, la vie laborieuse de Jésus-Christ, en travaillant, comme lui, par la main ou par l'esprit, et rapportant tout ce que nous pouvons faire à la fin dernière de toutes les choses du monde, le salut des âmes.
Ascendit in montent golus or are (Mal th.
xiv, 23).
Il monta seul sur la montagne pour prier.
Jésus-Christ est notre modèle dans sa vie extérieure ou laborieuse, dont tous les travaux ont été consacrés au salut des hommes, et ainsi tout ce que fait le chrétien doit tendre au même but,- qui est la seule chose nécessaire.
Nous allons le contempler' aujourd'hui dans sa vie intérieure, afin d'apprendre à l'imiter au dedans comme au dehors, et d'essayer de lui devenir eonformes en toutes choses ; car il ne s'est fait à la ressemblance de l'homme que pour nous aider à nous refaire à là ressemblance de Dieu, Quo$ prxscivit et prxdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui (Rom. vin, 29).
Jésus-Christ modèle de la vie intérieure du chrétien, tel est le sujet de cette méditation.
La vie intérieure du Dieu fait homme présente deux faces, en raison de ses deux rapports principaux.
1° Rapport du Verbe divin avec son Père par son union consubstantielle, par l'unité de nature dans la distinction des relations, par l'identité de volonté, d'esprit et d'action.
C'est pourquoi Jésus-Christ dit : Mon Père et moi nous ne sommes qu'un (Joan. x, 30); mon Père opère toujours et j'opère avec lui (Id. v, 17). Tout ce qu'a mon Père est à moi (Id. xvi, 15). Je suis venu pour accomplir la volonté de mon Père (Joan. vi, 58). Qui me voit voit le Père (Joan., xiv, 9).
Cette union avec son Père, immanente à son âme humaine, s'entretient dans sa vie terrestre, d'un côté par la prière : ascenditin montera solus orare; de l'autre, par des actes toujours conformes à sa sainte* volonté, et qui ne tendent qu'à sa gloire.
2° Rapport de la divinité en Jésus-Christ avec son humanité, où comme dit l'Apôtre (Coloss. h, 9), elle habite corporellement.
L'âme humaine de la personne de Jésus-Christ, toute pénétrée de l'amour divin, et n'étant que l'instrument de ses effusions, est le modèle de la charité.
L'esprit humain du Sauveur, tout illuminé des lumières de l'Esprit divin, et participant à la science infinie, est le modèle du vrai savant.
Le corps de l'Homme Dieu, tout rempli de la divinité qui y habite, instrument parfait et expression pure de ses manifestations en ce monde, est le modèle de l'homme dans le gouvernement de son corps.
Voyons comment nous pouvons nous conformer à ce divin modèle.
L'âme de l'homme, créée par Dieu, et ainsi distincte de Dieu par sa substance, n'est unie naturellement à Dieu que comme l'effet l'est à sa cause, ce qui est propre à toutes les créatures; mais en outre, faite à sa
152 CINQUIÈME SÉKIE.
ressemblance, elle lui est encore unie comme l'image à son modèle.
Cependant Dieu par sa grâce, et tel a été le but de l'incarnation du Verbe, l'a appelée à une union plus intime avec Lui par la participation à sa propre vie en Jésus-Christ, à ce point que, selon l'apôtre saint Pierre (II Pet. i, 4), elle peut devenir consors divinx naturat.
Mais pour cela il faut qu'à l'exemple de Jésus- Christ, l'homme se tourne sans cesse vers Dieu par la prière et par ses actes.
Par la prière, qui le met en conversation avec le ciel : Nostra conversatio in cœlis est, dit saint Paul (Philip, m, 20).
Or, la prière a trois degrés. Elle est d'abord épurative, par les efforts de l'àme pour s'abstraire des choses terrestres, afin de se recueillir en soi, et de diriger, d'élever son désir et sa pensée, tout l'élan de sa vie, vers ce qui est éternel.
Elle devient illuminative, par la méditation assidue de la parole divine et des éternelles vérités qu'elle lui révèle.
Et enfin, elle devient unitive ou affective, par l'amour divin excité en elle, et qui la pénètre de son rayon, l'éclairé de sa lumière et l'embrase de son ardeur.
Mais la prière ne suffit pas, il faut que l'action s'y joigne, et que la foi se réalise par les œuvres.
Il faut donc qu'à l'exemple de Jésus-Christ, le chré-' tien ne fasse rien qu'en vue de Dieu et pour sa gloire. « Quoi que vous fassiez, dit saint Paul, que vous mangiez, que vous buviez, que ce soit pour la gloire de Dieu » (I Cor. x, 31).
Par. cette conformation de son esprit à la parole de vérité, et de sa volonté à la volonté divine, lame s'unit à Dieu par toutes ses facultés, et alors se faisant librement l'instrument de Dieu, et s'idcntitiant pour ainsi dire avec lui dans sa manière de sentir, de penser, de vouloir et d'agir, ce n'est plus elle qui vit, mais Jésus-Christ en elle : Vivo autem, jam non ego : vivit veto in me Christus (Gai. u, 20).
Cependant le plus grand obstacle à cette union bienheureuse est le corps, mis en révolte contre Pâme par le péché d'origine et la concupiscence charnelle qui l'éloigné de Dieu et de sa loi.
Le chrétien ne peut donc suivre Jésus-Christ dans sa vie intérieure, sans dominer comme lui sa vie extérieure, sans réduire son corps en servitude, suivant la parole de saint Paul.
Je châtie mon corps et le réduis en servitude, (I Cor. ix, 27) afin qu'il devienne un instrument docile de l'esprit, un serviteur fidèle de ma volonté.
Ce qui ne peut se faire, avec le secours de la grâce, que par une discipline sévère imposée au corps, tantôt pour modérer ses appétits, mettre un frein à son activité désordonnée, tantôt pour secouer son inertie, exciter sa paresse, et le forcer à travailler sous la loi de l'esprit et par l'impulsion de l'âme.
De là, ce qu'on appelle la mortification sensible que l'Eglise impose dans une certaine mesure à tous ses fidèles par l'abstinence, par le jeûne, par la privation des jouissances des sens, de l'imagination et des passions qui en sortent, afin qu'ils apprennent à se détacher des choses de la terre, à s'abstraire de leurs impressions et de leur goût, à se spiritualiser en un mot, même dans leur corps, pour, se rapprocher de Dieu et
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se mettre en mesure de recevoir sa vie dans leur cœur.
Telle est la voie unique pour suivre Jésus-Christ dans sa vie intérieure, et il Fa indiquée lui-même par ces paroles (Matth. xvi, 24) :
Que celui qui veut me suivre renonce au monde et à lui-même, qu'il prenne sa croix, la porte tous les jours et marche sur mes traces.
Ce qui se fait par la prière du cœur, qvi transporte le désir et la vie en Dieu par la foi en sa parole, qui lui soumet sou esprit par le renoncement à sa propre volonté devant le commandement divin, et enfin, comme préparation à cette sublimation de l'existence, par la réduction de la chair en servitude au moyen de la discipline des sens et de la mortification des appétits ; car l'homme intérieur et céleste, dont Jésus-Christ est le modèle, ne peut s'élever que sur les ruines de l'homme extérieur et terrestre.
Cum patientia supportantes invice/H in charïlate (Éphes. iv, 2). -
Supportez-vous les uns les autres avec patience dans la charité.
Maintenant, et c'est par là que nous terminerons les exemples du Sauveur, nous allons le contempler dans l'exercice de la plus excellente des vertus, qui est le complément ou la plénitude de toutes les autres : la charité, dont il est le parfait modèle.
Or, la charité de Jésus-Christ, ou son amour pour les hommes, s'est exercée de deux manières :
1° Par ce qu'il a supporté d'eux;
2° Par ce qu'il a supporté pour eux.
Nous le considérerons aujourd'hui dans le support à leur égard.
Cumpatientia supportante» invicemincharitate, dit l'Apôtre, c'est la première preuve d'amour que nous devons donner à nos semblables dans la famille et dans la société, où nous nous trouvons en contact continuel, et souvent en collision avec leurs caractères et leur volonté.
La raison l'enseigne, puisque tous nous avons nos défauts et nos faiblesses, et qu'ainsi la paix n'est possible, surtout dans les relations de tous les jours, que par des concessions mutuelles et un support réciproque.
Mais ce que dit la raison, ejle ne donne pas toujours la bonne volonté ni la force de l'accomplir, et c'est pourquoi la vertu de la patience a besoin d'un autre mobile qui la rende capable de l'un et de l'autre.
Ce mobile, qui nous donne ce double avantage, est l'esprit de Jésus-Christ, qu'il nous inspire par sa grâce, et que nous pouvons attirer par la foi, par la prière, et en nous excitant par son exemple.
Comment Jésus a supporté les hommes pour les instruire et les guérir : ses apôtres, ses disciples ou ses amis ;
Les ingrats qu'il bénit et guérit : le peuple qui
l'exalte aujourd'hui et qui le lendemain demande sa mort : Toile eum, emeifigatur ;
Ses ennemis : les prêtres, les pharisiens, les sadducéens, ses bourreaux.
Mais sa patience est pleine de dignité et de force. Il reprend vivement ses disciples, leur reprochant leur incrédulité, leur dureté de cœur, leur légèreté. Il stigmatise les pharisiens, leur avarice, leur orgueil et leur hypocrisie. Il chasse les vendeurs du temple. Il garde le silence devant Caïphe, Pilate et Hérode, et ne répond pas à leurs accusations.
Et nous, avons-nous la patience de la charité envers nos amis comme envers nos ennemis? non celle de l'apathie, qui laisse aller pour ne pas troubler son repos ; de la légèreté, qui ne veut pas voir ce qui la gêne ou la contristerait ; de la lâcheté, qui aime mieux subir le mal que de faire effort pour le combattre ;
Mais la patience de l'amour, d'abord vis-à-vis de ceux qui nous aiment, nos frères, nos enfants, nos condisciples : le mari pour sa femme, la femme pour son mari, les amis pour les amis.
Combien de causes d'irritation et de collision dans la vie commune de la famille et de la société !
Puis, vis-à-vis des ingrats ou de ceux qui nous semblent tels. Leur indifférence ou leur injustice, nous blesse au vif et nous met hors de nous, et nous ne pouvons même y penser sans colère et sans trouble.
Et nos ennemis, ceux qui nous font du tort, du mal, et surtout qui blessenj, notre vanité, nous ne pouvons les voir ou en parler sans aigreur.
11 suffit même d'être notre adversaire, de ne pas
penser et parler comme nous, ou de nous contrarier dans nos intérêts ou nos opinions : adversaires politiques, littéraires, etc.
Loin d'avoir la patience de la charité, qui supporte tout pour Dieu, nous n'avons même pas celle de l'équité, qui veut que nous traitions notre semblable comme nous-mêmes.
Et cela, parce que nous nous aimons plus que notre prochain, plus que la justice, plus que la vérité, plus que Dieu et e sa loi, au point de les sacrifier à notre intérêt propre, à notre plaisir, à notre convenance.
L'amour naturel du moi, ou l'égoïsme, suite du péché d'origine qui a dépravé notre âme, l'emporte sur le sentiment de la justice et sur l'amour surnaturel du bien ou la charité.
' Nous nous aimons plus que tout, tandis que nous devrions aimer Dieu par-dessus tout, et nous jugeons tout par cette fausse mesure : ce qui nous rend idolâtres de nous-mêmes, injustes envers nos semblables, et perturbateurs de l'ordre divin.
De là nofre indignation quand les autres nous contrarient, nous blessent ou nous rabaissent. Aveuglés par la passion, nous perdohs avec- la justice et la charité le sentiment de notre dignité, de celle des autres, et la violence nous emporte à des paroles et à des actes coupables.
Ou bien, si nous sommes trop faibles contre Fobstacle, nous nous abattons par le découragement, réduits dans notre impuissance à vouloir et à imaginer la vengeance qui nous échappe.
Chrétiens, contemplons cette belle et grande figure de Jésus' en face de ses amis et de ses ennemis, plein du calme, de la force et de la dignité que donne la
patience céleste; et nous puiserons dans ce spectacle, que nous offre constamment sa vie et sa mort, avec la honte de notre impatience et de nos emportements, la grâce de supporter nos frères, pour qu'ils nous supportent, et la vertu plus haute encore de faire du bien à ceux qui nous font du mal, c'est-àdire, comme Jésus-Christ Ta fait et enseigné, de vaincre le mal dans le bien (Rom. xn, 21).
Diligite invicem sicut dilexi vos (Joan. iv, 12).
Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. ,
La charité de Jésus-Christ, avons-nous dit, s'est manifestée de deux manières : par ce qu'il a supporté de la part des hommes, et par ce qu'il a souffert pour eux.
Nous avons admiré son support et sa patience à l'égard de ses apôtres, de ses disciples, de ses amis, de ses ennemis, et enfin de ses bourreaux; grande leçon, modèle incomparable pour tous les chrétiens !
Mais l'amour ne consiste pas seulement à supporter les autres, ce qui est déjà une grande .vertu. Sa perfection est de leur faire du bien sans espérer de retour, même aux indifférents, aux méchants et aux ingrats. Son bonheur et sa gloire est de se dévouer aux autres par le sacrifice.
Telle* est la divine charité, dont le Sauveur nous offre le modèle.
Le Verbe divin est venu en terre, et s'est fait homme pour nous faire participer à la vie même de Dieu.
Or, a dit Jésus-Christ (Joan. xvn, 5), la vie éternelle, c'est de connaître le seul vrai Dieu et Celui qu'il a envoyé, et le but de cette connaissance est de l'aimer et de le servir.
Jésus- Christ, en nous faisant connaître le vrai Dieu, nous a donc appris à aimer Celui qui est souverainement aimable, et à aimer comme il aime lui-même, et comme on aime au* ciel et dans l'éternité.
Or Dieu aime de toute la plénitude de l'amour, pour le bien de ce qu'il aime, et sans retour sur lui, puisqu'il n'a besoin de personne.
Ainsi le Sauveur a aimé les hommes sur la terre, jusqu'à se donner tout entier pour eux par sa vie et par sa mort. 11 a versé tout son sang pour les racheter et les sauver.
Et il leur a dit : Celui qui aime bien donne sa vie pour ceux qu'il aime (Joan. xv, 13 ) ; aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés (Ib. 12).
Ce qu'il a dit, il l'a fait.
Il nous a donc enseigné par sa parole et par son exemple que le véritable amour est dans le sacrifice. Il s'est dévoué le premier pour le salut de ses frères, nous laissant, dit saint Pierre, les vestiges de son exemple, et nous invitant à le suivre par et dans son saint sacrifice (I Pet. h, 2 1 ) .
Cette vérité, que l'amour véritable est dans le sacrifice, est confirmée par le témoignage du genre humain. Partout, et à tous les degrés, l'amour excite l'admiration et le dévouement, en raison du sacrifice qu'il accomplit.
L'amour maternel, même dans sa partie naturelle, «et à plus forte raison quand il est épuré et transfiguré par la foi chrétienne.
L'amitié sincère, même chez des païens, comme Oreste et Pylade, Damon et Pythias, Euryale et Nisus, qui veulent mourir l'un pour l'autre ; et à plus forte raison l'amitié chrétienne, qui a le courage de dire la vérité et de s'exposer à la colère des passions humaines, même de la part de celui qu'elle aime, pour le préserver ou le retirer du mal, pour dessiller ses yeux aveuglés, pour sauver* son âme.
Le patriotisme, qui se dévoue pour le bien commun ou le salut du peuple.
Que sera-ce donc, quand le sacrifice de soi s'étendra a tous les hommes par l'inspiration de la charité dé Jésus-Christ, qui a donné sa vie pour tous?
Là est la perfection de Pamour, parce que là est la plénitude du sacrifice; c'est l'amour divin luimême dans le cœur humain, c'est la divine charité.
Le prêtre de Jésus-Christ, le missionnaire, le frère des écoles chrétiennes, la sœur de Charité, tous ceux, clercs ou laïques, qui, en union avec Jésus- Christ et par l'urgence de son amour, se dévouent au salut de leurs semblables.
Voilà l'amour que Jésus-Christ est venu enseigner et pratiquer sur la terre, qui ne le connaissait point avant lui; c'est le feu qu'il y a apporté, et qu'il veut y faire brûler (Luc* xn, 49).
Non, disent les hommes du monde, un tel sacrifice est au-dessus des forces de la nature ; et en supposant qu'il soit raisonnable, bien peu d'hommes en sont capables !
Et cependant; depuis dix-huit siècles des milliers d'hommes ont vécu et sont morts daps la charité de Jésus-Christ pour le salut de leurs frères, et tous les jours encore on rencontre dans nos villes et nos campagnes des héros et des victimes de cette divine charité, qui élèvent les enfants du peuple, soignent les malades, et se dévouent au soulagement et à la consolation de toutes les misères.
Oui, nous en convenons, c'est une vertu qui dépasse les forces et les conditions de la nature ; et c'est pourquoi on n'en devient capable que par l'inspiration d'une force supérieure, par la grâce de Jésus- Christ, dont on devient l'instrument.
La grâce n'empêche pas la douleur du sacrifice, mais elle aide à la supporter et à la surmonter.
Mais aussi, parce qu'elle est une participation à la vie divine, en faisant aimer comme Dieu aime, par l'infusion de son amour, elle eti communique les délices, et fait jouir déjà ici-bas d'une partie de son bonheur.
Douceurs et consolations de l'exercice de la charité.
C'est cet amour quia valu à Madeleine la rémission de ses péchés. Il lui a été beaucoup remis, parce qu'elle a beaucoup aimé.
Suivons-la donc dans son repentir, si nous avons eu le malheur de l'imiter dans ses désordres. Et si, comme elle, après avoir offensé si souvent Jésus- Christ par nos fautes, ou l'avoir abandonné par l'entraînement des passions, nous avons le bonheur
de revenir à l'aimer par-dessus tout, au point de lui sacrifier courageusement tout ce qui nous en avait éloignés; oh! alors il nous sera aussi beaucoup remis en raison de notre amour, et après avoir visité Jésus- Christ avec elle au Calvaire, au pied de la croix, et à son tombeau, nous le suivrons encore dans sa résurrection, au ciel dans sa gloire et dans la félicité de son éternel amour.
Cseci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, surdi audiunt, tnortui resurgunt, pauperes evang élisant ur (Matth., xi, 5).
Les aveugles voient, les boiteux marchent,- les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés.
Nous allons continuer notre étude de Jésus-Christ. Cette fois nous le considérerons, non dans ses mystères, dans sa science, dans ses préceptes, dans ses vertus ou ses exemples, mais dans les miracles qu'il, a opérés pendant sa vie terrestre.
Notre but est de montrer que, présent dans son Église jusqu'à la consommation des siècles, comme il la promis à ses apôtres (Matt. xxvm, 20), Jésus- Christ a continué à faire des miracles parmi les hommes comme au temps de son séjour sur la terre, et qu'il en fait encore aujourd'hui en raison de la foi qui excite sa puissance, et de la prière qui l'attire.
46 i SIXIÈME SÉRIE.
Pensée consolante dans nos peines, si grandes qu'elles soient, puisque, au défaut de tout secours humain, elle nous donne une espérance et nous ouvre le refuge de la bonté divine !
1° 11 ne faut pas confondre le miracle avec les faits merveilleux ou extraordinaires.
Le merveilleux, qui excite létopnement et l'admiration, dépend en grande partie de la sensibilité et de l'imagination.
L'extraordinaire est ce qui sort de nos habitudes, ou ce que notre ignorance ne peut comprendre ni expliquer.
Tout est merveilleux dans la nature par l'ordre et la beauté qui y régnent, et cependant il ne s'y fait point de miracles.
Tout paraît extraordinaire aux esprits étroits sortis de leur sphère, ou aux ignorants qui ne connaissent pas les causes des choses.
Le miracle est un fait qui n'est produit et ne peut être produit par aucune cause naturelle ou humaine, parce qu'il dépasse les forces de la nature et la puissance de l'homme.
11 ne détruit pas l'ordre de la nature, mais il l'excède ; il est en dehors et au-dessus : prœter ordinem naturx.
Exemples : la guérison subite et sans remèdes humains d'une maladie organique réputée incurable ; — la résurrection d'un mort; — l'eau changée en vin ; — la multiplication des pains et des poissons au désert, etc.
Le caractère et les conditions des vrais miracles, c'est de tendre toujours à la plus grande gloire de Dieu et au salut des àmcs.
Les miracles opérés par Jésus-Christ, même quand ils semblent ne procurer qu'un bienfait physique, sont toujours des préfigurations de bienfaits spirituels.
2° Pourquoi Dieu fait-il des miracles? Pour manifester sa puissance, ou Tune de ses perfections, d'une manière directe et plus éclatante, afin que les hommes apprennent à le mieux connaître, à l'aimer davantage et à le servir plus fidèlement.
Ainsi Jésus-Christ dit que son Père l'exauce, afin que les hommes reconnaissent celui qu'il a envoyé, et l'éternelle vérité qu'il leur annonce ( Joan. vi, 29);
Sa puissance, parla guéri son de l'aveugle désolé;
Sa bonté, par la résurrection de l'enfant de la veuve de Naïm;
Son amour, par celle de Lazare ;
Sa sollicitude pour son peuple qu'il nourrit dans le désert ; '
Sa miséricorde, par la guérison du paralytique de trente-huit ans et celle de la fille de la Cananéenne, etc., etc.;
Sa charité pour tous, par la diffusion de ses grâces sur tous ceux qui invoquent son secours avec foi.
3° Quand Dieu fait-il des miracles? De son côté, quand il lui plaît, et pour l'accomplissement de ses desseins providentiels. A cette fin, il suspend tout d'un coup l'ordre de la nature, non pas en général , mais en certains cas particuliers qui ne troublent
point Tordre commun ; et son moyen le plus efficace pour changer le cours des choses, qui, par la faute des hommes va contre sa volonté et en dehors de sa sagesse, est de mouvoir par une grâce spéciale le cœur des hommes, et ainsi de les faire rentrer d'une manière inattendue, et quelquefois sans qu'ils le sachent eux-mêmes, dans les voies de sa providence. Tel Saul renversé sur le chemin de Damas, et qui d'un persécuteur violent de l'Évangile en devient Tapôtre le pkis ardent.
De notre côté, quand nous lui plaisons par notre foi, qui ouvre notre esprit à la lumière de sa parole et notre volonté aux inspirations de sa grâce qui la pousse et la fortifie.
.C'est pourquoi Jésus-Christ réclame toujours cette foi de ceux qui implorent son secours : Quid tibi vis faciam ?. . . créais h., vis sanus fieri ? Domine, adjuva incredulitatem meam, dit le père du possédé en lui demandant la guérison de son fils.
Et à ses apôtres, qui le réveillent avec frayeur dans la barque menacée par la tempête, le Seigneur dit tout d'abord : Quid timidi estis, modicx fidei (Matt. vin, 26).
Et ailleurs : Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne de se jeter dans la mer et elle s'y précipiterait (Matt. xvii, 19).
11 s'opère donc des miracles toujours et partout où règne la foi.
Jésus-Christ a dit : « Si vous vous réunissez plusieurs pour demander quelque chose en mon nom, Dieu vous l'accordera » (Matt. xviu 5 19). Saint Paul s'écriait : « Pour moi, le plus faible des hommes, je puis tout en celui qui me fortifie » (Philipp. îv, 13).
C'est ce qui fait la vertu des associations de prières; elles font, pour ainsi dire, violence au ciel, et de là, quand elles sont ardentes et persévérantes, les miracles qu'elles obtiennent encore de nos jours, à la grande surprise des incrédules, et surtout pour leur conversion.
4° Comment Dieu fait-il des miracles ? Comme il lui convient et par tous les moyens, mais surtout par l'intervention des saints, dont les prières sont plus puissantes que les nôtres à cause de la pureté de leur âme et de leur participation plus grande à la vie divine. Ils sont les amis, les familiers de Dieu, et par conséquent ils ont plus d'influence auprès de Lui : Multum valet deprecatio justi assidua (Jac. v, 16).
C'est par les miracles surtout qu'ils manifestent leur sainteté ici-bas, et c'est pourquoi l'Église demande des miracles constatés pour les canoniser. Invoquons-les donc avec foi, avec persévérance, etc., etc.
Cxci vident (Matth. xi, 5}.
Les aveugles voient.
jNous avons expliqué la nature et la condition de* vrais miracles, pourquoi Dieu en fait, quand il les fait, et comment. Voyons maintenant en particulier les miracles que le Seigneur donne lui-même aux disci^ pics de Jean comme les signes de son avènement*
en leur citant les paroles cTIsaïe qui le prophétisent; et d'abord le premier, la vue rendue aux aveugles : caeci vident.
Ce miracle s'opère encore fréquemment de nos jours par la vertu de la parole de Jésus-Christ, et d'une manière spirituelle, ce qui est souvent un plus grand miracle que la guérison de l'aveuglement physique. . \
L'aveuglement est la privation de la lumière.
Or, il y a trois sortes de lumière : la lumière physique, qui éclaire l'œil du corps; la lumière intelligible, qui éclaire l'entendement ou l'œil de l'intelligence naturelle; la lumière surnaturelle, . qui est le rayon direct de Dieu, et qui fait voir à l'âme les choses divines.
La première a sa source dans le soleil, les astres et tous les corps lumineux de ce monde; c'est la lumière sensible.
La seconde a son foyer dans la parole humaine, et se répand par elle : c'est la lumière de la raison.
La troisième émane directement de Dieu, rayonne par sa parole, et illumine l'âme par la foi, qui est le sens du divin.
On peut donc être aveugle de trois manières, selon l'espèce de lumière dont on est privé, par le manque ou l'obscurcissement du sens qui y correspond, l'œil, la raison ou la foi.
Or, la manière dont Jésus-Christ a guéri des hommes physiquement aveugles, explique et préfigure celle dont il guérit l'aveuglement de l'esprit et de l'âme.
L'Évangile nous raconte trois guérisons de ce genre. Considérons aujourd'hui celle de l'aveugle de naissance.
Récit du fait évangélique (Joan. îx).
Au moral, il y a deux aveuglements de. naissance : i° parle péché d'origine; 2° par le défaut d'une éducation religieuse.
1° Par son péché, l'homme, ayant troublé son rapport axpc le ciel, n'en a plus reçu la lumière comme à son origine, et ainsi il est devenu aveugle pour les choses éternelles. Toute sa postérité a participé, par sa naissance même, à cet aveuglement que Jésus- Christ est venu détruire par la lumière de sa parole.
C'est pourquoi il a dit : Ego sum lux mimdi : qui sequitur me, non ambulat in tenebris (Joan. vin, 12); et l'apôtre saint Paul écrit aux Éphésiens : Eratis enim aliquando tenebrœ, nunc autem lux in Domino (Ephes.v, 8).
Cette guérison de l'aveuglement moral des nations par l'Évangile est un vrai miracle; car une action surnaturelle pouvait seule l'opérer.
Ce miracle se renouvelle en chaque âme régénérée par le baptême, et comme Jésus a ouvert les yeux à î'aveugle-né en les oignant d'un peu de terre mêlée à sa salive, ainsi l'ouverture de l'œil de l'âme dans le baptême s'accomplit par le moyen de l'eau imprégnée de l'Esprit-Saint par la parole sacrée.
Et quand le sens du divin, ou l'œil de l'âme, a été ouvert par la vertu de l'esprit à la lumière du ciel, et comme organisé pour la recevoir, il faut que la parole divine lui transmette cette lumière par l'in-
struction, et alors il connaît par la foi les vérités éternelles qui dépassent sa raison.
Là encore il y a miracle, puisque, par une opération surnaturelle, le sens du divin, qu'il avait perdu, lui est rendu, et une nouvelle faculté de connaître, et de connaître l'infini, qui échappe à sa raison naturelle, est développée en lui.
2° Mais si l'instruction chrétienne manque après le baptême, l'œil de l'âme, ne recevant plus la lumière du ciel, qui peut seule l'exciter et la nourrir, se referme; et la puissance surnaturelle, qui lui a été donnée par le baptême* reste inerte et stérile.
L'âme, qui avait reçu la capacité de voir, redevient aveugle dès sa naissance, et il faudra plus tard une véritable miracle de la grâce, pour la rouvrir de nouveau à la lumière céleste.
La conversion des âmes qui, quoique baptisées, n'ont point reçu l'instruction chrétienne, est donc un miracle insigne, que la grâce divine peut seule opérer.
11 s'accomplit quelquefois pour la manifestation de la gloire de Dieu au milieu des peuples incrédules, et alors Jésus-Christ les en oie aussi se laver dans la piscine de Siloé, c'est-à-dire dans la piscine de la pénitence, et boire les eaux salutaires de la doctrine de l'Église.
Cependant, aujourd'hui comme au temps du Sauveur, quand un aveugle de ce genre est guéri miraculeusement, le monde s'agite et ne veut pas y croire.
11 interroge, scrute, critique, et cherche de toutes manières des raisons de ne pas admettre un fait éclatant, qui l'embarrasse ou le gène.
Comment cet homme, qui ne croyait à rien,
croit-il maintenant? est-ce donc le même homme? Celui qui l'a converti est un imposteur, un fourbe, et lui est un fou ou un exalté. Il a des hallucinations!
Et l'autre répond simplement comme l'aveugle-né de l'Évangile : « Je ne voyais pas alors, et je vois maintenant ; ce qu'est Celui qui m'a ouvert les yeux, je ne le sais pas ; je sais seulement que je ne voyais pas et qu'il m'a fait voir. »
Et quand on le presse de questions pour savoir comment cela s'est passé, ou pour mettre. en doute la sincérité de celui qui l'a converti, il dit comme l'aveugle de l'Évangile :.« Est-ce que vous voudriez aussi être guéri par lui ou devenir ses disciples? » et il fait tout ce qu'il peut pour les mener à Celui qui l'a guéri.
mes frères, si dans cet auditoire il se trouvait un aveugle par l'âme, soit que l'œil de son àme n'ait jamais été ouvert par le baptême, soit, ce qui est plus commun parmi nous, qu'elle soit retombée dans l'aveuglement par le manque d'instruction chrétienne, appelons sur elle de toute la'force de notre prière le rayon de la lumière divine, et demandons à Notre- Seigneur, présent au milieu de nous, uTopérer encore cette fois un miraclej qui peut seul lui rendre la vie du ciel.
Jesu, fili David, miserere mei (Luc. xviu 38).
Jésus, fils de David, ayez pitié de moi.
Nous avons vu comment Jésus-Christ a ouvert les yeux à l'aveugle de naissance ; et, dans le miracle qui lui a rendu la lumière du jour, nous avons reconnu la préfiguration de miracles encore plus grands, par lesquels il appelle souvent à jouir de la lumière du ciel ceux qui ne l'ont jamais perçue ; soit que la parole du Christ ne les ait point éclairés, comme les païens ; soit qu'après en avoir reçu le sens surnaturel par le baptême, il soit resté en eux sans développement dès l'enfance par le manque d'instruction chrétienne.
Considérons aujourd'hui une autre sorte d'aveugles, qui le sont devenus après avoir goûté la lumière, et voyons comment ils peuvent être guéris par le Sauveur.
Récit de l'histoire de l'aveugle de Jéricho (Luc. xvin).
Cet aveugle, disent plusieurs Pères, peut nous figurer ceux qui le deviennent moralement par l'action dominante des passions humaines, et surtout de l'orgueil.
Toute passion, en effet, dans son paroxysme, trou-
ble la vue de l'esprit, et rend le cœur partial et exclusif.
On ne voit plus la vérité simplement, ni en ellemême, ni en soi, ni dans les autres. On n'aperçoit plus les personnes et les choses qu'à travers un prisme trompeur, ce qui produit des illusions.
L'orgueil principalement rend aveugle sur soimême; on ne se voit plus comme on est dans la réa- ' lité, mais comme on s'imagine être.
De là les illusions si grossières de l'amour^propre, de la vanité, qui rendent insupportable et ridicule tout ensemble : et cet aveuglement sur son propre mérite est tellement naturel à l'âme humaine depuis qu'elle a été obscurcie par le péché, qu'il n'y a pas d'homme, si dénué qu'il soit -de qualités, qui ne se croie supérieur aux autres par quelque côté.
Cependant l'orgueil qui nous boursoufle au dehors nous rend vides au dedans, et c'est pourquoi il produit la pauvreté de l'esprit et du cœur.
Alors sentant ce vide, il mendie les louanges et les flatteries : secus viam mendicans. 11 va quêtant partout les éloges ou de quoi nourrir sa vanité ; et la faim qu'il en éprouve le rend si aveugle, qu'il accepte avec empressement les aliments les plus grossiers, ou se laisse duper par la flatterie. *
Jésus vient à passer un jour sur son chemin, un jour que la voix de la vérité se fait entendre. C'est une grâce qui lui est accordée. 11 la sent peut-être au fond du cœur, mais la foule qui l'entoure l'empêche de s'en approcher.
Cette foule, c'est la multitude des préjugés, des prétentions, des illusions de la vanité, des sollicitudes du siècle, des exigences et des habitudes de
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l'esprit du monde ; ce sont surtout les embarras du respect humain.
Heureux si, en ce moment et au milieu de tous ces obstacles, une voix, sortie de son âme, crie spontanément : Jésus, ayez pitié de moi ! C'est le cri de la conscience, du sentiment de la vérité, du besoin de Tàme!
S'il ne jette qu'un cri, il sera bientôt étouffé par le bruit de la foule ; et s'il le répète avec instance, pour attirer enfin sur lui la grâce dont il sent l'approche, alors le monde se tourne contre lui, et veut le faire laire, pour l'empêcher de profiter du passage de Jésus-Christ : Et increpabant eum.
Le monde, en effet, n'aime pas qu'on le quitte pour Dieu, et il s'indigne contre ceux qui lui font défection.
Il a toutes sortes d'objections à faire à qui tente de revenir à Dieu : Ne faites pas tant de bruit, ne criez pas si fort, ne faites point parler de vous; pourquoi vous signaler et vous compromettre? voyez quel trouble vous allez jeter dans votre famille et au milieu de vos amis, etc.
Cependant l'aveugle de Jéricho redouble ses cris, multiplie ses supplications, et il finit par attirer sur lui le regard du Sauveur. Jésus s'arrête et se tourne vers lui.
Effet remarquable de la persévérance dans la prière, au milieu des empêchements et malgré les obstacles ! Quand elle persiste, elle nous rapproche de Dieu, comme l'aveugle de Jésus.,
Quid tibi vis faciam? lui demande le Maître. Dieu veut donc que nous lui disions nettement, formellement ce que nous voulons de lui, quoiqu'il le
sache mieux que nous, mais afin qu'en lui témoignant notre foi en sa puissance et sa bonté, nous nous mettions en disposition d'en attirer et d'en recevoir les effets i
Qu'on dise après cela que la prière orale est inutile, parce que nous ne disons rien à Dieu qu'il ne sache ! Quid tibi vis faciam? deraande-t-il toujours à celui qui le prie, et il faut le lui dire expressément pour être exaucé.
v Domine, ut videam : Seigneur, que je voie ! Il y a deux choses dans cette parole ardente.
D'un côté, il reconnaît son mal, et le confesse : Je n'y vois pas ; je suis dans les ténèbres, dans la nuit. Oh! combien il nous en coûte parfois de l'avouer si simplement !
De l'autre, il proclame devant tout le peuple et surtout devant les ennemis de Jésus-Christ sa foi en sa puissance : Seigneur, faites que je voie, car vous avez le pouvoir de me guérir; vous êtes le toaître de la lumière, la lumière elle-même. Vous seul pouvez me tirer de mes ténèbres !
Et c'est pourquoi Jésus lui répond : Fides tua te salvum fecit; parole salutaire, qui s'applique à son âme encore plus qu'à son corps ; car cette foi en Jésus-Christ, qui a rendu la lumière à ses yeux, Ta aussi attirée dans son esprit, et le voilà doublement guéri par elle ; double miracle, dont le premier est à la fois le symbole et la cause du second.
Cette interprétation de ce passage de l'Évangile peut s'appliquer à la guérison de toute passion ; car toutes nous rendent aveugles, et il ne faut souvent rien moins qu'un miracle ou un secours surnaturel de la grâce pour nous en guérir.
Implorons donc la lumière de Jésus-Christ. Disons du fond de notre àme avec le prophète royal : Domine, illumina oculos rheos, illumina vultum tuum super nos; et crions de toutes nos forces et avec instance, malgré le monde qui veut nous en empêcher, avec l'aveugle de Jéricho : Jesu, Fili David, miserere mei ; fac ut videam .
Claudi ambulant (Mat th., xi, 5).
Les boiteux marchent.
Jésus-Christ ne fait pas seulement voir les aveugles,, il a encore fait marcher les boiteux, comme Isaïe l'avait annoncé. Voyons comment ee nouveau miracle, qui est un des signes de son avènement sur la terre, s'o-. père encore aujourd'hui parmi nous en son nom et par la vertu de sa grâce.
Un homme boite, quand Tune de ses jambes étant plus courte que l'autre, son^orps qui porte. sur l'une et sur l'autre, incline alternativement des deux côtés, d'où résulte un balancement pénible et qui entrave la marche.
Mais on boite aussi au moral, comme dit le prophète Élie des Juifs qui allaient sans cesse de Dieu aux
idoles et des idoles à Dieu : Usquequo claudicatis in duas partes ? (III Reg. xvm, 21 .)
Ainsi font beaucoup de chrétiens, qui voudraient marcher dans la voie de la justice, mais qui s'en laissent sans cesse détourner par des tentations et par tout ce qui sur leur chemin attire la concupiscence ou excite leur convoitise. Leur marche est toujours vacillante, parce que, partagés entre le bien et le mal, ils balancent entre les deux*, et penchent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, ce qui les empêche d'avancer.
Ils boitent donc moralement :
1° Dans leur conscience, entre le devoir et l'intérêt, entre la loi et le plaisir, entre l'équité et l'égoïsme et cela, parce qu'ils s'aiment eux-mêmes autant, sinon plus que la loi.
2° Dans leur religion, parce qu'ils sont partagés entre Dieu et le monde, et qu'ils voudraient suivre ces deux maîtres à la fois, ce que Jésus-Christ a déclaré impossible. Le respect humain les empêche de faire ce que leur foi réclame, et leur lâcheté tâchant d'accommoder ces deux exigences, ils penchent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; ils boitent.
3° De là la tiédeur, qui selon l'Apocalypse, fait vomir: Tepidus es, et neç frigidus, nec calidus (Apoc. m, 16).
4° Ils boitent dans toute leur conduite, qui n'est jamais'droite, parce que leur intention ne l'est pas, et que tendant à la fois vers deux buts différents, leur marche est nécessairement tortueuse ou composée.
Et cela, soit par une prudence calculée, qui voudrait contenter tout le monde, et qui finit par déplaire à. tous ; politique mondaine.
Soit par faiblesse, et c'est le cas le plus fréquent, ne sachant pas résister aux tentations, aux impressions du moment, ou par un entraînement d'imagination donnant tour à tour d'un excès dans l'autre.
Qui redressera cette âme boiteuse et la raffermira sur ses bases? Il ne s'agit pas de pallier le mal, de le dissimuler par des expédients pour le rendre moins difforme. Tous les palliatifs sont des moyens artificiels qui ne guérissent pas.
Il faut un redressement complet, comme celui opéré par la parole de saint Pierre sur le boiteux de la porte du temple : In nomine Jesu Christi surge et ambula (Act. m, 6). Comme celui qu'annonce Isaïe : Salie tsicut cervus claudus (Is. xxxv, 6).
Ce qui ne peut s'accomplir que par une vertu divine, pénétrant dans le fond même de l'âme, qu'elle éclaire de sa lumière pour diriger son intention, et qu'elle fortifie de sa puissance pour lui donner là force delà réaliser droitement, courageusement, et Sans vacillation.
In nomine JesuChristi, surge et ambula. Jésus-Christ seul a la clef des cœurs, et quand il y pénètre, il les raffermit sur leurs bases, c'est-à-dire dans leur raison qu'il rectifie, dans leur conscience dont il dissipe les obscurités, dans leur volonté qu'il pousse à sa fin véritable, et enfin, dans leur amour, dont il s'empare par son amour.
Alors l'âme ainsi renouvelée et . simplifiée n'a plus deux maîtres qui la partagent. Elfe se tourne uniquement vers celui qui la remplit, et ne sait plus aimer et servir que lui.
La voie du Seigneur est rétablie en elle : Parate viam Domini. Ses sentiers sont devenus directs : Rectos
facite semitas ejns, et il n'y a plus rien de tortueux dans sa conduite, ni au dedans, ni au dehors : Prava in directa (Luc. m, 4, 5).
Elle marche droit et ne boite plus, et, bien qu'elle puisse être encore tentée par les sens, par l'imagination, par la concupiscence et la passion, même quand il faut combattre elle ne cède rien à l'ennemi, et soutenue par la grâce, elle va droit à Jésus-Christ par l'accomplissement du devoir, par l'inspiration de la charité.
N'est ce pas un vrai miracle que le changement d'une telle âme redressée tout d'un coup de sa lâche Claudication, et marchant droit et ferme dans le sentier de la justice au milieu des obstacles du monde, et en dépit du respect humain?
Tels ont été les apôtres, d'abord si grossiers et si lâches, quand il n'y avait en eux que les forces de la nature, et dont l'esprit de Jésus-Christ a fait des aigles d'intelligence et des lions de foi.
Tel deviendra, par un miracle de la grâce, tout chrétien changé et raffermi dans les bases de son âme par l'action surnaturelle de Jésus-Christ, à laquelle il acquiescera librement. Marchant droitement, sincèrement, simplement au milieu des tergiversations du monde, et ne boitant plus, parce qu'il sait ou il doit aller et qu'il veut y aller malgré tout, il trouvera dans sa droiture la dignité et la paix. Claudi ambulant.
Puer mens jacel in domo paralyticus (Matth. vin, 6).
Mon serviteur est frappé de paralysie.
Les paroles du prophète^ Isaïe et de l'Évangile: Claudi ambulant, ne s'appliquent pas seulement aux boiteux, mais aussi, disent les saints Pères, à tous , ceux qui sont empêchés de marcher dans la voie du salut ouverte par Jésus-Christ. Or, le plus grand empêchement à la marche, et par conséquent à l'avancement, est la paralysie. ;Notre-Seigneur a guéri beaucoup de paralytiques, et comme toujours, les guérisons physiques qu'il opère préfigurent une guérison morale, et en sont même les moyens ; car tout dans ses œuvres tend au salut des âmes, et c'est pourquoi tout dans les actes du chrétien doit mener à la même fin.
Nous affirmons donc que beaucoup de miracles de ce genre s'accomplissent encore de nos jours par la vertu de Jésus-Christ; en d'autres termes, qu'un grand nombre de paralysies de l'âme et de l'esprit sont guéries par une assistance surnaturelle ou miraculeusement.
C'est ce que nous allons voir dans cette méditation.
Ce que c'est que la paralysie du corps. — Description rapide de ses effets physiques, intellectuels et moraux.
. LES MlllACLËS DE JÊ&ÎS-CHRIST. ' i«l
Dans le corps, défaut de sensibilité et de mouvement par Timpuissance du système nerveux et musculaire. Les fonctions des organes des sens sont empêchées totalement ou partiellement. Les muscles ne recevant plus Pinflux nerveux restent immobiles, et les organes nécessaires à l'exercice de la vie animale sont enchaînés.
En outre, comme l'esprit ne peut agir que par les organes et les membres du corps, ceux-ci refusant le service, l'intelligence perd entièrement ou en partie ses moyens d'exercice et d'expression, et ainsi la pensée est entravée ou stupéfiée comme la volonté. La vie de l'àme est entravée par la défaillance de la vie du corps.
Il en va de même dans la paralysie directe de l'àme, qui arrive, hélas! trop souvent, même au milieu de la plénitude de la santé du corps, quelquefois par cette plénitude même qui l'opprime et l'étouffé.
On la reconnaît aussi à ces deux caractères. :
1° Extinction ou affaiblissement du sentiment du bien et du mal, insensibilité morale, et surtout éloignement, dégoût des vérités et des pratiques religieuses, qui sont les auxiliaires les plus efficaces de la modalité.
2° Défaut ou incapacité du mouvement moral; ce qui se montre par l'omission ou la négligence des bonnes œuvres, qui exigent des efforts ou imposent des privations, et principalement par l'abandon, eu du moins Tinsoucianoe des devoirs religieux qui y provoquent le plus.
Mais la paralysie morale a cela de plus dangereux, de plus mortel, que celui qui l'éprouve ne la sent pas toujours et ne reconnaît pas son mal. Il va peu à peu à la mort de l'âme sans s'en apercevoir.
Parmi le grand nombre de paralytiques guéris par le Sauveur, auquel on en apportait de tous les côtés, nous en considérerons trois, dont l'Evangile raconte en détail la guérison.
C'est d'abord le serviteur du centurion, dont la foi admirable a attiré la vertu vivifiante, de Jésus-Christ sur son malade, au point qu'il a été guéri subitement par une seule parole dite de loin.
Jacet in domo paralyticus. Le pauvre serviteur gisait sur son lit sans pouvoir remuer.
C'est l'image d'une âme qui, par l'abaiidoii-de toute pratique religieuse, perd avec la connaissance de Jésus-Christ la volonté et la puissance d'aller à lui.
N'étant plus excitée ni nourrie par les impressions, ni par les aliments delà vie morale, de la vie chrétienne, elle perd peu à peu, avec le sens du divin, la vie de la grâce et le goût de ce qui l'attire et l'entretient. Elle devient insensible à ses atteintes, et ne fait aucun effort pour la chercher ou la recevoir. 11 n'y a plus en elle ni action ni réaction de ce côté. Elle est paralysée pour le bien*
Jacet in domo paralyticus* L'âme paralysée reste en elle, dans sa maison i sans vouloir ou pouvoir sortir par elle-même de son indifférence ou de son égoïsme pour accomplir ses devoirs envers Dieu et ses frères.
Elle ne songe point à aller à l'église rendre à Dieu, aux jours marqués, l'hommage qui lui est dû, ou elle n'en trouve pas le temps.
Point de prière le matin ni le soir. Elle s'éveille et s'endort comme l'animal.
LES MIRACLES DE JÉSUS-ClIRIbT. 183
Encore inoins de confession pour se purifier, et de communion pour se nourrir.
Elle ne va pas même entendre une parole édiliante qui pourrait la tirer de sa stupeur et exciter en elle quelque bon mouvement.
Elle dort, et ne veut pas être réveillée, de peur d'être obligée d'agir : Noluit intelligere ut bene ageret (Ps. xxxv, 4).
Que fait-elle donc, cette âme paralytique? Jacet in domo. Elle languit chez elle, en elle, ne vivant guère que du corps et de ce qui s'y rapporte. Elle a abdiqué sa vie propre, et s'est faite la servante de son corps pour en jouir; et si elle ne commet pas de désordres graves, ou de crimes capables de lui attirer les peines de la loi civile ou le mépris de la société, elle se croit irréprochable devant Dieu et devant les hommes, et elle s'en vante.
Parfois, cependant, maie tovquetur. Les remords ou l'ennui la tourmentent : les remords, parce qu'avec toutes ses belles phrases, elle sent au fond qu'elle n'est pas dans l'ordre, et qu'elle a une destination et des devoirs qu'elle ne remplit pas.
Heureuse, si elle est assez tourmentée pour désirer autre chose! l'acuité de cette peine peut la faire soi* tir de son insensibilité*
D'autres fois, c'est l'ennui qui Paccable, parce que rien ne peut la satisfaire au fond) et qu'elle a besoin de bonheur. Là encore, il peut y avoir une ressource pour elle, une impulsion secrète qui lui redonne quelque énergie pour secouer sa torpeur. C'est encore une tentative de la grâce.
Comment sortir de là ? Un paralytique ne peut guère s'aider lui-même. Il lui faut quelqu'un pour l'exciter^
18'é SIXIEME SËHIE.
le porter, le soutenir, et c'est le bon centurion qui vient au secours de son serviteur.
La foi vive supplée à la science, et elle vient invoquer le remède que le malade est incapable de chercher.
C'est aussi la dernière ressource de ceux qui n'en trouvent plus en eux-mêmes, ou qui n'ont pas la force de s'en servir.
C'est pourquoi l'Église nous invite à prier ardemment, continuellement pour les pécheurs, et surtout pour ceux qui, à cause de la paralysie de leur âme, n'ont plus de sentiment ni de mouvement pour Jésus- Christ.
Une foi vive, qui va trouver Jésus-Christ pour eux, peut en obtenir une guérison miraculeuse : la foi d'une mère, d'une épouse, d'une fille, d'une âme quelconque qui aime comme on aime au ciel par la charité de Jésus-Christ. De là les miracles de guérison morale qui s'opèrent souvent par les associations de prières.
Seigneur, disent les âmes .chrétiennes avec la foi du centurion, il n'est pas nécessaire que vous alliez trouver ce paralytique, mais dites seulement une parole et il sera guéri !
Et il leur sera fait comme elles ont cru.
LES MIRACLES DE JÉSrS-CHRIST. 185
Surge, toile y rabat mn titum cl ambtila (Joan. v, 8).
Lcvpz-vous, emportez voire lil et marchez.
Voici maintenant un autre paralytique, qui l'était depuis trente-huit ans, et que Notre-Seigneur a guéri par une parole. Nous allons voir comment ce miracle se reproduit fréquemment de nos jours par la même vertu.
Récit du fait évangélique :
Jérusalem, c'est l'Église. La piscine de Bethsaïda, où le premier malade qui descendait après que l'ange en avait remué l'eau était guéri, est le symbole des fonts baptismaux et du tribunal de la pénitence, où les âmes enchaînées par les liens eu péché, et qui en sont devenues les esclaves, retrouvent la liberté avec la pureté.
L'ange qui descend à certains moments et remue l'eau pour la rendre salutaire, c'est la grâce qui arrive quand il plaît à Dieu, et le malade, qui a le bonheur de saisir le moment où elle agit, est guéri.
Le pauvre paralytique qui attendait depuis trentehuit ans au bord de la piscine sans pouvoir y entrer,
représente beaucoup d'autres malades de nos jours.
Ils se sentent malades et voudraient guérir. Pour cela ils vont à l'Église ; ils s'approchent de la piscine et sentent le besoin d'y descendre ; mais ils n'en ont pas la force ou ne se mettent jamais en mesure de le faire.
Il y a toujours quelque obstacle qui les arrête : les affaires, les plaisirs, de vieilles habitudes, et surtout le respect humain.
Ils restent donc dans leur mal, faute d'user du remède céleste qui les en délivrerait, et ils sont paralysés moralement, puisqu'ils ne peuvent avancer dans la voie de la justice et de la charité.
Et quand on leur demande s'ils veulent guérir, ils répondent aussi qu'ils le désirent depuis longtemps, mais qu'ils n'ont personne pour les porter dans la piscine : Hominem non habeo, ut mittat me in piscinam.
C'est un homme occupé des affaires de l'État ou des siennes, et qui ne. trouve pas le temps de vaquer à la plus grande des affaires, à celle de son salut, sans laquelle toutes les autres ne lui serviront de rien : hominem non habeo, etc.
C'est un savant qui veut connaître toutes choses, excepté ce qu'il y a de plus important, Dieu et son âme : hominem non habeo, etc.
C'est un artiste qui cherche partout le beau et les émotions qu'il procure pour le contempler et le reproduire, et qui, ne s'élevant jamais à la source de la beauté, ignore celle de son âme qui en est l'image : hominem non habeo, etc.
C'est un femme dominée par l'amour du monde et des créatures, et qui n'y cherche que les jouissances
de son cœur ou de ses sens. Elle sent qu'elle n'est pas dans la voie chrétienne, et voudrait y rentrer, mais sans renoncer à ce qu'elle aime le plus ; et elle ne trouve point de directeur assez commode pour lui permettre d'accommoder ce qui est inconciliable : hominem non habeo, etc.
Et pendant que les uns et les autres tergiversent ou reculent devant un obstacle, l'Esprit de Dieu, qui leur parlait au cœur et qui n'est pas écouté, passe, et c'est un autre qui profite du bienfait de la piscine sacrée.
Et ce vain désir de guérir et cette impuissance de le satisfaire peuvent durer longtemps, comme il est arrivé pendant trente-huit années au paralytique de Bethsaïda. Plusieurs meurent avant d'avoir travaillé à leur guérison.
D'autres, découragés de leur impuissance, s'éloignent de la piscine du salut et restent paralysés.
Heureux ceux qui persistent à demander et à chercher ce qui leur rendra la vie du ciel ! S'ils ont véritablement la bonne volonté de guérir et font ce qu'ils peuvent à cette fin, un jour ou l'autre le Sauveur aura pitié d'eux.
Il leur demandera : Vis sanus fieri? c'est-à-dire : es-tu décidé à faire tout ce qui est nécessaire pour être guéri, et crois-tu que je puisse te guérir?
Et si la disposition de leur cœur répond à sa demande, il leur dira : Surge, toile grabatum tunm, et ambula.
Surge , lève-toi par un effort généreux, et ne reste plus couché dans les ténèbres du monde et à l'ombre de la mort!
Lève-toi, comme l'enfant prodigue, qui a secoué
sa misère et sa dégradation pour retourner à son père!
Toile grabatum tuum. Emporte ton grabat qui te portait, c'est-à-dire brise les liens qui te tenaient captif, et domine maintenant ce qui te rendait esclave, tes sens, tes passions, tes mauvaises habitudes, et ambula, marche droit et ferme dars la voie nouvelle qui t'est ouverte.
Mais surtout n'use de la vie qui t'est rendue que pour glorifier ton Sauveur et travailler à l'accomplissement de sa volonté sur la terre comme au ciel.
Ecce sanus fadas es; jam noli peccare y ne cleterius tibi aliquid contingat.
Car les guérisons miraculeuses obligent davantage, et il sera plus demandé à celui qui a plus reçu.
Chrétiens, s'il y a dans cette assemblée une àme paralysée depuis longtemps , comme le malade de Bethsaïda, et qui n'ait pas encore la force de descendre dans la piscine salutaire, Jésus est là ; nous l'en avertissons. Il la regarde, il l'interroge avec bonté ! qu'elle le regarde donc à son tour avec confiance, qu'elle lui avoue sincèrement sa misère en implorant son secours avec foi, et, nous le lui affirmons, si elle fait simplement ce qui lui sera dit, elle retrouvera miraculeusement la force de se lever et de marcher dans la voie du ciel.
Cum autem vidisset Jésus fidem illornm ail paralytico : Fili, dimittuntur tibi percuta tua (Marc. h).
Jésus, voyant leur foi, dit au paralyl ique : Mon ûls, \os péchés vous sûnt remi>.
La guérison du troisième paralytique, racontée en détail par saint Marc et saint Luc, offre à notre méditation ce caractère particulier, que le miracle physique s'y trouve joint au miracle moral, et que celuici amène celui-là pour en être la confirmation auprès des Juifs incrédules. Jésus guérit d'abord le malade de sa maladie morale en le délivrant de ses péchés, et, pour preuve de sa puissance libératrice, il accomplit le miracle sensible de le faire marcher : ce qui frappe davantage l'esprit de la multitude.
Mais il y a encore ici une autre particularité consolante, c'est que cette guérison paraît accordée encore plus à la foi des amis du malade qu'à la sienne propre : ce qui est un grand encouragement à prier et à faire des bonnes œuvres pour attirer la grâce en des âmes qui n'ont pas la foi, ou dont la foi est faible.
Tel est le sujet de cette méditation.
Récit du fait évangélique.
Et venerunt ad eumFJer entes paralyticum.
Il est évident que ces braves gens croient vivement à la puissance de Jésus-Christ. Ils viennent de loin lui apporter le malade et avec beaucoup de peine.
Ne pouvant rapprocher à cause de la foule, ils vont jusqu'à découvrir le toit de. la maison pour le placer devant lui : ce qui paraît déraisonnable.
C'est la folie de la foi, qui ne doute de rien par la confiance en Dieu. Pourvu qu'ils arrivent à Jésus, tous les moyens leur sont bons, et aucun effort ne leur coûte.
Exemple des saints et des âmes profondément chrétiennes, qui sont prêts à tout souffrir et à tout faire pour amener les pécheurs à Jésus-Christ, même au péril de leur vie.
Nous avons encore assez de foi pour déplorer le sort de ceux qui n'en ont pas. Ils nous inspirent même une grande pitié, et nous essayons quelque chose pour les convertir, par affection pour eux, et surtout pour l'acquit de notre conscience.
. . Mais trop souvent nous nous décourageons par les difficultés, et au moindre obstacle nous reculons et n'osons plus avancer par lâcheté ou par respect humain.
Alors on trouve toutes sortes de prétextes. On ne veut pas tourmenter le malade, on redoute l'animadversion de ceux qui l'entourent; ou enfin on craint de compromettre le succès par trop d'empressement, par des tentatives indiscrètes ou importunes.
Et, en attendant, on ne fait plus rien ou peu de chose, et le malade meurt dans son péché.
Les amis du paralytique ne se rebutent pas si facilement. La foule les empêchait d'approcher ; ils passent par-dessus la foule, en descendant le malade par le
toit. Ainsi devrions-nous faire en bien des cas, en nous élevant au-dessus des prétentions et des préjugés du monde, et surtout du respect humain, pour amener les âmes à Jésus-Christ.
Mais on peut voir encore dans ce fait extraordinaire le symbole de ce qui arrive à certaines âmes, amenées à Jésus-Christ par des voies extraordinaires.
Par exemple, que des esprits engoués de la science humaine, qui les exalte et les empêche d'aller à Jésus- Christ, aient le bonheur de rencontrer une parole chrétienne qui les introduise dans le christianisme par la science, comme cela est arrivé à tant de philosophes des premiers siècles, et comme cela arrive encore de nos jours ; conduits alors par cette parole doublement savante de la science du monde et de celle de Dieu . ils sont portés au médecin céleste, non plus par le chemin ordinaire, obstrué par la foule, mais parle haut de la maison découverte pour eux, c'està-dire par l'exposition des plus sublimes vérités, qui touchent leur âme en ravissant leur intelligence.
Puis, élevés par la science d'en haut, ils descendent par la foi aux pieds de Jésus-Christ, où leur guérison va s'accomplir.
Jésus remet les péchés au paralytique, à cause de la foi de ceux qui le lui apportent : Cum autem vidisset Jésus fidem illorum.
Mais, à coup sûr, le malade participait à cette foi, bien qu'il ne l'exprime pas en paroles ; car il se laisse porter par ses amis, se prête à tout ce qu'ils font pour lui, quoique cela dût le faire souffrir. Il espère donc aussi en la puissance du Sauveur.
C'est ce qui arrive de nos jours à beaucoup d'hommes qui paraissent éloignés de Jésus-Christ et de son
Église, et qui au dedans en sont plus près qu'on ne le croit et qu'ils ne le savent eux-mêmes.
Il ne faudra que l'occasion et un secours charitable pour les y amener.
Ce qui ressort principalement de ce fait, c'est l'efficacité de la foi des autres pour procurer le salut d'une âme, même sans qu'elle paraisse s'en mêler; car ce n'est pas la simple guérison d'une paralysie que cette foi obtient en ce moment, c'est la délivrance, c'est le salut d'un pécheur : FM, dimittunturtibipeccata tua.
Cependant le malade n'était pas encore guéri dans son corps, et c'est la mauvaise volonté des scribes et des pharisiens qui lui attire ce nouveau bienfait.
Ils disaient dans leur cœur ce que les hommes du monde disent encore aujourd'hui de la confession : Comment un homme peut-il remettre les péchés? c'est un blasphème ou un mensonge.
Et Jésus répond aux uns comme aux autres : Ce n'est pas un homme qui remet les péchés, mais Celui qui a la puissance de faire marcher les boiteux et les paralytiques, Dieu seul, qui est le maître de la vie et de la mort.
Lève-toi et marche, dit-il au paralytique ; et, par ce miracle sensible qui confirme le premier, il leur donne la preuve éclatante de sa divinité.
Ainsi un bienfait en amène un autre, dès que l'âme est remise en rapport avec Dieu, comme elle roule d'abîme en abîme quand elle en est séparée. L'heureux paralytique est guéri à la fois dans son âme et dans son corps, et c'est ce qui arrive encore aujourd'hui aux âmes qui reviennent franchement au Sauveur. Le corps participe à la santé rendue à l'àme,
Uprosi mundanlur (Luc. vu, 22).
I e> lépreux sont guéris.
Jésus a guéri beaucoup de lépreux dans les pays qu'il parcourait, et saint Marc et saint Luc racontent en détail la guérison de dix lépreux à la fois, qui vinrent implorer sa pitié, et dont un seul, qui était un Samaritain, revint le remercier après sa guérison.
Récit du fait évangélique (Luc. xvu, 12).
Or, comme selon les saints Pères la terrible maladie de la lèpre était la figure du péché, et que le péché ne peut être guéri que par l'action surnaturelle de la grâce, transmise par les sacrements de l'Église, il suit qu3 la guérison miraculeuse des lépreux au sens moral, ou des pécheurs, s'opère encore aujourd'hui continuellement dans l'Église au nom de Jésus- Christ et par la vertu de sa parole.
C'est ce que nous allons considérer dans cette méditation.
Il y a entre les choses physiques et les choses morales des rapports qui ne sont pas des ressemblances, à cause de la diversité de la nature et des formes, mais des analogies, parce qu'elles sont régies les unes et les autres par les mêmes lois.
Analogie de la lèpre et du péché.
La lèpre part d'un venin intérieur qui a vicié le sang, et qui se répand avec le sang à la surface du corps, sur la peau qu'il décompose et ronge.
Ainsi le péché a son origine dans la volonté pervertie; et par la volonté, qui commande à toutes les facultés, il tend à corrompre toute la personne humaine dans sa manière de sentir, de penser et d'agir. Il répand son venin dans les actions et dans les paroles des hommes.
C'est pourquoi Notre-Seigneur dit que ce n'est pas ce qui entre dans le corps de l'homme qui le souille, mais ce qui sort de son esprit et de son cœur, à savoir les désirs impurs, les pensées criminelles et les volontés mauvaises à l'égard du prochain (Matt. xv, 11).
La lèpre était contagieuse pour les personnes et pour les choses; elle infectait tout ce qu'elle touchait.
Le péché répand aussi la contagion en tout ce qui l'entoure. 11 corrompt et gâte tout ce qu'il touche, les personnes et les choses : les personnes par son influence et par son exemple, les choses par le désordre qu'il y jette, par la perturbation de la règle et du travail.
On séquestrait sévèrement les lépreux, et le commerce des autres hommes leur était interdit pour empêcher la contagion.
L'Église sépare aussi les pécheurs dangereux de la communion des fidèles. Elle les envoie dans la retraite pour préserver les autres de leur funeste contact, et s'amender eux-mêmes par la pénitence et la mortification.
Voyons maintenant par les circonstances du récit évangélique comment les dix lépreux de la Galilée ont été guéris.
1° Occurrerunt ei, ils se présentent à Jésus-Christ, bien qu'ils n'osent l'approcher parce que cela leur était défendu. Ils le cherchent donc, et par conséquent ils croient qu'il peut les guérir ; c'est cette foi qui les pousse.
Sans doute, la foi est un don de Dieu qui prévient toujours secrètement le pécheur. Mais il faut réagir à l'impulsion mystérieuse de la grâce prévenante, et toute l'initiative de la volonté humaine, placée entre le bien et le mal, est dans cette réaction.
Ainsi, quand Dieu montre à David l'énormité de son péché et les suites funestes qu'il produira, David acquiesce et se soumet.
Ainsi Madeleine, la pécheresse, poussée par l'esprit d'en haut qui a éclairé son esprit et touché son cœur, va se jeter, sans respect humain et au milieu d'un festin, aux pieds de Jésus-Christ.
Ainsi Saul, renversé sur le chemin de Damas et entendant l'appel de Jésus, y répond aussitôt par ces paroles : Quid me vis facere?
La réaction à l'appel de la grâce est donc la première condition de la guérison du pécheur, comme de celle du lépreux. Occurrerunt ei.
2° Quoique se tenant éloignés à cause de leur impureté, ils crient vers lui pour attirer son regard, sa pitié et l'effet de sa puissance : Jesu prxceptor, miserere nobis.
Ainsi le pécheur, qui a le sentiment de son mal, avant même d'oser s'approcher de la piscine de la pénitence, implore de loin l'assistance d'en haut par
une prière ardente et persévérante. 11 crie aussi merci et demande miséricorde.
Et comme les lépreux, d'après la loi de Moïse, étaient obligés de montrer leur mal au dehors, et d'avertir les passants qu'ils étaient souillés, de même le pécheur ne peut être délivré du sien que par la déclaration de ses fautes, par la manifstation de son état. Il faut qu'il se reconnaisse et se déclare coupable.
Ite, ostenditevos sacerdotibus.
L'un et l'autre doit aller se montrer aux prêtres pour achever sa guérison.
Mais le prêtre de la nouvelle loi consacré par l'esprit du Sauveur et revêtu de sa puissance, opère le miracle de la guérison au nom et par l'autorité de Jésus-Christ ; il dit comme l'Homme-Dieu : Volo, mundare... remittuntur tibi peccatatua. Sa parole purifie la lèpre du cœur, comme celle de son maître purifiait celle du corps, tandis que le prêtre de l'ancienne loi ne pouvait que constater la guérison accomplie.
5° La loi voulait que le lépreux guéri offrît un présent au temple, offer munus, en signe de reconnaissance du bienfait obtenu.
De même l'absolution, qui purifie le pécheur de son mal , doit être suivie de la satisfaction sacramentelle :
1° Par l'accomplissement d'une pénitence, par une expiation ;
2° Par la réparation du mal commis, autant qu'il est possible ;
5° Par la donation de son cœur à Jésus-Christ, en consacrant à son service la vie nouvelle qu'il lui a rendue.
Cependant, ô légèreté et ingratitude des hommes ! un seul des dix lépreux guéris revient rendre grâces à son Sauveur, et encore, comme Jésus le fait remarmarquer, celui-là est un Samaritain, un étranger! .
Hélas ! sur dix chrétiens guéris et sauvés de la mort de Târne par la vertu surnaturelle de l'absolution, combien y en a-t-il qui expient sincèrement, réparent complètement, et restent unis à Jésus-Christ?
Combien recommencent les fautes dont ils se sont accusés, ou retombent dans le désordre dont ils ont été retirés I
C'est pourquoi leur second état devient pire que le premier ; car L'abus des grâces en empêche le retour, et la corruption du don de Dieu est la plus déplorable : Corruptio optimi pessima. . .
Que Dieu nous en préserve, et si nous avons le bonheur d'être l'objet d'une grâce spéciale, et le chrétien fidèle en reçoit tous les jours par sa participation aux bienfaits célestes de l'Église, prenons exemple du pauvre lépreux de Samarie que la joie de sa guérison a ramené aux pieds de son Sauveur, ce qui lui a valu une grâce plus grande encore; car si les neuf autres ont été guéris de la lèpre du corps, lui a été aussi guéri de celle de l'âme par cette parole du maître : Surge, fides tua te salvum (et non tantum sanum) fecit.
Surdos fecit audire (Marc, vît, 37;.
II fait entendre les sourds.
Nous allons considérer aujourd'hui une autre maladie, dont la guérison surnaturelle est donnée aussi par le prophète Isaïe comme un signe de la venue du Messie. Surdi audient.
Il y a une surdité de l'âme comme il y a une surdité du corps, et celle de l'âme est peut-être la plus terrible des infirmités morales, surtout quand elle est volontaire ; car elle prive l'âme de la seule chose qui la fait vivre, qui la guérit quand elle est malade, et qui peut la ressusciter quand elle est morte.
Voyons donc comment Notre-Seigneur fait entendre les sourds de nos jours, où il y en a tant sous le rapport spirituel ; et certes , c'est encore un plus grand miracle d'ouvrir l'oreille du cœur que celles du corps.
En quoi consiste la surdité de l'âme : Fides ex auditu ; donc celui .qui n'entend plus ou ne comprend plus la parole divine, ne peut point avoir la foi, ou risque de la perdre, s'il l'avait.
Car la parole de Dteu est à l'âme ce que la lumière du soleil est à l'œil du corps. Elle seule peut l'ouvrir,
LtS MIRACLES DE JÉSUS-CHRIST. 199
la nourrir et lui faire voir les choses du ciel, comme la lumière physique fait voir celles de la terre.
Par elle seulement l'Esprit divin se communique à l'homme avec les vérités éternelles, qui dépassent la portée de la raison.
Donc, s'il devient sourd à cette parole, ou ne veut plus l'entendre, le rapport de son esprit avec l'Esprit de Dieu étant interrompu, il devient incapable de percevoir les choses surnaturelles, et ainsi ne vivant plus que des choses de ce monde, il n'a plus de goût et d'amour que pour elles.
Plusieurs causes amènent cet état fâcheux.
1° Dieu parlant doucement au fond du cœur, le bruit du monde et l'agitation qu'il excite empêchent de l'entendre.
2° On ne l'entend pas non plus quand on ne veut pas l'entendre ; ce qui arrive quand on pense à mal, quand on s'expose aux tentations, quand on s'abandonne aux passions que sa loi réprouve.
3° Quand on ne va plus là où il parle, dans son église, négligeant les instructions qui y sont données, et n'ayant plus de goût aux lectures pieuses.
Comment revenir à Dieu, quand on n'entend plus sa parole? Par quels moyens une âme, qui en est ainsi éloignée, peut-elle y être ramenée?
Sans doute, la grâce peut se servir de tout pour toucher une âme et lui rendre le sens du divin qu'elle a perdu. Un malheur, une perte de fortune, une affection brisée, un grand mécompte, et parfois un événement insignifiant en apparence.
Le moyen le plus ordinaire et le plus sûr est la fervente prière d'une âme charitable, et les bonnes œuvres faites à cette intention, comme nous l'indique
l'Évangile par la guérison du sourd et muet (Marc, vu, 32).
Adducunt ei surdum; ils lui amènent un sourd. L'7s sourds par l'àme ne peuvent venir tout seuls, puisqu'ils n'entendent point la parole de Dieu dans leur cœur, mais d'autres âmes pleines de foi les présentent à Jésus-Christ en priant assidûment pour eux.
Que fait alors le Sauveur ? Apprehendens de turba seorsum. Il le fait alors sortir de la foule... Calme et silence de la retraite pour un temps.
Ce qui est' toujours utile, même aux chrétiens qui ne sont pas encore sourds moralement ; utilité d'une retraite chaque année.
Puis le Seigneur mit ses doigts dans ses oreilles : Misit digitos suos in auriculas ejus. 11 ne faut rien moins que le doigt de Dieu pour rouvrir l'oreille de cette âme endurcie. C'est là ce qui ouvre la porte du cœur, et le miracle est justement dans l'action immédiate et surnaturelle de Dieu.
Smpiciens in cœlum. Le malade doit faire alors ce que Jésus a fait dans la guérison du sourd et muet. 11 faut qu'il élève le regard vers le ciel, et, par conséquent, qu'il le détache des intérêts et des plaisirs de la terre et des choses d'en bas, afin d'attirer la vertu médicatrice, qui ne peut venir que d'en haut.
Ingemnit. Il doit gémir avec son médecin divin, c'est-à-dire que sa prière doit être accompagnée de gémissements, expressions du sentiment de l'indignité et de l'impuissance humaine : gémissements ineffables de l'esprit dans la prière, dont parle saint Paul (Rom. vm, 26). La prière humble est la seule agréable à Dieu.
LES MIRACLES DE JÉSUS-CHRtSÎ. 201
Puis vient Yephpheta, qui est pour ce malade ce que le fiât lux a été pour le chaos : Ouvrez-vous, oreille du cœur, afin que la vie de la parole divine vous traverse de nouveau. L'obstacle entre Dieu et l'homme est rompu, et l'esprit divin rentre triomphant dans une âme. C'est un moment délicieux pour elle, semblable à celui où l'aveugle reçoit le rayon de la lumière du ciel.
Cette parole triomphante est prononcée sur chaque homme au baptême, en même temps qu'on oint ses oreilles du saint-chrême, pour le rendre capable d'entendre et de comprendre la parole du salut et les vérités éternelles qu'elle enseigne.
Dieu la prononce sur nous toutes les fois qu'après l'endurcissement produit parles passions, par la légèreté ou les mauvaises habitudes, il daigne rouvrir l'oreille de notre âme à la parole intérieure, et nous rendre le goût de sa divine saveur avec la docilité à ses inspirations. C'est le retour delà mort à la vie; c'est la résurrection de l'âme que le péché avait jetée dans les ténèbres de la mort.
Prononçons-la donc, avec désir-, quand nous allons entendre la parole divine, au tribunal de la pénitence ou dans nos méditations solitaires de la sainte Écriture.
Seigneur, ouvrez alors l'oreille de notre cœur, comme vous avez ouvert celles du sourd et muet, afin que votre sainte parole, qui est lumière et vie, pénètre par l'oreille du corps jusqu'à notre intelligence qu'elle illuminera, et par notre intelligence jusqu'au fond de notre âme qu'elle guérira, qu'elle nourrira de sa substance, qu'elle remplira de sa vertu.
Hodiesi vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda veslra (Ps. xciv, 8).
/.'/ aperla erit Un-jua mutorum (ls. xxxv G).
La langue des înueb sera déliée.
Le sourd auquel le Sauveur a rendu la faculté d'entendre était aussi muet, et il se mit à parler dès qu'il put entendre ; ce qui arrive aussi dans l'ordre naturel, car on ne parle que ce qu'on entend.
11 en va de même dans Tordre moral ; la parole est en raison de l'entendement, et nous ne devenons capables de parler le langage d'une science que si nous la comprenons.
Ainsi enva-t-il encore dans l'ordre surnaturel. Pour parler la langue du ciel il faut d'abord la comprendre, et ceux qui sont devenus sourds à la parole de Dieu, par le fait même deviennent muets -dans cette sphère supérieure, et ne savent plus parler que le langage de la nature et du monde.
Il faut donc un secours surnaturel pour leur rendre l'usage de cette divine" parole ; il faut que Jésus- Christ ouvre leurs lèvres après avoir ouvert l'oreille de leur cœur, comme il a fait au sourd et muet de l'Evangile ; Ce qui est exprimé par ces paroles du Psalmiste : Domine^ labia mea aperies et os meum annuntiabit laudem tuant (Ps. l^ 17).
Or, ce miracle moral, dont celui de l*Évangile est la préfiguration, s'opère souvent dç nos jours, comme nous allons le voir. #
Excellence de la parole, instrument principal de l'intelligence et de la moralité.
Donc ceux qui en sont privés, comme les muets, bien qu'ils aient eh eux la capacité humaine, sont rabaissés, par le manque de l'instrument nécessaire à l'exercice et à l'expression de la pensée, au rang des êtres sans raison et par conséquent dégradés.
Or, de même que la parole humaine peut seule élever l'homme à l'état raisonnable qui lui est naturel, ainsi la parole divine peut seule élever l'esprit humain à l'état surnaturel, ou le rendre capable de sentir, de percevoir et de connaître ce qui dépasse sa nature, ce qui est au-dessus des choses de ce monde.
Ceux qui ne l'entendent point et ne la parlent point, sont donc rabaissés à l'état terrestre et dans les conditions delà nature sensible, et c'est pourquoi l'apôtre dit : Animalis homo non percipit ea qux sunt ïpirilus Dei (I Cor. h, 14).
Ces hommes sont muets dans l'ordre surnaturel, parce qu'ils sont sourds à la parole divine, et par conséquent ils ne vivent point de la vertu que Jésus- Christ a apportée sjr la terre et qu'il y répand par son Eglise.
Trois classes de muets de ce genre :
1° Ceux qui ne parlent jamais à Dieu par la prière ou qui lui parlent mal;
2° Ceux qui se taisent par respect humain ou par lâcheté, quand il faudrait confesser Jésus-Christ devant le monde et défendre sa cause ;
3° Ceux dont un démon muet lie la langue au tribunal de la pénitence, afin qu'ils ne soient pas délivrés du mal.
A. Des chrétiens qui ne parlent jamais à Dieu qui
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les a créés, à Dieu qui les a rachetés. Combien dans le monde qui ne prient pas, ni le matin, ni le soir, ni dans la journée ! Ils vivent comme si Dieu n'existait pas, tandis qu'ils dépendent de'lui à chaque moment de leur existence, lui seul leur donnant la vie, la respiration et le mouvement : In ipso vivimtiSj et movemur, et sumus, dit l'Apôtre (Act. xvn, 28). Pas une parole de louange ou de reconnaissance pour leur Créateur et leur Sauveur !
L'homme seul est capable de cette ingratitude, tandis que toutes les créatures racontent la gloire de leur auteur : Cœli enarrant gloriam Dei (Ps. xvm, 2).
D'autres, et le nombre en est grand aussi, prient mal, ou comme s'ils ne priaient pas ; car la prière est une parole adressée à Dieu , et parler c'est exprimer une pensée ou un sentiment. Or, il n'y a ni Tune ni l'autre dans leur prière habituelle : Sunt verba et voces, prxtereaque nihil.
Ceux-là sont donc aussi muets vis-à-vis de Dieu, quoiqu'ils prononcent beaucoup de mots , mais seulement des mots où l'esprit et le cœur ne se trouvent point.
Or, il arrive parfois, et l)ieu sait comment, sans doute à la prière instante d'une âme qui lui est chère, et adducunt ei mutum , qu'un homme qui ne priait plus, et qui avait oublié la langue du ciel et de TÉglise, touché de la grâce à l'improviste, se met à prier avec ferveur, invoquant le secours supérieur dont il sent le besoin.
Dans cette conversion il y a un miracle ; car uue grâce surnaturelle peut seuje l'expliquer.
C'est un muet qui se remet à parler la langue divine : et aperta erit lingua matorum.
LES MIRACLES DE JESUS-CÎ1IUST. 205
B. Les chrétiens qui, malgré leur foi, laissent attaquer Dieu, son Église, ses ministres, les dogmes, les préceptes, la pratique de leur religion, tout ce qu'il y a de plus sacré à leurs yeux, sans oser dire un mot pour les défendre.
Ils restent muets par la crainte de l'esprit du inonde, de ses persécutions ou de ses moqueries, donc par lâcheté ou par respect humain.
Les apôtres s'enfuirent quand on vint saisir leur Maître, et Pierre le renia par trois fois quand on l'accusa d'être un de ses disciples. — Voilà l'homme abandonné à sa nature.
Mais après qu'ils ont reçu le Saint-Esprit, qui les a revêtus de la vertu d'en haut , ils sont remplis de force et de courage, et ils annoncent Jésus-Christ au peuple, devant les puissances de la terre, et sans crainte de la mort.
A coup sûr, il y a là un miracle qui les a changés en d'autres hommes, ou les a rendus capables de faire, par une vertu surnaturelle ce qu'ils n'eussent jamais fait par leurs propres forces.
Eh bien , de nos jours encore il y a de ces hommes qui, après avoir abandonné, renié, et même persécuté Jésus-Christ, se déclarent tout d'un coup ses disciples, ses défenseurs, et s'exposent aux dangers de la persécution et aux moqueries du monde pour défendre sa cause et annoncer sa parole.
Ils étaient muets pour le ciel et ils en deviennent les apôtres. C'est Jésus-Christ qui ouvre la bouche de ces muets et les fait parler la langue divine par un miracle.
C. 11 y a enfin des muets par mauvaise honte, par fausse timidité au tribunal de la pénitence.
Les uns craignent de perdre l'estime de leur confesseur en découvrant les plaies honteuses de leur aine. Ils se taisent par orgueil.
Les autres redoutent- sa sévérité; ils gardent le silence par lâcheté.
Le démon muet enchaîne la langue des uns et des autres; d'où résultent de mauvaises confessions, des absolutions invalides, des communions sacrilèges, abus des grâces, perdition.
Puis tout d'un coup une parole de leur confesseur ou de tout autre, une circonstance quelconque, qui sert de véhicule à la grâce, touche leur cœur, l'ouvre par une vertu secrète, le brise par la contrition, et la langue de leur âme est déliée, et aperta erit lingtia mutorutn.
Alors, saisis d'un zèle surhumain, et comme si un abcès intérieur venait d'être percé, ils jettent au dehors le torrent de leur indignité ; ils n'ont point de repos qu'ils n'aient fait sortir tout le .venin qui infectait leurs cœurs.
La parole du ciel leur est rendue, et par un coup miraculeux de la grâce, de muets qu'ils étaient visà-vis de Dieu, leur bonheur est de lui parler avec l'abondance du cœur pour chanter ses louanges et lui exprimer leur gratitude : Enarrant yloriam Dei.
C'est ainsi que Jésus-Christ fait encore aujourd'hui parler les muets pour sa gloire^ pour le salut et l'é* dification du monde.
Ego sum pan/s .vinis qui de crlo de • svendi (Joan. vi).
Je suis le pain vivant descendu du ciel.
L'apôtre saint Jean dit à la fin de son Évangile, qu'il faudrait des volumes pour raconter tout ce que Jésus a fait. Nous pouvons dire aussi qu'il faudrait de longs discours pour exposer tous les miracles qû'ila opérés, avec le sens spirituel et la préfiguration de chacun.
Jusqu'ici, nous avons expliqué ceux qu'Isaïe avait annoncés comme les signes de l'avènement du Messie, les caractères auxquels on le reconnaîtrait. Mais le miracle de la multiplication des pains, par lequel Jésus a nourri dans le désert le peuple qui le suivait depuis trois jours pour entendre sa parole, nous a paru tellement significatif, comme symbole de l'adorable eucharistie, nourriture véritable des âmes, que nous ne pouvons nous empêcher d'y appliquer aujourd'hui notre méditation.
Misereor super turbam , dit Jésus-Christ. Il a pitié de cette foule qui manque de nourriturç après avoir fait tant de chemin pour l'entendre. Il est plein de compassion pour le peuple ; exemple pour les riches, qui souvent font venir les ouvriers de si loin, et usent
leurs forces à leur service, ne songeant pas à leur nécessaire, même à ce qui leur est dû.
C'est pourquoi l'apôtre saint Jacques s'écrie : Malheur aux riches qui retiennent le salaire à ceux qu'ils emploient. Leur dette crie vengeance contre eux vers le ciel (Jacob, v, 4).
D'autres qui payent régulièrement ce qu'ils doivent, ne vont pas au delà. Ils n'ont pas de compassion pour les indigents, et donnent le moins qu'ils peuvent.
Ils disent comme les apôtres : JJnde ememus panes, où prendrons-nous de la nourriture pour tout ce monde? Et, sous le prétexte de ne pouvoir les aider tous, ils n'aident personne, ou bien peu.
Sed hxc quid sunt inter tantos? qu'est-ce que cela pour tant de malheureux? Et souvent on exagère les besoins pour n'en satisfaire aucun.
Exemple des sermons de charité, dont on se dit accablé pour ne point donner, tandis que, même en donnant quelque chose à tous, on s'imposerait un sacrifice bien léger, qui rendrait l'aumône fructueuse à celui qui la fait.
Non sufficiunty disent d'autres. Il faut bien que nous pensions à nous et aux nôtres, et en donnant à tous ceux qui demandent, nous nous appauvririons sans les soulager. — Vains prétexte de l'avarice !
Mais nous avons encore une instruction plus haute à tirer de ce fait miraculeux.
La manne, dont Dieu nourrit si longtemps les Israélites dans le désert, et les pains multipliés par Jésus-Christ en faveur de la multitude, sont la préfi-
guration d'une autre nourriture accordée miraculeusement aux chrétiens, du pain des anges, au-dessus de toute substance, du pain vivant descendu du ciel, et que l'Homme-Dieu est venu apporter aux hommes en leur donnant son corps à manger et son sang à boire : Ego sum panis vivus qui de cœlo descendi... Qui manducat meam carnemet bibitmeum sanguinem habet vitam xternam (Joan. vi, 51 et 55).
L'humanité, en effet, aspirait à cette divine nourriture, la seule qui puisse assouvir son besoin de l'infini; et depuis sa chute par le péché, qui l'avait réduite aux aliments terrestres, elle cherchait à travers les siècles ce pain réparateur, ou son assimilation à la vie divine.
De longe venerunt, déficient in via, et, en effet, au moment où le Messie est venu pour la réparer, elle était à bout de voie et de force et ne savait plus comment se soutenir sur la terre. Elle avait besoin du pain du ciel.
En outre, chaque âme régénérée par le sang du Sauveur, c'est-à-dire participant par la grâce du baptême à la vie divine, avait besoin que cette vie surnaturelle fût entretenue en elle, et toute. vie ne subsistant que par la nourriture, à la vie surnaturelle il fallait un aliment surnaturel.
C'est pourquoi Jésus-Christ s'est donné lui-même en nourriture, et cette fois c'est bien le pain du ciel ; car c'est l'humanité unie à la divinité dans la personne adorable de Jésus-Christ, et la personne humaine, en s'assimilant l'aliment divin, participe dans toutes ses parties à la vie éternelle qui y est contenue.
Et par la propagation de son Église où tous les jours, à chaque moment, s'accomplit le saint sacrifice
sur la surface de la terre, le pain du ciel est multiplié abondamment par la parole sacrée du prêtre, organe et instrument de Jésus-Christ au saint autel.
Ce n'est plus seulement cinq mille hommes qui sont nourris miraculeusement et une seule fois, c'est une multitude innombrable qui est réparée et fortifiée tous les jours, afin qu'elle ne défaille pas sur le chemin de la vie : Non déficient in via.
Ce pain ne nourrit pas seulement le corps, comme la manne ou le pain miraculeux du désert. Il répare la substance de l'âme en lui communiquant une force surnaturelle pour soutenir le combat de la vie, et cette nourriture est en même temps le remède par excellence dans toutes ses maladies. Cibus et medicina, dit saint Bernard.
C'est pourquoi Jésus disait : Venite ad me, omnes qui laboratis et onerati estis, et ego reficiam vos (Matt. xi, 28).
Ce pain est incorruptible comme le ciel dont il descend, durable comme l'éternité qu'il porte en lui. Il est le pain vivant et celui qui le mange a la vie en soi. Il vivra de moi, dit Jésus-Christ, comme je vis de mon Père (Joan. vi, 58); mon Père et moi nous demeurerons en lui (Joan. xiv, 25).
Tel est le sens le plus profond de la multiplication des pains : donc ce miracle, physique pour ainsi dire, puisqu'il tendait à nourrir matériellement le peuple, était le symbole et comme le précurseur d'un autre miracle où éclate plus puissamment la bonté de Dieu envers sa créature, puisqu'on daignant la nourrir de sa propre vie, il la fait participer à la gloire et au bonheur de sa nature.
LES MinACI.ES DE JÉSUS-CHRIST. 211
Paupcres evangelizanlur.
Les pauvres sont évangr'lisôs.
Tel est le dernier signe que Jésus-Christ donne aux disciples de Jean de la venue du Messie sur la terre. L'évangélisation des pauvres est donc aussi un miracle ajouté à ceux que nous avons expliqués, et comme ceux-là il s'opère encore de nos jours et se continuera jusqu'à la consommation des siècles. Car il faut que l'Évangile soit prêché à toutes les nations de la terre.
Ce fait est un miracle ; car il ne pouvait être accompli que par une puissance surnaturelle, comme nous allons le montrer.
1° Par la manière dont l'Évangile a été annoncé ;
2° Par la manière dont il a été accepté et réalisé ;
o° Par sa propagation universelle.
Par qui l'Évangile a-t-il été prêché? Par Jésus- Christ d'abord. Qu'était-ce que Jésus aux yeux des hommes? Le fils d'un artisan, qui n'avait pour lui ni les ressources de la science humaine, puisque les pharisiens disaient . Où a-t-il appris tout ce qu'il dit? ni celles de la richesse ou de la puissance, puisqu'il n'avait pas même où reposer sa tète.
11 était humainement le plus pauvre des pauvres, le plus faible des faibles.
Cependant, à douze ans, il étonne les docteurs dans le temple par sa science, et en toute occasion ses ennemis comme ses amis rendent justice à sa sagesse et à la puissance de sa parole.
C'est par sa parole seule qu'il a confondu les uns et gagné les autres.
L'instrument de l'évangélisation a donc été la parole, c'est-à-dire une puissance spirituelle, qui a triomphé de toutes les oppositions de la puissance temporelle, de ses violences comme de ses ruses.
Il y avait donc là une force surhumaine, et l'Esprit de Dieu pouvait seul dominer ainsi toutes les forces de l'esprit des hommes.
Cet Esprit divin, dont il était rempli, Jésus-Christ la communiqué à ses apôtres, et en eux et par eux il a produit les mêmes effets merveilleux.
De pauvres bateliers, de pauvres pêcheurs, igno^ rants, faibles, sans ressource humaine d'aucun genre, craintifs, d'une intelligence bornée avant la descente du Saint-Esprit en eux, deviennent, après avoir reçu sa lumière et son ardeur, des flambeaux de la science divine et des modèles de courage et de dévouement. Pauperes evangelhantur et evangelizant. Ils prêchent l'Évangile au péril de leur vie devant toutes les grandeurs et toutes les passions de la terre, et, comme leur maître, ils scellent de leur sang le témoignage quWs rendent à la vérité.
Pendant plusieurs siècles, l'Église naissante grandit dans les catacombes et au milieu des plus horribles persécutions, résistant à tous les efforts du monde et de l'enfer par la seule vertu de la parole divine dont elle est le dépositaire et le héraut , et par la patience qui absorbe le mal en souffrant et en mourant,
Et maintenant encore, comme dans les siècles précédents, l'Évangile est prêché à toutes les nations, païennes ou infidèles, même aux peuplades les plus sauvages, par des missionnaires qui les convertissent et les civilisent par la vertu de la croix et par la parole divine dont ils sont les organes.
N'est-ce point un véritable miracle, et jamais la vertu surnaturelle de l'Esprit divin a-t-elle éclaté avec plus de force et produit de plus grands effets?
L'évangélisation est encore un miracle par la manière dont elle a été reçue.
En effet, l'Évangile annonce des vérités infinies, éternelles, qui dépassent la portée de la raison humaine, et de même qu'il fallait une parole surhumaine pour les révéler à la terre, il fallait aussi une capacité surhumaine accordée aux hommes, pour qu'ils pussent les reconnaître et les accepter.
Il leur fallait une lumière surnaturelle pour leur faire voir, autant qu'il est possible à l'homme ici-bas, les choses du ciel objets de la révélation.
Cette lumière invisible à l'œil du corps, mais qui pénètre l'œil de l'àme touchée de la grâce, est celle de la foi, qui est un don de Dieu. Ce don, qui élève l'esprit de l'homme au-dessus de lui-même, et lui fait concevoir et croire ce qui surpasse ses moyens naturels de connaître, est donc un véritable miracle.
Mais ce don divin ne se communique qu'aux âmes de bonne volonté, simples et prêtes à accepter la vérité et à s'y soumettre dès qu'elles l'aperçoivent. C'est pourquoi Jésus-Christ a dit : Je confesse, ô mon Père,
que vous avez révélé aux petits et aux ignorants ce que vous avez caché aux savants et aux forts (Luc. x, 21).
C'est pourquoi il a dit encore : Le royaume du ciel est pour ceux qui ressemblent aux petits enfants (Luc. xvin, 17).
C'est pourquoi enfin l'Evangile a été annoncé d'abord aux pauvres : Pauperes evangelizantur, et à tous ceux qui se font pauvres de leur esprit propre, pauperes spiriîu, afin de devenir riches de l'Esprit de Dieu.
Aussi saint Paul dit aux Corinthiens qu'il ne vient pas leur parler avec la pompe et les subtilités de la sagesse humaine, mais avec la vertu de la sagesse divine qui parle parla croix (I Cor. h, 4).
Donc en toute àme qui accepte l'Évangile et qui y croit jusqu'à en faire la règle de sa vie, et à mourir, s'il le faut, pour l'affirmer, il s'opère un véritable miracle; car si ignorante ou grossière qu'elle soit, par une vertu surnaturelle qui la pénètre, elle est éclairée d'une lumière surhumaine qui lui fait connaître ce qui surpasse sa raison ; elle est animée d'une force divine qui la rend capable de combattre et de mourir pour sa foi.
La propagation de l'Évangile est un fait miraculeux.
1° Parce que par ses dogmes il imposait à la raison humaine des vérités qu'elle ne peut expliquer, et que la foi seule peut admettre. Or, comme Jésus-Christ a dit à Pierre confessant sa divinité, ni la chair ni les
sens ne comprennent ces choses ; mais l'Esprit divin seul peut les faire connaître et accepter par une vertu surnaturelle (Matt. xvi, 17).
Par sa morale il abaisse l'orgueil naturel de l'homme et contrarie toutes ses passions.
Par sa discipline il réduit la volonté à la servitude de la loi par la justice, en tout ce qui est de précepte, et il l'élève à la sublimité des anges par la pureté et la charité.
Or, l'homme par lui-même, et dans les seules conditions de sa nature, ne peut s' abaisser à la profondeur de l'humilité chrétienne ni atteindre à la hauteur de son dévouement. — Donc :
2° L'Évangile, en se répandant jusqu'aux extrémités du monde, a reconstitué l'unité morale du genre humain par l'Église, ou la société universelle des âmes sous la direction d'une autorité unique, et par les liens de la charité.
11 n'y a plus qu'un troupeau et qu'un pasteur, et selon le vœu de Jésus-Christ, tous les hommes ont pu devenir un entre eux comm eil est un avec son Père (Joan. x, 16).
Or, toutes les puissances du monde sont incapables d'opérer cette unité, tous les conquérants y ont échoué, et ils ont trouvé la ruine de leur ambition dans sa grandeur même.
Et d'autre part, toutes les forces de la raison et du génie y ont été impuissantes ; car les philosophies les plus célèbres n'ont jamais pu constituer et conserver un peuple de leur nom.
La cité chrétienne, fondée par la parole de Jésus- Christ et gouvernée par son Eglise, remplit la terre et le ciel.
Donc il y a en elle une puissance surhumaine, qui fait seule de l'universel, parce que de sa nature elle est infinie.
Donc la fondation et la conservation de l'Eglise sont des miracles perpétuellement renouvelés.
Et ce miracle, le plus grand peut-être de tous ceux de Jésus-Christ, et qui est l'aboutissant de tous les autres, s'est accompli d'abord avec des pauvres et par les pauvres: Pauperes evangelizantur. C'est' pourquoi il est un des signes les plus éclatants de l'avènement du Messie.
Annuntiamus vobix vitam xternam P qim erat apud Patrem, et apparuit nobis (1 Joan., i, 2i.
Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était dans le Père, et qui, nous a apparu.
Comme saint Jean, je viens vous dire : Nous'vous annonçons la vie éternelle, qui est celle du Père et qui est apparue sur la terre ; car le Verbe divin s'est Fait chair et il a habité parmi nous. Il a donc apporté sa vie en ce monde. Il Ta laissée à son Église, dans laquelle il est toujours présent, et l'Église la distribue à tous les hommes de bonne volonté par les sacre meiits, qui en font des enfants de Dieu en les faisant membres du corps immortel de Jésus-Christ et citoyens de la cité céleste.
Qu'est-ce que cette vie, appelée surnaturelle, parce qu'elle est au-dessus de la nature humaine ; comment elle naît et se développe dans les âmes ; par quels
remèdes elle peut être guérie ou fortifiée, quand elle devient malade ou faible, ressuscitée quand elle est morte, et enfin après avoir été excitée, nourrie, développée, guérie et réparée ici-bas dans la grâce, coràment elle sera consommée au ciel dans la gloire : tels sont les graves sujets des méditations suivantes.
Je n'essayerai pas de définir la vie. Les savants du monde s'y perdent ; et si la vie de . la natuçe, qui tombe cependant sous les sens par ses phénomènes, est si difficile à expliquer en soi, que serait-ce de la vie surnaturelle et de ses opérations, qui échappent à leur perception, comme tout ce qui est métaphysique?
Nous connaissons la vie parce que nous vivons et que nous avons conscience de tout ce qui se passe en nous, au moins autant que cette connaissance importe à notre conservation.
Or l'expérience atteste qu'il y a dans le chrétien deux sortes de vie : la vie naturelle, qui le met en relation avec les choses de ce monde, et la vie surnaturelle, qui le met en rapport avec celles d'un monde supérieur. La première est une vie passagère, parce qu'elle se développe dans le temps, et comme en passant, au milieu de ce qui passe ; la seconde est immortelle, parce qu'elle est une participation à la vie même de Dieu, et comme un rayon de l'éternité*
La vie naturelle s'exerce dans les divers règnes de la nature ; elle est végétale, animale, intellectuelle et morale.
Klle émane aussi de Dieu, qui, en créant les êtres
finis, les a animés par son esprit. Dixit et facta sunt. . . Emitte spiritum tuum et creabuntur... Mais en chaque * créature la vivification divine étant restreinte et modifiée par la constitution de la nature et les éléments de son organisation, elle ne peut s'y développer que dans les conditions de chacune.
Telle la vie naturelle de la plante ; telle celle de l'animalité avec toutes ses variétés ; telle la vie humaine, à la fois matérielle et spirituelle, physique et métaphysique, animale et raisonnable, en raison des deux substances dont l'humanité est composée.
Mais la vie surnaturelle, comme son nom l'indique, est au-dessus des conditions de la nature créée ; elle dépasse les forces naturelles, et s'exerce en dehors de leurs lois et de leurs limites, sans les altérer ni les détruire.
Il y a donc miracle toutes les fois qu'elle apparaît et agit. Carie miracle n'est pas autre chose que Faction directe du Créateur dans la création, en dehors des lois et des conditions ordinaires.
C'est un éclair de la vie éternelle, de la puissance universelle, qui sillonne les ténèbres de ce monde en y laissant sa trace ineffaçable et ses effets indestructibles; car tout ce qui vient de l'éternité est éternel.
Annuntiamus vobis vitam xternam*, qu& erat apud Patrem, et apparuit nobis, et l'apôtre ajoute : Nous l'avons vue de nos yeux, touchée de nos mains; car le Veîbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. La vie éternelle s'est personnifiée en Jésus-Christ qui l'a apportée à la terre par sa parole, par ses miracles, par ses bienfaits. 11 l'y a laissée avec son sang par le sacrifice sanglant de la croix et par le sacrifice non sanglant de l'eucharistie.
220 é SEPTIEME SERIE.
La vie surnaturelle, qui existe aujourd'hui dans " l'humanité, est donc un don qui lin a été fait gratuitement ; car elle ne ressort pas de sa nature, et son exercice en dépasse les forces et les conditions.
C'est une pure grâce que Dieu a daigné faire à sa créature malgré son indignité, une communication ineffable de l'amour divin, qui, après avoir fait l'homme à son image, a voulu encore le rendre participant de sa nature : Divinœ consortes naturx, dit saint Pierre (II Pet. i, 4).
Dans la vie naturelle, Dieu, ou celui qui est la vie même, s'abaisse jusqu'à l'homme, et la Vie éternelle s'humanise.
Dans la vie surnaturelle, Dieu élève l'homme jusqu'à lui, et l'humanité se divinise.
Comment cela se fait-il? Par l'action merveilleuse de la grâce, ou, comme dit saint Paul, par l'operation d'une greffe divine, par l'insertion de la substance de la vie céleste dans la substance de la créature (Rom. xï, 24). L'olivier franc et l'olivier sauvage.
Description rapide de la greffe, qui insère une vie nouvelle au sauvageon et transforme sa nature.
Ainsi la vie surnaturelle est entrée par le baptême sur le tronc sauvage de la nature déchue : Semen m insitum, c'est la semence du ciel qui y est introduite et qui la régénère.
Et, de ce tronc régénéré, partent trois branches qui sont les trois vertus principales du chrétien, et qui vont porter des fleurs et des fruits du ciel :
*La foi infuse, qui transforme l'esprit naturel et le* rend capable de connaître les vérités éternelles ;
L'espérance, qui exalte le désir de l'âme, la trans-
LA VIE SURNATURELLE. k 22t
porte au delà des biens de ce monde, et lui donne la soif des choses célestes ;
La charité, qui purifie et glorifie son amour, au point de ne plus désirer que la possession du Bien souverain.
Et de ces trois branches principales sortent les innombrables rameaux de toutes les vertus chrétiennes. f ,
Ainsi s'accomplit par la greffe de la vie surnaturelle la transformation glorieuse de l'humanité, qui, comme le sauvageon greffé, sauvage aussi dans ses racines, dans sa partie inférieure à l'insertion de la greffe, c'est-à-dire dans sa constitution naturelle et dans son corps, est spiritualisée, transfigurée dans sa partie supérieure, par sa participation à la vie du ciel, dont elle produit les fleurs impérissables et les fruits incorruptibles.
De mundo non sunt y sien! et ego non mm de mundo (Joan. xvii, 16).
Ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pa* du monde.
Nous avons annoncé la vie surnaturelle sur le témoignage de l'apôtre saint Jean, qui l'a vue de ses yeux, touchée de ses mains en la personne adorable de Jésus-Christ : Annuntiamus vobis viîam seternam, (\ux eratàpud Patrem, et apparuit nobis... quod vicli-
mus oculis nostris, quod perspeximus, et manus nostrx contrectaverunt (I Joan. i, 2).
Jésus-Christ a dit à ses apôtres : Ego sum vita. Je suis la vie, et celui qui mange ma chair et boit mon sang aura en lui la vie éternelle (Joan. xiv, 6).
Nous avons montré la possibilité de la vie surnaturelle par l'implantation d'une semence divine dans l'âme humainç par le baptême, ou, comme dit saint Paul , par l'insertion dans sa nature sauvage dune greffe céleste.
Aujourd'hui nous allons constater l'existence de la vie surnaturelle dans le monde par ses fruits, c'està-dire par des faits merveilleux et inconstestables, qui ne peuvent s'expliquer par les lois de la nature ni par les seules forces de l'humanité.
Il y a dans te monde des hommes qui font profession de n'être pas du monde, comme Jésus-Christ leur maître : De mundonon sunt, sicut et ego non sum de mundo (Joan. vu, 16). Ce sont les vrais disciples de Jésus-Christ, ou les chrétiens parfaits, c'est-à-dire ceux qui accomplissent à la lettre et en esprit sa parole : Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il renonce au monde et à. lui-même; qu'il prenne sa croix et me suive (Matt. xvi, 24).
Tels ont été les apôtres, les martyrs, les confesseurs de la foi, tous ceux qui ont consacré leur vie à la prédication de l'Évangile ou versé leur sang pour lui rendre témoignage.
Tels sont encore aujourd'hui ceux qui se vouent exclusivement au service de Dieu par les engagements
du sacerdoce, ou par les vœux encore plus étroits de la vie religieuse.
Les premiers, suivant la parole de Jésus-Christ, se font eunuques (Matt. xix, 12) pour le royaume du ciel, c'est-à-dire renoncent aux joies de la chair et de la paternité naturelle, pour n'être plus pères que selon l'esprit ; et les autres y ajoutent le sacrifice de leur volonté propre par l'obéissance, et des biens de ce monde par l'acceptation de la pauvreté.
Et ce n'est pas seulement quelques hommes qui agissent ainsi, et toute leur vie; ce sont des millions de tout sexe, de toutes conditions, de tout âge, des riches comme des pauvres, des grands comme des petits, les plus favorisés de la fortune comme les plus déshérités, et cela dans tous les pays, partout où la religion catholique allume et entretient dans les âmes le feu du ciel que Jésus-Christ a apporté sur la terre.
Et ces hommes qui vivent ainsi d'une vie au-dessus de la nature, puisqu'elle en immole tous les instincts, en sacrifie les affections les plus vives et résiste à ses attraits les plus puissants, ne sont ni des insensés ni des fanatiques ; car, renonçant? au monde et à eux-mêmes, ils ne vivent plus que pour les autres, et dans tous les siècles ils ont été les flambeaux de l'humanité par leurs lumières et ses bienfaiteurs par leurs vertus. Ceux mêmes qui ne comprennent pas leur dévouement, les admirent.
Voilà donc une vie surnaturelle bien établie dans le monde, pratiquée par l'élite de l'humanité, et qui en fait la perfection, la gloire et le couronnement.
Mais ce n'est pas tout. La vie surnaturelle, apportée ici-bas par l'Évangile et brillant de son éclat le plus pu* dans les saints, s'est répandue universelle-
ment sur la terre, et elle se reproduit partout où il y a des chrétiens et dans le plus humble fidèle.
Elle est communiquée à tous par la vertu divine du baptême, qui en fait de nouvelles créatures, ou 1rs régénère en les rendant capables d'une science surnaturelle par la foi, d'une élévation surhumaine par l'espérance, d'un amour divin par la charité, les trois vertus fondamentales de la piété chrétienne.
Le chrétien, par sa foi en la parole divine enseignée par l'Église, participe à la lumière de l'infini, et est initié à la connaissance des mystères les plus sublimes du ciel et de la terre, qui échappent à ses moyens naturels de connaître et à la portée de sa raison ; laquelle, éclairée par la lumière du ciel et élevée au-dessus d'elle-même, croit fermement à des vérités qu'elle ne peut expliquer.
Et sa croyance, tout obscure qu'elle est encore* est tellement ferme, qu'il est prêt à donner sa vie pour la vérité reconnue ; ce qui se voit rarement en témoignage de la science humaine. De là la multitude innombrable des martyrs.
Il y a donc une force surhumaine dans la foi.
Dans le plus humble fidèle chrétien, dont la foi est vivante, domine l'espérance chrétienne qui porte à préférer les biens invisibles du ciel à ceux de la terre, à se dépouiller des uns pour obtenir les autres.
C'est l'espérance d'Abraham, qui quitte son pays et sa parenté pour aller à la recherche de la terre promise , et qui attend la réalisation des promesses divines sur sa postérité, même quand le sacrifice de son fils unique lui est demandé : Spes contra spem (Rom. iv, 18).
C'est l'ambition surhumaine de l'àme chrétienne,
qui aspire à la possession du royaume divin, et qui supporte en attendant avec patience, avec résignation et sans murmures, les peines et les iniquités de ce monde.
Il y a donc une force surhumaine dans cette espérance.
Enfin, dans le plus humble chrétien, où la foi de la charité a été allumée d'en haut : Quam urget chantas Christi, il y a une manière d'aimer qui n'est plus selon la nature, mais qui, au contraire, la domine et la purifie/ en lui donnant un motif plus noble que la jouissance propre, et une fin supérieure à l'intérêt privé.
De là l'immense différence entre les affections naturelles de l'époux, du père, de la mère et des enfants, abandonnés à l'entraînement aveugle de la tendresse charnelle, laquelle tourne presque toujours au détriment de tous, parce que, le plus souvent elle n'est pas même raisonnable ; et les affections chrétiennes animées et réglées par la charité , c'est-à-dire par l'obéissance à la loi divine et le désir prédominant du bien des autres jusqu'à Jeur sacrifier son bien propre.
Ainsi aime et doit aimer le vrai chrétien, comme Dieu aime, comme Jésus-Christ nous a aimés, et il ne peut aimer de cet amour surhumain qui triomphe de l'amour naturel de soi, que par une force surhumaine.
Que chacun rentre donc en soi et sonde son cœur dans sa foi, dans son espérance et dans son amour; qu'il se demande sincèrement ce que dans son cœur il croit, il espère, il aime par-dessus tout, et la voix de sa conscience lui dira s'il est- vraiment chrétien, chrétien en esprit et en vérité, c'est-à-dire si c'est
la vie naturelle ou la vie surnaturelle qui domine en lui.
Vidi sanclam cirilatem, Jérusalem novam, de&cendentem de cœlo a Deo (Apocal. xxi, 2).
'Je vis descendre du ciel la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui venait de Dieu.
La vie surnaturelle est si bien établie dans le monde, que non -seulement elle existe individuellenîent en chaque chrétien régénéré par le baptême, et s'y développe plus ou moins, en raison de sa participation aux sacrements qui en sont les canaux, et de sa fidélité à suivre les préceptes et les conseils de l'Évangile ; mais encore elle s'est constituée ici-bas en une société à nulle autre pareille, au-dessus de l'espace et du temps par sa durée et son universalité, embrassant tous les peuples et tous les siècles dans son unité, et contre laquelle, suivant la promesse de son divin fondateur, tous les efforts du monde et de l'enfer ne prévaudront jamais (Matt. xvr, 18).
Cette cité sainte, que l'apôtre saint Jean a vue descendre du ciel par la main de Dieu, descendentem de cœlo a Deo, et qu'il appelle la nouvelle Jérusalem, dont l'ancienne n'était que la préfiguration, c'est l'Église, société des âmes régénérées, et participant déjà à la vie du ciel par la communion des saints.
C'est ce grand fait, unique dans le monde, et q«i
lui survivra, parce qu'il n'en vient pas, miracle perpépétuel ici-bas, que nous allons examiner dans cette méditation.
Pour établir une société légitime et viable entre les hommes, il faut deux choses principales : l'autorité et la liberté.
L'autorité implique la /oi, qui organise et constitue, et le gouvernement, qui en doit être l'expression et l'application. D'où résultent les devoirs des citoyens.
La liberté comprend les droits des individus, qui doivent être réglés, mais aussi garantis par la loi.
L'état de la société, sous toutes les formes et à tous les degrés, dépend du tempérament de ces deux choseé, de la proportion et du mélange de ces deux éléments, et en outre tous ceux qui la composent doivent être unis entre eux par le lien d'un intérêt commun ou du bien public, auquel doivent se subordonner les intérêts privés.
Telles sont les conditions essentielles d'une société en général. Les nations sont plus ou bien moins constituées, et, par conséquent, plus ou moins dignes et heureuses, en raison de leur accomplissement.
Or, ce que la civilisation antique n'a pu opérer ni par les ressources les plus admirables du génie, ni par les forces les plus puissantes de la conquête, l'Évangile l'a fait par la seule influence de la parole. 11 a fondé sur la terre et pour tous les peuples une société universelle des âmes, une cité illimitée des esprits, et qui est éternelle, parce qu'elle est au-dessus des conditions de l'espace et du temps. C'est l'Église, appelée
catholique à cause de son universalité qui s'étend aux extrémités de la terre, de son éternité, parce qu'elle se consomme dans le ciel, et à ce titre elle est surnaturelle, c'est-à-dire au-dessus des forces et des conditions de ce monde, puisque, comme l'histoirele montre, toute société purement humaine ou naturelle est bornée et périssable.
Aussi, cette société, dont Dieu lui-même en la personne de Jésus-Christ est la pierre angulaire, a été fondée par la parole divine sur les fondements des apôtres, dont Pierre est le chef : Tu es Petrus et super hanc petram xdificabo ecclesiam meam (Matt. xvi, 18).
Sa loi a été donnée d'en haut, et son gouvernement est celui de Dieu même, dont elle représente l'autorité infaillible. Elle lie et délie pour l'éternité : Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel (Matt. xvi, 19).
Mais à côté de l'autorité la plus forte, puisqu'elle lie les consciences, se trouve la liberté la plus grande; car elle est toute morale, et personne ne peut la contraindre. Dieu, qui l'a donnée, et qui ne reprend jamais ses dons, la respecte lui-même jusque dans ses écarts.
On entre librement dans cette société, on y reste librement, on en sort de même. On n'en devient pas membre par le hasard de la naissance ou la nécessité des circonstances, comme chez les nations, mais chacun s'y agrège volontairement à l'âge de raison, et peut s'en détacher extérieurement quand il lui plaît.
Mais en y entrant par le choix ou le consentement de sa volonté, ce qui a lieu solennellement pour tout chrétien au jour de sa première communion par le
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renouvellement des vœux du baptême, il en accepte la constitution, la loi, l'autorité, et promet de s'y soumettre.
Et il se trouve, par la vérité et le bienfait de ce gouvernement divin, que la loi, imposée à son esprit par le dogme comme l'objet de sa foi, est justement la sauvegarde de sa raison et l'exaltation de son intelligence;
Que la loi imposée à sa conscience par la morale et la discipline de l'Évangile est la lumière de sa volonté, la règle et le soutien de sa liberté.
Et sous ce gouvernement spirituel, où domine surtout l'influence de la parole et la persuasion, les hommes qui suivent ses prescriptions et ses inspirations deviennent plus éclairés, plus honnêtes, plus purs, maîtres de leurs passions, forts contre les tentations, dégagés des liens de la concupiscence charnelle et du joug du corps, par conséquent plus libres, vraiment libres de la liberté des enfants de Dieu, parce qu'ils n'obéissent qu'à Lui, comme il convient à la dignité de l'homme dont il est le seul supérieur par nature.
Telle est la vraie liberté que Jésus-Christ est venu apporter aux enfants d'Adam en les délivrant par son grand sacrifice et les mérites de son sang du joug de Satan, de l'ignominie et de la mort où le péché les avait précipités. Tous les gouvernements humains, si libéraux qu'ils soient, ne procureront jamais cette liberté par excellence, la plus pure et la plus complète des libertés ; et là où les hommes n'en jouissent pas, les autres, si étendues qu'elles puissent être, leur servent à peu de chose pour leur bien véritable, et y sont souvent contraires; car, à quoi sert de gagner le
monde entier, si Ton perd son -âme (Matt. xvi, 26)?
Et enfin, comme dans les sociétés politiques les ci-* toyens soumis à la même loi et à la même autorité sont encole unis entre eux par un intérêt commun auquel • doit céder l'intérêt privé, tous les membres de la cité divine, ou les enfantsde l'Église, unis déjà parla même foi dans une autorité infaillible et souvent à une discipline commune, le sont encore plus par le lien de la charité, qui les porte non plus seulement à chercher leur intérêt propre dans l'intérêt commun, mais à se dévouer au bien de tous par l'abnégation de soi, et le sacrifice de son avantage propre à celui de ses frères.
Ce sacrifice, exceptionnel dans Tordre temporel, et que le monde exalte comme de l'héroïsme dans les citoyens de la terre, est de droit commun parmi les citoyens du ciel, dont la charité de Jésus-Christ remplit le cœur : Urqet nos charitas Christi.
C'est le règne de l'amour, supérieur à celui de la justice, qu'il présuppose, mais dont il est le couronnement ; et ce divin amour, qui est la loi suprême de la cité céleste ou de la nouvelle Jérusalem descendue du ciel, et de Dieu lui-même , descendentem de ccdo a Deo, cet amour sans restriction qui surpasse par sa pureté, son ardeur, son dévouement toutes les affections du cœur de l'homme, en sorte qu'il ne peut y être allumé que par une étincelle du feu divin que le Fils de Dieu est venu apporter à la terre ; cet amour surnaturel s'entretient et se renouvelle sans cesse dans les âmes, où il brûle par un aliment surnaturel, c'est-à-dire par la participation à la vie de celui qui est l'amour même, dans l'adorable sacrement de l'eucharistie. Celui qui mangera ma
chair et qui boira mon sang, aura la vie éternelle en lui, et en vivra. (Joan. vi, 55).
Telle est la société mystique et surnaturelle que Jésus-Christ a établie divinement sur la terre, dans et par son Église. Toute mystique qu'elle est et invisible dans ses profondeurs, elle est cependant réalisée ici-bas d'une manière sensible, et elle y subsiste depuis plus de dix-huit siècles aux yeux de tous, et avec une influence prédominante dans les affaires du monde, qu'elle a mission d'harmoniser avec le ciel, autant qu'il est possible. De son centre visible, ou de la capitale qui est à Rome, le siège de saint Pierre consacré par le sang des deux principaux apôtres de l'Évangile, elle enseigne à toutes les nations de la terre les choses de l'éternité : docet omnes gentes. Elle les rappelle à l'équité quand elles s'en écartent, les exhorte à la charité par-dessus les rigueurs de la justice, et elle poursuit au milieu des contradictions et des persécutions de toute espèce sa grande mission, à savoir de reconstituer l'unité du genre humain divisé par les intérêts et les passions de la terre, pour en faire un seul peuple, le peuple de Dieu, ou, comme a dit le Sauveur [qui n'a vécu et n'est mort ici-bas qu'à cette fin, pour qu'il n'y ait plus qu'une bergerie et un pasteur (Joan. x, 16). C'est le dernier vœu de Jésus- Christ, au moment où il va consommer son divin sacrifice : sint rnium, sicut et nos unum sumus! et c'est dans son Église, ou par la société surnaturelle des âmes, qu'il doit être accompli (Joan. xvii, 22). .
Nisi quis renatm fuerit ex aqua et Spirilu Sancto, nën potest introire in regnnm Dei (Joan. m, 5).
Si un homme ne renaît de l'eau et du Saint- Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu.
La vie surnaturelle existe en ce monde, nous l'avons constaté, individuelle ou publique, dans les âmes chrétiennes et dans l'Église, qui est la société universelle des âmes régénérées.
Comment commence-t-elle? Comme toute vie, par une génération : et cette fois par une génération spirituelle, entée sur le produit d'une génération physique, c'est-à-dire par la régénération de l'homme déchu, par la réhabilitation de sa nature détériorée par le péché, comme un tronc sauvage est transformé par la greffe.
Mais comme il s'agit de la transmission de la vie divine, la génération est divine aussi, et c'est l'Esprit- Saint qui l'opère directement en engendrant la créature nouvelle, suivant les paroles de saint Jean : Dédit ei$ potestatem filios Dei fieri, his qui non ex sanguinibus, neque ex voluntate carnis, sed ex Deo nati sunt (Joati. i, 15).
C'est ce que nous allons voir dans cette méditation.
l a Comment s'opère la régénération de l'âme ou sa naissance à la vie surnaturelle ?
Jésus-Christ le ditàNicodème, qui ne le comprend pas, prenant ses paroles dans un sens matériel et s'imaginant qu'il ne peut renaître qu'en rentrant dans le sein de sa mère. Combien de Nicodèmes, de nos jours encore, et d'autant moins excusables, que la parole évangélique les enveloppe de toutes parts de sa lumière ! Ils en sont encore à comprendre la possibilité du surnaturel , quia changé la face du monde et trans- . figuré la civilisation humaine par le christianisme. Nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu sancto. La renaissance s'accomplit donc par le moyen de l'eau et du Saint-Esprit. C'est pourquoi elle est un sacrement ; car en elle l'esprit agit par un élément terrestre, qui en devient le véhicule et le signe; et en cette circonstance, où il s'agit de laver l'humanité de ses impuretés, c'est l'eau, le grand moyen de l'épuration, qui est employée, comme ailleurs, quand il faudra communiquer à l'âme régénérée l'ardeur et l'aliment de la vie divine, ce sera l'huile, le sel, le pain et le vin, sanctifiés ou transsubstantiés parla parole divine.
L'Esprit-Saint par la parole sacramentelle pénètre l'eau de sa vertu vivifiante, laquelle entre dans l'âme par l'intermédiaire du corps ; et ici encore, comme au moment de la création primitive, l'esprit plane sur les eaux, et en fait sortir un monde nouveau, une nouvelle créature, l'homme surnaturel.
Mais comme la toute-puissance est indépendante des éléments du monde, et que pour elle tout est esprit et vie, en certains cas elle agit sans les moyens ordinaires et par-dessus les lois qu'elle a posées ; et
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alors, par une grâce toute spéciale, l'âme pleine de foi qui donne sa vie pour la confesser, ou qui au moment de la mort aspire ardemment à la régénération, peut les recevoir directement par le baptême du sang ou par celui du désir.
2° Que produit cette régénération? Comme toute génération propage la nature des germes qui transmettent la vie, ainsi le sacrement de la régénération fait participer à la nature même de Dieu, le Père des .âmes, non dans son essence, qui est incommunicable aux créatures, mais par un don particulier qui imprime dans l'âme la ressemblance, l'effigie, le sceau de la divinité, et qu'on appelle la grâce sanctifiante.
C'est pourquoi il est dit que les chrétiens deviennent divinx consortes naturœ (II Pet. i, 4), et saint Jean appelle les fils de Dieu ceux qui sont nés, non du sang et de la volonté de l'homme, mais de Dieu lui-même (Joan. i, 13). Celui qui est né de Dieu, dit-il ailleurs, ne pèche pas (I Joan. m, 9).
La grâce sanctifiante déposée dans l'âme par le baptême est appelée de divers noms par les théologiens.
Semen insitum, une semence qui est insérée, et de laquelle doit sortir le développement de la vie divine dans l'homme pour l'éternité, comme de la semence terrestre sort le développement de la vie de ce monde en chaque espèce.
Sigillum impressum, le sceau divin imprimé dans l'âme, en sorte que tous les traits de l'effigie divine y sont marqués, et la ressemblance entre le Créateur et la créature s'y retrouve aussi exacte, aussi parfaite qu'il est possible entre l'infini et le fini.
Pigrrns promissunij le gage de là vie éternelle pro-
mis à l'homme après sa chute par la miséricorde de Dieu, et qui lui est accordé et approprié à sa nature par l'application du sang et des mérites du Messie annoncé dès le commencement et mort pour nos péchés.
Forts aquse e covde scaluriens, ou la source des eaux éternelles sortie avec le sang du cœur entr'ouvert du Sauveur, et qui, s'insinuant par le baptême dans les âmes régénérées, rejaillit jusque dans l'éternité.
Comme l'essence divine est la racine de tous les attributs divins, ainsi la grâce sanctifiante, qui en est le produit et l'image*, est en nous la racine de toutes les vertus surnaturelles, la foi, l'espérance, la charité; vertus infuses qui correspondent dans l'âme aux perfections divines, et par lesquelles elle devient capable de connaître Dieu comme il se connaît et comme il est : sicuti est (I Joan. m, 2);
De lui rapporter tout par le désir, comme en lui tout revient à sa gloire ;
Et enfin de l'aimer comme il s'aime , et d'aimer les hommes comme il les aime, d'un amour sans limite et au prix de sa vie même, à l'exemple du Dieu fait homme pour racheter les hommes, et en union avec lui.
Ainsi est organisée divinement lanouvelle créature, l'homme surnaturel dans l'homme de la nature, et par cette régénération de son existence il est rendu capable de vivre de la vie céleste, ici-bas par la grâce et au ciel dans la gloire.
L'essence de l'âme humaine n'est pas changée pour cela, pas plus qu'elle n'a été altérée en sens contraire par le péché. Elle est seulement relevée, purifiée, transfigurée par une qualité surajoutée à sa nature, et
qui la rend apte à une vie et à une'gloire supérieures à sa condition.
3° Enfin, de même que dans toute génération de ce monde il y a un père et une mère, ainsi dans la régénération de l'âme, dans sa renaissance, elle a Dieu pour père par la vertu du sang de Jésus-Christ qui transmet la vie, par l'opération du Saint-Esprit; dans le baptême elle a pour mère l'Église, au sein de laquelle le nouveau-né est engendré, implanté, formé, organisé, et qui est le corps mystique de Jésus-Christ, comme Eve, la mère des vivants, a été tirée mystérieusement du corps d'Adam.
C'est dans ce sein maternel que l'homme céleste ou la créature nouvelle va se développer et exercer les fonctions de la vie surnaturelle, recevoir la nourriture qu'elle lui donnera et les soins incessants dont elle soutiendra sa faiblesse et sa bonne volonté depuis sa naissance jusqu'à sa mort, depuis ses premiers pas sur la terre jusqu'à son entrée au ciel, s'il a le bonheur d'en suivre la voie.
Son in solo pane vivit homo (Luc. iv, 4) L'homme ne vit pas seulement de pain.
La nouvelle créature, ou l'homme du ciel, une fois engendrée, doit se développer, et comme tout ce qui est créé, et par conséquent borné et dépendant, elle
ne le peut que par la nourriture qui la réparc, la fortifie et l'accroît.
L'être spirituel a donc besoin d'alimentation comme l'être physique, et c'est pourquoi le prophète royal dit dans sa prière : Pinguedine repleatur anima mea (Ps. lxii, 6).
Nous avons donc à examiner maintenant les degrés et la forme de cette alimentation céleste ; et comme, ainsi que dit l'Apôtre, les choses visibles nous parlent des invisibles, parce qu'elles en sont la manifestation inférieure ou la réalisation sensible, et qu'elles obéissent aux mêmes lois, ce qui explique leurs analogies, nous allons retrouver dans les phases du développement de l'homme physique, ou de l'enfant de la nature, l'indication des circonstances principales de la formation de la créature surnaturelle ou de Phommc du ciel.
Tel sera le sujet de cette méditation.
L'enfance proprement dite se partage en trois périodes. Dans la première, l'enfant vit dans les entrailles de sa mère ; dans la seconde, sorti de ses entrailles, il reste encore attaché à son sein et vit de son lait ; dans la troisième, il s'en détache pour vivre individuellement et des éléments du monde.
Ces trois périodes se retrouvent dans l'enfance de la vie surnaturelle.
1° L'âme, régénérée par le baptême, passe aussi par une première phase de l'enfanee spirituelle.
La semence céleste a été implantée en elle, et par l'action du Saint-Esprit ou la fécondation de la grâce.
238 SEPTIÈME SËKIE,
Cette semence, principe de la vie nouvelle, se développe mystérieusement par des vertus infuses dont l'âme n'a pas conscience, comme l'enfant végète dans le sein maternel sans se distinguer de sa mère, et en recevant directement sa nourriture par la participation à son sang.
Elle vit donc uniquement d'abord par son implantation dans l'Église ou dans le corps de Jésus-Christ, dont elle est devenue membre, et comme tous les membres d'un corps vivant, elle est vivifiée et nourrie par le centre de ce corps et par la circulation de l'esprit qui l'anime.
En cette période s'opèrent dans la profondeur de l'âme tous les mystères de la génération spirituelle et de toutes les vertus infuses : la foi, l'espérance et la charité, dont la puissance ou la capacité est accordée à la créature nouvelle.
2° L'enfant sort du sein de sa mère et est allaité par elle. Il vit encore de sa substance ou de son sang sous une nouvelle forme ; mais en même temps il absorbe l'air et la lumière du monde où il est descendu.
Ainsi, dans l'ordre spirituel, l'âme chrétienne commence à être nourrie par Église sous une autre forme où son individualité se détermine. L'Église est représentée ici par la mère naturelle, qui doit donner à l'enfant le premier lait de l'esprit comme celui du corps.
Il est donc très-important que la mère, ou celle qui en tient lieu, soit chrétienne et attachée par la foi à l'Église, dont elle doit remplir la place.
Comme la mère naturelle pénètre son enfant de tous les rayons de sa tendresse instinctive, ainsi la
mère chrétienne doit l'arroser pour ainsi dire des effluves de sa foi, afin de lui communiquer, par toutes les impressions dont il est susceptible, la vie du ciel qui est dans son cœur, et la grâce qu'elle reçoit ellemême dans l'exercice de la piété et par la participation aux sacrements.
Il y a là une éducation surnaturelle qui ne se comprend pas assez, parce que la raison y a peu de part, mais qui s'opère spontanément par l'àme pieuse de la mère et les influences chrétiennes dont l'enfant aura le bonheur d'être entouré.
C'est dans cette période qu'il s'organise chrétiennement en puissance, et de cette formation mystérieuse de l'homme céleste en lui dépendra sa vie morale ici-bas et dans l'éternité, comme son existence physique sur la terre dépend en grande partie de l'organogénésie primitive de son corps.
3° Cependant le lait de la mère ne suffit plus à la nourriture de son fruit. Il faut un aliment plus solide pour donner au corps de l'accroissement et de . la force, et en même temps il a besoin de l'excitation plus vive de l'air et de la lumière pour le développement de son esprit naturel, qui commence à se manifester par le langage.
De même de la vie surnaturelle quand elle est organisée.
Elle a besoin de l'air du Ciel, qu'elle apprendra à aspirer par la prière ;
De la lumière du ciel, qui lui sera transmise par la parole divine ;
Et quand elle sera devenue capable de recevoir l'alitnent le plus solide, la nourriture des Torts, le pain des anges, elle sera nourrie du corps et du sang de
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Jésus-Christ, ou du Dieu fait homme, qui ne s'est humanisé que pour la diviniser, et qui se donne à elle en nourriture pour la rendre semblable à lui, ou pour se l'assimiler en la rendant participante de sa propre vie, en l'incorporant dans son propre corps, et par son corps immortel à la divinité, dont elle est appelée par son amour à partager la splendeur et la félicité.
Ainsi commence et se développe sur la terre par la grâce sa glorieuse destinée, qui doit se consommer au ciel dans la gloire.
Omni* crealuro Dei sanctiftcatur per orationem (1 Timoth. iv, 5).
Toute créature de Dieu est sanctifiée par la prière.
Nous allons maintenant suivre l'âme régénérée dans sa marche ascensionnelle, ou considérer la vie surnaturelle dans les degrés successifs de son développement, et aussi, hélas ! dans ses défaillances . toujours possibles ici-bas, tant qu'elle n'y a pas achevé son épreuve ; et nous verrons en même temps les remèdes préparés par la miséricorde divine pour la relever, la réparer et la remettre en voie.
Si l'homme ne vit pas seulement de pain, même pour l'entretieîi de sa vie physique, mais encore d'air, de lumière et de tous les fluides ambiants,
ainsi Pâme régénérée, en participant à la vie céleste, a besoin aussi de l'air du ciel, et c'est par la prière qu'elle entre en commerce avec cette atmosphère surhumaine, et en aspire la substance surnaturelle avec toutes les vertus infuses et toutes les grâces qu'elle communique.
Tel est le sujet de cette méditation.
La prière, a dit sainte Thérèse, est la respiration du cœur. ; et, en effet, comme la respiration du corps, elle se compose de deux mouvements :l'un, par lequel Fâme attire en elle l'influence divine qui la répare et la vivifie : c'est la demande et l'invocation ; l'autre, qui jette hors d'elle la surabondance de sa vie, ou l'expression de son amour, de sa reconnaissance et (le son admiration.
Toute âme qui prie invoque Dieu ou le glorifie.
De même que l'enfant sorti du sein maternel ne peut vivre sans absorber l'air vital de ce monde, ainsi î'àme, engendrée à la vie divine par le baptême, ne peut vivre non plus de cette vie surnaturelle sans aspirer l'air vivifiant du monde supérieur, avec lequel elle a été mise en rapport.
La flamme de sa vie nouvelle s'éteint si cette nourriture lui manque, et c'est ainsi que beaucoup de chrétiens, qui n'ont pas appris à prier, ou qui l'ont désappris, meurent à la vie du ciel, faute de la nourriture qui doit l'entretenir. C'est une asphyxie spirituelle ; c'est la semence de l'Évangile qui étouffe dans un terrain négligé ; c'est la greffe desséchée dans son développement.
k 242 SEPTIÈME SÉRIE.
Il faut donc habituer l'enfant de bonne heure à respirer de cette manière.
Dès qu'il est capable de comprendre le langage et d'y réagir en §c distinguant de ce qui l'entoure, on doit lui annoncer le nom sacré de Dieu, son créateur et son père, dont le baptême a mis en lui la semence divine ; et, en excitant la réaction de son âme vers l'influx céleste qui le pénètre, établir, comme dans la respiration du corps, un va-et-vient continuel entre la source de la vie et elle.
Ainsi s'allume, s'entretient et s'accroît dans l'àme le flambeau de J'éternelle vie. Et.si nous poursuivons cette analogie, la vérité en deviendra plus éclatante.
En effet, pour avoir un air salubre et pur,, il faut se séparer de la foule et s'élever. Il faut aller à la campagne, dans la solitude, sur la montagne.
Ainsi pour aspirer mieux l'air du ciel dans la prière, il est bon de s'isoler au moins pour quelque temps, de se recueillir dans la retraite, et d'élever son esprit et son cœur au-dessus des choses de la terre.
Souvent l'air respirable est vicié par des exhalaisons méphitiques, par des vapeurs paludéennes, par des émanations de corruption, de putréfaction, par des virus morbides, principes de maladies.
De même, dans la prière, nous gâtons souvent l'air du ciel par les exhalaisons de la sensualité et des passions humaines, par de mauvaises images, de mauvaises pensées, de mauvais désirs, dont la concupiscence charnelle a reçu les semences, et quelle reproduit en abondance par la mémoire et l'imagination : ce qui empêche l'âme de se mettre en rapport avec Dieu, et d'aspirer l'air céleste et les grâces dont il est le véhicule.
Alors il y a peu de nourriture dans la prière qui est délayée, dissipée, gâtée, et elle ne fortifie pas.
C'est ce qui rend la prière pénible et peu profitable, à cause des distractions qui l'interrompent sans cesse et l'amoindrissent, ou même la rendent impossible ou impuissante. Le rapport vivant ne peut s'établir entre Dieu et l'âme, à laquelle la vie n'arrive pas.
Combien de chrétiens prient de cette manière, même aux pieds des autels et en face de Celui qu'ils invoquent, et ils se plaignent de n'en retirer ni force ni consolation ! C'est qu'ils prient des Jèvres et par le corps, et que leur cœur est loin de Dieu. Ils ne prient point en esprit et en vérité.
Cependant d'autres fois l'air est agité violemment par le vent, et alors, au lieu de faciliter la respiration, il la suffoque..
Ainsi de la prière trop agitée par les paroles et les démonstrations extérieures, où les sens, l'imagination et l'activité propre ont plus de part que l'esprit et le cœur. Le vent impétueux de cette activité naturelle la trouble, et l'âme, jetée au dehors et n'ayant pas assez de calme pour recevoir l'air du ciel, en est épuisée sans être nourrie, ou bien, quand elle en est atteinte, elle est trop en mouvement pour en être pénétrée.
Donc la meilleure prière est la plus intérieure, celle qui sort de l'esprit et du cœur, la plus intelligente et la plus affectueuse, la plus confiante et la plus aimante, la plus vivante de la vie de l'âme, et par conséquent celle qui nous met le plus en rapport avec Dieu, qui est en nous et qui fait ses délices d'y habiter, en sorte que, l'âme qui lui est unie dans son
fond, respire, pour ainsi dire, en lui, comme Jean sur la poitrine du Sauveur.
Là, comme le disciple bien-aimé, elle aspire et boit son air vital à sa source , comme l'enfant qui vient de naître puise sa nourriture au sein maternel.
Ames chrétiennes qui avez l'heureuse expérience de cette alimention divine par l'habitude de la prière intérieure, quand elle vient à vous manquer au milieu des affaires ou des distractions du monde, vous sentez aussi par un inexprimable malaise que votre vie véritable défaille, et vous n'aurez point de repos que vous n'ayez retrouvé ujn moment de solitude, de calme et de recueillement pour respirer de nouveau l'air du ciel.
Verba quxego locutus sumvobis spiriltis vita stm*(Joan. vi, 64).
Les paroles que je vous ni dites sont esprit et vie.
Toutes les créatures vivantes de ce monde n'ont pas seulement besoin d'aspirer l'air pour entretenir en elles le flambeau de la vie par la réparation incessante de leur sang ou de ce qui en tient lieu dans leur organisme ; il faut encore à la partie la plus pure de leur existence, celle par laquelle s'exerce leur sensibilité et leur activité spirituelle, selon leur degré, une nourriture plus subtile et qui excite leurs sens et
développe ce qu'il y a d'intelligence en chaque espèce.
Cette nourriture plus délicate, parce qu'elle est plus en rapport avec l'esprit, leur est donnée par la lumière, et à chaque espèce par une lumière appropriée à sa nature, à ses organes, donc à la vie surnaturelle ou à la créature régénérée par une lumière qui ne vient pas de ce monde.
Qu'est-ce que cette lumière, et par quels moyens et sous quelles formes elle contribue au développement de la vie surnaturelle : c'est ce que nous allons considérer.
Il y a ici-bas deux espèces de lumières : la lumière physique et la lumière spirituelle.
La première est sensible ou perçue par l'œil du corps. Elle nous arrive par les flambeaux naturels des astres qui éclairent la terre, et par les flambeaux artificiels que l'homme peut y allumer.
La seconde ne tombe point sous F œil physique ; mais elle est perçue par le sens de l'ouïe, au moyen de la parole, qui lui sert d'enveloppe, et par laquelle elle pénètre dans l'entendement et l'illumine pour y former la connaissance et la science.
Si la parole est purement humaine, elle transmet la lumière de l'esprit humain, et elle produit la connaissance naturelle ou la science de la nature, telle que la raison peut la former et la communiquer par ses propres forces.
Mais si la parole vient directement de Dieu par la révélation, elle transmet une lumière divine qui engendre dans l'entendement humain une science divine
ou la connaissance des vérités éternelles qui surpassent la raison humaine.
Dans tous les cas, et quelles que soient sa forme et sa manière d'agir, la lumière, dit saint Bernard, produit trois effets sur les créatures ; elle les éclaire, elle les nourrit, elle les réchauffe: lueet, nutrit , fovet.
L'enfant qui vient de naître est surtout mis en rapport avec le monde extérieur par la vue. L'esprit de la nature excite son esprit au moyen de la lumière par tous les objets qui la répercutent; et plus tard, quand son intelligence se développe par le langage, c'est encore par la lumière, mais parla lumière spirituelle de la parole, que s'opère ce développement et que l'instruction lui est donnée.
Il est éclairé, nourri et échauffé par la lumière de l'enseignement.
Il en va de même à la créature surnaturelle. C'est aussi par la lumière de la parole, mais d'une parole de l'àme, que la vie infuse dans la profondeur de son être par le baptême entre en acte, et cette parole vivifiante est ordinairement l'expression de la foi de sa ftière ou de celle qui en tient la place. C'est la parole de foi dans la famille qui éveille la foi de l'enfant et le met en rapport actuel avec Dieu, ou l'introduit dans l'atmosphère céleste.
Ainsi se forme l'idée de Dieu dans le cœur de l'enfant par la parole de foi qui lui en annonce le nom; et par cette idée, mère de toutes les idées comme Dieu est le principe de toutes choses, son entendement fécondé et dilaté entre dans un rapport mystérieux avec l'infini.
Aussi est-ce un grand bonheur pour l'intelligence
comme pour le cœur c^être mis au monde et élevé par une mère chrétienne, et de recevoir de bonne heure dans la famille l'air et la lumière du ciel.
Ainsi excitée, ébauchée par la parole maternelle, la vie surnaturelle est nourrie et développée plus tard par l'enseignement de l'Église, qui est la mère spirituelle des âmes. L'Église, qui a le dépôt de la parole divine et la mission de l'annoncer à tous ceux qu'elle a faits enfants de Dieu par la régénération du baptême, éclaire, nourrit et échauffe leur âme par la lumière de l'instruction religieuse, manifestation du feu divin que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre.
Elle leur distribue la lumière éternelle avec la parole divine, sous toutes les formes appropriées à leur faiblesse, par le catéchisme, les prônes, les homélies, ' les sermons, les exhortations de la direction particulière, en même temps qu'elle leur transmet les eaux salutaires de la grâce et les bénédictions d'en haut par les canaux des sacrements.
Enfin, quand la créature surnaturelle, devenue adulte, peut chercher elle-même sa nourriture spirituelle, elle la trouve dans la lecture et la méditation de la sainte Écriture, proposée d'abord à sa foi simple, et dont elle devient capable de pénétrer les profondeurs avec le secours de la lumière d'en haut et sous l'autorité de l'Église.
La méditation de la parole divine est une véritable nutrition, par laquelle on mâche, pour ainsi dire, l'élément spirituel, afin d'en extraire le suc et de s'en assimiler la substance : ce qui donne lumière et force à l'âme, tandis qu'en la lisant rapidement, elle l'absorbe en bloc et sans profit : ce qui la surcharge au lieu de la nourrir.
Par ces degrés successifs, qui la mettent en rapport avec la lumière céleste et la rapprochent de son foyer, la créature nouvelle s'élève par la foi d'abord, puis par une intuition surnaturelle, par le sens du divin ouvert en elle par la grâce, au pressentiment, à la connaissance, à la contemplation de l'éternel, de l'infini ; laquelle, ébauchée ici-bas par la grâce, sera complétée dans la gloire par la vision béatifique du ciel, où nous connaîtrons Dieu comme il nous connaît et le verrons comme il est: sicutiest... (I Joan. ni, 2).
Ego sum panis vivm qui de cœlo descrndi (Joan. vi, 51).
Je suis le pain vivant descendu du ciel.
Tous les êtres de ce monde se nourrissent de deux manières : d'un côté, par l'atmosphère où ils absorbent la lumière, l'air et les gaz nécessaires à la partie la plus spirituelle de leur existence ; de l'autre, de la terre, de ses éléments et de ses produits, pour réparer les pertes de leur substance matérielle.
De même, la nouvelle créature, dans laquelle la vie surnaturelle a été implantée, ne se nourrit pas seulement de l'air du ciel par la prière, de la lumière divine par la parole de Dieu, et de toutes les grâces qu'elles transmettent ; il lui faut aussi un aliment plus solide qui répare le fond même de sa substance spirituelle par son union intime avec Celui dont elle est.
Or, si l'homme terrestre, qui est de la terre, a besoin de s'assimiler pour subsister la substance terrestre ; l'homme céleste, qui est de Dieu, qui ex Deo est (I Joan. m, 9), pour vivre pleinement de la vie éternelle, doit s'assimiler, autant qu'il lui est possible et selon sa mesure, la substance divine, divinx consortes naturx (II Pet. i, 4).
Mais l'assimilation dans tous les règnes s'opère par la nutrition ; donc, comme il y a un aliment matériel pour les créatures matérielles, il doit y avoir un pain divin pour les créatures spirituelles devenues capables de le recevoir : Ego sum partis vivus qui de cœlo descendis.
Qui a donné à l'homme ce pain vivant, et comment le nourrit-il ? C'est ce que nous allons voir dans cette méditation.
Les Juifs avaient mangé dans le désert la manne tombée du ciel, ils se vantaient d'avoir été nourris par Dieu lui-même, et cependant Jésus leur dit : « En vérité, Moïse ne vous a pas adonné le pain du ciel ; car mon Père seul donne le vrai pain du ciel, et la preuve, c'est que vos ancêtres sont morts, tandis que celui qui mangera le pain descendu du ciel ne mourra point : Hic est partis de cœlo descendais, ut si quis ex ipso manducaverit, non morietur » (Joan. vi, 50).
C'est moi qui suis le pain vivant descendu du ciel.
Celui qui mangera de ce pain vivra éternellement, et le pain que je vous donnerai est ma chair pour la vie du monde.
Et comme ils disputaient entre eux, disant : « Comment peut-il nous donner sa chair à manger ? » il ajouta : En vérité je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous (Ibid., vi, 54).
Car ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est le vrai breuvage ; celui qui mange ma chair et •boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
Cette promesse solennelle, qu'il donnera aux hommes le pain de la vie éternelle, il l'accomplit la veille de sa mort en instituant dans sa dernière cène avec ses apôtres le sacrement de l'eucharistie, comme il est dit au chapitre xxii, v. 19, de saint Luc, et comme saint Paul le redit dans la première aux Corinthiens, xi, 24.
Et quoiqu'il y ait là le plus grand des miracles par la transubstantiation du pain au corps de Jésus-Christ et du vin en son sang, cependant la foi eii ce miracle, qui est le témoignage le plus éclatant de l'amour de Dieu daignant s'unir intimement à sa créature et la faire participera sa propre vie, se conçoit encore jusqu'à un certain point par la raison, puisque la vie s'alimente surtout par la nourriture, et que, dans la nature même, les substances vivantes se transforment et s'assimilent par la nutrition.
C'est pourquoi Jésus-Christ a dit : Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem in me manet, et ego in Mo (Joan. vi, 57).
Il fallait donc que, pour demeurer en Dieu et vivre de sa vie, l'homme surnaturel se nourrît de Dieu même ; et cela est devenu possible par l'adorable sacrement de l'eucharistie.
Comment s'opère cette nutrition surnaturelle, la
plus admirable ci la plus complète, nous allons le dire, autant qu'on peut dire ces choses.
Le pain vivant descendu du ciel nourrit l'homme tont entier dans son âme et dans son corps, et tend à le diviniser en le rendant non-seulement semblable à Dieu, comme il Tétait déjà par sa création, mais participant à sa vie, consortem divinxnaturx, ou, comme dit saint Cyrille, concorporeum, consanguineum Christi factura (5 feria de oct. Corp. Christi) : ce qui réalise cette parole du prophète : DU estis.
En effet Jésus-Christ, qui lui donne sa chair à manger et son sang à boire, est à la fois Dieu et homme, et dans sa personne adorable Y humanité participe à la plénitude de la Divinité, et la Divinité à la condition de l'humanité, sauf le péché.
Donc, dans la sainte communion, l'homme s'unit à Dieu, non plus seulement par son désir et par un effet de la grâce, mais encore par ce qu'il y a de plus intime, par une véritable nourriture. Né de Dieu par le baptême, il se nourrit de Dieu par l'eucharistie.
Il s'en nourrit dans toutes les parties de sa personne, qui doit être animée tout entière de la vie éternelle.
Car la chair de Jésus-Christ, qu'il mange, doit transfigurer sa chair, en y déposant les germes d'immortalité qui la glorifieront au jour de la résurrection.
Le sang de Jésus-Christ se mêle à son sang, et ainsi, puisque la vie est dans le sang, par cette assimilation la vie divine pénètre la vie humaine, dont le sang, corrompu et chargé de tous les principes du mal par la génération, est purifié du ferment des passions et des maladies.
Le sang divin, en les neutralisant, y dépose le calme^
l'apaisement ; il y verse la grâce de la pureté, la puissance de la virginité et de la charité.
L'esprit de Jésus-Christ, à la fois divin et humain, pénètre notre esprit, et, par ses effusions, le rend capable des lumières de la foi et de celles de la contemplation : ce qui produit la science chrétienne.
L'àme de Jésus-Christ pénètre notre âme et lui infuse son amour ou la charité parfaite, qui lui apprend à aimer comme Dieu aime, avec désintéressement et jusqu'au sacrifice.
Enfin la Divinité, qui habite corporellement en la personne du Fils, dans sa chair qu'il donne à manger, dans son sang qu'il donne à boire, pénètre notre humanité et, l'élevant jusqu'à elle, elle la spiritualisc ici-bas par la divine nourriture, jusqu'à ce qu'elle la transfigure au ciel par la possession de sa gloire.
Donc c'est dans la sainte communion ou par l'eucharistie, qui est la nourriture surnaturelle dans sa perfection, le pain au-dessus de toute substance, l'aliment véritable, le vrai breuvage qui peuvent seuls procurer la vie éternelle, que la nouvelle créature ou l'homme régénéré reçoit sa force, son accroissement et sa beauté, afin d'arriver, comme dit l'apôtre, à la stature de Jésus-Christ ou de l'Homme-Dieu.
C'est dans l'eucharistie, qui lui transmet et entretient en lui la vie du ciel, que l'homme puise la force de pratiquer dans leur plénitude les préceptes de la justice chrétienne et les conseils de la perfection.
Elle le rend capable de réduire son corps en servitude par la domination de ses appétits, et en le spiritualisant par la pureté, par la charité.
Elle fortifie sa foi jusqu'à donner sa vje en témoignage de la parole divine. Elle exalte son intelligence
par les lumières de la contemplation, par un rayon de la science divine.
Elle rallume dans le cœur le feu de là charité, par laquelle, dévoué à la gloire de Dieu et au bien de ses frères, il aime, comme Jésus-Christ, jusqu'à donner sa vie pour ce qu'il aime.
Et ce sont là des vertus surhumaines, engendrées dans les âmes catholiques, nées, élevées, nourries et perfectionnées dans le sein de l'Église, et que celles qui, séparées de ce sein maternel n'y puisent point la vie surnaturelle dans l'adorable sacrement, ne connaissent plus ou ne savent point pratiquer.
Confirma hoc, Deus, guod opcralua es i nobis (Ps. lxvii, 29\
Confirmez, ô mon Dieu, ce que vous avez opéré en nous.
L'effet de la nourriture est de réparer, d'accroître et de compléter l'être vivant. Arrivé à la plénitude de ses forces, au plein développement de sa puissance, il est capable de défendre lui-même son existence et de la reproduire, et alors il devient à son tour un instrument de la propagation de la vie, qu'il a reçue de ses parents. Ainsi se perpétue la famille dans Tordre naturel.
Il en va de même dans l'ordre surnaturel. A l'enfance de l'homme régénéré par le baptême succède l'adolescence et la virilité, et alors, après lui avoir
transmis la vie du ciel , que pendant longtemps elle a excitée par la prière, développée par la lumière , formée par l'instruction et consolidée par le pain audessus de toute substance, par un nouveau moyen surnaturel, qui est appelé à cause de cela le sacrement de la confirmation, l'Église donne un complément et met comme un sceau à cette vie surhumaine en lui ; ce qui le rend capable de l'affirmer avec force en ce monde et de l'y reproduire.
Comment s'achèvent par la vertu divine la constitution et l'organisation de la vie surnaturelle dans le chrétien : c'est ce que nous allons examiner.
Le développement de l'être organisé et vivant se partage en deux périodes bien distinctes: la première est employée à s organiser lui-même, à se constituer jusqu'à ce qu'il arrive à la plénitude de son existence et de ses forces. Il ne vit alors que pour lui, parce qu'il n'est pas encore capable de donner aux autres.
Dans la seconde, la surabondance de la vie le pousse à la verser au dehors, et la puissance de la transmettre lui en donne l'instinct et le désir. Il devient l'instrument de la propagation de la vie.
C'est le passage de l'enfance à la virilité par la puberté. C'est l'époque delà majorité naturelle et civile, qui imprime à l'homme une dignité nouvelle, parce que non-seulement il est devenu capable de gouverner sa propre existence et de la défendre, mais encore de fonder la famille et de la conserver.
Il en est de même dans la sphère surnaturelle. A un certain degré, le chrétien, formé et développé par
les soins maternels de l'Église, doit prendre en main par sa liberté la conduite de sa vie surnaturelle, soit pour l'affirmer publiquement et la défendre par la profession et la confession de sa foi, soit pour la répandre au dehors et la propager par la parole. Instrument de la propagation de la vie du ciel, il ne vit plus seulement pour lui, mais pour l'extension de la grande famille des enfants de Dieu que Jésus-Christ a fondée en ce monde, dans son Église, qui est son corps* et dont ceux qui ont participé à cette filiation divine sont les membres.
A cette fin, il reçoit le sceau de la majorité chrétienne et le caractère de soldat de Jésus -Christ par un sacrement spécial, lequel est appelé le sacrement de la perfection, parce qu'en lui communiquant les dons du Saint-Esprit, il le fait participer à la vie entière de l'adorable Trinité,
Et par Tinfusion de ces dons le baptême opère cela : c'est, avec l'infusion de la grâce, son effet propre, que le courage et la force lui sont donnés pour confesser et annoncer les vérités éternelles nécessaires au salut.
La confirmation, en faisant de chaque fidèle un chrétien parfait, lui donne la capacité de devenir un apôtre et de combattre vaillamment jusqu'à la mort pour la cause de Jésus -Christ et la gloire de son Église.
C'est ce qui est arrivé aux premiers disciples de Jésus-Christ dans le cénacle au jour de la Pentecôte. Le Saint-Esprit est descendu sur eux en langues de feu avec l'effusion de ses dons, et revêtus de la vertu d'en haut, comme leur maître le leur avait promis, ils en sont sortis pour aller prêcher l'Evangile à toutes les nations»
La vertu divine les a transformés, transfigurés, en développant la semence de la vie surnaturelle mise en» eux par le baptême et par la parole du maître, et d'ignorants, de lâches, de grossiers qu'ils étaient jusque-là, ils sont devenus, par la communication de l'Esprit-Saint, des hommes nouveaux, éclairés des lumières du ciel, ne craignant plus aucun péril, méprisant la vie de la terre et ses biens, et se vouant au service de tous pour les sauver tous.
Ainsi chaque chrétien enrichi des dons du Saint- Esprit par la confirmation reçoit :
1° L'aptitude à la science divine par les dons de sagesse, d'intelligence et de science ;
2° La puissance de confesser sa foi et d'annoncer les vérités éternelles sous la direction de l'Église par les dons de conseil et de force;
3° La capacité de pratiquer pleinement la doctrine de Jésus-Christ et d'en réaliser la perfection par les dons de la piété et de la crainte du Seigneur.
Ainsi s'est formée la famille chrétienne par la fondation de l'Église au milieu des contradictions, des persécutions et du sang.
Ainsi, elle doit se conserver et s'étendre malgré tous les efforts du monde et de l'enfer, en vertu de la promesse de Jésus-Christ, et parce que Celui qui est la vie demeurera en elle et la vivifiera jusqu'à la consommation des siècles. C'est la mission de chaque chrétien, qu'il reçoit dans le sacrement de la confirmation avec tout ce qui lui est nécessaire pour la remplir, de consacrer toutes ses forces, toutes les puissances de son âme, de son esprit et de son corps à y travailler autant qu'il le pourra, et même au péril de sa vie.
Par la propagation ici-bas de la vie surnaturelle, qui a été implantée en lui par le baptême et pour son salut, il rendra à Dieu dans la mesure de l'humanité ce qu'il en a reçu, en travaillant avec dévoueihent à l'avènement de son royaume sur la terre et afin que sa volonté s'y fasse comme dans le ciel.
Concupiscente, cum conceperit, parti peccatum, peceatum veto, cum consummalum fuerit, gênerai mortew(lnc.
Quand la concupiscence a conçu, elle enfante le péch^et le péché consommé engendre la mort.
Tout ce qui naît ici-bas peut mourir, et ainsi la vie surnaturelle, bien qu'elle soit en ce monde une participation à l'éternelle vie, de même qu'elle commence, se développe et se nourrit, peut s'affaiblir, diminuer et défaillir. Elle a ses défaillances comme ses accroissements, et c'est dans ces tristes états que nous allons maintenant la considérer , en proie à la maladie et à la mort, afin d'indiquer ensuite les remèdes divins accordés par la miséricorde d'en haut pour la guérir ou la ressusciter.
Ce qu'est la maladie en général, un désordre produit par l'action prédominante du mal.
Dans l'ordre physique ou dans les corps organisés, le mal se manifeste par un trouble dans les fonctions vitales, dont l'harmonie habituelle fait la santé.
La maladie a donc pour cause un principe étranger à l'organisme, qui vient s'y implanter, mi une violence qui en lèse les organes.
Alors s'établit une lutte entre la force organique attaquée et la force extérieure qui s'impose à elle, lutte qui produit la fièvre avec tous ses accidents, le frisson, la chaleur, la sueur, qui sont les phases diverses du combat par lequel la nature cherche à se débarrasser de son ennemi, et dont l'issue est sa victoire par la guérison ou sa défaite par la mort.
Il en va de même dans Tordre moral. La vie spirituelle, et ainsi la vie surnaturelle, peut être troublée dans ses fonctions par le mal. Il y a des maladies de l'âme comme des maladies du corps.
Toute maladie de l'âme vient d'un désordre moral produit en elle par un principe étranger qui la trouble dans son existence et dans ses fonctions, en la portant à aimer ce qu'elle ne doit pas aimer, à faire ce qui est contraire à sa loi et par conséquent à son bonheur.
Tant qu'elle est ainsi attaquée sans y consentir, elle est tentée, mais non coupable; elle souffre, mais elle n'est pas encore malade, puisqu'elle ne s'est pas laissé envahir par le mal. C'est seulement quand elle y acquiesce ou s'unit à lui par sa volonté, qu'elle devient malade, ou dominée par le péché.
Concupiscentia, cum conceperit, parit peccatum (Jac. i, 15).
La maladie de l'âme ou le péché a donc pour cause objective un principe étranger, qui cherche à s'in-
sinuer par les* sens, l'esprit et.le cœur jusqu'à sa volonté, pour la mettre en opposition avec la volonté divine, qui fait sa loi, et la porter à agir en dehors de la loi et contre ses dictées.
Et comme la plupart des maladies du corps proviennent de causes invisibles, qui s'introduisent mystérieusement par toutes les voies dans l'organisme, effluves empestés, gaz délétères, vapeurs malsaines, émanations méphitiques ou virus; ainsi les maladies morales sont produites par l'insufflation ou l'inspiration de l'esprit du mal, qui veut s'emparer des âmes pour les mettre en opposition avec la justice, les entraîner dans sa révolte contre Dieu, elles perdre en les séparant du principe de la vérité et de la vie.
Alors se passe dans l'âme attaquée par le souffle du mal la lutte de la tentation, qui excite aussi une sorte de fièvre, ayant son frisson, sa chalçur et ses sueurs dans les phases diverses du combat :
Frisson par l'horreur du mal ou par le froid glacial de son invasion dans l'âme;
Chaleur terrible au plus fort de la lutte et dans la plus grande ardeur du combat où se dispute la victoire ;
Sueurs salutaires par l'expulsion de la cause morbide, ou funestes par la dernière expression de la vie mourante ou de l'âme vaincue.
La conscience est le théâtre de cette lutte entre le bien et le mal, entre le devoir et la passion, entre la justice et l'égoïsme, ou, comme dit saint Paul, entre la loi de l'esprit et celle qui milite dans les membres (Rom. vu, 22, 23).
Si l'âme, par un effort énergique, inspiré et soutenu par la grâce, comme la force vitale de l'organisme est
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secourue par la nature, parvient à expulser le principe du mal et à en rejeter les atteintes, elle échappe à la maladie ;. car elle ne pèche pas, puisqu'elle n'y consent pas ; elle a été seulement tentée, mais elle n'a pas cédé à la tentation : Tentatio titillavit, sed non momordit, dit saint Augustin. Elle reste victorieuse et heureuse, parce qu'en chassant l'ennemi, elle a travaillé à la fois pour son salut et le triomphe de la vérité, de l'ordre et de la justice.
Mais si elle se laisse surmonter par l'ennemi, envahir par ses funestes influences qui se glissent bientôt jusqu'au fond, alors le mal s'implante en elle et prend possession de toutes ses facultés, qu'il tourne dans son sens et à son profit. La maladie se fixe, se développe, s'accroît, et l'âme commence à vivre dune vie fausse, la vie du péché, qui absorbe et pervertit au profit de Y ennemi et contre Dieu tout ce qu'il y a de bon en elle ; ce qui peut la mener à la mort spirituelle, comme les produits anormaux de certaines maladies du corps en dévorent la substance et le tuent.
Dans ce cas, la maladie de l'âme, comme celle du corps, est aiguë ou chronique, et Tune et l'autre peut amener la mort brusquement où peu à peu.
Elle peut être légère ou grave, suivant qu'elle attaque plus profondément la vie et la met plus en péril.
Dans tous les cas, elle est dangereuse si elle est méconnue, négligée ou mal soignée. Si légère qu'elle paraisse, elle est toujours menaçante quand elle dure.
Chrétiens,, qui ressentez tant d'horreur pour les maux du corps, et dont l'inquiétude, si excitée pour
tout ce qui menace votre existence et vous cause de la souffrance, va chercher partout des remèdes et du soulagement, soyez donc aussi en garde, aussi vigilants contre les maladies de l'âme, afin de ne pas vous exposer imprudemment à leurs atteintes dans les tentations, et de les repousser vivement, et dès que vous les ressentez, par la résistance énergique de la volonté, qui peut toujours les vaincre avec le secours du divin médecin et ses remèdes infaillibles, quand on a le courage de les accepter.
Statutum est hominibus semel mori(heh.
ix, 27).
Il est arrêté que l'homme meurt une lois.
La maladie de la créature surnaturelle peut aller à la mort, et comme c'est le péché qui la rend malade, c'est aussi le péché qui là fait mourir, et dans ce cas il s'appelle le péché mortel.
Mais l'âme étant immortelle par la nature, il semble au premier abord qu'il y ait contradiction à dire qu'elle peut mourir, et c'est pourquoi, pour détruire cette contradiction apparente, et faire mieux comprendre ce qu'est la mort de l'âme, nous expliquerons d'abord celle du corps, qui en a été la suite, et qni en est le symbole, afin, comme dit saint Paul, de nous élever aux choses invisibles par les visibles,
et d'éclaircir les vérités métaphysiques par leur analogie avec celles qui tombent sous les sens.
La mort, considérée de la manière la plus générale, est la privation de la vie.
Or, aucune créature ne vivant d'elle-même, mais du principe dont elle est, et par la nourriture qu'il lui fournit, il est évident qu'elle sera privée de la vie, si volontairement ou involontairement séparée de son principe, elle n'en reçoit plus l'influx vital dont elle a besoin pour subsister. •
La branche arrachée du tronc se dessèche ;
Le membre séparé de l'organisme se corrompt ;
Les molécules d'un corps vivant tombent en poussière dès qu'elles ne sont plus en communication avec le centre vital.
Il en est de même dans l'ordre moral.
L'esprit s'éteint quand il n'est plus en rapport avec la vérité. Sa vie intellectuelle s'obscurcit et défaille; L'homme s'animalise.
La volonté se corrompt quand elle cesse d'être soutenue et dirigée par la loi. Sa vie morale est étouffée. L'homme se démoralise.
La famille périt quand les membres qui la composent ne sont plus unis entre eux par leur subordination à son chef. Elle perd sa vie intime en se séparant de son foyer. Elle meurt en se divisant.
La société périt quand les membres qui constituent son unité et sa force se séparent du pouvoir qui en est le centre. Elle se tue ou se dissout, et sa vie poli-
tique est remplacée par l'anarchie, qui est la mort de la vie sociale.
h La mort est donc partout le résultat de ,1a division, du brisement qui empêche la vie de fonctionner : division intestine entre les éléments de l'être vivant, séparation de ce qui vit d'avec le monde, qui entre* tient sa vie. '
Par la mort naturelle, ou à la vie de ce monde, l'homme est brisé plus ou moins violemment dans l'unité de sa personne, composée essentiellement d'une âme et d'un corps. Les deux parties constitutives de son existence, en se séparant, se déconstituent, et comme la vie actuelle ne peut s'alimenter que par le commerce du corps avec le monde terrestre, ne pouvant plus vivre de la terre, il meurt à la vie de la terre.
Voilà pourquoi la mort lui inspire une horreur instinctive; d'abord, parce qtie tout ce qui vit ayant le besoin et le désir de vivre, tout ce qui tend à diminuer ou à détruire sa vie lui est douloureux et odieux ; et ensuite, parce que l'être raisonnable a le pressentiment qu'il a été créé pour vivre, qu'il a été fait inexterminable (Sap. n, 23), Celui qui a uni si intimement son âme et son corps dans l'unité de sa personne ne voulant pas qu'ils fussent jamais séparés, et que s'ils le sont si douloureusement, ce n'est point par la volonté de l'auteur de sa vie qui ne peut être la cause de la mort, mais par l'effet mystérieux d'un désordre qui a gâté l'œuvre divine et dont toutes les existences de ce monde subissent les suites déplorables par leur participation à une perversion primitive.
En un mot, l'homme n'est devenu sujet à la mort qu'à cause du péché, par lequel il s'est fait une fausse existence contre la volonté de son Créateur, laquelle
doit périr comme tout ce qui ne vient pas de Dieu, comme tout ce qui n'était pas dans le plan éternel de la création. «
C'est pourquoi Dieu avait dit à Adam dans le paradis terrestre, où il n'y avait point de mort : Si tu manges du fruit défendu, tu mourras, Morte morieris. Il en a mangé contrairement à la volonté divine-, il en est mort en effet, il en meurt tous les jours, et les suites de sa volonté coupable ont changé les conditions de son existence.
D'immortel qu'il devait être par la grâce divine, il est devenu mortel par sa faute, et il n'arrive plus en ce monde tel que Dieu l'avait fait, mais tel qu'il s'est défait lui-même par l'abus de sa liberté.
C'est pourquoi il a une peur horrible de la mort, parce qu'il sent au fond de sa conscience qu'elle est l'expiation, ou, comme dit saint Paul, le solde du péché, stipendia peccati (Rom. vi, 25)..
Il en a peur encore à cause de ses suites mystérieuses :
1° Que devenons-nous, où allons-nous après cette dislocation de notre existence, dont une partie rentre dans la terre d'où elle a été tirée? Que devient l'autre partie, l'âme? et le moi, dont nous avions conscience en l'une et l'autre, comment survivra-t-il à cette séparation violente? Que deviendra notre personnalité, à laquelle nous sommes si attachés?
Les ténèbres du tombeau nous épouvantent ; c'est comme un abîme insondable où il faut descendre, et personne n'en est revenu pour nous apprendre ce qu'il y a au delà.
2" Puis la raison nous dit que dans cet autre monde comme en celui-ci il doit y avoir un gouvernement et
une justice. Il nous sera donc demandé compte de ce que nous avons fait ici-bas; et nous devrons subir un jugement sur notre conduite passée, qui décidera de notre sort futur.
Adducet te Deus in judicium (Eccl. xi, 9). Terreur de ce jugement infaillible de toutes manières, et que rien ne peut plus influencer; — application de la justice souveraine et sans appel.
5° Quel sera cet avenir, s'il est en raison de nos mérites?
Qui de nous sait s'il est digne d amour ou de haine? (Eccl. ix, 1.)
Digne d'amour! c'est la plénitude du bonheur méritée par la plénitude de la justice et de la charité; c'est la récompense des justes, des saints, de ceux dont l'âme purifiée et sans tache est admise, au sortir de ce monde, à la participation du bien suprême ou dans le sein de Dieu? Qui peut se flatter d'un tel bonheur?
Digne de haine ! c'est l'exclusion de la vie divine, la réprobation de Celui qui nous avait créé à son image et pour partager sa gloire, et dont nous avons violé la loi, repoussé la miséricorde et dédaigné l'amour par l'exaltation de notre orgueil et la révolte de notre volonté. Le bien et le mal étaient devant nous, et si la liberté humaine a préféré le mal et lui est restée attachée jusqu'à la mort, elle passera dans le royaume du mal qu'elle a choisi, et elle aura ce qu'elle a voulu, l'enfer et la haine du bien.
Enfin, si tout en préférant le bien et en s'y rattachant par un dernier effort au dernier moment par le désaveu et la détestation du mal, on a le bonheur d'obtenir par la grâce la délivrance de la mort éter-
nelle, que de taches encore à effacer, que de fautes à expier, que de liens à briser dans 1 âme graciée, qui ne peut entrer dans le saint des saints sans une pureté parfaite 1 car rien d'impur n'est admis dans le ciel. Donc le feu terrible et les douleurs immenses de la purification dernière, du purgatoire, dont l'ardeur et l'intensité seront en raison de l'expiation à subir et de l'impureté à effacer.
Car, dit l'Apôtre, ce qui n'a pu être enlevé ici-bas par la lumière, lésera ailleurs par le feu (ICor.m, 15). Voilà ce que la raison naturelle ajoute à la frayeur instinctive de la mort, et il ne lui faut que du bon sens pour comprendre ou au moins pressentir ces vérités, bien que par ses seules lumières elle ne puisse déterminer les formes et le mode de leur application.
Et cependant, combien vont à la mort à la légère, avec imprudence et irréflexion, voyant chaque jour mourir à côté d'eux, sans penser que leur tour viendra demain , et n'y songeant trop souvent que quand ils n'ont plus la force ni le temps de s'y préparer !
Il est trop tard I mot terrible du fait accompli, de l'épreuve terminée, au delà de laquelle tout est décidé pour lléternité.
Tropheureux, si, dans l'extrémité delà crise, un cri du cœur, un dernier soupir de l'âme vers Dieu laisse un rayon d'espoir !
U VIE SURNATliKELLE. 267
Cum essetis mortui delictis et peccatis v es tris (Eph. n, 1).
Vous étiez morts par vos fautes et vos péchés.
Si la mort naturelle est terrible, la mort surnaturelle l'est plus encore ; car la première sépare de ce monde, et ne brise que l'existence matérielle ou l'homme de la terre, tandis que l'autre prive l'âme régénérée de la vie de la grâce, don de la miséricorde divine acquis au prix du sang de Jésus-Christ. Elle la sépare à jamais de la source même de la vie, si la bonté divine n'intervient de nouveau pour lui rendre cette vie du ciel perdue par sa faute : ce qui n'est possible qu'à certaines conditions que nous dirons plus tard.
La mort naturelle est le passage d'un monde dans un autre, et quand elle est ce qu'elle doit être, préparée et acceptée chrétiennement, elle inspire plus d'espérance que de crainte, et elle est un gage, une promesse de bonheur ; elle est un progrès dans le bien.
La mort surnaturelle, en brisant le rapport de l'âme avec Celui qui est la vérité, la lumière et la vie, la laisse en proie au mensonge, aux ténèbres et à la douleur.
Voyons de plus près en quoi elle consiste et ce qui l'amène.
La pieuse mère de saint Louis lui disait, que malgré sa tendresse maternelle, elle aimerait mieux le voir mort que coupable d'un seul péché mortel, et elle avait raison, parce que la mort naturelle ne tue que le corptf, tandis que le péché tue l'âme. Notre- Seigneur a dit : « Ne craignez point ceux qui ne peuvent détruire que le corps; craignez ceux qui jettent les âmes dans la géhenne (Matt. x, 28), là où il y aura des ténèbres éternelles, des souffrances sans fin, un feu qui ne cessera pas de brûler, un ver qui rongera toujours » (Marc, ix, 43).
La mort surnaturelle est la privation de la vie divine par la perte de la grâce, qui en est le principe et l'aliment.
Par cette privation, l'âme, dépouillée des dons de l'Esprit-Saint, retombe danslesconditions desa nature, incapable de s'élever par ses propres forces à la participation de la nature divine. Elle meurt donc à cette vie transcendante qu'elle avait commencé à vivre, et ainsi elle n'est plus en rapport avec Dieu que par les lois et les forces de la création.
Elle porte encore en elle la capacité de cette vie supérieure qui lui a été accordée au baptême ; car elle en a reçu le sceau ineffaçable, le caractère indestructible, et la semence du ciel, implantée en elle, ne peut être déracinée. Mais comme le grain de blé, enfermé pendant des siècles dans l'obscurité et hors des conditions nécessaires à son développement, reste stérile, ainsi le don divin est paralysé, immobile en elle, à
l'état de puissance inerte et sans pouvoir passer en acte, parce que l'air, la lumière et la nourriture célestes lui manquent.
C'est le plus cruel tourment de l'humanité sur la terre, d'aspirer toujours à l'infini et de ne pouvoir l'atteindre : de l'humanité entière qui en avait reçu le gage dans l'origine et qui l'a perdu par sa faute, et surtout de ceux-là qui rené» à la vie du ciel par la 'régénération baptismale, l'ont perdue derechef par une infidélité encore plus coupable.
C'est le supplice le plus terrible de l'enfer d'avoir toujours une soif secrète du bien suprême qu'il a connu, et de n'avoir plus les moyens de l'obtenir. De là la fureur et le désespoir, l'envie et la haine qui habitent la région infernale, et sur la terre l'agitation incessante, à travers toutes les erreurs et tous les désordres, de ceux qui abandonnent Dieu et repoussent sa grâce par l'exaltation de leur orgueil ou l'idolâtrie des créatures. « Tu t'agiteras toujours, ô mon âme, disait saint Augustin, jusqu'à ce que tu te reposes en Celui qui peut seul assouvir ta faim de bonheur ! »
Comment arrive cette mort de l'àme? L'Église répond simplement et clairement : par le péché mortel, c'est-à-dire par la rupture avec le principe de la vie éternelle, qui peut seul la nourrir en elle, quand il l'y a mise.
Or cette rupture fatale, cette scission de l'âme avec son principe, et par conséquent la privation de la vie divine qu'elle ne peut tenir que de lui, s'est opérée dans l'origine par la mauvaise volonté de l'homme. C'est l'acte libre de cette volonté pervertie qui a introduit la mort dans l'homme et dans le monde; et de-
puis tous ses descendants demeurent dans la mort par le fait même du péché originel, ou s'ils en ont été délivrés par la grâce, s'y replongent par le péché mortel.
Comme le père du genre humain tenté par l'ennemi de Dieu, ils croient à sa parole plus qu'à la parole divine, ils' la repoussent «omme un mensonge, qui tend à les rabaisser, à les opprimer. Ils veulent se rendre indépendants pour vivre à leur guise, sans autre loi que leur volonté, et tandis que Dieu leur avait dit qu'ils mourraient de mort, Morte morieris, s'ils mangeaient le fruit défendu, ils écoutent Satan leur promettant qu'ils vivront, comme Dieu lui-même, dans cette mort.
Il en arrive encore ainsi aujourd'hui dans tout péché mortel. Sous l'insufflation du tentateur on cherche la vie dans la mort. On préfère sa volonté propre à celle de Dieu exprimée dans sa loi. On entre volontairement en guerre avec Lui pour se satisfaire contre Lui ; et quand on h fait sciemment, avec persistance, «t au mépris de toutes les influences qu'il emploie pour maintenir l'ordre ou y ramener, quand on n'écoute ni les voix qui parlent dans la conscience, ni celles qui parlent au dehors en son nom et par son autorité, on brise le lien de grâce qui entretenait la vie surnaturelle du cœur, laquelle s'éteint comme une lumière soufflée par le vent de l'orgueil ou une lampe manquant de nourriture. Alors le péché devient mortel, puisqu'il produit la mort.
Donc, tout chrétien qui méprise la volonté divine pour accomplir la sienne, avec la conscience de ce qu'il veut, et préférant librementet avec préméditation son plaisir, son intérêt, sa gloire, son bien propre,
son moi, en un mot, sous une forme ou sous une autre, à la loi, à Tordre, au bien des autres, tue son âme en repoussant la vie divine de la justice et de la charité; n aimant plus que lui-même et tout pour lui, il se concentre et s'endurcit dans l'égoïsme, principe du mal et père de la mort.
Tel est l'effet inévitable de toutes les passions humaines poussées à l'excès. Elles précipitent avec fureur ces âmes dans la mort, quand elles sont prêtes à tout faire, à tout subir, pour se satisfaire. L'ambitieux, l'avare, le vindicatif, la femme passionnée ou vaniteuse, etc. Il leur faut à tout prix et par tous les moyens la possession de, ce qu'ils désirent, dussentils en mourir, et ils en meurent en effet trop souvent, même quand ils l'obtiennent.
Ainsi, ce monde si brillant où s'agitent tant d'hommes qui ne cherchent que leur plaisir, leur gloire ou leur intérêt sans s'inquiéter de Dieu, de sa loi ni de son service, oubliant ou méprisant la vie du ciel qu'ils ont reçue au baptême et dans le sang de leur Rédempteur et la laissant périr dans leur âme faute de nourriture, ce monde, qui paraît si vivant, est dans la mort, Mundus lotus in maliyno positus est (I Joan. v, 19).
Sainte Thérèsç disait qu'elle voyait tomber les âmes dans l'enfer comme les flocons de neige sur la terre.
Quel spectacle douloureux pour le chrétien plein de foi et de charité, qui, placé au milieu du monde, voit l'égarement de toutes ces âmes et le vertige qui les entraîne à l'abîme!
Quelle douleur surtout pour le prêtre, qui voudrait les sauver toutes, et dont la voix n'y trouve point d'accès !
On comprend alors l'abondance des prières et des mortifications de l'Eglise pour ses enfants rebelles ou égarés. Racket plorans filios suos et noluit consolari, quia non sunt (Matth. n, 18). •
Heureusement que, par un effet de la miséricorde infinie, elle a reçu de son divin fondateur le pouvoir de guérir et même de ressusciter la vie surnaturelle qu'il a engendrée en elle, et dont il Ta faite la dispensatrice. Ce sont ces remèdes miraculeux, moyens infaillibles du salut des âmes, quand elles veulent en profiter, qui nous restent à considérer.
Fiiius meus mortuus erat et revixit (Luc. xv, 24).
Mon fils était mort et il est ressuscité.
La maladie.de l'âme est le péché véniel, c'est-à-dire celui qui diminue et affaiblit dans l'homme la vie de la grâce sans la détruire, bien qu'il porte le désordre et le trouble en lui et autour de lui. La mort de l'âme est causée par le péché mortel, qui, en brisant le rapport volontaire de l'homme avec Dieu ou la correspondance à la grâce, tue la vie surnaturelle par le poison ou le manque de nourriture.
La lumière d'en haut est toujours là et ne demande qu'à se donner, et c'est pourquoi Dieu dit, dans les saintes Écritures, qu'il veut que tous vivent et soient
sauvés. Mais tous ne consentent pas à la recevoir, et quelques-uns la repoussent et la méprisent.
« La lumière est venue dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise » (Joan. i, 5).
« 11 est venu parmi les siens et les siens ne Ton! pas reçu » (lbid., il).
Toutefois la bonté divine n'abandonne ni les malades, ni les mourants, ni les morts ; et c'est pourquoi Jésus-Christ, lu grand médecin des esprits, a laissé dans son Église, dépositaire de sa parole et de sa vertu, des remèdes infaillibles à toutes les maladies de l'âme et même à sa mort. Ces remèdes sont les sacrements, qui ont la puissance, au nom de Jésus-Christ, de guérir les âmes malades et de ressusciter les mortes. Par leur application salutaire, la vie surnaturelle peut être réparée ou renouvelée. C'est ce que nous allons voir dans les méditations suivantes.
La guérison est le rétablissement de l'ordre dans les fonctions vitales, par la destruction ou l'éloignement des causes qui Vont troublé.
Il en est sous ce rapport de la vie de l'âme comme de celle du corps, avec cejte différence que rien ne peut se faire pour ou contre la vie spirituelle sans le consentement de la volonté qui y préside.
Or, pour rétablir la santé dans une âme malade ou dominée par le péché, la première condition sine qua non est qu'elle veuillq être guérie.
C'est pourquoi Jésus demandait d'abord à ceux qui venaient implorer son secours : Vis sanus fieri? question qu'il semble inutile d'adresser aux malades,
mais dont on reconnaît le sens profond, quand on se rappelle que le Sauveur ne s'occupait des choses du corps qu'en vue de celles de l'àme.
Voulez-vous être guéri? demande l'Église avec son divin Maître aux âmes malades ou aux pécheurs qui invoquent son assistance.
Or la première preuve qu'on veut être guéri, c'est de reconnaître et d'avouer son mal.
Il n'y a pas de pire malade que celui qui ne le sait pas ou ne veut pas le savoir.
Nohit intelligere ut bene ageret (Ps. xxxv, 4).
Puis, il ne suffit pas de reconnaître le mal et de l'avouer ; il faut encore vouloir en être délivré, nonseulement pour accepter les remèdes nécessaires, toujours plus ou moins douloureux, mais encore pour concourir par l'énergie de sa volonté à l'efficacité de leur action.
Or combien de malades d'esprit et de cœur qui ne croient pas l'être, ou qui, s'ils le reconnaissent, ne veulent pas être délivrés de leur mal qu'ils aiment, en dépit des réclamations de leirt* conscience et parce qu'ils y ont posé aveuglément leur amour et leur bonheur ! Toutes les passions humaines en sont là avec leurs illusions et dans leurs désordres.
Veut-il guérir, cet ambitieux, qui cherche à s'élever . à tout prix, à parvenir par tous les moyens? Il parlera cependant parfois, surtout dans ses mécomptes, des peines qu'il endure et du repos dont il a besoin, et dès qu'on le lui donnera, il sera le plus malheureux des hommes.
Veut-il guérir, cet avare, qui a posé sou cœur dans son trésor, et qui l'estime plus que tout au monde, plus que sa propre vie, puisqu'il la lui sacrifie?
Veut-elle guérir, cette femme idolâtre du monde et de ses succès, à laquelle rien ne coûte pour y briller, pour y dominer? Dans ses désappointements il lui prend quelquefois des accès de solitude, de retraite et de dévotion, et elle serait au désespoir si le monde la quittait.
Veut-il guérir, ce glorieux, qui veut que tout le monde s'occupe de sa personne, l'élève au-dessus de tous, chante ses louanges, et, quand le silence se fait autour de lui, parle de fuir le monde qui le méconnaît, de se cacher dans la solitude pour y trouver le repos? Mais il s'irrite si on le lui conseille, et cependant ce serait le vrai moyen de s'affranchir de l'esclavage de l'opinion et de retrouver son âme et sa liberté.
Enfin, même quand on veut sincèrement être guéri, la bonne volonté ne suffit pas; il faut la mettre en pratique, la réaliser par l'acceptation sincère des moyens indispensables de la guérison.
Car, pour guérir, il faut trois choses : un médecin, un traitement et des remèdes.
Et à ces trois choses il en faut ajouter une quatrième, sans laquelle elles ne servent de rien ou même sont funestes, à savoir la confiance au médecin qui juge le mal, dirige le trailement et prescrit les remèdes.
Et cette confiance, de laquelle dépend souvent la vie ou la mort, suppose la démission de la volonté, l'abnégation de la raison propre, pour se remettre entre les mains d'un autre, qui devient l'arbitre de votre existence.
Le malade qui ne veut faire qu'à sa tête et se traiter lui-même est un insensé, dont l'orgueil compromettra l'existence ou la perdra*
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Or, dans Tordre de la vie surnaturelle et pour toutes les maladies qui l'affligent ou la tuent, le médecin véritable est le ministre de Jésus-Christ, que l'Église, à laquelle le Maître a laissé sa science et sa puissance, envoie aux âmes malades ou aux âmes mortes pour les guérir ou les ressusciter. Les pouvoirs de ce médecin du ciel sont plus étendus que ceux des médecins de la terre ; car ceux-là guérissent peu et ne ressuscitent jamais.
Que faut-il faire pour profiter de cette médecine céleste et de ses remèdes sacrés? C'est ce que nous allons voir.
XIY
Hoc fac, et vives (Luc. x, 28).
Faites cela et vous vivrez.
Voici maintenant le malade et le médecin en face l'un de l'autre. Décidément ce malade veut être guéri ; car il a appelé à son aide celui qui peut lui rendre la santé ou la vie de l'âme. Voyons donc ce qu'il doit faire pour recouvrer l'une et l'autre, et par quels moyeus le ministre de Celui qui est la résurrection ei la vie ê les lui rendra. S'il écoute sa parole, qu'il fasse seulement ce qui lui sera prescrit, et il vivra : Hoc fac et vives.
1° La première chose à faire par un malade qui veut guérir et appelle un médecin dans cette espé-
rance, c'est de lui découvrir son mal, autant qu'il peut le connaître, en toute sincérité, et quoi qu'il lui en coûte.
H en est de mémo avec le médecin de lame, et c'est la première partie de la confession. L'aveu et le désaveu doivent être sincères, sans réserve, et ici encore plus que dans l'autre cas, la dissimulation serait fatale, non-seulement parce qu'elle peut égarer le jugement du confesseur, mais encore parce que, dans Tordre moral, tout le mal' qu'on ne dit pas reste sur la conscience du coupable et continue à l'infecter. Par cela même qu'il le cache, c'est qu'il y est encore attaché, et, par conséquent, il ne veut pas franchement être guéri.
Le mal moral, ou le péché, étant produit par la volonté, ne peut être détruit que par elle, c'est-à-dire si elle lui retire l'assentiment qu'elle lui avait donné, et s'en sépare par le désaveu. Autrement le germe du mal reste dans le cœur, et il repullulera bientôt.
2* Le malade, après avoir exposé son mal, doit promettre au médecin d'en fuir à l'avenir les causes et les occasions, tout ce qui peut, de près ou de loin, contribuer à l'exciter, à l'augmenter; et à cette fin, il doit rompre avec des habitudes funestes et maintenir ses appétits et ses désirs.
Ainsi l'àme, en avouant ses fautes, doit s'engager à éviter désormais tout ce qui pourrait l'y porter de nouveau et ainsi promettre formellement de quitter ou de fuir ce qui l'a induite au mal qu'elle accuse — fuite des occasions, rupture des mauvaises liaisons, surveillance exacte de soi dans Les circonstances difliciles, et efforts pour résister aux tentations, etc.
Mais ici il y a plus à faire ; car, comme on n'a
commis le péché que par la convoitise de ce qui est mal, on n'en sera vraiment libéré qu'en cessant de l'aimer, qu'en le détestant ou en le repoussant de toute la force de sa volonté. C'est la contrition de la faute qui inspire la résolution de ne plus la commettre.
5° Quand la médication commence, le malade qui veut guérir et qui a confiance en son médecin, doit se soumettre en tout à sa direction. Il acceptera avec confiance les prescriptions, à savoir le régime, les remèdes, et le traitement dans toutes ses parties. 11 ne reculera pas devant l' amertume ou le dégoût des médicaments, la sévérité de la diète, les privations imposées, ni même devant le fer ou le feu qui font frémir sa chair. Son salut est dans son obéissance.
Ainsi, l'âme qui veut sérieusement retrouver sa santé ou sa vie surnaturelle, doit s'abandonner entre les mains de son directeur spirituel et accepter tout /ce qu'il lui prescrira à cette fin.
Là aussi il y a un régime à suivre, des privations à subir, des remèdes amers à prendre, des sacrifices à accomplir, et quelquefois il faut porter le fer ou le feu dans les plaies du cœur. Il faut déchirer des liens trop sensibles, et avec une souffrance bien autrement vive que celle du corps. Il faut brûler dans sa racine, c'est-à-dire au fond de Tàrne, le germe d'une mauvaise passion, qui menace de corrompre l'àme tout entière par la gangrène, et la brûlure spirituelle est v autrement douloureuse que la brûlure physique»
Tout cela doit être accepté et subi en esprit et en vérité avec une bonne foi entière, avec Une résignation complète, sans y mêler ou en y mêlant le moins possible le jugement de sa raison, la prétention de sa vo*
lonté propre, s'abandonnant avec la simplicité de l'enfance au traitement imposé, d'abord comme moyen de guérison et de salut, et en outre comme expiation et réparation du mal commis.
Quand tout cela a été fait dans la maladie du corps, le mal bien reconnu, les remèdes convenablement appliqués, et le traitement bien dirigé et bien suivi, le médecin a fait son œuvre, et la nature, qui guérit les corps, opérera la guérison s'il est possible et s'il y a lieu.
Dans l'ordre surnaturel, quand toutes les conditions que nous venons de dire sont accomplies, la guérison est infaillible, ce dont personne ne peut répondre dans Tordre naturel, et elle s'opère directement par la parole qui a créé l'univers, qui a dit : que la lumière soit, et qui s'est appelée la Vie : Ego sum vita. Cette parole, toujours vivante et vivifiante dans l'Église, pénètre, par l'organe de son ministre, les âmes malades, les âmes mortes, et, par la vertu sacramentelle de l'absolution, elle ranime la grâce dans les unes, la rallume dans les autres, et les délivrant du joug du mal ou des ténèbres de la mort, leur rend la santé spirituelle et Ja vie du ciel.
Ainsi est réparée ou ressuscitée par des miracles incessants de la bonté divine, continuation et application du mystère fécond de la rédemption de l'humanité par le sang de Jésus-Christ, la vie surnaturelle en ce monde; et alors l'Église s'écrie, pleine de joie, avec le père de l'enfant prodigue, symbole consolant du Père qui est au ciel : « Réjouissez-vous, car mon fils était perdu, et je l'ai retrouvé; mon fils était mort et le voilà ressuscité ! »
Semen est verbum Dei (Luc. vm, il).
La semence est le parole de Dieu.
La parabole de la semence, proposée et expliquée par Jésus-Christ à ses disciples, est rapportée à peu près dans les mêmes termes par saint Matthieu et par saint Luc.
Il est écrit : « Celui qui sème est sorti pour semer, et pendant qu'il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin, et les oiseaux du ciel vinrent et la mangèrent ; une autre partie dans un terrain pierreux, où elle n'avait pas beaucoup de terre, et elle poussa aussitôt, parce que la terre n'avait pas de profondeur ; mais le soleil s'étant levé, elle fut brûlée, et comme elle n'avait point de racine, elle sécha. Une autre partie tomba au milieu des épines, et les , épines s'accroissant, Y étouffèrent. Une autre, enfin,
tomba dans une bonne terre, et elle donna du fruit, cent, soixante et trente grains pour un. »
A cette parabole Jésus ajoute aussitôt celle de l'ivraie qui a été jetée pendant la nuit dans le champ du père de famille, et en l'expliquant il dit : « Ce champ c'est le monde : Ager autem est mundus » (Matth. xnr, 38). C'est par cette considération que nous commencerons notre méditation; car il est bon de voir comment il faut préparer le champ avant de l'ensemencer.
Le but de la parabole est Relever l'esprit par l'image des choses sensibles à la correeption dès choses morales; car avec l'homme charnel il faut presque toujours aller à l'esprit par les sens.
C'est pourquoi l'enseignement évangélique e§t la plupart du ^temps parabolique : ce qui le rend compréhensible aux ignorants, en même temps qu'il est si lumineux, si plein d'idées pour les savants.
Le Sauveur, en parlant à ses disciples des accidents des semailles et de la moisson, veut leur faire comprendre une autre manière de semer et de récolter : l'ensemencement et la moisson spirituelle.
Aussi leur dit-il : « Ce champ dont je vous parle c'est le monde. »
Or le monde habité et cultivé par l'homme ^t à la fois physique et moral. Il porte en lui la vie de la nature et celle de l'humanité, laquelle, outre sa vie naturelle, a été encore appelée par la grâce divine à participer à la vie surnaturelle du ciel.
Le monde spirituel, pour produire ses fruits, a besoin d'être cultivé comme le .monde terrestre; comme
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lui, il prospère ou dégénère en raison des soins qu'il reçoit.
La culture du monde moral ou de la terre des âmes est l'éducation, laquelle, comme son nom l'indique, consiste à en faire sortir les richesses d'intelligence et de vertus qu'elles portent en elles, comme le sol renferme des trésors dans ses profondeurs.
Or si l'âme est un champ, elle doit être fertilisée comme un champ, et ainsi la justesse de la parabole se vérifiera jusque dans les procédés de la culture, les mêmes, sous une autre forme, des deux côtés.
1° Il faut d'abord ouvrir le sein de la terre par le fejr, afin que, le soleil et la pluie la pénétrant, elle puisse recevoir la semence, qui en sera fécondée.
Ainsi les âmes naturellement endurcies depuis le péché dans leur esprit propre, dans leur volonté égoïste, doivent être labourées de bonne heure par l'autorité paternelle, qui les ouvre à l'influence d'une parole supérieure et aux effusions de la tendresse maternelle. Sans ce retournement, ce brisement de l'homme terrestre dans son enfance, il ne pourra recevoir la semence spirituelle.
2° On doit ensuite débarrasser la terre des pierres, des mauvaises herbes, des animaux malfaisants.
C'est le travail delà première éducation, qui se continue d'ailleurs toute la \ie ; car on retrouve toujours des pierres, des mauvaises herbes et des insectes dans les terrains les mieux nettoyés et cultivés avec le plus de soin. « Le mal pullule en ce monde : Totus mundus in maligno posïtus est » (I Joan. v, 19).
Les pierres dans les âmes sont tous les résultats de la concentration de Tégoïsme naturel, toutes les duretés du moi, toujours prêt à se satisfaire aux dépens
des autres et à les sacrifier à son intérêt ou à son plaisir.
Les mauvaises herbes sont les racines des instincts vicieux, des penchants sensuels, des dispositions au mal sous toutes les formes, qui pullulent sans cesse du sein de la nature corrompue par le péché d'origine et par tout ce que les générations y ont ajouté dans la transmission du sang.
C'est une lutte de tous les jours, de tous les instants, imposée au cultivateur spirituel, dont la vigilance et la patience ne peuvent défaillir sans un grand dommage pour son œuvre et ses produits.
3° Le sol retourné par la charrue et débarrassé de ses ennemis, autant qu'il est possible, doit être divisé par la herse et égalisé par le rouleau.
Deux opérations qui se retrouvent dans la culture des âmes ; la première par l'application d'une discipline sérieuse qui brise peu à peu, avec force mais avec douceur, fortiter et suaviter, toutes les résistances de l'esprit et de la volonté : c'est la direction des parents et des maîtres ; la seconde, qui abaisse sous le niveau de légalité de la justice, qui est pour tous, les exigences de la chair, les prétentions de l'esprit propre et les exaltations de l'orgueil : c'est un des avantages principaux de l'éducation commune. 4° Enfin, il faut amender le champ par l'engrais, là surtout où il à peu de richesse naturelle, où il y a peu de fond.
Il y a aussi un engrais pour les esprits et pour les âmes : Sicut adipe et pinguedine repleatur anima mea y dit le prophète royal (Ps. lxii, 6).
L'engrais de l'esprit, ou ce qui l'amende et le rend fertile, est apporté par les maîtres. C'est la parole
d'instruction sous toutes les formes, avec la lumière qui doit pénétrer les intelligences, les illuminer par les rayons de là vérité, comme la terre est échauffée et fécondée par les rayons du soleil ; car il y a un soleil des esprits comme il y a un soleil des corps.
L'engrais du cœur, c'est, dans Tordre naturel, la tendresse des parents, les affections sympathiques de la famille, qui apprennent à aimer dès le bas âge, et enfin tous les bons sentiments qui émeuvent le cœur de l'enfant dans le milieu où il se trouve, et lui en donnent, par de douces impressions et par l'exemple, la bonne inspiration et l'heureuse initiative. Là encore, il y a un avantage dans l'éducation commune, par l'émulation bien entendue du travail et de la vertu.
Enfin l'engrais dans Tordre surnaturel est apporté aux âmes par TÉglise, par tous ceux qu'elle emploie à verser dans les âmes la lumière et la rosée du ciel ; ce qui en fait une nouvelle terre par le mélange d'une vie supérieure, et les rend capables de porter les fruits de Téternité. Depuis le baptême, qui les régénère, jusqu'à la dernière onction, qui les fortifie à la sortie de ce monde, TÉglise leur distribue l'engrais céleste, ou la nourriture au-dessus de toute substance par la grâce de sey bénédictions et de ses sacrements.
Voilà comment la terre des âmes, ou le champ de Notre -Seigneur Jésus -Christ, doit être préparé pour que la semence du Père, qui est au ciel, y soit reçue, s'y enracine et prospère.
Semen est verbum Dei (Luc. vin, 11).
La semence est la parole de Dieu.
Nous avons vu quel est le champ dont Notre-Seigneur parle à ses disciples, et comment il doit être préparé pour devenir fertile et produire des fruits. Ce champ, dont Dieu est le propriétaire, et qu'il fait cultiver par ses serviteurs, qui devront lui en rendre le produit avec usure, est Pâme humaine ou ie monde moral, terre spirituelle comme le sol où il est attaché est une terre matérielle.
Mais Tune et l'autre ne prospèrent que par la culture, et la culture est impossible sans la semence. Ici s'offrent à nos méditations plusieurs questions graves. Qu'est-ce que la semence? d'où vient-elle? Qu'est-ce que la bonne et la mauvaise semence, et pourquoi sont-elles toujours mêlées en ce monde? Essayons, sinon de résoudre, au moins d'éclaircir ces problèmes.
1° Qu'est-ce que la semence? C'est le moyen et lo gage de la propagation de la vie, pignus vitx.
La vie, en ce monde composé d'esprit et de matière, est partout enfermée dans une enveloppe, qu'elle doit
briser ou traverser pour se développer, en sorte que dans cette semence il y a deux choses principales, l'esprit de vie et la forme corporelle ou l'écorce qui le tient captif.
L'esprit vital est concentré dans le germe, qui puise d'abord sa nourriture dans la substance qui l'emprisonne, et ensuite dans le milieu où il se développe.
Mais il ne peut se mettre en rapport avec ce milieu nourricier qu'en brisant son écorce ou sa prison, et il ne la brise que par l'excitation de la lumière qui le féconde, en sorte que la production de la vie s'opère par la mort ou par la séparation des deux parties de la semence. La mort est donc ici-bas l'instrument de la vie. Il faut mourir pour renaître.
C'est ce qui arrive au grain de blé dès qu'il pousse sa racine dans la terre et sa tige dans l'air.
C'est ce qui arrive à la parole humaine, qui est la semence de la vie spirituelle. L'idée, et le sentiment au fond de l'idée, est dans le mot ou dans la lettre. Elle est l'esprit du langage, ce qui lui «Jonne du sens et de la vie.
Donc, en semant des mots on sème de l'esprit et de la vie, des idées et des sentiments, dans une forme physique qui les cache, dans une écorce qui les emprisonne. Mais si cette écorce n'est brisée dans la terre où elle est jetée, c'est-à-dire dans l'entendement qui la reçoit, elle n'y produira rien; car la lettre tue et l'esprit seul vivifie (II Cor. m, 6). Le corps seul ne sert de rien (Joan. vi, 64).
Il doit donc se faire dans l'entendement où entre la parole le même travail que dans la terre où la semence tombe, c'est-à-dire une séparation de l'esprit et de la chair, de l'idée et de la lettre, pour que la vie de la
parole s'en dégage et se déploie à la lumière de l'intelligence, pendant qu'elle enfonce ses racines dans la substance de l'âme.
Ainsi seulement se reproduit et se propage la vie des esprits, par une semence comme celle du corps, et c'est pourquoi Jésus-Christ propose à ses. disciples cette parabole pour leur faire comprendre la vie du ciel, qu'il communique au monde par la semence de la parole divine. Semen est Verbum Dei.
2° D'où vient la semence? Actuellement des espèces qui la portent en elle et qui la répandent par leur mujtiplication : Crescite et multiplicamini. Chaque être vivant tend à reproduire la vie selon son espèce : les êtres physiques par la génération physique, les êtres spirituels par la génération spirituelle.
Toute semence de vie vient donc originairement de Celui qui est la source de la vie et qui l'a implantée dans les êtres qu'il a créés. C'est pourquoi il est en principe le Père unique, puisque les créatures ne font que transmettre par la semence la vie qu'il leur a donnée. Non est potestas nisi a Deo, toute puissance vient de Dieu, et la première de toutes les puissances, celle de la vie (Rom. xm, 1).
Cela est vrai dans l'ordre physique comme dans Tordre moral, et même Tordre surnaturel.
Les semences du règne végétal et du règne animal sont inhérentes dès Torigine à la nature des genres, des espèces et des individus. Ce sont les gages de leur perpétuité.
Les semences de la vie intellectuelle et morale ont été implantées dans chaque âme par sa constitution même* Ce sont les principes essentiels de sa raison et les lois éternelles de sa volonté ou de la morale naïu-
relie, et l'homme est employé par l'exercice de sa pensée et de sa liberté à les répandre et à les faire fructifier dans la civilisation et par sa parole.
La semence de la vie surnaturelle n'est pas inhérente à la nature humaine. Elle est implantée en elle par l'action directe de l'Esprit-Saint qui la régénère dans le baptême, par la participation à la vie divine elle-même, et par là en fait une créature nouvelle, laquelle devient capable de la semer à son tour par la transmission de la parole divine.
Ainsi toute semence de vie vient de Dieu, qui l'a créée et la répand par sa parole, par son Verbe qjii a tout fait, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui (Joan. i, 3) ; les semences naturelles, physiques et morales, dans la création primitive, in principio^ avec les premières créatures vivantes ; la semence surnaturelle par la grâce dans la créature régénérée, dans le nouvel homme recréé parle baptême. C'est pourquoi les théologiens appellent le germe de la vie divine déposé dans l'âme par le sacrement de la régénération, semen insitum, une semence implantée.
Saint Paul le compare à la greffe qui, insérant dans le sauvageon le principe d'une vie supérieure, transforme sa nature et la rend capable de produire des fruits plus beaux et plus nourrissants. L'origine de la greffe physique est encore un mystère. Les anciens l'attribuaient aux dieux, qui l'avaient apportée du ciel : image et préfiguration de la greffe surnaturelle qui a réhabilité l'humanité déchue par l'infusion du sang de Jésus-Christ et de la vie divine. « Celui qui boit mon sang et qui mange ma chair aura en lui la vie éternelle» (Joan. vi, 57).
5° Cependant il y a dans le monde une bonne et
une mauvaise semence, comme le montre la parabole de l'ivraie (Maiih. xiu, 25) que l'ennemi du père de famille est venu jeter dans son champ, et celle-là aussi produit selon son espèce, c'est-à-dire des fruits de zizanie, de corruption et de mort.
D'où vient cette semence mortelle? Évidemment du principe de la mort, comme la semence salutaire vient du principe de la vie.
La mort en soi est la privation de la vie, et par conséquent Fauteur de la mort, ou celui qui est mort le premier en se séparant volontairement de la source de la vie, ne pouvait anéantir son être, qu'il n'a pas créé; mais il s'est fait à lui-même une vie fausse par l'exaltation de son orgueil et la concentration de son égoïsme. *
De là le principe du mal et sa diffusion dans la création par une génération funeste opposée à celle du bien, et qui s'opère aussi par une semence ; et comme le mal s'est introduit dans le monde par la séduction qui a captivé l'homme dès l'origine et en a fait son auxiliaire, depuis ce temps le monde est le champ de bataille du bien et du mal, le champ du père de famille dans lequel son ennemi sème sans cesse l'ivraie dans les ténèbres.
La bonne semence est répandue par la parole divine : Semen est verbum Dei. Elle a été semée au paradis dans les recommandations faites à nos premiers parents, dans les grâces dont ils étaient comblés et dans la loi primitive qu'ils ont violée.
Elle a été semée après la chute dans les peines qui leur ont été annoncées, et dans les paroles d'espérance qui leur ont été données par la promesse d'une réparation future.
Elle a été semée par les patriarches, par Moïse, par les prophètes et enfin par le Verbe qui s'est fait chair pour apporter ici-bas la semence du ciel, afin que la vie divine s'y établît et qu'une génération des enfants de Dieu s'élevât contre la génération des enfants du démon; ce qui fait, comme dit saint Paul, deux filiations opposées sur la terre.
Jésus-Christ en donnant à ses apôtres la mission d'annoncer sa parole à toutes les nations, leur a remis le dépôt de la semence céleste, afin de la répandre sur le monde entier. Ce dépôt et le soin de le faire valoir ont été confiés à l'Église enseignante, c'est-à-dire aux successeurs des apôtres et aux ministres de l'Évangile ordonnés légitimement à cette fin, comme aussi à tout disciple de Jésus-Christ, uni à son Église et agissant dans sa mesure selon son esprit.
La mauvaise semence est toute parole animée de l'esprit du mal et qui tend à le répandre : semen est verbum diaboli. C'est la parole de mensonge, de calomnie, d'injustice, d'injure, de discorde, de vengeance, de sensualité, de révolte contre la loi, de désobéissance à l'autorité, en un mot toute expression d'orgueil et d'égoïsme qui temj à troubler l'ordre providentiel dans la création pour la vaine satisfaction de la créature, ou la vie commune du corps au profit illusoire d'un seul membre. •
Chrétiens, le bien et le mal, ou la vie et la mort, sont devant vous; c'est à votre liberté de choisir. Celui qui sème va sortir pour semer en ce temps de grâce et de bénédiction. Préparons donc nos âmes à recevoir la parole divine, comme on prépare la terre à recevoir le bon grain, et ensuite invoquons la rosée du ciel et la lumière du soleil des esprits, qui fécon-»
dent ce grain et en font sortir la richesse ou les fruits de l'éternité.
Mais n'oublions pas qu'il y en a un autre qui sort aussi pour semer. C'est le semeur de la zizanie ou de l'ivraie, dont il veut infecter le champ du père de famille, afin d'y mettre la stérilité à la place de l'abondance, la mort à côté de la vie. Nous le reconnaîtrons à ce signe, indiqué par l'Évangile, quecomme les voleurs, qui ont peur de la lumière dans leurs mauvaises voies, il n'agit que dans les ténèbres et ne sème que dans la nuit.
Venerunt volucres cœli et comederunt ea (Matth. xm, 4).
Les oiseau* du ciel arrivèrent et mangèrent la semence.
Nous avons reconnu quel est le champ de la parabole et comment il doit être préparé à recevoir l'ensemencement. Ager est mundus.
Nous avons dit ce qu'est la semence, d'où elle vient, et pourquoi il y en a en ce monde une bonne et une mauvaise, qui sont toujours mêlées.
Il s'agit maintenant de considérer la semence dans ses rapports avec le sol qui la recevra ; ce qui donnera des résultats très-différents, non par la volonté du semeur, qui veut toujours qu'elle prospère, non par la qualité de la semence, qui dans la parabole est la même puisqu'elle est la parole de Dieu, semen est
verbum Dei, mais à cause de la diversité des terrains et de leur préparation. Ces terrains sont les âmes, dont les unes par leur faute ne profitent point ou profitent peu de la parole divine, dont les autres au contraire la reçoivent avec une foi profonde, la gardent avec amour, et en développent les fruits dans leur vie. Quinimo beati qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud (Lùc.,xi, 28).
1° Ecce exiit qui seminat seminare.
Il est évident que par celui qui sort pour semer Jésus-Christ se désigne lui-même. 11 n'est venu en effet sur la terre quepous y semer la parole divine, afin de la rendre capable de produire les fleurs et les fruits du ciel. Il est venu pour enseigner les vérités éternelles, cœpit docere, et il a envoyé ses apôtres pour instruire toutes les nations : Euntes docete omnes génies (Matth. xxvm, 19).
Mais, dit saint Chrysostome, d'où est-il sorti, Celui qui est présent partout? Un de autem exiit , qui ubique prxsens est? Il s'est approché davantage de nous, non par le lieu, mais par l'incarnation, par la participation à notre nature: Nonloco, sedincarnationepropinquior factus est nobis per habitum carnis (Chrysost. hom. lxv).
Cependant ne peut-on pas dire aussi que le divin Semeur était déjà sorti pour semer, quand il a créé l'univers? car alors il a semé dans l'immensité les astres, les mondes, et dans notre monde, avecla terre et
les mers, avec la lumière et les jours, toutes les espèces de créatures qui le peuplent, et l'homme qui les résume toutes en lui.
Et tous ces mondes et ces êtres n'existaient pas avant rémission de la parole créatrice. Dixit, et facta suntj il a dit et elles ont été faites ; emitte Spiritum tuumet creabimtur, émettez votre esprit et elles seront créées ; omnia per Verbum facta sunt, toutes choses ont été faites par le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, et le Verbe incarné est Jésus- Christ.
Donc le semeur était déjà sorti pour semer, quand il a créé l'univers. Il est sorti alors de son éternité pour faire le temps, de son immensité pour déterminer l'espace, de sa nature immuable et infinie pour constituer des êlre finis qui ne sont que par lui, et qu'il a répandus hors de lui ctfmmedes semences, pour lui rapporter avec usure à la consommation des siècles les fruits auxquels il a droit.
Enfin on peut encore dire que la sortie du semeur s'applique au transfert de la grâce des Juifs aux gentils; puisque les Juifs étant le peuple de Dieu, auquel jusque-là seulement il avait manifesté les oracles de sa parole, en faisant prêcher l'Évangile aux nations, il sort de chez lui, pour aller semer ailleurs. Ces divers sens, du reste, s'accordent parfaitement et se complètent.
2° Quxdam ceciderunt secus viam. Une partie de la semence tombe le long de la route, hors du champ, et trouvant un terrain durci, comme l'est un chemin battu par le passage, elle ne peut s'y enraciner, est foulée aux pieds, et dévorée par les oiseaux du ciel.
Ainsi, la parole de Jésus-Christ a été perdue en grande partie pour les Juifs, qui n'ont pas .voulu la recevoir, et trop souvent, semée dans l'Église, elle est perdue pour les chrétiens, qui ne Pécoutent pas ou ne la comprennent pas. •
Elle tombe hors du champ, secus viam y c'est-à-dire dans les sens, dans l'imagination, dans la partie extérieure de leur âme, ou même dans leur raison mal disposée par des préventions ou des préjugés ; mais elle ne descend pas dans la profondeur de leur cœur.
D'autres ne la comprennent pas, parce que, dit le vénérable Bède, ils l'entendent nulla fide, nullo vntellectu, nullo desiderio utilitatis percijnendx.
Sans foi ou avec une foi douteuse; et alors la parole n'est pas reçue ou elle est mal reçue. Il y a un parti pris de n'y pas croire, de ne pas lui obéir, soit par une habitude d'incrédulité, soit parce qu'elle est gênante, ou bien, reçue avec défiance, elle devient l'objet d'une critique malveillante et est tournée en mauvaise part. Le don de Dieu est perverti par la raison de l'homme.
Sans intelligence, soit par une grossière ignorance qui ne veut pas s'instruire pour s'en éviter la peine, soit par une mauvaise volonté qui refuse de connaître le bien pour ne pas être obligée de le faire : noluit intelligere ut bene acjeret, soit par négligence ou défaut d'attention.
Sans aucun désir d'en profiter, comme il arrive à tant de personnes du monde qui assistent au sermon pour jouir de la belle parole d'un orateur distingué, pour se donner le spectacle d'une grande assemblée où elles vont voir et se faire voir, ou enfin par habitude, par routine, et sans- songer à s'appliquer ce
qui est dit, quoiqu'elles songent souvent à l'appliquer aux autres.
La semence alors est foulée aux pieds, conculcatum est. Elle est pour ainsi dire piétinée, écrasée, divisée par tout ce qui affecte leurs sens ou passe à travers leur imagination, par les distractions du dehors et du dedans ; car leur âme est comme un passage ouvert où défile une succession interminable de fantômes, ou comme une vigne désolée, dont chaque voyageur vient arracher les fruits.
Venerunt volucres cœli et comederunt ea. Ces oiseaux qui pillent le champ et ses alentours, c'est le démon et ses satellites, qui, dit l'apôtre (IPet. v, 8) tourne sans cesse autour de l'homme, cherchant sa proie, en sorte que si quelque graine de la bonne semence, ou une parcelle de la parole sainte est par hasard entrée dans l'âme, ils l'enlèvent aussitôt, de peur qu'en y croyant elle soit sauvée : Venit diabohis et tollit verbum de corde eorum, ne *credentes salvi fiant (Luc. vm, 12).
Au moment où une bonne pensée va être comprise, où une heureuse impression inclinera la volonté au bien, où le cœur va être remué et poussé par la grâce, cet effet salutaire est brisé par une distraction qui emporte l'esprit ailleurs, par un mauvais regard, par une image inconvenante, par une pensée mondaine, par l'excitation d'un désir coupable ou le réveil d'une passion assoupie. Malus rapit quod seminatum est, le démon ravit ce qui a été semé.
Mais il ne se contente pas d'enlever la bonne se mence, ce n'est que la moitié de son œuvre funeste. 11 fait le vide du bien dans les âmes, qui lui donnent accès, pour les remplir de ses fruits mortels. Il y jette
son ivraie à pleines mains, d'où sortiront tous les produits de son triste royaume, qui y étoufferont la vie du ciel, et ne les rendront fécondes que pour celle de l'enfer. Il leur inspirera l'incrédulité à la place de la foi, la révolte au lieu de la soumission à la loi, l'orgueil au lieu de l'humilité, le désir effréné de la jouissance à tout prix au lieu de l'espérance chrétienne, l'ambition sans mesure en .place de la confiance en la Providence divine, enfin l'amour de soi sans restriction ou l'égoïsme sous toutes les formes et partout, au lieu de la charité qui s'oublie et se dévoue au bien de tous.
11 jette ses mauvaises semences dans les âmes par toutes les voies, comme dans les champs cultivés elles sont apportées de tous les côtés de l'horizon par tous les vents.
Car Tàrae humaine ne peut pas vivre, ni rien produire d'elle-même. Elle a besoin de recevoir du dehors sa nourriture et son ensemencement, et si elle ne les accepte pas d'un Principe du bien et de ses moyens salutaires, elle les demande au principe du mal, et à ses instruments qui l'empoisonnent et la tuent en la séduisant.
Donc, chrétiens, et c'est la moralité de cette méditation, si vous voulez profiter de la parole divine, qui est répandue abondamment dans l'Église de Jésus- Christ, le champ de Dieu, si vous désirez qu'elle prospère en vous et y produise les fruits du ciel, il faut la recevoir dans votre âme : •
Avec une foi vive, qui l'embrasse avidemment comme une terre bien préparée accepte la semence ;
Avec une attention sérieuse, qui la fixe et l'enracine dans votre esprit ;
Avec ésir sincère d'en produire tous les fruits, quoi qu'il vous en coûte, dans vos actions de tous lés jours et au milieu (les orages de la vie chrétienne en ce monde.
Alla autem ceciderunt in petrosa vhi non habebant terram multam (Matth. xm, 5).
Un autre partie de la semence tomba dans des endroits pierreux, et où elle n'avait pas beaucoup de terre.
Une autre partie de la semence tombe dans un mauvais terrain où il y a beaucoup de pierres et peu de terre végétale. Elle a d'abord une meilleure fortune que la première, écrasée par les pieds des passants ou dévorée par les oiseaux du ciel. Elle prend racine prontptement et se développe vite ; mais, comme sa racine n'a pas de fond, elle se dessèche bientôt sous l'ardeur du soleil, et elle périt sans rien produire: temporalis est; elle ne dure que peu de temps et ne se propage point. Malgré sa beauté d'un moment, elle est aussi stérile que l'autre. Ainsi en va-t-il de la parole en certaines âmes. Comment et pourquoi, c'est ce que nous allons chercher en méditant la courte explication donnée par le Sauveur à ses disciples.
Les terres pierreuses sont des terres légères où fi n'y a point de profondeur végétale, et par conséquent pas d'humus pour nourrir la semence, et beaucoup de chaleur à cause de l'abondance des cailloux, dont la surface opaque et dure réfléchit et multiplie les rayons du soleil.
Elles représentent les âmes légères qui ont peu de profondeur de sentiment, de pensée et de volonté, dominées qu'elles sont parles impressions des sens, par Timagination et par l'amour-propre. Trop préoccupées d'elles-mêmes et de leur jouissance du moment, elles s'attachent d'abord vivement à tout ce qui leur plaît, l'effleurent ou en dégustent les prémices avec joie, et elles s'en dégoûtent ou l'oublient aussi promptement, parce que tout reste à la surface de leur existence et rien ne va au fond, qui^est comme fermé par la pierre ou obstrué par les cailloux.
Cette couche de pierres, qui supporte cette terre légère, est l'image d'une âme qui n'a pas été ouverte, pénétrée, brisée dès l'enfance par la vertu de la parole divine, par l'autorité de la discipline, et alors, bien qu'il puisse y avoir en ces personne* une sensibilité naturelle qui vient du tempérament et de l'or- .ganisation, ce qui fait dire qu'elles ont du cœur, on peut dire aussi, en vérité, qu'elles n'ont pas d'âme, c'est-à-dire que leur âme n'est point développée.
Ou bien, s'il s'est opéré en elles un commencement de développement moral et religieux par l'éducation, il est tellement, embarrassé par la multitude des impressions, des images, des vaines pensées et des affections superficielles qui les agitent sans cesse, que les germes de la parole divine, qui avaient commencé à y pousser, ne peuvent s'y épanouir, y fleurir et y
fructifier. Ce sont ces cailloux qui les rendent stériles pour tout ce qui est beau, grand et vraiment divin.
2° Continuo exorta sunt y quia non habebant altitudinem terrse. La semence lève vite dans ces âmes, parce que la terre n'y est pas profonde.
C'est-à-dire que ces esprits vifs, faciles, mais superficiels, comprennent promptement à leur manière la parole de l'instruction, et enchantés de leur intelligence encore plus que de la vérité de la parole, l'acceptent tout de suite avec joie, et s'enthousiasment sans rien approfondir.
Combien de personnes, qui passent pour avoir de la piété et qui croient en avoir, en sont là.
Les unes s'empressent daller entendre un prédicateur en renom. Son discours les transporte, elles admirent Pélégance, la beauté, l'élévation de sa parole, et l'on dirait qu'elles en sont toutes pénétrées, qu'un changement sérieux va se faire dans leur existence, et que les fleurs écloses dans leur imagination vont produire des fruits durables, des vertus nouvelles.
Hélas! le§, fleurs passent comme tant d'autres qui avortent au printemps. Le discours fini, il ne reste dans leur intérieur qu'une émotion fugitive, un souvenir confus, un parfum volatil de ce qu'elles ont entendu. Je n'ai fait que passer, et il n'était déjà plus (Ps. xxxvi, 56).
C'est que la semence était restée dans le terrain de l'imagination, et son produit a été plus littéraire que religieux. On a admiré la forme sans comprendre l'esprit.
D'autres, prenant la chose un peu plus au sérieux, et voulant retirer des fruits de la parole afin d'avan-
cer dans la voie de la perfection, s'empressent d'échauffer la semence dans leur imagination, pour qu'elle germe, se développe, et arrive plus tôt à terme, oubliant que dans Tordre de la grâce, comme dans celui de la nature, le bien se fait ordinairement lentement, avec ordre et par degré* Elles poussent à l'extrême et en spéculation ce qu'elles ont compris, sans que leur volonté soit en état de suivre leur imagination, et que la réalité de leur conduite soit en rapport avec leur idéal.
Elles font tout de suite des plans de vie magnifiques, elles prennent de grandes résolutions, elles se croient décidées à tout faire, à. tout sacrifier, leurs habitudes, leurs affections, le monde et elles-mêmes, non-seulement pour observer la justice des préceptes, mais encore pour accomplir la perfection des conseils et s'élever à la sublimité des anges.
Ce sont des artistes en morale et en religion qui ne voient et ne savent réaliser l'idéal que dans la forme, c'est-à-dire par une beauté qui ne vient pas du dedans, comme celle de la vierge des livres saints.
5° Mais voilà que tout d'un coup cette belle fleur se fane et dépérit.
Pourquoi? Exprtus est so/, exxstuavit, et eo quod radicemnon habebat exaruit. Le soleil s'est levé, et la plante brûlée s'est desséchée, parce qu'elle n'avait pas d'humidité, et l'humidité lui manque parce que sa racine, qui n'a pas de fond, végète au milieu des pierres.
Le soleil, d'après l'explication de Notre-Seigneur,. signifie ici l'ardeur de la tribulation ou de la persécution qui vient à sévir.
La tribulation vient du dehors et du dedans.
Au dehors, les inimitiés, les contradictions, les contrariétés, les antipathies que chacun rencontre dans son entourage, et qu'il faut vaincre surtout par la patience, l'abnégation et la charité. C'est un combat de tous les jours, où s'éprouve la vraie piété comme l'or dans le creuset.
En soi-même, les tentations, la lutte entre l'esprit et le corps, entre la conscience et la passion, les tiraillements continuels qui en résultent, les défaites, tes défaillances au milieu des meilleures résolutions, quelquefois une lourde chute, quand .on croit s'élever vers la perfection, le réalisme le plus grossier avec des aspirations au plus sublime idéal.
Puis la persécution peut survenir, et elle est de deux sortes; celle du sang, comme pour les martyrs, et là où il n'y a qu'une foi faible, non enracinée au fond du cœur, comme la semence du terrain pierreux , il y a scandale à cause de la parole divine : propter verbum scandalizantur, et le scandale amène l'apostasie : in persecutione recedunt, comme on. Ta vu en plusieurs dans toutes les persécutions de l'Église.
Mais il y a aussi la persécution du ridicule et du mépris, la plus active, la plus puissante de nos jours, coipmeau temps de Julien l'Apostat, et qui dans tous les siècles a peut-être fait plus de victimes que l'autre. Scandalizatar ; on dissimule sa foi, on la renie indirectement, ou au moins on n'ose pas l'affirmer en face de l'opinion publique et par crainte de la moquerie et des insultes. In persecutione recedunt; on se récuse, on se retire, on s'éloigne de Jésus-Christ et de son Église par la crainte des hommes, par respect humain.
Et trop souvent alors le triste sort de la plante qui n'a pas de fond est celui de l'âme dont la foi n'a point de racines. Après avoir germé, verdi et même fleuri, elle se dessèche et meurt sans donner de fruit, parce que, dit saint Grégoire : petrosa terra non habuit humorem, qui hoc quod germinaverat, ad fructum persévérante™ non adduxit. La semence divine n'a pas atteint dans cette àme la profondeur, qui peut seule donner la persévérance et la maturité.
La fatigue, le découragement et le doute l'envahissent, et quelquefois, hélas! après avoir visé à la spiritualité la plus haute, comme si elle avait voulu escalader le ciel, elle retombe dans la chair et dans l'entraînement du monde. Son second état devient pire que le premier, comme il est indiqué par la parabole de la maison nettoyée et parée après que l'esprit du mal en a été chassé, et où il revient avec sept autres esprits plus méchants que lui.
Mais heureusement que dans l'ordre moral les terres pierreuses, c'est-à-dire les âmes légères, et embarrassées de beaucoup de choses, sont intelligentes et libres, et qu'ainsi, par la culture de l'Église, si elles consentent à s'y soumettre, par leurs propres efforts et le secours de la grâce, elles peuvent s'amender et devenir de bonnes terres ; car ici-bas, par la vertu de l'Esprit de vie et la bonne volonté de l'homme, la résurrection est toujours possible après la mort.
Alia autcm ceciderunt in spinas (Matth.
un, 7).
Une autre partie tomba dans les épines.
Une autre partie de la semence tombe au milieu des épines, et sa destinée n'est pas plus heureuse que celle de la semence dans le terrain pierreux. Celle-là n'est pas desséchée par l'ardeur du soleil, mais étouffée par une végétation parasite, et Notre* Seigneur dans son explication indique trois sortes d'épines spirituelles qui font périr la semence de la parole jetée dans les âmes, à savoir : la préoccupation excessive des choses du siècle, sollicitudô sxculi; l'illusion des richesses, deceptio divitiarum, et enfin les plaisirs du monde, voluptatcs vitœ.
Considérons ces trois obstacles au succès de la parole divine dans les âmes, et voyons d'abord pourquoi ils sont comparés à des épines.
1° Les épines, les buissons, les broussailles, qui ont été laissés dans les champs, en empêchent la culture et absorbent inutilement une partie de la terre végétale au détriment des plantes utiles.
Il en est ainsi des vaines pensées de l'esprit, des sentiments et des désirs désordonnés du cœur, des
mouvements déréglés de la volonté. Ils embarrassent la culture de l'âme et dévorent en pure perte la substance spirituelle.
Us ressemblent à des épines, parce que, dit un célèbre commentateur de l'Écriture (Rab. Maur), ils déchirent l'âme par les piqûres de leurs impressions et les vaines pensées qu'elles suggèrent, lesquelles en oulre étranglant, pour ainsi dire, les bonnes inspirations et les désirs du bien, ne permettent pas à la parole divine d'y produire les fruits spirituels des vertus.
Quia cogitationum suarum punctionibus mentem lacérant et quasi slrangulando spirituales virtutitm fructus gignere non permittunt.
C'est pourquoi il a été dit à l'homme exilé après sa chute sur la terre, qui a subi aussi les conséquences de sa faute : Tu mangeras ton pain parmi les épines et les buissons, et tu gagneras ta nourriture à la sueur de ton front (Gen.ni, 17).
Or, l'homme n'ayant pas seulement besoin de pain pour son corps, mais de vérités pour son esprit et d'un aliment surnaturel pour son âme, subit cette condamnation dans toutes ses manières de se nourrir, et c'est ce que le Sauveur indique ici par les épines morales, qui étouffent la semence spirituelle, comme les épines matérielles tuent la semence physique.
2° Le premier obstacle à la prospérité de la parole divine semée dans les âmes est, dit le Maître, la préoccupation dominante des choses du siècle, sollicitudo saeculi
Ici, comme en beaucoup d'autres endroits de la sainte Ecriture, il faut distinguer.
Assurément c'est un devoir, pour celui qui vit dans
le monde, de s'occuper de sa position, de sa famille, et par conséquent de chercher à y pourvoir et à l'améliorer par son travail, par sa prudence, en profitant de tout ce qui peut y servir. Une telle sollicitude, maintenue dans les limites de la justice H de l'honneur, n'est point réprouvée par la parole de Jésus-Christ, elle est plutôt louée et recommandée.
Mais ce qui est blâmé, c'est l'excès ou le désordre, qui fait du bien-être de la vie actuelle ou de sa gloire la fin principale de l'homme, en sorte qu'il ne vive plus que pour acquérir les biens de ce monde, et veuille les acquérir à tout prix en dehors de la vérité et de la justice.
Alors y posant toute son âme avec son amour, il devient l'esclave ou l'adorateur de ce qu'il aime de préférence et est prêt à tout sacrifier à l'objet de sa passion. C'est une espèce d'idolâtrie qui le met en guerre avec Dieu.
Dans ce cas, il n'estime plus, ne cherche plus que ce qui peut le mener à ses fins terrestres, et son âme, possédée et remplie par les choses inférieures, n'ayant plus de goût pour celles du ciel, se ferme aux influences d'en haut, en sorte que la semence divine, qui a pu y pénétrer et s'y développer dans son enfance par la parole chrétienne, est bientôt étouffée par les sollicitudes incessantes du siècle.
C'est l'avare qui ne pense qu'à augmenter sa richesse, et par tous les moyens.
C'est l'ambitieux qui n'aspire qu'à s'élever dans les rangs du monde, et par toutes les voies.
C'est le glorieux qui ne vise qu'à faire parler de lui, prêt à tout sacrifier à l'opinion des hommes.
Ce sont tous ces chrétiens tièdes ou indifférents,
506 UUITIÈME SÉRIE.
qui mettent la plus grande importance à leurs affaires temporelles et s'y livrent exclusivement , pendant qu'ils n'en donnent aucune à celle qui en a le plus, à la seule vraiment nécessaire, le soin de leur éternité ou du salut de leur âme.
Et cependant, dit l'Évangile, à quoi servirait de gagner le monde entier si Ton perd son âme (Mattb. xvi, 26)?
Ce sont, à un degré inférieur et avec moins de malignité, parce qu'il y a plus d'entraînement et de faiblesse que de mauvaise volonté, tant de personnes chrétiennes, où la semence divine vit enoere par la foi et l'accomplissement des pratiques les plus nécessaires de la piété, et qui veulent en accommoder les devoirs avec les exigences du monde, les visites répétées, les conversations interminables et presque toujours futiles, légères pour le moins, souvent médisantes ; les festins qui excitent les appétits sensuels, les assemblées parées qui éveillent toutes les vanités, les bals qui allument le feu de la concupiscence, les spectacles qui soufflent par les yeux et par les oreilles les mauvaises passions.
Puis, par-dessus tout cela, les correspondances qui dévorent inutilement le temps le plus utile, en sorte qu'il n'en reste plus pour la nourriture de Pâme, à peine assez pour assister à la hâte à la messe le dimanche, et presque jamais pour entendre la parole divine semée dans l'Église, ni pour la méditer chez soi dans le silence et le recueillement.
Ou, si parfois et dans un bon moment il y a le désir de faire quelque chose pour son âme, comment l'esprit de Dieu peut-il agir là où domine l'esprit du monde? comment la grâce pourrait-elle pénétrer et répandre sa
lumière au milieu de ce tourbillon d'images et de pensées mondaines qui remplissent le cœur et emportent sans cesse l'esprit?
Évidemment l'âme en est étouffée et avec elle la vie céleste que la semence divine y avait produite. Elle dépérit au milieu de ces épines qui s'élèvent audessus d'elle et lui ôtent à la fois l'air, la lumière et la nourriture ; car, dit saint Grégoire, toutes ces pensées importunes, étranglant le gosier de l'âme, n'y laissent point entrer un bon désir et ferment l'accès au souffle vital, à l'esprit de vie.
Strangutknt importunis cogitationibus guttur mentis, bonum desiderium intrare ad cor nonsinwt, quasi aditum vitalis fluctus negant.
La parole divine est donc sans fruit, après avoir produit peut-être quelques fleurs, et le champ de Dieu, c'est-à-dire l'âme régénérée par le sang de Jésus-Christ, reste stérile de vertus- chrétiennes, parce qu'elle est remplie des choses du monde, qui les tuent dans leur fleur et quelquefois dans leur germe.
C'est pourquoi* l'Église, la mère des âmes, et qui veut que la vie divine qu'elles a implantée par la greffe du baptême et nourrie avec tant de sollicitude par ses instructions et ses sacrements, se développe jusque dans l'éternité, recommande à ses enfants de se débarrasser de temps en temps des épines qui peuvent étouffer en eux la semence divine, par une bonne confession; et aux époques solennelles de l'Avent et du Carême, et surtout en des temps de retraite, elle les exhorte à s'occuper plus particulièrement de leur salut, afin que leur âme, moins entraînée par les affaires du siècle et se sevrant jusqu'à un certain point des plaisirs du monde, puisse aspirer un peu l'air
du ciel et se remettre en rapport plus intime avec Dieu.
Fallacia divitiarum suffocat rerbum (Matth. xm, 22).
L'illusion des richesses étouffe la parole.
Aux sollicitudes du siècle, qui embarrassent la vie chrétienne, la diminuent et trop souvent l'étouffent, Notre-Seigneur ajoute la déception ou l'illusion des richesses, deceptio, fallacia divitiarum; non qu'il entende condamner la richesse en elle-même, pas plus qu'il ne blâme une sage administration des affaires temporelles, publiques ou privées, qui, tout en accordant à la famille et à l'État ce. qui leur est dû, rend aussi à Dieu ce qui lui appartient : il signale seulement l'abus et l'excès, trop commun parmi les hommes, et qui perd tant d'âmes.
Comment s'exerce cette fascination de la richesse, si funeste à la vie chrétienne, comment, suivant la parabole, les épines de cette sorte étouffent la semence de la parole divine, c'est ce que nous allons considérer.
La richesse, dans le sens de la parabole que nous
expliquons, est la surabondance des choses nécessaires à l'entretien de notre existence.
Elle est donc relative à la situation de cette existence et aux moyens de la soutenir convenablement et même de l'agrandir au besoin dans certaines conditions, en sorte que dans la société les uns peuvent être riches avec ce qui rendrait les autres pauvres. On est toujours riche, quand on a beaucoup au delà de ses besoins, ou un grand superflu.
Or la richesse ainsi entendue, par cela même qu'elle est un instrument de jouissance et de puissance, quoiqu'elle soit un bien en soi, puisqu'elle procure presque tous les biens de la terre, peut devenir un mal et le devient trop souvent par les tentations qu'elle excite et par l'usage qu'on en fait.
Elle exalte l'orgueil de l'homme et tend à le pervertir :
1° Elle l'exalte contre Dieu, dont il est moins porté à réclamer le secours par la prière, parce qu'il en sent moins le besoin. Elle le porte à l'oublier ou à le négliger, parce qu'il se croit son avenir assuré.
Elle lui insuffle, comme le serpent au premier homme, la tentation de l'indépendance, ou le désir secret de se mettre au-dessus de la loi, de devenir sa loi à lui-même. Eritissicutdii. C'est la source de tous les maux.
Elle l'exalte vis-à-vis de ses semblables, qui ont besoin de lui, qu'il domine et trop souvent méprise, les exploitant comme des instruments de ses intérêts ou de ses plaisirs.
C'est ce qu'on voit dans tous les temps, là où règne la richesse, et particulièrement de nos jours, où elle gouverne le monde par la puissance qu'elle procure à
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ceux qui la possèdent, et par les espérances et les illusions dont elle fascine ceux qui la désirent.
2° Elle tend à le pervertir:
Parce qu'elle substitue dans son amour la créature au Créateur. Là où est votre trésor, là est votre cœur (Matth. vi ? 21). Le cœur qui se pose dans la richesse en fait son Dieu : avaritia simulacrorum servitm (Coloss. m, 5).
Puis il est sans cesse préoccupé {ter le désir insatiable de l'augmenter : auri sacra famés, ou par la crainte de la perdre et tous les soucis qu'elle entraîne. Il y tient comme à sa vie, plus qu v à sa vie ; car il se laisse ou se fait mourir, pour ne pas la perdre ou quand il l'a perdue.
S'il l'aime, non pour le vain plaisir de la posséder, comme l'avare qui n'en use pas, mais pour en jouir au contraire par l'abus des biens du monde, par la prodigalité du luxe et de la vanité, alors elle le dégrade en le matérialisant. Ne vivant plus que par les sens et l'imagination, il devient incapable de recevoir la parole divine, de la comprendre et d'en profiter.
Ascenderunt spinœ et suffocavei*unt semen et fructum non dédit. .
Les épines, c'est-à-diré les désirs, les pensées et les soucis de la richesse à acquérir ou acquise, et toutes les tentations qui en sortent, en s'accroissant, en se multipliant, étouffent le peu de semence divine reçue dans l'enfance d'une éducation chrétienne, et elle ne porte pas de fruits*, et fructum non dédit.
L'âme devient stérile pour la vie du ciel, comme un champ couvert de buissons pour la nourriture des hommes, et, dit l'Apôtre, il né reste plus qu'à y mettre
le feu pour le féconder par les cendres de ce qui dévore inutilement sa substance (Hebr. vi, 8).
Oh ! quel bonheur si, par un coup de tonnerre de la grâce, par un éclair de la lumière d'en haut, le feu céleste tombe au milieu de ces buissons, qui embarrassent l'âme de leurs épines, et les consumant avec tous leurs obstacles, la rend à la liberté de la vie chrétienne !
C'est ce qui est arrivé à plusieurs saints, transformés subitement d'hommes du mtmde en hommes de Dieu, de persécuteurs de Jésus-Christ en apôtres de son Évangile, et dont le premier mouvement a été de se débarrasser des sollicitudes du siècle, de la richesse et de ses soucis, pour recevoir la semence divine comme dans une terre nouvelle, et la cultiver sans partage dans leur cœur et par toutes les forces de leur vie. C'est le phénix qui renaît de ses cendres sur le bûcher allumé par le feu du soleil.
Voilà pourquoi Jésus-Christ a dit : Yx divitibus ! beati pauperes spiritu ! Malheur aux riches et heureux les pauvres en esprit et en vérité (Luc. vi, 24 et Matth. v, 3)!
Heureux les pauvres selon l'esprit de Dieu, ou d'esprit propre, parce que la privation des biens de la terre leur épargne beaucoup de tentations et de chutes, et qu'ainsi leur âme, vidée de l'amour de la richesse et de sa fascination, est plus facilement remplie de l'esprit de Dieu et de ses bénédictions, surtout au moment solennel de la mort, qui termine l'épreuve d'ici-bas et décide de 1* éternité.
Malheur aux riches, parce que tous les embarras d' esprit et de corps qui appesantissent leur marche en ce monde ou Y égarent par une illusion con^
tinuelle, leur rendent bien difficile l'accès du royaume de Dieu, dont la voie est étroite.
Bien difficile en effet, autant qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille (Matth.xix,!24), mais non impossible ; car tout est possible à la grâce divine, comme le montre l'exemple de Zachée le publicain et de tant d'autres, qui, possédant comme ne possédant pas, ont consacré leurs richesses à la gloire de Dieu et au soulagement du prochain (I Cor. vu, 30).
Car la richesse fi'est pas un mal en soi, mais seulement par l'abus qu'on en fait. Elle est au contraire un bien, quand, légitimement acquise, elle donne à la charité les moyens de réparer les injustices du sort et les inégalités de la fortune.
Il y a même plus. Le bon riche, qui se fait pauvre volontairement par la charité, ressemble plus qu'un autre à Jésus-Christ, au Verbe incarné, qui, maître du ciel et de la terre, a consenti à se faire pauvre parmi nous pour nous racheter.
Malheur donc aux mauvais riches, parce qu'ils perdent leur àme en gardant leur richesse, que la mort va leur enlever tout à l'heure ! honneur et bonheur aux riches de bonne volonté sur la terre, parce que l'abondance de leur charité, qui répand les bienfaits ici-bas, leur ouvre le chemin du ciel et leur en acquierfles trésors inamissibles !
Voilà pourquoi l'Église recommande à tous et en toute occasion l'aumône, et l'aumône jusqu'au sacrifice.
Voluptatibus vite eunles suffocantur (Luc. viu, 14).
Us sont étouffés par les voluptés de la vie.
Beaucoup d'âmes perdent la vie chrétienne dans les sollicitudes des affaires du siècle qui les absorbent, soit pour suffire aux besoins de l'existence, soit pour l'élever ou l'agrandir. Beaucoup encore sont en proie à la fascination de la richesse, et la préoccupalion incessante de l'acquérir ou de la conserver leur fait oublier le bien véritable en les éloignant de Dieu, de sa loi et de son Église.
Mais il y en a encore plus qui, selon la parole de saint Luc, s'abandonnant aux voluptés de la vie, sont suffoqués dans leur âme : voluptatibus vitx euntes suffocantur, en sorte que, dit l'évangile de saint Marc, circa reliqua concupiscentix introeuntes suffocant verbum, et sine fructu efficitur : d'autres concupiscences entrant en eux y étouffent la semence de la parole divine, qui est rendue stérile (Marc, iv, 19).
Voyons donc quelles sont ces autres concupiscences qui portent la mort dans l'âme en *y étouffant le germe de la vie du ciel, et tâchons de bien reconnaître leur funeste influence afin d'y échapper.
L'Eglise ne condamne pas tous les plaisirs du monde, pas plus qu'elle ne blâme une activité honnête et bien ordonnée dans les affaires du siècle, ou pour acquérir le nécessaire et même le superflu. Il y a des jouissances légitimes comme il y a une ambition permise et une richesse irréprochable.
Ici encore, elle réprouve l'excès, l'abus etle désordre, mais elle permet tout ce qui n'est pas contraire aux commandements divins, à la loi morale, aux dictées de la conscience, à la dignité humaine.
Elle avertit seulement qu'il y a toujours là un danger à cause de l'entraînement de la concupiscence, de la pente de l'égoïsme naturel, et de l'imminence des tentations.
Car l'esprit est prompt et la chair est faible (Matth. xxvi, 41).
Les plaisirs du monde sont tout ce qui plaît naturellement aux sens, à l'esprit et au cœur.
Les plaisirs des sens sont les plus grossiers, parce qu'ils se rapportent directement aux jouissances de la chair qui les réclame. Mais il y en a de légitimes, à savoir tous ceux qui résultent de la satisfaction des besoins physiques, et qui servent de stimulants aux appétits naturels, dont l'exercice est nécessaire ou utile à la conservation de l'existence. Ils sont légitimes dans la mesure du besoin, et dans leur subordination à la fin à laquelle ils tendent.
Que si au contraire le moyen l'emporte sur la fin, et qu'on satisfasse ces appétits en vue de la jouissance qu'ils procurent, alors Tordre de la nature est renversé, et au lieu des plaisirs permis on recherche une volupté désordonnée;, car elle ne tend plus au but de la nature^ mais à la jouissance de l'individu, qui
ne s'inquiète pas de la fin, ou même la repousse parfois.
Ainsi, par exemple, il est permis de trouver du plaisir à boire et à manger, et c'est un signe de santé ; mais manger surtout pour le plaisir de manger, boire ppur le plaisir de boire, et faire l'un et l'autre au delà du besoin et par un appétit factice, est un désordre, un vice, un péché capital qui s'appelle gloutonnerie, gourmandise, ivrognerie.
Dans ce cas, la concupiscence de la chair, aveuglant la raison et entraînant la volonté, rend l'homme esclave des appétits de l'animal, et le fait semblable à la brute. Elle le dégrade.
La sensualité, qui en est le produit, est donc immorale, puisqu'elle va contre le devoir de l'homme et contre sa dignité.
. Elle est contraire à l'ordre de la Providence, dont elle viole la loi et trouble les desseins par le renversement de la destinée humaine.
Enfin, elle est une cause de ruine et de mort pour l'individu, dont elle détruit le corps, abêtit l'esprit et pervertit l'âme.
Cependant il y a des plaisirs du monde moins grossiers, ceux de l'imagination, de l'intelligence et du cœur. Ce sont les voluptés les plus délicates de la so.ciété civilisée, et elles ont beaucoup d'attrait et souvent de danger pour les âmes les plus distinguées.
L'Église ne les blâme pas non plus s'ils restent dans la modération et dans l'ordre. Elle les encourage plutôt comme des excitations a une vie plus élevée, comme des moyens de détourner des voluptés grossières.
Mais elle condamne, avec l'apôtre saint Jean, la con-
cupiscence des yeux, concupiscentia oculorum, qui cherche la jouissance avant tout, par-dessus tout, sans s'inquiéter du profit moral, et trop souvent au mépris du devoir, des convenances, et avec le risque de troubler sa conscience et de perdre son âme (I Joan. n, 16).
Ainsi, dans tous ces plaisirs raffinés du siècle, le bien est sacrifié au beau, l'honnête à l'agréable, et le but est de jouir et de s'amuser. La vie artistique prime la vie morale, et là où la foi chrétienne subsiste encore, elle est dominée par l'imagination.
De là ces conversations plus ou moins spirituelles des salons où chacun tend à faire preuve de bel esprit, et dont la médisance est le sel principal, en sorte qu'on s'y occupe le plus souvent à se faire valoir ou à dénigrer les autres.
Les bals où l'on se réunit pour danser, ce qui n'est pas immoral en soi, mais le devient par l'indécence des toilettes, le désordre des danses et le laisser-aller des entretiens.
Les spectacles, où toutes les magnificences du luxe, toutes les illusions des arts sont réunies pour exciter les sens, exalter l'imagination et* remuer le cœur par la représentation vivante de toutes les passions, même les plus ignobles.
Enfin l'amour effréné de la parure, qui ruine la famille au dehors par les sacrifices qu'elle impose, au dedans parce qu'on ne s'occupe tant de soi-même que pour en occuper les autres ; ce qui ouvre la porte aux tentations.
Ajoutez à cela, et comme complément, les lectures frivoles ou malsaines, romans, pièces de théâtre, nouvelles de tout genre émaillées de satires, de médisance et de sensualité, dont les semences entrent tous
les jours dans les âmes qui en font leur pâture. Qu'on s'étonne après cela que ces semences du mal y produisent leurs fruits d'une manière ou de l'autre au détriment de l'honnêteté, de la pureté des mœurs et de la paix de la famille!
Imaginez maintenant, et cela se voit souvent, car beaucoup de personnes mondaines ont encore la foi de leur enfance et tiennent à en remplir au moins les devoirs les plus stricts : imaginez qu'une âme ainsi préoccupée, possédée par les choses du siècle, ouverte à toutes leurs influences et avide des jouissances qu'elles procurent, reçoive à l'Église, quand elle va au sermon par occasion, une semence de la parole divine. Supposez même que cette semence y entre, y germe et prenne quelque développement, pourra-t-elle jamais mûrir et fructifier au milieu de tant d'épines qui l'oppriment de tous les côtés et l'étouffent en lui ôtant l'air, la lumière et la nourriture?
Spinœ suffocant semen... et sine fructu efficitur. Hélas! c'est le triste sort de tant d'âmes partagées entre Dieu et le monde, et qui en voulant les concilier et les servir tous les deux à la fois , les mécontentent l'un et l'autre.
C'est pourquoi elles font si peu de progrès dans la voie du ciel, où elles ne marchent pas franchement, et elles arrivent à la mort, la dernière crise de l'épreuve, indécises, flottantes entre le bien et le mal, et comme suspendues entre le ciel et la terre. Dieu veuille qu'au dernier moment un coup de grâce les délivre des épines qui ont embarrassé toute. leur vie! Mais avec de tels antécédents qui peut y compter?
Aussi l'Église emploie-t-elle tous les moyens pour les rendre capables avant le temps fatal de surmonter
ces obstacles, la concupiscence de la chair par l'abstinence et le jeûne prescrits à certaines époques; la concupiscence des yeux par l'interdiction des bals, des spectacles, de toutes les fêtes mondaines; Tégoïsme naturel par d'abondantes aumônes, et enfin l'orgueil de la vie, qui est la, racine de toutes les concupiscences et la source de tous les maux, par la pratique de l'humilité et de l'abnégation chrétienne.
Aliud cecidil in terram bonam (Luc.
vin, 8).
Une autre partie tomba dans une bonne terre. ,
Jusqu'à présent nous avons raconté les malheurs de la semence, qui n'a point trouvé un sol digne d'elle où elle pût s'enraciner profondément, s'accroître avec vigueur et fructifier même pauvrement. Les richesses, qu'elle porle en son sein sont donc perdues par la faute des terres auxquelles elle était prête à les donner avec abondance. Les unes battues et dures ne la reçoivent même pas. Elle y est écrasée par les pieds des passants ou dévorée par les oiseaux. D'autres la reçoivent avidement , mais légères et manquant de profondeur elles n'ont pas de quoi la nourrir, et elle s'y dessèche bientôt. En d'autres, où il y a plus de fond, elle prend plus d'accroissement; mais parce qu'elles sont mal cultivées, les épines, les buissons
et les mauvaises herbes l'étouffent. Voici enfin une bonne terre qui n'oppose à son action bienfaisante ni l'endurcissement de sa surface, ni les obstacles des pierres et des épines. Elle s'y verse avec amour, elle y ^st reçue et conservée avec amour, et c'est pourquoi elle produit abondamment.
Qu'est-ce que cette bonne terre, et comment produit-elle du fruit? C'est ce que nous allons considérer.
La bonne terre, dit un ancien commentateur de notre parabole, est la conscience fidèle des élus, ou Pâme des saints : Fidelis conscientia electorum sive mens sanctorurn.
Dans la première classe sont les âmes qui répondent à la grâce, dès qu'elle les touche, quel qu'ait été leur état antérieur, indifférent ou même contraire.
Ce sont des vases de bénédictions que Dieu s'est réservés pour les ouvrir, les remplir et les faire déborder, suivant les desseins de sa providence et quand le moment en sera venu. Marqués du sceau divin et prédestinés à devenir les instruments du ciel sur la terre, la vertu d'en haut cachée dans leur fond n'attend pour se manifester qu'une excitation du dehors, comme le feu dans le caillou.
Les apôtres ont été surpris par la grâce au milieu de leurs filets. De pêcheurs dje poissons ils ont été faits pêcheurs d'hommes.
Matthieu a été pris à son comptoir, qu'il a quitté à la parole du Sauveur.
Madeleine la pécheresse a été saisie au milieu de ses désordres.
Le bon larron au milieu des tortures de sa croix, à côté de son méchant compagnon, qui a été laissé.
Le centurion proclame soudainement la divinité de Jésus-Christ au moment où il vient de lui percer le cœur de sa lance.
Et enfin Saul, plein de fureur et de menaces contre les disciples du crucifié , renversé sur le chemin de Damas où il allait les charger de chaînes et les mettre à mort, de persécuteur ardent devient tout d'un coup le plus zélé des apôtres.
L'histoire de l'Église offre chaque jour, même en nos temps, des miracles de ce genre, les plus grands des miracles ; car la guérison et la résurrection des âmes sont encore plus admirables que celles des corps.
Ce sont ces grands coups de la grâce qui produisent les plus grandes choses en ce monde pour la gloire de Dieu ou le salut des hommes. Ils sont aussi consolants qu'admirables, car ils nous prouvent que rien n'est impossible à Dieu, et que jusqu'à son dernier soupir la conversion du plus grand pécheur, comme celle du bon larron, n'est pas désespérée.
La seconde classe comprend les âmes devenues saintes par un long exercice de la vie chrétienne, et ainsi formées à la justice et à la charité par l'enseignement et la discipline de la religion; comme dit le même commentateur, altitudo terrx est probitas animx disciplinis cœlestibus institutœ.
En ces âmes la terre est devenue pure et profonde, parce que la culture à laquelle elle a été soumise l'a empêchée d'être foulée aux pieds des passants, l'a débarrassée des pierres et des épines, et, par l'engrais qu'elle y a mis, Ta sans cesse améliorée.
Quoi qu'il en soit de la manière dont celles sont de-
venues bonnes, les unes et les autres non-seulement reçoivent avec joie la semence de la parole divine, mais encore elles la gardent avec amour après l'avoir reçue, en sorte qu'elle s'y implante profondément et rapporte du fruit, retinent et fructum afferunt.
Elles la conservent courageusement dans l'adversité comme dans la prospérité, inter adversa et prospéra viriliter semen conservant. Ce sont les âmes chrétiennes fortement trempées ou bien formées, qui, ne se laissant pas plus abattre par le malheur qu'amollir ou pervertir par la bonne fortune, se tiennent solidement attachées à la parole de Dieu dans l'un et l'autre cas, et cherchent toujours dans leur foi la lumière et le soutien de leurs pas.
C'est pourquoi elles ne se découragent point dans la tentation : nonin tentatione recedunt; mais, comme le Sauveur l'a enseigné par sa parole et par son exemple, elles trouvent dans la parole de Dieu les armes pour la vaincre.
Elles ne faiblissent pas dans la tribulation, parce que, comme saint Paul, tout en ayant la conscience de leur faiblesse, elle se sentent fortes et capables de tout souffrir en Celui qui les fortifie (Philip, iv, 13).
La persécution de la parole divine par les supplices ou par le ridicule ne les scandalise pas, parce qu'elles savent que l'homme animal ne comprend pas les choses du ciel (I Cor. n, 14) et que l'Esprit qui les a révélées peut seul les expliquer. Elles portent donc haut et ferme le drapeau de leur foi en face de la cruauté ou de la moquerie de l'incrédulité.
Elles ne se laissent point dissiper ni dévoyer par les sollicitudes du siècle, par ses richesses, par ses voluptés, et si le tentateur les «assaille de ce côté, elles ré-
pondent avec Jésus-Christ sur la montagne : Il est écrit : Tu n'adoreras que Dieu seul.
Elles gardent fidèlement la parole sacrée dans leur sein, comme une bonne terre retient la semence dans sa profondeur, et en elles, comme dans la terre par la force de la nature, la germination et le développement de la semence divine s'opère par la vertu de la grâce. Elles font comme Marie, qui conservait précieusement dans son cœur toutes les paroles, toutes les actions de son divin fils (Luc.,11, 19). C'est à elles que s'appliquent ces paroles de Jésus-Christ : Qui sont mes frères, qui est ma mère ? Ceux qui écoutent etgardent la parole de Dieu (Luc. vm, 21).
Aussi est-il écrit qu'elles produisent du fruit dans la patience : fructum afferunt in patientia (Luc. vu/, 15).
La bonne terre ne produit de bons fruits qu'en son temps et avec le temps. La grâce a ses temps comme la nature. Il est aussi fâcheux de vouloir les hâter que de les laisser passer. Saint Vincent de Paul, un modèle de la patience chrétienne, avait coutume de dire qu'il ne faut pas enjamber sur la Providence. Il ne se pressait jamais et arrivait toujours à temps.
La patience seule en ce monde conduit toutes choses à la maturité.
Les âmes légères, tiraillées ou excitées par les choses du monde, même dans leur piété, ne produisent le plus souvent en fait de vertus que des fleurs passagères, dont il reste peu de chose, ou des fruits hâtifs sans saveur.
L'âme profondément chrétienne mûrit les siens dans la patience, les conservant précieusement au milieu des vents et des orages, et subordonnant toujours son action propre aux indications providentielles.
Elle est patiente envers les autres, qu'elle excuse, tout en ne leur cédant pas;
Patiente envers elle-même, dont elle reconnaît les faiblesses sans se laisser abattre;
Patiente vis-à-vis de Dieu, dont elle adore les desseins, même quand elle semble en être accablée. Elle dit avec Jésus-Christ sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, m'avez-vous abandonné? Mais avec lui aussi elle remet son esprit entre ses mains.
La patience est le grand instrument de la perfection chrétienne, puïsque FHomme-Dieu nous a sauvés parla patience dont sa passion est la plénitude. C'est pourquoi il a dit à ses disciples : In patientia vestra possidebitis animas vestras ; vous posséderez vos âmes dans la patience (Luc. xxi, 19).
Fructificanlt unum triginla, unum seiaginta, et unum centum (Marc. îv, 20).
Ils rapportent fruit, l'un trente, l'autre soixante, et l'autre cent.
Nous avons vu les fortunes diverses de la semence suivant les terrains où elle tombe. L'une est écrasée par les pieds des passants ou dévorée par les oiseaux ; 1 autre, qui a vite levé , se .dessèche de même dans une terre légère; la troisième, qui a pris plus d'accroissement, est étouffée par les épines.
La quatrième partie seule a prospéré, seule elle est
parvenue à sa destination, qui est de produire du fruit; mais ici encore il y a des différences dans le bien, comme tout à l'heure dans le mal. La bonne terre n'est pas également bonne partout, puisqu'elle rapporte inégalement, l'une trente, l'autre soixante, et une jusqu'à cent; ce qui paraît confirmer cette parole de Jésus-Christ : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père (Joan. xiv, 2).
D'où vient cette différence? Question nouvelle à éclaircir, et qui sera le sujet de cette méditation.
1° N'y a-t-il point de quoi être effrayé d'abord en considérant le petit nombre de ceux qui sont sauvés? car le salut de la semence ou sa fin dernière est de rapporter du fruit à celui qui Ta semée.
Or, dit un saint docteur, voyez combien de semences perdues ! car la quatrième partie seule rapporte quelque chose : Vide etiam quomodo mali suut plurimi et pauci qui salvantur, quarto, etiamsi pars seminis invenitur salvata (Théophile).
Ainsi, chaque àme est un champ dont Dieu est le maître et le cultivateur : Pater meus agricola est (Joan. xv, 1) ; Aijer est mundus (Matth. xni, 58).
Celui qui sème est sorti pour semer ; le Verbe divin lest descendu du ciel en terre pour y répandre la parole éternelle. Elle y a prospéré certainement, puisque la face du monde a été renouvelée, et que par l'enseignement et le gouvernement de son Église l'esprit chrétien a triomphé de la violence et de la barbarie. Le champ du Seigneur s'est amélioré.
Et cependant la parabole a encore son application de
nos jours. Combien de semences perdues, ou du moins qui ne rapportent point de fruit ! Et sans prétendre limiter la miséricorde divine, qui est infinie, comment ne pas être attristé en apercevant dans le domaine du Père de famille, qui est l'Église, tant de terres incultes ou couvertes de pierres et de broussailles?
Parmi les milliers d'âmes qui composent les paroisses de cette grande ville, combien compte-t-on de vrais chrétiens qui reçoivent la parole divine avec amour ', la gardent dans leur cœur avec fidélité, l'observent dans leur conduite avec sincérité, et en portent les fruits dans la patience?
L'immense majorité, hélas ! ne va jamais l'entendre. H y a même des personnes qui ont de la religion, ou qui croient en avoir parce qu'elles en accomplissent les devoirs les plus stricts, et qui ne participent presque jamais à son esprit, communiqué surtout par la parole sacrée.
Un grand nombre va l'entendre, mais ne l'écoute pas, ou l'écoute mal par légèreté et inattention. Les distractions du dehors et du dedans enlèvent la semence à mesure qu'elle tombe dans leur esprit.
Beaucoup écoutent et ne gardent pas. Les soucis des affaires ou les illusions du plaisir ont bientôt étouffé la semence qui commençait à lever.
Enfin, dans le petit nombre de ceux qui écoutent et gardent la parole, combien y en a-t-il qui l'appliquent sérieusement dans leur vie de tous les jours? ce qui est cependant la seule manière de rapporter du fruit.
2° Une seconde réflexion nous est suggérée par saint Augustin; c'est que, dans cette parabole qui in-
dique le sort de la semence du bien et du mal, il y a des deux côtés trois différences parallèles.
En effet, dit-il, de même que dans la mauvaise terre il y a trois diversités, le terrain dur et battu, le pierreux, et les lieux remplis d'épines, ainsi la bonne terre rapporte de trois manières : la première qualité, cent; la seconde, soixante ; et la troisième, trente.
Sicut in terra mala très fuere diversitates, secus viam, pelrosa et spinosa loca, sic in terra bona trina diversitas est , centesimi , sexagesimi et trigesimi fructus.
La terre qui produit cent pour un, dit le saint docteur, représente les martyrs ou ceux qui ont le bonheur de rendre à Dieu, par le sacrifice entier de leur àme et de leur corps en témoignage de sa parole et pour sa gloire, tout Ge qu'ils en ont reçu.
La terre qui rapporte soixante représente les vierges qui suivant Jésus-Christ partout pour se dévouer à son service, seront plus rapprochées de lui au ciel, et chanteront, dit l'Apocalypse, des cantiques qui ne conviennent qu'aux vierges (Apoc. xiv, 4).
Puis il ajoute, peut-être un peu subtilement : Comme à soixante ans on se repose des affaires et on ne prend plus part à la guerre, ainsi les âmes séparées des agitations du monde et délivrées des mouvements de la chair, ont le privilège de la soixantaine.
Au troisième degré sont les époux et les gens du monde qui vivent dans la justice. Ce sont encore de bons chrétiens ou de bonnes terres qui produisent des fruits pour le ciel, mais moins abondants, parce que leur condition les tient plus attachés au monde par les devoirs qu'ils ontà y remplir. Ayant plus de
part aux affaires et aux jouissances du siècle, ils en ont aussi tes tentations et les" tribulations. C'est un état moins parfait, parce que, tout en travaillant à l'avènement du royaume de Dieu par la justice, leur action s'exerce dans un cercle plus restreint.
Saint Augustin applique encore cette diversité du fruit des bonnes terres à la manière de mourir, et cette observation est aussi ingénieuse que juste, puisque la mort est la moisson de la vie, dont les îruits se récoltent à son terme.
Les uns, dit-il, meurent avec résignation, œquanimiter;
Les autres avec courage, fortiter;
Quelques-uns avec joie, libenter. Ceux-là seulement rapportent cent pour un, ou tout ce que la semence divine jetée en eux peut produire pour le ciel.
Mais, dans tous les cas, pour bien sortir de cette vie, il faut se trouver dans l'une de ces manières de mourir, comme une bonne terre produit au moins trente pour un»
3° On demande enfin pourquoi cent, soixante et trente, quand tous les grains tombent dans la même terre et sont soumis à la même culture.
D'abord tou6 les grains, quoique bons^ n'ont pas la même qualité, comme tous les enfants nés dés mêmes parents ne sont point égaux par les qualités du corps, de l'esprit et du cœur» Cbaqiie génération est un mystère Comme la création, et il n'est pas plus facile de comprendre comment deux êtres en produisent Un troisième pat leur union^ qtte comment le premier du genre a été fait de rien,
Dans l'homme lé mystère est encore plus profohd que dans les autres créatures; car au corps qui est
le produit de la génération naturelle est attachée une àme, créée par Dieu seul, et dans laquelle en la créant il met tout ce qui convient aux desseins providentiels et à la destination de chacun.
C'est ce qui fait dire qu'un homme est bien ou mal né, sous une bonne ou une mauvaise étoile, et, selon les dictons populaires, qu'un bon ou mauvais génie a présidé à sa naissance.
En outre, cette âme, constituée et douée par le Créateur comme il lui plaît, reçoit encore, en arrivant en ce monde, toutes les influences favorables ou défavorables du corps qu'elle vient animer. De là l'action du physique sur le moral, immense depuis le péché qui a vicié et détérioré la nature humaine en bouleversant le rapport entre les deux parties qui la constituent. In peccatis concepit me mater mea (Pb.l,7).
En second lieu, la terre, bien qu'elle paraisse semblable dans un champ, n'est pas exactement la même en chaque partie du champ. Telle partie reçoit plus de soleil, plus d'air, plus d'eau, plus d'amendement, et même, dans les meilleures, il se trouve encore des circonstances favorables ou défavorables à la végétation.
Ainsi entre les âmes bien nées il y a encore des différences par leur constitution, par le plus ou moins des mêmes qualités, par leur rapport avec le corps auquel elles sont unies, et avec leur entourage.
En troisième lieu, les soins de la culture, bien que donnés également à toutes les semences, ne profitent point à toutes au même degré. 11 y a une grande diversité de ce côté en raison de la manière dont ils s'appliquent à chacune, et dont chacune les reçoit. De
là encore une cause de variétés dans les produits de l'éducation.
Enfin, par-dessus toutes ces causes naturelles, il y en a une plus puissante que toutes, puisqu'elle peut les modifier et les changer, c'est l'action surnaturelle de la grâce, qui peut tout renouveler comme elle a tout créé. Emitte spiritam tuum et creabunturet renovabis faciem terrx (Ps. cm, 30).
L'action surnaturelle ou transcendante de l'Esprit divin, qui plane sans cesse sur les créatures qu'il a fait sortir du chaos et ordonnées par sa sagesse, peut toujours, au milieu des lois de la nature ou par-dessus ces lois, mettre sa vertu toute-puissante dans la balance de leur existence, et la mouvoir divinement pour manifester sa gloire et aider à leur salut.
On le voit, il y a ici des abîmes de vérités qu'il nous est impossible de sonder jusqu'au fond. L'important est de bien appliquer ce que nous en comprenons. Terres célestes que nous sommes, nous ne devons pas laisser nos cœurs s'endurcir par les agitations du monde, ni s'embarrasser par ses pierres et ses épines, afin que, recevant avec amour la semence éternelle et la culture céleste qui doit la faire prospérer, ils rapportent au Créateur avec usure les fruits de ce qu'il leur a confié pour sa gloire et pour leur bonheur, trente, soixante, cent pour un au jour de la moisson terrestre, qui deviendront des milliers dans l'éternité.
Venit inimicus ejus et superseminavit zizania in medio tritici (Matth. nu, 25).
Son ennemi vint, qui sema de l'ivraie au milieu du blé.
Jésus-Christ, pour faire comprendre à ses disciples combien la parole qu'il apporte du ciel aura de peine à produire ses fruits sur la terre, après leur avoir expliqué tous les obstacles qui empêchent la semence de prospérer, en sorte qne la quatrième partie seulement rapporte, complète cette parabole par l'image d'un nouveau malheur qui peut encore compromettre la .récolte dans la bonne terre. Tant les choses du ciel ont de peine à s'établir en ce monde !
L'ennemi du père de famille vient pendant la nuit semer de l'ivraie dans sa bonne terre, afin d'en diminuer le rapport par une végétation parasite, et dans la méchante espérance que le mauvais grain étouffera le bon.
Quel est cet ennemi si perfide, qu'est-ce que l'ivraie dont il vient infecter le champ fertile, et comment le père de famille corrige par sa sagesse le mal occasionné par l'incurie de ses serviteurs : tels sont les points principaux de cette méditation.
Le semeur de la bonne semence est Jésus-Christ ; le semeur de la mauvaise ou de l'ivraie, de la zizanie,
est l'ennemi de Dieu et des hommes, le démon, diabolus, le prince du mensonge et du mal, qui, après avoir perverti en lui l'œuvre la plus magnifique de la création et entraîné dans sa révolte et son malheur la troisième partie des anges du ciel, cherche à pervertir les créatures de la terre pour empêcher, autant qu'il est en lui, l'accomplissement de la sagesse, de la justice et de la miséricorde divines.
Partout où par Faction providentielle un bien peut et doit s'opérer, il est là pour l'empêcher s'il lui est possible, ou au moins pour l'entraver, le fausser ou le tourner à mal.
C'est lui qui endurcit les âmes en les triturant par toutes sortes de tentations et de vaines pensées, comme une terre foulée par les pieds des passants.
C'est lui qui suscite en elles des oppositions, des obstacles à la volonté divine/comme les cailloux, dont un terrain est rempli, le rendent stérile.
Cest lui qui les agite, les trouble; les épuise par les sollicitudes et les vaines espérances du siècle, par les soucis de la richesse, par l'excitation de toutes les concupiscences, comme les broussailles et les épines étouffent la bonne semence.
C'est lui enfin qui, par un dernier effort de méchanceté,' tâche ici de diminuer le produit de la bonne terre qui lui a échappé. N'ayant pu empêcher la semence divine de s'y enraciner, de s'y développer, et prévojant qu'elle va rapporter soixante et cent pour un, il emploie un nouvel artifice pour nuire à la récolte, en jetant de sa semence à lui dans le champ de Dieu pour en dévorer la substance.
Quia vidit diabolus quod hic reddet in fructus centesimum. Me sexagesimum, et non poterit rapere neque
suffocare quod radicatum erat, per aliam deceptionem 4nsidiatur interserens sua (S. Jérôme.)
Cette semence du diable ou la zizanie, c'est l'ivraie.
L'ivraie est une mauvaise herbe qui, à première vue, ressemble au blé, et c'est un malheur de plus, parce qu'on la découvre trop tard. C'est pourquoi saint Jérôme ajoute : Multis ea similitudinibus colorans. Il la colore par de grandes ressemblances.
11 en arrive de même à toutes les vertus que le tentateur s'efforce d'affaiblir ou même de perdre par des vices ou des défauts qui en prennent l'apparence : ce qui trompe pendant quelque temps les serviteurs du père de famille.
Ainsi, l'ivraie dans la foi, c'est le doute que le tentateur y jette, les opinions fausses qu'il excite, les pensées particulières, les dissidences, les spéculations aventureuses qu'il encourage, d'où sortent les hérésies et les schismes.
L'ivraie dans l'espérance chrétienne, c'est le désir des plaisirs, de la richesse, de la puissance ou de la gloire comme prix de la fidélité et de la vertu ; c'est l'ambition terrestre substituée à celle du ciel, comme il arriva dans le commencement aux premiers disciples, qui disputaient à qui serait le plus grand dans le royaume divin, à la mère de Jean et de Jacques, qui demanda naïvement à Jésus-Christ de faire asseoir ses deux fils à la droite et à la gauche de son trône.
C'est la plaie de tous ceux qui font de la religion un moyen d'avancement, un instrument de jouissance ou d'ambition.
L'ivraie dans la charité, est la recherche de son intérêt ou de sa gloire sous les apparences du désinté-
ressèment, et de rapporter au fond tout à soi, quand on a l'air de se dévouer à la gloire de Dieu et au salut du prochain. Il y a souvent de cette ivraie dans les bonnes actions que le monde vante le plus, dans les bonnes œuvres qui s'accomplissent avec ostentation, afin de s'attirer les louanges et l'admiration des hommes.
L'ivraie dans la piété, est le phari saisine qui observe rigoureusement la lettre de la loi et qui en méconnaît ou en néglige l'esprit. (Test la justice propre, qui s'exalte dans le sentiment de ses mérites, et se prévaut de sa prétendue perfection pour mépriser ou condamner les autres, comme le pharisien faisait du pauvre publicain dans le temple.
Enfin, il n'y a pas une vertu chrétienne qui ne puisse être corrompue par cette semence du démon jetée dans les âmes pour en exciter l'égoïsme par ce qu'on appelle l'esprit du monde, toujours opposé à l'esprit de Jésus-Christ, et qui le combat souvent sous les formes qui lui ressemblent le plus. C'est l'ange des ténèbres se revêtant de lumière , c'est le loup sous la peau de la brebis.
Et comment cela arrive-t-il? Au moment où l'on s'y attend le moins, dans les ténèbres de la nuit et quand personne ne veille à la garde du champ. Cum dormirent homines venit inimicus : L'ennemi arrive quand les serviteurs dorment.
Ces serviteurs négligents, qui gardent si mal le champ qui leur est confié, sont tous ceux qui sont préposés à la culture et h la protection de la bonne terre, c'est-à-dire à l'éducation, à l'instruction et à la direction des âmes.
Ce sont les parents qui s'inquiètent peu de l'édu-
cation tic leurs enfants, les abandonnant à des mains mercenaires ou inhabiles pour se livrer à leurs affaires ou à leurs plaisirs. Souvent même, loin de préserver leur innocence de la contagion de l'esprit du monde, ils les y exposent volontairement pour réjouir la vanité paternelle de leur esprit naissant et des espérances de leur avenir. Ici l'ivraie entre à flot et en plein jour.
Ce sont les maîtres, substitués aux parents et qui en reçoivent la responsabilité avec la mission. Par manque de sollicitude et de surveillance, ceux qui font de l'éducation un métier laissent le démon répandre l'ivraie tout à son aise au milieu des germes des vertus naissantes, qui en sont gâtées dans leur développement et dans leur fleur ; ou, s'il y a une surveillance extérieure, l'intérieur des âmes est peu gardé, et l'ivraie s'insinue en secret par les voies les plus mystérieuses de la vie, qu'elle corrompt à sa racine.
Ce sont les directeurs des âmes eux-mêmes, qui ne veillent pas assez sur les plantes qui leur sont confiées ; en sorte que, par défaut de pénétration ou de vigilance, ils n'empêchent pas l'ivraie de les étreindre, et ne s'aperçoivent du mal qu'elle leur fait que quand il n'est plus temps de l'arracher.
Enfin ces serviteurs imprudents ou négligents, c'est chacun de nous, dès que nous avons la jouissance de notre raison et de notre liberté. Par cet insigne privilège de nous gouverner nous-mêmes, Dieu a remis notre âme entre nos mains, comme un champ à cultiver pendant notre existence ici- bas, et dont il nous demandera les fruits, quand nous en sortirons. C'est le sens évident de la parabole des serviteurs,
auxquels le maître remet en partant une somme à faire valoir pendant son absence.
Or, trop souvent nous nous endormons dans une fausse sécurité au milieu des tentations et en des périls imminents, et pendant ce sommeil funeste le démon jette son ivraie d'une manière ou de l'autre, en sorte qu'elle pousse dans toutes les parties de notre être et se retrouve dans toutes nos actions : ce qui endommage singulièrement la récolle qui nous sera demandée un jour.
Que faire, quand tout d'un coup l'ivraie se manifeste abondante et comme triomphante au milieu du bon grain : c'est ce qui nous reste à voir.
Sinite utraque crescere nsque ad messein (Matth. xiii, 30).
Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson.
La mauvaise herbe croît avec la bonne, et quand l'une et l'autre est près de donner son fruit, le froment nourricier d'un côté et l'ivraie inutile de l'autre, le funeste mélange, caché longtemps dans une verdure luxuriante, apparaît tout d'un coup par la différence des produits aux yeux des serviteurs effrayés.
' Ils s'attendaient à une récolte pure et abondante, et voici qu'elle est perdue au moins pour la moitié, et en outre la qualité du bon grain sera diminuée, à
cause de l'appauvrissement de sa nourriture par le mauvais.
Ignorant la cause de ce désastre, ils courent vers leur maître, et lui proposent d'aller tout de suite arracher l'ivraie ; remède violent qui serait pire que le mal.
Le maître, plus patient parce qu'il est plus sage, arrête leur zèle inconsidéré et leur commande de tolérer le mal, jusqu'à ce qu'on puisse l'extirper sans dommage. C'est une leçon de tolérance intelligente que Jésus-Christ donne par cette parabole à ses disciples.
1° Cette parabole est l'histoire de la création, où tout était bien au sortir des mains de Dieu : Viditque Deus cuncta qux fecerat, et erant vakle bona (Gen. i, 31), et' où le mal s'est insinué partout, quand par la faute de l'homme il y a trouvé accès.
C'est l'ennemi qui est venu pendant la nuit sursemer l'ivraie dans le bon grain.
Depuis ce temps le mal y a en toutes choses sa part, qu'il cherche sans cesse à agrandir aux dépens du bien. Ils croissent ensemble dans le même) champ et dans une lutte perpétuelle dont l'issue finale n'est pas douteuse aux yeux de la foi, mais dont les vicissitudes incessantes, et parfois le triomphe passager du mal, troublent l'esprit de ceux qui n'en ont pas.
Car la parole divine seule nous donne le mot de cette lamentable histoire, de son commencement, de ses crises et de sa lin. C'est le grand problème de l'origine du mal, que la raison seule ne peut résoudre.
C'est pourquoi les serviteurs du père de famille ne comprennent pas d'où est venue l'ivraie dans le champ où on n'avait semé que du bon grain, et leur ignorance leur suggère une pensée funeste qui perdrait tout.
Ainsi tant d'hommes raisonnables dans le monde, des savants, des philosophes, avant d'avoir entendu la parole de Dieu ou faute de l'avoir comprise, ne savent que penser de la part immense du mal ici-bas, de sa lutte incessante avec le bien, et de ses triomphes apparents.
Ceux qui croient en Dieu sans croire à la parole révélée, sont portés à l'accuser d'imprévoyance, d'impuissance, de négligence, de dureté ou même de dérision : ce qui a produit des systèmes analogues parmi les philosophes", et toutes sortes d'opinions fausses parmi les gens du monde.
Ceux qui, à cause de ces contradictions apparentes qui détruisent ou déshonorent dans leur pensée l'idée de Dieu, ou, par d'autres raisons, ne croient pas en Dieu ni à sa providence, ceux-là ne voient dans l'univers qu'un produit du hasard, et dans la multiplicité, la variété et le développement des êtres qu'un jeu incessant des éléments qui, par leur attraction ou leur répulsion alternative et dans la série infinie de leurs mélanges, donnent à travers toutes les combinaisons possibles les formes et les conditions de ce qui existe.
De Là les systèmes athéistiques, panthéis tiques, matérialistes, et toutes les erreurs et les préjugés qui en sortent.
Dans l'un et l'autre cas, ne connaissant ni la nature ni l'origine du mal, ils ne savent ni l'expliquer ni le
combattre, et ils finissent par croire qu'il n'y a pas même lieu de le combattre, parce qu'il a sa raison d'être, comme le bien, dans la force des choses, dont il est un produit fatal , ou une forme comme une autre.
Ou bien, si leur conscience, indignée des excès du mal dont ils souffrent, ou leurs intérêts blessés les poussent à s'y opposer, ils ne savent employer que des moyens violents, qui compromettent ou ruinent le bien croissant à côté dans la même terre, ne voyant pas, comme les serviteurs de la parabole, qu'en arrachant l'un ils risquent de déraciner l'autre ou de le fouler aux pieds. La plupart du temps leur remède est pire que le mal.
Il est facile d'appliquer cette leçon évangélique au gouvernement des hommes, à tous les degrés et sous toutes les formes, dans l'éducation publique ou privée, dans la conduite de la famille ou de la société, dans la direction des âmes, et dans l'art de guérir les corps, ou le traitement des maladies.
2° Mais ici nous devons nous élever à une considération plus haute ; car, le but de la parabole est de faire comprendre les choses invisibles par les visibles, et de conduire de l'ordre physique à l'ordre moral, du naturel au surnaturel.
L'ivraie semée par l'ennemi est un grain qui ressemble au blé, au moins par la forme extérieure, et c'est pourquoi l'ennemi l'emploie pour tromper plus sûrement. Elle est aussi une créature de Dieu, mais gâtée, stérilisée par le mal; car l'auteur du mal ne peut rien créer ; il ne produit que la négation ou la limitation du bien.
Elle est donc une créature dégénérée, ou tombée à
l'état sauvage, et c'est pour cela que ses fruits ne peuvent plus servir à l'homme.
Or, même dans Tordre physique, les plants sauvages peuvent être amendés, améliorés par la culture, et surtout par la greffe, qui les régénère ou en fait d'autres créatures.
Ce qui arrive souvent dans Tordre moral, où les mauvaises semences sont les âmes dans lesquelles la parole divine ne s'est point enracinée, ou a été corrompue ou étouffée.
Dans ces âmes perverties ou détournées du bien, et qui ont contracté une existence fausse sous l'empire du mal, il y a encore de l'intelligence et de la liberté ; une intelligence obscurcie, mais qui peut être éclaircie par la lumière d'en haut, une liberté tombée en esclavage, mais qui peut être rachetée et délivrée. Il ne faut pour cela que le secours de la grâce et un effort généreux qui y réponde.
Tant que le coupable vit ici-bas, et jusqu'au terme de l'épreuve de cette vie, il y a donc dans ce qui lui reste de raison et de liberté une chance de salut, une espérance d'amélioration, de régénération par un éclair de la lumière céleste, par une motion mystérieuse de la grâce, qui, en lui faisant reconnaître son état, lui inspire, ^ivec le dégoût de sa dégradation et le repentir de ses fautes, le désir d'en sortir. Par ce désir sa volonté, qui rompt avec le mal, redevient bonne en se retournant vers le bien ; ce qui s'appelle une conversion.
Voilà pourquoi le père de famille commande à ses serviteurs de laisser le mauvais grain croître avec le bon jusqu'à la moisson, qui en fera le triage définitif. C'est ce que la miséricorde du Père céleste fait dans
le monde; il laisse les méchants s'agiter et parfois prospérer au milieu des bons, dans la vue d'en ramener plusieurs, et sûr qu'au terme fatal sa justice aura son cours.
C'est saint Chrysostome qui nous suggère cette pensé consolante.
5° Saint Jérôme ajoute une autre considération indiquée par la parole sacrée et que l'expérience confirme.
Nous tirons gloire des tribulations, dit saint Paul (Rom. v, 3), sachant que là tribulation produit la patience, la patience achève l'épreuve, l'épreuve engendre l'espérance, une espérance qui ne confond point.
Les bons encore faibles ont besoin, pour être éprouvés et confirmés, d'être mêlés aux méchants. Le combat de tous les jours exerce leur vertu, la consolide, et ils deviennent meilleurs en résistant aux assauts du mal, en déjouant ses tentations.
Voilà pourquoi Dieu tolère et semble quelquefois autoriser par le succès les entreprises de ses ennemis. Il les laisse au milieu des siens pour former ceux ci à la vigilance et à la patience. Il éprouve leur liberté dans les tribulations comme l'or dans le feu du creuset, afin qu'elle en sorte pure et toute dévouée à son amour. Les jeunes chênes, dit un Père de l'Église, grandissent dans les orages qui affermissent leurs racihes en secouant leur tête.
N'ayons donc point dans nos épreuves, quelles qu'elles soient, le zèle impatient et imprudent des serviteurs de la parabole. Ne nous exaspérons pas à la découverte du mal, et ne cherchons pas à l'arracher par la force quand il n'en est plus temps ; car, nous
nuirions à la cause de Dieu et à nous-mêmes par une violence inopportune. Disons : Sinite crescere usque ad messem, tune. Laissez aller jusqu'à la moisson, et alors... La moisson de Dieu arrive souvent plus tôt qu'on ne le croit. Même en ce monde, la justice s'exerce après la miséricorde, et il est bien rare, si Ton veut y faire attention, que les méchants n'y soient déjà punis d'une manière quelconque, et les bons récompensés.
Messis est consummatlo sxculi (Matih xiii, 19).
La moisson est la consommation du siècle.
Nous voici arrivés au temps de la moisson, but et espérance de celui qui sème, et que les serviteurs du père de famille attendent sur la parole de leur maître pour séparer le bon grain du mauvais. D'un côté, la quatrième partie de la semence seulement a prospéré, et encore il y a une immense différence dans le rendement. De l'autre, à cause de l'abondance de l'ivraie dont le champ a été infecté, on ne peut savoir qu'au moment du triage quel sera le rapport. Ainsi en sera-t-il jusqu'à la fin du monde et à la consommation des siècles, sauf les âmes qui se sont perdues sur le chemin de la vie actuelle, et dont Dieu seul connaît le nombre, semences écrasées, dévorées, desséchées au milieu des pierres, où étouffées
par les épines, et qui, par conséquent, n'ont produit aucun fruit. Personne ne peut savoir, sinon par une révélation expresse, si, dans le champ de Dieu où Tivraie a été semée au milieu du froment, il est froment ou ivraie, digne d'amour ou de haine, enfant de Dieu ou enfant du démon, selon les paroles de Jésus-Christ aux Juifs.
Comment s'accomplira cette séparation définitive, si heureuse pour les uns, si fatale aux.3utres, et qui mettra chacun à la place qu'il aura méritée question suprême que nous allons méditer à la lumière de la parole divine, flambeau unique dans les obscurités impénétrables à la raison seule.
1° La consommation des siècles, où doit s'opérer la séparation finale du bien et du mal mélangés en ce monde, et dont la moisson du champ gâté par l'ivraie estrimage, s'accomplira, d'après la parole sacrée, par le feu, c'est-à-dire par l'aetion toute-puissante de Celui qui s'est nommé lui-même le feu dévorant, ignis consumens (Deut. îv, 24).
Ce feu épurateur, et qui ne peut purifier qu'en consumant dans les êtres physiques et spirituels tout ce qui n'est pas conforme à l'idée éternelle, qui est le fond de chaque créature, spiritualise la matière, qui ne peut lui résister, parce qu'elle est sans raison et sans liberté. Mais il pourra trouver un obstacle ou de la résistance dans les êtres intelligents et libres, qui, à l'exemple de Satan, et par son instigation, se sont faits volontairement les ennemis de Dieu sur la terre jusqu'à leur dernier soupir; ceux-là comparaîtront
devant leur juge, comme ils ont quitté ce monde, la haine de Dieu et de sa loi dans le cœur, la révolte à la bouche, foudroyés mais non soumis, comme les Titans de la Fable.
D'autres, sans entrer en guerre avec Dieu, l'ont méconnu ou négligé, et, livrés aux instincts de leur nature, bons ou mauvais, ils n'ont agi que sous leur impulsion. Ne voyant d'autre fin à leur existence que le bien-être terrestre, ils n'ont produit aussi que des vertus de la terre, périssables comme elle. Ceux-ci ont eu leur récompense ici-bas, vani vanam. Le feu divin brûlera toute cette paille entassée sur l'or de leur âme, comme l'ardeur du soleil a desséché la semence dans le terrain pierreux. Il n'y aura point de fruits pour le ciel (I Cor. m, 12).
Cependant dans la bonne terre il y aussi des différences, comme dans la maison du Père céleste il y a plusieurs demeures (Jean, xiv, 2).
Dans les âmes toutes données à Dieu, qui ont reçu et observé sa parole avec amour, le feu divin de la consommation s'unira en elles au feu de la charité, qui les élève au sein de Dieu. Elles y porteront tout le fruit qu'elles pouvaient donner, cent pour un.
Dans celles où il y a eu encore du mélange au sortir de cette vie, bien que leur bonne volonté les ait remises en union de cœur avec Dieu, le feu de la consommation qui brûlera d'abord comme là paille les faiblesses qui viennent du corps, en trouvera d'autres plus tenaces dans les habitudes de l'esprit et de la volonté, et il les détruira par une action plus lente de la purification et de l'expiation.
Celles-là ont rendu du fruit, mais pas autant qu'elles le pouvaient; et c'est pourquoi, bien que déjà agréa-
bles à Dieu, elles n'auront devant lui tout leur mérite et leur éclat qu'après leur épuration complète par le feu du purgatoire : ce qui pourra durer plus ou moins longtemps.
2° Dans l'explication du triage de la moisson finale confié aux anges, Jésus-Christ indique nettement les caractères auxquels les mauvaises herbes, qu'il appelle les enfants de Satan, seront reconnues et jugées.
D'abord les anges enlèveront du royaume de Dieu tous les scandales, c'est-à-dire tous ceux qui ont vécu et qui sont morts en opposition avec Tordre divin, et qui ont entraîné les autres dans leur révolte.
Ensuite ceux qui ont passé leur vie dans l'injustice et qui ont été les instruments du prince du mensonge et de l'iniquité.
Ce qui laisse de l'espérance à ceux qui n'ont point fait la guerre à Dieu, et qui n'ont commis l'iniquité que par faiblesse et entraînement.
Et ces mauvaises herbes serontjetées dans une fournaise où elles brûleront éternellement, parce qu'elles sont des êtres créés à l'image de Dieu, et auxquels a été accordé le privilège de l'immortalité.
Elles vivront donc, dévorées sans être consumées par un feu extérieur qui les enveloppera comme dans une prison ardente, et au dedans par le feu de leur volonté propre, refoulée sur elle-même, et redoublant ses douleurs par la rage et l'impuissance de ses agitations.
Etcomme elles se sont séparées de celui qui est la lumière, elles serontjetées dans les ténèbres extérieures, c'est-à-dire en dehors de la vie divine et de sa sphère lumineuse. Elles seront incessamment brûlées par un
feu laten^ qui ajoutera à ses tortures indicibles l'épouvantable' horreur d une nuit sans terme.
Triticum autem congreyate in horreum meum; rassemblez le froment dans ma grange. Les anges introduisent les élus dans la maison de Dieu, dans la céleste Jérusalem, c'est-à-dire dans le sein de l'existence divine, à laquelle aucune créature ne peut participer que par la grâce de Jésus-Christ, qui n'a assumé notre humanité que pour nous revêtir de sa divinité.
Tuncjusti ftdgebunt siait sol in regno Patris eorum. Autant les ennemis de Dieu sont plongés dans les ténèbres du feu latent qui les dévore, autant ses amis s'épanouissent en sa présence dans l'éternelle lumière qui en émane, dans la vie universelle dont il est le principe, en sorte que par la vision béatifique de la vérité infinie, du bien souverain et de la beauté sans tache, ils jouiront, autant qu'ils en sont capables, delà science, de la puissance, de la gloire, et de la félicité de leur auteur.
Si aillent chdritalem non habuero t nihit sum (I Cor» xin, 2).
Si je n'ai la charité, je ne suis rien.
L'Apôtre, après avoir énilméré tous les dons de la grâce par lesquels Dieu dispose et emploie les âmes à son service, après avoir montré que ces dons divins émanent d'une même source, dont ils sont les effusions, d'un même esprit, dont ils sont les opérations, comme dans un corps vivant les fonctions de chaque organe procèdent dé la même vie, bien qu'exercée par des organes divers, finit par dire qu'il y a encore des grâces supérieures à l' apostolat, à la prophétie, à la science, au pouvoir de faire des miracles et des guérisons, au don des langues et de l'éloquence, etc., et il annonce aux Corinthiens qu'il va leur montrer cette voie plus excellente, qui est la charité.
Sans la charité, dit-il, je ne suis rien : Nihil sum, et rien ne me sert : Nihil mihi prodest.
C'est cette mérité fondamentale de la religion que nous allons tâcher d'approfondir en considérant avec saint Paul la charité dans son essence et dans ses qualités.
La charité consiste à aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même en vue de Dieu, pr opter Deum.
Elle est la pratique de la loi dans sa perfection, et c'est pourquoi Jésus-Christ, résumant tous les articles de la loi ancienne dans cette formule, a compris la loi et les prophètes dans le commandement de l'amour.
Par l'amour seul, en effet, l'homme peut rendre à Dieu ce qu'il lui doit, Dieu l'ayant créé par amour et pour sa gloire. Il lui doit tout, l'être, la vie et tous leurs dons; c'est donc une justice qu'il lui rende tout, c'est-à-dire lui rapporte tout ce qu'il en a reçu, et en use pour sa gloire.
Voilà pourquoi l'homme doit aimer Dieu par-dessus tout, parce que son principe est aussi sa fin dernière, que tout ce qui en est sorti doit y revenir, et qu'ainsi, outre la justice qui veut que ce qui appartient à Dieu lui soit restitué, la dignité et le bonheur de l'être libre demandent qu'il mette volontairement le bien souverain au-dessus de tous les biens, et qu'il le recherche par un amour de prédilection : ce qui est l'aimer par*dessus tout.
Par cette vertu seule l'homme est dans Tordre de • sa création, dans la voie de sa perfection; car il a été fait pour connaître Dieu, l'aimer et le servir, et par là seulement il peut acquérir la vie éternelle.
C'est pourquoi encore, l'amour du prochain n'est lui-même charité que s'il est compris dans l'amour de Dieu ou rapporté au souverain bien, seul souverainement aimable et digne d'amour. Comme toute vérité émane déjà source du vrai, toute justice du principe du juste, Joute beauté du beau absolu : ainsi, tout ce qui est aimable dérive du bien suprême, et ne doit être aimé que pour lui et en lui.
La créature, si parfaite qu'elle soit, ne doit donc pas être aimée pour elle-même, qui n'a point en elle la raison de son existence ni du bien qu'elle possède, mais en vue de celui qui lui a donné l'existence et tout ce qu'elle a d'aimable. L'aimer pour elle, ou y fixer l'hommage de son cœur qui appartient à Dieu, est une prévarication, sinon une idolâtrie, l'idolâtrie de la passion.
Aimer la créature pour soi, pour en jouir et l'exploiter exclusivement dans son intérêt propre, est de l'injustice envers Dieu, auquel on veut ravir ce qui lui appartient, de l'injustice envers les hommes qu'on traite comme des choses ou des instruments, et enfin c'est la prévarication de l'égoïsme, qui se substitue au Créateur dans le gouyernement et la jouissance des créatures.
Donc l'amour du prochain n'est charité que s'il est animé et dominé par l'amour de Dieu, en sorte que dans ses désirs, dans ses actes et dans ses jouissances, non-seulement il soit toujours réglé par la loi divine, mais encore que sa fin dernière et sa plus haute aspi-
ration soit Funion des âmes dans le Bien suprême, et sa manifestation plus éclatante parmi les hommes, propter Deum.
Ceci posé, les paroles de saint Paul se comprennent plus facilement.
1° Certes, le don des langues est une chose précieuse, et l'éloquence a une grande influence dans le monde pour charmer les hommes ou les gouverner, et cependant l'Apôtre affirme que tout cela est vide sans la charité, ce qui veut dire que toute parole non animée de l'esprit de Dieu, et ne tendant pas à le faire mieux connaître, aimer et servir, ou autrement à manifester sa gloire parmi les hommes, est une parole inutile et qui ne vaut point pour l'éternité.
En effet, la parole en soi n'est qu'un son sans esprit, une lettre morte ; c'est le sentiment, l'idée, la volonté qui 4ui donnent du sens, de la puissance, de la vie. Or si elle n'est que l'expression de la vie terrestre, elle ne va pas plus loin et ne produit que des effets terrestres. Elle est alors un airain de ce monde qui ne résonne que pour le monde, une cymbale retentissante dont les bruits se dispersent aussitôt qu'ils éclatent, sans rien laisser derrière eux.
Si les apôtres n'avaient employé le don des langues si miraculeusement accordé le jour de la Pentecôte, que pour parler des choses humaines avec les différentes nations de la terre, pour le commerce, l'instruction, les sciences et les arts, ou autres choses de ce genre, leur parole n'eût été qu'un son, un bruit éclatant, parce qu'ils n'auraient pas été les instruments de l'Esprit-Saint pour répandre sur la terre la lumière du ciel, et élever les âmes vers Dieu. Elle aurait donc été sans charité, c'est-à-dire sans amour de Dieu; car
ni sa vérité, ni sa justice, ni sa gloire ri^en eussent été l'objet et le motif.
Donc le plus grand prédicateur du monde par Ife don de l'éloquence, celui qui parle le mieux la doctrine chrétienne dont il a la science, et qu'il revêt des pompes du style et des charmes de la diction, si ce n'est pour Dieu qu'il parle, et avec l'intention de lui gagner des âmes, si la conversion ou l'édification du prochain n'est pas le dernier ressort de son discours, la ftn dernière de sa prédication, quels que soient sa science et son talent, il n'est qu'un airain sonnant, une cymbale retentissante.
Et en effet, si ce n'est pas pour Dieu qu'il parle, propter Deum, c'est pour lui, pour sa réputation/ pour sa gloire. C'est à lui-même qu'il veut gagner les âmes, en excitant leur admiration et s'attirant leurs louanges ; et par conséquent il est un ouvrier infidèle, un ministre prévaricateur dans le service de Dieu, puisque, usurpant la place du maître, il se substitue à son autorité, il s'arroge sa gloire. Sa voix, vide de l'esprit divin et n'étant plus vivifiée par la charité, est un airain qui sonne faux et une cymbale qui ne produit que du bruit.
2° Mais voici des dons encore plus excellents, et qui ne servent à rien sans la charité, c'est-à-dire s'ils ne sont pas animés de l'esprit divin et employés à la gloire de Dieu, propter Deum*
C'est le don de prophétie, qui peut être accordé à un ennemi de Dieu, comme à Balaam et au grand prêtre Caïphe, même à un animal sans raison, l'ànesse de Balaam. Comme le Créateur a manifesté ses idées éternelles par toutes les créatures, raisonnables ou non, ainsi il peut aussi déclarer ses volontés sumaturelle-
ment par ces mêmes créatures sans qu'elles en aient la conscience ni le mérite. La prophétie ne sert donc pour le salut que par l'obéissance du prophète qui reçoit avec foi la parole du ciel, et par le dévouement avec lequel il accomplit sa mission, même au péril de sa vie, quand il annonce aux hommes les arrêts de la justice divine. Alors il prophétise avec charité, pour le salut des âmes, et il est quelque chose dans l'ordre éternel.
Je ne suis rien encore, dit l'Apôtre ; quand je connaîtrais tous les mystères et posséderais la science universelle, si je n'ai la charité. Il aurait même pu dire : Je serais moins que rien; car, suivant ce qu'il affirme ailleurs (ICor. vm, 1), la science enfle et la charité seule édifie. Or, l'enflure de la science, c'est l'orgueil. Cet orgueil, excité par le désir de savoir le bien et le mal, qui a séduit le premier homme, et qui exalte encore tous les jours les plus intelligents de ses descendants, c'est le mal de tous les siècles et particulièrement du nôtre, qui voudrait tout savoir pour jouir de tout, pour abuser de tout.
11 s'imagine qu'il suffit de savoir pour être bon, et que les lumières, comme il dit, rendent nécessairement les hommes honnêtes : ce qui est une illusion dont l'exemple de Satan, le plus brillant des esprits célestes, est la preuve. Il trouve au contraire dans sa haute intelligence et dans sa science des moyens plus subtils et plus énergiques de faire le mal, à peu près comme tant d'hommes du peuple d'aujourd'hui, qui, tournant contre la société l'instruction qu'ils en ont reçue, lui sont d'autant plus dangereux qu'ils sont plus éclairés ; à peu près comme certains coryphées de la science du siècle, qui s'étudient à cher-
352 NEIWÈME SÉRIE.
cher dans la nature des raisons de ne pas croire à son auteur, et qui refusent au Tout-Puissant la faculté de parler directement aux hommes, parce qu'il ne s'est pas adressé à eux.
Enfin, la foi elle-même, la foi capable de transporter des montagnes, c'est-à-dire la foi à sa plus haute puissance, n'est rien sans la charité, c'est-àdire, si, tout en acceptant la parole divine, elle ne fait pas ce qu'elle peut, même au prix des dangers et des sacrifices pour l'accomplir.
C'est pourquoi il est écrit : Heureux celui qui, nonseulement écoute, mais encore qui garde et observe la parole (Luc. xi, 28).
La foi ne sert donc à quelque chose que si elle se réalise par la charité ou pour le servioe de Dieu et du prochain.
C'est ce que dit l'apôtre saint Jacques (Jac. n, i 7). La foi sans les œuvres est une lettre morte, et il ajoute : Satan a de la foi, car il croit en Dieu et il le craint. Mais sa foi ne lui sert qu'à trembler à la pensée de Dieu, et elle le rend d'autant plus furieux, qu'elle lui ôte l'espérance d'échapper à l'autorité qu'il déteste.
Ce passage de saint Paul détruit donc, comme celui de saint Jacques, le prétendu dogme de la justification par la foi seule : ce qui rendrait très-commode la voie du salut, où non-seulement on n'aurait besoin de rien faire, si l'on croit, mais encore on pourrait tout faire impunément, pourvu qu'on croie.
Saint Paul dit nettement : Quand j'aurais toute la foi du monde, jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien; et Luther dit : Que j'aie la charité ou non, si j'ai la foi, j'ai tout.
De là la piété sans charité ou la fausse dévotion. 3° Mais voici qui est plus fort. 11 semble que la charité consiste à donner son bien et surtout sa vie.
Non ; on peut faire l'un et l'autre sans charité, et alors cela ne sert de rien.
En effet, on peut donner tout ce qu'on a par orgueil, par ostentation, par ambition, dans un intérêt quelconque, ou par légèreté, par faiblesse, par prodigalité, etc. Dans tous ces cas, il n'y a point de charité, car on ne donne pas pour Dieu et pour le salut du prochain. Il n'y a point de sacrifice de soi à la gloire de Dieu, à l'avénemcnt de son règne, à l'accomplissement de sa volonté, au bien véritable de son semblable. On peut exposer, sacrifier sa vie sans charité, par l'entraînement d'une affection naturelle, par l'idolâtrie de l'amour, par l'obstination de l'orgueil, par l'exaltation de la vanité, par la fascination de l'avarice, par rattachement aveugle à une opinion, à un préjugé, par un faux sentiment d'honneur, par l'entraînement du fanatisme, comme on le voit chez les barbares et les infidèles.
Dans tous ces cas, l'abandon de sa vie ne sert de rien ; car il n'y a point de sacrifice pour Dieu ni pour le prochain. Ainsi, se tuer par désespoir ou déception d'amour, se laisser mourir d'inanition pour ne pas diminuer son trésor, se jeter dans un bûcher par vaine gloire, comme Apollonius de Tyane, aller au feu avec enthousiasme, avec fureur et braver la mort et tous les dangers pour acquérir le rerfom et les profits de la bravoure, tous ces actes plus ou moins glorieux ou insensés , n'ont pas la charité pour principe, parce qu'ils n'ont pas Dieu pour fin dernière. Donc, quelle que puisse être leur utilité ou leur
beauté sous d'autres rapports, et c'est pourquoi le monde en encourage et en exalte plusieurs avec raison ; néanmoins, comme l'affirme l'Apôtre, ils ne servent pas à la chose principale, qui est l'union de l'âme avec Dieu, parce qu'ils ne sont pas des produits de l'amour de Dieu par-dessus tout et du prochain pour Dieu, propter Deum. Ils ne procurent point la vie éternelle, et par conséquent ils ne donnent rien pour au delà de ce monde, ils ne servent de rien dans l'éternité.
Charilas patient est (1 Cor. xiii, 4).
La charité est patiente.
La première qualité de la charité, selon l'Apôtre, est la patience. Mais de quelle patience entend-il parler,. et comment s'exerce la patience de la charité?
Ce sera le sujet de cette méditation.
La patience consiste à supporter avec résignation et sans réaction violente ce qui fait souffrir physiquement ou moralement.
Cependant il y a plusieurs sortes de patience, en raison de la cause ou du motif qui la produit.
Il y a une patience de tempérament, qui est de l'apathie, et qui peut avoir de l'influence sur la moralité sans avoir de mérite moral. . •
Iî y a une patience par faiblesse de corps, d'esprit et de volonté, qui est de l'impuissance ou de la lâcheté.
Il y a une patience de prudence, qui subit ce qu'elle ne peut éviter et s'abstient d'agir, jusqu'à ce qu'elle puisse le faire utilement. Celle-là suppose de l'empire sur soi-même, mais elle n'a rien de commun avec la charité ; car elle n'attend que l'occasion favorable de la réaction ou de la délivrance. C'est un ressort qui se détendra d'autant plus violemment qu'il aura été plus refoulé.
Il y a enfin la patience de l'amour, la plus puissante de toutes, parce qu'on supporte tout de ce qu'on aime et pour ce qu'on aime.
L'amour purement naturel fait déjà supporter beaucoup. L'instinct maternel en est la preuve et le modèle. La patience des mères, qui accepte spontanément et subit sans découragement les douleurs et les sollicitudes de la maternité; leur courage devant tous les dangers pour en préserver leurs enfants, est la pierre angulaire de la famille, qui doit se fonder et se conserver par l'amour.
Dans toutes les autres liaisons naturelles , la patience ou le support est toujours en raison de l'affection. Il y a même une certaine jouissance à souffrir pour ceux qu'on aime, et de là les folies de la passion, qui pousse tout à l'extrême.
Or, si l'amour humain produit déjà tant de merveilles de patience, que sera-ce donc de l'amour divin, c'est-à-dire de l'amour porté à*sa plus haute puissance, et participant à l'infinité de son objet?
L'amour de Dieu par-dessus tout, ou la charité, de même qu'il fait aimer Dieu plus que toutes les créa-
tures, rend aussi capable de tout souffrir pour celui qu'il aime de .prédilection, et afin de lui rester uni.
La plus grande preuve de l'amour est de donner sa vie pour ce qu'on aime (Joan. xv, 13).
C'est ce que fait la foi divine, qui, unie à Dieu et à sa parole par la charité, par toute son espérance, ne veut s'en séparer à aucun prix, ni pour acquérir tous les biens de ce monde, néants devant ceux de l'éternité, ni pour éviter toutes les souffrances de la terre, qui ne tuent que le corps.
De là la véritable patience, la patience complète et universelle, qui rend capable de tout supporter pour le service ou la gloire de Dieu, même les plus cruels supplices et la mort la plus douloureuse, comme les martyrs; ou encore, ce qui est peut-être plus terrible, cette mort lente, graduelle et à petit feu, de chaque jour, que consentent à subir pour le service de leurs semblables dans les hôpitaux, dans les écoles, dans tous les refuges de la misère et de l'ignominie, ces âmes d'élite qui suivent aussi Jésus-Christ dans la voie du Calvaire, où elles veulent mourir avec lui pour le salut des hommes.
En un mot, c'est la patience du Fils de Dieu, qui est descendu du ciel en terre, et s'est fait homme pour. y souffrir et y mourir pour le salut des hommes. Il a vaincu la mort par sa mort; il a détruit le mal en l'absorbant; il a lavé nos iniquités dans son sang rédempteur, et il a souffert tout ce qu'on peut souffrir en notre place et pour nous réhabiliter. Il a donc sauvé le monde par la patience, et sa patieûce a été le fruit de son amour. 11 a tant aimé les hommes, qu'il a voulu mourir pour eux.
C'est pourquoi il a dit à ses disciples : In patientia
vestra possidebitis animas vestras (Luc. xxi, 19) : Vous posséderez vos âmes dans la patience, dans la patience de la charité, qui est prête à tout faire et à tout souffrir pour le service de Dieu et le salut du prochain, la patience du Calvaire et de la croix, qui donne volontiers sa vie pour ce qu'elle aime.
Comment s'exerce la patience de l'amour? Avec amour, c'est-à-dire avec abandon et dévouement, dans tout ce que nous avons à souffrir de la part de Dieu, de nos semblables et de nous-mêmes.
1° De la part de Dieu, soit qu'il nous frappe dans sa justice, soit qu'il nous éprouve dans sa miséricorde.
La plupart de nos peines viennent de nos fautes, et nous ne faisons que récolter les fruits de ce que nous avons semé. La foi en la justice de Dieu le reconnaît avec humilité, et accepte le châtiment avec soumission et même avec joie ; car il est l'instrument de la justification, et ainsi un effet de plus de la bonté divine. Une vive contrition réclame de grandes expiations.
Les tentations et les malheurs qui servent à nous éprouver sont des signes de la miséricorde divine ; par.ee que l'épreuve produit la patience , la patience l'espérance, et par l'espérance l'âme aspire toute à Dieu. Job et Abraham sont des modèles de la patience dans l'épreuve, des exemples préfiguratifs de la patience divine exercée par la divine charité sur la croix par le Sauveur.
2° Patience de l'amour envers nos semblables, soit
qu'ils nous offensent par l'injustice, soit qu'ils nous fatiguent par leurs exigences, soit qu'ils nous blessent par leur ingratitude.
Dans le premier cas, la charité va jusqu'à renoncer éi son droit d'exiger une réparation, une compensation, et elle rend le bien pour le mal.
Dans le second, elle fait plus que le devoir n'exige, et à l'exemple de la miséricorde divine, elle fait pour les malheureux, au delà de la justice, même contre les apparences de l'équité.
Dans le troisième , qui est peut-être le plus pénible, parce que le sentiment de la justice y est plus vivement blessé, elle s'encourage par l'exemple du Sauveur persécuta, trahi et mis à mort par ceux qu'il est venu racheter.
De là la patience chrétienne, qui supporte tout, accepte tout, pour contribuer au salut des âmes et par conséquent à la gloire de Dieu. De là les prodiges de la charité en faveur des inconnus et même des ennemis, accomplis par tous ceux, et ils sont nombreux, qui, dans la prédication de l'Évangile, l'instruction des ignorants, et le soin des malades et des infirmes, se sont consacrés à la suite de Jésus-Christ au soulagement et au salut de leurs frères jusqu'à la mort.
3° Patience dans ce que nous avons à souffrir de nous-mêmes. Naturellement on est porté à avoir beaucoup d'indulgence et même de partialité pour soi. Mais ce n'est pas là de la patience, c'est illusion de l'amour propre ; c'est de la faiblesse.
Mais quand une âme est entrée sérieusement dans la voie du renouvellement intérieur, et que voulant, autant qu'il dépend d'elle, mener à la perfection de la vie divine qu'elle a reçue au baptême la nouvelle
créature qu'elle est devenue par la grâce, elle se met courageusement en lutte avec elle-même et combat sérieusement ses mauvais penchants et ses défauts, elle est exposée à bien des chutes, qui semblent la reculer dans sa voie ; et si elle se laisse dominer par l'amour propre ou par la nature, la vue et le dépit de sa faiblesse lui ôteront le courage, et avec le courage l'espérance d'arriver. Elle n'aura point de patience avec elle-même.
Que si au contraire, elle lutte et travaille sur soi uniquement pour plaire à Dieu et se rapprocher de lui, elle ne s'étonne ni de ses mécomptes, ni de ses chutes. Elle les offre avec sa faiblesse, comme des humiliations méritées, et, se relevant chaque fois avec courage, elle se remet à l'œuvre avec simplicité, et dans sa confiance au secours divin, qui ne manque jamais à la bonne volonté, elle ne se fâche point contre elle, ni contre personne, mais elle marche avec persévérance et finit par arriver. C'est qu'elle a eu patience avec elle-même, de cette patience de la charité qui fait tout en vue de Dieu et pour.sa gloire.
La charité, ou l'amour de Dieu et pour Dieu, est donc le foyer inépuisable de la vraie patience : Chantas patiens est, et comme le Verbe incarné, le Fils de Dieu fait homme est l'amour même : Deas chantas est (I Joan. iv, 8), il est aussi la patience incarnée ; et le moyen le plus efficace de participer à sa patience di^ vine, c'est de s'unir à lui, au banquet sacré, où nous pouvons puiser dans son sang adorable, avec la nourriture céleste, la patience de l'amour et l'amour de là patience.
Chantas benigna eU (1 Cor. xm f 4).
La charité est bonne.
La charité est patiente, mais la patience n'est pas toute la charité. Elle a aussi une partie active ; elle fait le bien ; et c'est pourquoi l'Apôtre dit qu'elle est bonne, benigna est; car, comme l'arbre se reconnaît à ses fruits, ainsi les âmes se reconnaissent par leurs œuvres. Vous êtes les enfants de Dieu, dit Jésus-Christ aux Juifs, si vous laites les oeuvres de Dieu, mais vous êtes du démon, si vous faites les œuvres du démon (Joan. vin, 44).
Voyons donc en quoi consiste la bonté de la charité et comment elle l'exerce.
Pour être charitable, il ne suffit pas de savoir supporter avec résignation et sans murmure tout ce qu'on peut avoir à souffrir de la part de Dieu, de la part des hommes et de soi-même.
C'est déjà beaucoup ; mais cette vertu négative et qui servirait à notre repos ou à notre salut plus qu'au bien des autres, ne serait pas utile à la propagation de la parole divine ni à l'établissement de son règne sur la terre. Jésus-Christ n'a pas seulement souffert toutes les misères, tous les outrages, toutes les dou-
leurs; il a aussi répandu tous les bienfaits en instruisant les ignorants, guérissant les malades, ressuscitant les morts et soulageant les malheureux. Il a montré sa charité par ses bienfaits.
La charité ne consiste pas même à ne pas faire du mal aux autres ; ce qui est une simple justice. Elle a besoin de faire du bien, non pas seulement à ceux qui lui en ont fait, ce qui n'est que le payement d'une dette, mais au prochain, quel qu'il soit, et surtout à ceux qui lui ont fait du mal, parce qu'alors ce qu'elle fait n'est point une dette payée, un prêté rendu, mais un pur don comme la grâce divine, et c'est ce qui en fait le prix.
Qu'est-ce que cette bonté, essentielle à la charité comme la patience, et qui la complète?
Il y a deux sortes de bonté : la bonté naturelle ou humaine, et la bonté surnaturelle ou divine, à laquelfe seule convient le nom de charité.
La bonté naturelle est instinctive ou acquise.
La première est une qualité de notre nature, un effet du tempérament ; ce n'est pas une vertu, mais une disposition heureuse à la bienveillance envers tous, d'où résultent la compassion, la pitié, l'affabilité, l'aménité, la sociabilité, tout ce qui constitue un caractère aimable.
La bonté acquise, outre la bonté naturelle qui peut en faire le fond, est un produit de l'éducation, de la prudence, de la justice, de la civilisation. Elle se produit sous les formes de la politesse, du savoir-vivre, de l'obligeance, de la serviabilité, quelquefois même du sacrifice, quand il y a beaucoup à gagner, comme dans la passion qui semble toujours prête à se dévouer pour ce qu'elle aime.
Toutes ces qualités, qui ont leur mérite et leur utilité dans la vie sociale, sont des vertus purement humaines, et qui valent surtout pour le monde, où elles trouvent leur récompense.
Elles ont les unes et les autres une base fragile et très-instable, à savoir le tempérament dans la bonté instinctive, l'intérêt bien entendu dans la bonté acquise : ce qui fait dans les deux cas une vertu trèsvariable et peu solide, si vertu il y a.
La charité ou la bonté surnaturelle a sa source en Dieu, avec lequel l'âme communique par la grâce, et par conséquent elle est animée de l'esprit divin, comme la bonté naturelle est animée de l'esprit de la nature.
Elle participe par la grâce à la vie de Dieu luimême qui est amour, et par l'identification de sa volonté avec la volonté divine, unie au principe de tout bien, à celui duquel descendent tous les dons parfaits, elle veut et [ail comme lui et par lui le bien pour le bien, par une motion divine et sans retour sur soi, c'est-à-dire avec désintéressement, avec dévouement, et même avec sacrifice, comme Dieu fait le bien à toutes ses créatures, et comme il l'a fait principalement pour les hommes déchus en la personne adorable de Jésus-Christ.
La charité ou la bonté véritable est donc un rayon de l'amour de Dieu dans le cœur de l'homme. Elle lui apprend à aimer et le rend capable d'aimer comme Dieu aime, de même que la foi le fait participer à la science éternelle, de même que le baptême, en le régénérant, le rend participant de la nature divine, divinx consors naturx (II Pet. i, 4).
C'est ce rayon d'amour ou ce feu que Jésus-Christ
est venu apporter à la terre et qu'il veut y faire brûler. C'est lui en effet qui l'a allumé dans ses apôtres, dans ses martyrs, dans tous ses disciples fidèles, qui, tout en annonçant les vérités éternelles confirmées par tant de miracles, ont manifesté si puissamment l'amour divin qu'il leur a mis au cœur, par les merveilles de la charité chrétienne dans tous les siècles.
Comment s'exerce la bonté de la charité ?
De la manière la plus simple, et que l'Apôtre nous indique par ces paroles : Que vous mangiez, que vous buviez, ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu (I Cor. x, 51).
Le Seigneur l'avait dit à ses disciples en leur enseignant ce qu'il fallait faire pour obtenir la vie éternelle. « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai été nu et vous m'avez vêtu ; j'ai été malade et vous m'avez soigné ; sans asile, et vous m'avez recueilli ; prisonnier, et vous m'avez visité, etc. En vérité je vous le dis, vous avez fait cela pour moi, quand vous l'avez fait pour le plus petit de mes frères (Matth. xxv, 35).
Le ressort principal de la charité, ce qui la relève et Tanime le plus, c'est qu'en se dévouant aux hommes, c'est à Dieu qu'elle se dévoue, et, dans le bien qu'elle leur fait par ses sacrifices, elle exprime à Jésus-Christ son amour et sa reconnaissance de tout ce qu'elle en a reçu. Comme le Sauveur s'est donné entier pour notre salut, ainsi la charité n'a point de relâche qu'à l'exemple du divin Maître, elle ne se dévoue pleinement à sa gloire et à l'avènement de son royaume dans les âmes*
C'est pourquoi dans ses bonnes œuvres la charité parfaite va jusqu'au bout delà bonté, c'est-à-dire jusqu'au sacriGce.
Ainsi, par exemple, il y a une grande misère à soulager. Cela peut se faire en envoyant un peu d'argent, de la nourriture et des vêtements, et c'est aussi de la charité quand on le fait pour le bien des autres, c'est-à-dire pour Dieu qui est le bien souverain, et en son nom.
Mais il y a plus à donner que son bien et son argent, c'est soi-même, son temps, sa peine, sa pitié, sa sympathie, et surtout une parole d'affection, de consolation, d'encouragement, qui relève les âmes abattues, et les ramène à Dieu par la foi, par l'espérance et par l'amour. C'est la bonté dans la charité.
Un malade va mourir, et il n'est pas préparé à paraître devant Dieu ; ceux qui l'entourent n'osent point lui en parler, par la crainte d'empirer son mal, et ils ne laissent point approcher le prêtre de son lit, sous le prétexte que ce serait une annonce de mort. En attendant le mal s'aggrave, et on risque de perdre l'àme pour donner quelques jours de souffrance de plus au corps. 11 y a une grande charité à se charger de cette triste mission que personne ne veut remplir, puisqu'on repousse le prêtre ; charité d'autant plus grande souvent, qu'il y a mille obstacles d'affection naturelle et de respect humain à vaincre, et que pour ramener cette âme à Dreu, il faut s'exposer aux jugements injustes et à l'animadversion du monde. Jamais il n'y aura plus de bonté dans la charité.
Dans la vie commune, qu'on est obligé de partager, il se trouve une personne qui vous est naturellement antipathique. De là une répulsion, une opposition
continuelle dans les actes et, les paroles, et si l'on s'y laisse^aller, la discorde et tout ce qui s'ensuit. C'est un vrai triomphe de la charité de vaincre par la patience, par la douceur, par la prévenance cet instinct d'éloignement et de malveillance, en sorte qu'on arrive, non pas seulement à se maintenir et à ne pas éclater, ce qui ne produit qu'une paix armée et peu sûre, mais encore, à force de rendre le bien pour le mal, à absorber le mal lui-même dans le bien, et à neutraliser le mauvais ferment de la nature par la bonté divine de la charité.
Enfin la bonté de la charité se montre dans la vie de tous les jours, dans les plus petites circonstances où on est le moins sur ses gardes, et cela non seulement par le support de beaucoup de choses inévitables dans la société, mais encore par l'accomplissement volontaire et de bonne grâce de toutes sortes d'œuvres qui exigent souvent des sacrifices, et en ne manquant pas les occasions de faire du bien aux autres sans ostentation.
La bonté de la charité, qui est la véritable, agit toujours simplement, modestement, sans s'afficher en aucune manière, et surtout sans s'imposer à la reconnaissance de ceux qu'elle sert. Elle est douce et humble de cœur, comme celui dont elle émane, d'où elle tire sa vertu divine, et auquel elle renvoie tout ce qu'elle opère.
Charitas non xmulatur (I Cor. xm, A).
La charité n'est point envieuse.
L'Apôtre, après nous avoir montré l'excellence de la charité et sa nécessité pour le salut, nous a dit ce qu'elle est en elle-même et dans ses qualités essentielles, la patience et la bonté ; la patience qui supporte tout pour Dieu, la bonté qui rend capable de tout faire pour sa gloire et pour le salut du prochain. Il va maintenant nous dire ce qu'elle n'est pas, c'està-dire nous la faire connaître par l'élimination du mal qu'elle est incapable de faire.
Il commence par l'envie, non œmulatur, parce que rien n'est plus incompatible avec la charité, qui lui est absolument contraire dans son principe et dans ses effets, comme nous allons le voir.
L'envie est une affection malveillante par laquelle on se réjouit du mal et on s'afflige du bien des autres : ce qui dans les deux cas indispose contre le prochain.
Il ne faut pas la confondre avec l'émulation qui tend à surpasser les autres par de nobles efforts, sans chercher à les déprimer ni à leur nuire. L'émulation, bien dirigée, est une passion généreuse, qui peut être
Lk CHARITÉ. 367
employée utilement au perfectionnement des hommes. C'est un des ressorts les plus puissants de l'instruction et de l'éducation.
L'envie, dont le caractère essentiel est d'aimer le mal et de détester le bien dans les autres, est donc diamétralement opposée à la charité qui partout au contraire cherche le bien et a horreur du mal.
Le principe de l'envie est l'égoïsme, qui, pour tout attirer à soi et jouir le plus qu'il se pourra, viole les droits d'autrui, foule aux pieds la justice, et veut dominer et exploiter tout ce qui l'entoure.
De là vient son indignation du bien d'autrui, comme si on le lui dérobait, et sa joie maligne des autres peines comme pour les punir d'être ses supérieurs ou ses égaux.
C'est la passion de l'enfer ; car elle est sortie directement du cœur de Satan, qui, dans la démence de son orgueil, devenu jaloux de la puissance divine, a rêvé de se l'arroger, quo non ascendant; et qui, après son châtiment et sa chute, n'a pu voir sans envie la création de la race humaine à l'image et à la ressemblance de son auteur, les qualités naturelles et surnaturelles dont il l'a douée et le sort brillant qui lui était destiné dans l'univers. Il l'a trompée, séduite, pour la pervertir et la dégrader.
Il a malheureusement trop bien réussi à instiller dans l'âme humaine le venin de son égoïsme avec son orgueil et son envie ; et de là le mal et tous les maux qui ont vicié, détérioré la nature de l'homme, entravé ou faussé son développement sur la terre.
L'envie vient donc en principe du démon, ou de l'ennemi de Dieu et des hommes. C'est un feu lateftt, qui dévore sourdement tout ce qu'il atteint.
La charité, ou l'amour du bien pour le bien, pr opter Deum, vient directement de Dieu, qui est amour, du Père de lumière, de la source de tout don parfait. C'est un feu lumineux, qui éclairant et échauffant tout ensemble, répand la vie et la joie du ciel partout où il pénètre avec l'esprit divin.
L'envie est donc opposée à la charité, comme les ténèbres à la lumière, le mal au bien, l'enfer au ciel, Satan à Dieu.
Contraire à la charité par son principe, l'envie l'est aussi par ses effets.
1° Dans celui qui l'éprouve :
Sombre tristesse, colère sourde, rage concentrée du cœur envieux. Caïn, Saûl, les pharisiens et les docteurs de la loi ennemis de Jésus-Christ et cherchant sans cesse à le surprendre dans ses paroles et dans ses actions.
De l'autre côté, joie intime, sérénité, bienveillance du cœur charitable, comme nous le voyons en Abel, David et Jonathan, Jésus et sa sainte mère.
2° Envers celui qui en est l'objet.
La charité est patiente et bonne, patiens et benigna, comme nous l'avons vu plus haut.
L'envie, au contraire, est impatiente et malfaisante. Elle interprète tout en mauvaise part, soupçonne du mal partout, et cherche à nuire à celui qu'elle jalouse dans sa réputation, dans ses biens, dans sa position et même -dans son existence, jusqu'à lui ôter la vie, si elle le peut, pour se débarrasser d'un obstacle odieux. Caïn tue son frère. Saûl, à plusieurs reprises,
veut percer David de sa lance ; les pharisiens et les princes des prêtres cherchent les occasions de s'emparer de Jésus-Christ et de le mettre à mort, parce qu'il leur enlève leur crédit et leur puissance sur le peuple.
L'envie est donc le sentiment le plus malfaisant et le plus honteux. Elle est capable de tout pour se satisfaire et le crime ne la fait point reculer. Aussi on avoue l'orgueil, parce qu'il peut encore avoir quelque grandeur. On rougit d'avouer l'envie : d'un côté, parce qu'il est ignoble de chercher et d'aimer le mal dans son prochain, et de l'autre, parce qu'en le jalousant, on proclame sans le vouloir sa supériorité ou du moins son succès.
Et cependant, si nous faisons un retour sur nousmêmes, nous nous surprendrons trop souvent mécontents du bien qui arrive aux autres et que nous croyons mériter autant, sinon davantage; ou, ce qui est plus fréquent encore, ressentant une joie maligne de leurs fautes ou de leurs peines, qui semblent les mettre au-dessous de nous.
Partout où il y a de l'orgueil et de la vanité et dans quel cœur d'homme ne s'en trouve-t-il pas? il y a aussi un penchant à porter envie à ceux qui nous surpassent en talent, en vertu ou en bonne fortune. C'est une des plus tristes suites du péché d'origine, et elle apparaît déjà dans la plus tendre enfance, aussitôt que le moi est posé.
La charité seule peut nous en guérir foncièrement en remplaçant dans notre cœur l'amour exclusif de nousmêmes, qui porte à tout rapporter à soi, par l'amour de Dieu et pour Dieu, qui ramène tout à la gloire de Dieu et au bien véritable du prochain.
Par là seulement, c'est-à-dire en nous vidant de l'esprit individuel pour nous remplir de l'esprit universel, ou, comme dit Jésus-Christ, parla pauvreté de l'esprit propre, naît l'humilité, fille de l'abnégation, qui détruit radicalement l'envie en nous ôtant le désir de paraître]et de commander, et qui met toute sa gloire ou plutôt son bonheur à devenir l'instrument de la volonté divine dont elle tient la pensée, le désir, la force d'accomplir le bien, et à laquelle elle renvoie sans réseuve tout ce qu'elle a pu faire.
Chantas non agit perperam (I Cor. xm, 6).
La chanté n'agit point avec précipitation.
La charité ne connaît point l'envie, qui rend si malveillant envers le prochain ; mais, au contraire, elle est toujours prête à supporter beaucoup de sa part, surtout sa supériorité, et disposée à vouloir et à faire du bien aux autres. C'est pourquoi elle n'agit jamais avec précipitation à leur égard, non agit perperam, et elle use d'une grande réserve dans ses jugements, dans ses paroles et dans ses actions.
C'est le sujet de cette méditation.
1° Dans les jugements.
D'abord la charité ne juge pas facilement les autres ; car elle sait qu'il est écrit : Ne vous jugez pas les tins les autres, car vous avez tous votre juge qui vous attend à la porte (Jac. v, 9). Puis : En jugeant votre frère, vous vous jugez vous-même ; car, la mesure que vous lui appliquez vous sera appliquée à votre tour (Luc. vi, 38).
Le chrétien charitable, instruit par l'Évangile et par, l'Église sait aussi que Dieu seul est juge (Jac. iv, 12), ou au moins le juge en dernier ressort, parce qu'il voit le fond du cœur et les ressorts les plus cachés des intentions, des desseins et des actions des hommes. Lui seul peut apprécier justement la culpabilité, et ainsi y proportionner exactement la pénalité : ce qui est une des preuves les plus éclatantes de son existence, tant notre conscience a besoin, après les inégalités et les iniquités de ce monde, d'une justice complète et définitive.
Cependant, si la charité doit juger, ce qui lui arrive quand elle en a reçu la mission, ou qu'elle est sommée par la loi de dire la vérité, elle ne se hâte point, non agit perperam. Elle craint la précipitation qui vient le plus souvent de la prévention.
Prévention pour, par sympathie, affection, complaisance, habitude, etc., ce qui rend faible, aveugle ou moins vigilant, partial, injuste, etc.
Prévention contre, par antipathie, malveillance instinctive, ou provenant de la vanité froissée, d'un intérêt lésé, d'un je ne sais quoi qui déplaît, etc.
La charité, qui aime son prochain comme soimême, ne l'accuse jamais sans provoquer sa défense et ne le juge point sans l'entendre.
Et quand il lui faut juger, elle prononce le plus tard qu'elle peut et s'il lui est impossible de méconnaître le mal, elle tâche de l'excuser ou de l'atténuer.
2° La charité est réservée dans ses discours.
Elle aime à se taire par discrétion, parce qu^on n'est jamais bien sûr de la vérité de tout ce qu'on dit quand on parle beaucoup, et enfin parce que toute vérité n'est pas bonne à dire. Silui a bonis, dit le Prophète (Ps. xxxvm, 3). Je me suis abstenu dédire de bonnes choses ; car, en raison des situations, les hommes ne comprennent pas toujours bien ce qu'on leur dit, et le tournent à mal par ignorance ou par malice.
Il y a de grands avantages à savoir se taire dans nos sociétés où l'on parle tant et où l'on vous fait tant parler.
La charité, qui est patiente et bonne, n'aime pas à divulguer les fautes ou les défauts des autres par la médisance. Elle les cachera plutôt ou les excusera.
Elle ne connaît point cette perfidie qui profite de mauvaises apparences ou de prétextes spécieux pour attribuer au prochain le mal qu'il n'a point commis et le noircir par la calomnie.
Elle ne se laisse point aller à parler légèrement sur le compte des autres, ne répétant pas le mal qu'elle en a entendu dire, comme on le fait presque toujours dans les conversations du monde pour se désennuyer ou faire montre d'esprit.
La charité parle simplement, comme Notre-Seigneur l'a recommandé à ses disciples ; elle dit : est, est; non y non ; cela est ou cela n'est pas, et encore ne le dit-elle que si le devoir et la conscience l'exigent.
3° La charité est circonspecte dans sa conduite ; elle n'agit jamais légèrement ni avec précipitation.
Car, dans tout ce qu'elle fait, elle n'a en vue que l'observation de la loi et elle ne cherche que la gloire de Dieu et le bien du prochain.
C'est pourquoi elle ne s'agite pas, parce qu'elle ne cède point aux impressions des sens, à l'impulsion des instincts, à l'entraînement de l'imagination, à l'emportement de la passion.
Désintéressée d'elle-même, et ne voulant en toutes choses que ce qui plaît à Dieu et est utile aux autres, elle est au-dessus du caprice, de la mauvaise humeur et des violences.
Elle ne se passionne que pour la vérité, la justice et le bien, et encore toujours avec mesure et sous la condition de la volonté divine, dont elle est prête à tout accepter.
Elle n'est donc point troublée par de fausses espérances, ni par de fausses craintes ; car elle n'a d'autre crainte que de déplaire à Dieu, et elle n'espère qu'en ses promesses. In te, Domine, speravi non confundar inœternum (Ps. xxx, 2). J'espérerai en vous, Seigneur, et ne serai point confondu dans l'éternité.
De là la paix que la charité met dans les âmes qu'elle anime, paix ineffable, que les hommes ne peuvent donner, et qui surpasse tout sentiment (Phil. îv, 7) ; paix que Jésus-Christ est venu apporter au monde en la donnant à ses apôtres, et que les anges avaient anoncée à la terre comme le fruit de son premier avènement par ces paroles : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !
Charitas non inflatur (I Cor. xin, 4).
La charilé ne s'enfile pas.
La charité ne s'enfle pas, dit l'Apôtre ; elle est modeste, elle est humble et ne fait rien par un esprit de contention ni de vaine gloire, c'est-à-dire qu'elle n'est pas portée à contredire les autres pour leur imposer sa volonté ou son sentiment, et se poser en spectacle devant eux.
Ainsi elle est aussi réservée dans l'opinion qu'elle a d'elle que dans ses jugements et ses paroles sur le prochain. L'enflure ou l'exaltation de l'amour-propre par l'admiration de soi-même lui est aussi antipathique que la précipitation ; car elle ne se juge point elle-même pas plus que les autres, et loin de s'élever au-dessus d'eux, elle se croit inférieure à tous.
Mais voyons de plus près ce que c'est que cette enflure dont parle l'Apôtre, et comment elle est en contradiction directe avec la charité.
Au sens physique, l'enflure est quelque chose de gonflé, de boursouflé, qui occupe beaucoup d'espace par son volume, et dont l'intérieur est vide. C'est un ballon rempli d'air ou de gaz, une bulle de savon, une pâte trop levée, un abcès ou un kyste dans une partie
du corps. Les deux caractères de l'enflure sont le boursouflage au dehors et le vide au dedans.
Il en va de même au moral ; boursouflage au dehors, c'est-à-dire faire beaucoup d'embarras pour attirer les regards ; se donner aux autres en spectacle et se draper à leurs yeux pour exciter leur admiration par le déploiement ou l'ostentation de ses avantages, la force, la beauté, la richesse, la puissance, l'importance ou quelque qualité de Y esprit.
Et au dedans, sous tout cet appareil de formes plus ou moins imposantes, peu de fond, peu de solidité, peu de force, peu de talent, peu de vertu.
Comment s'enfle-t-on? Par la réflexion de soi-même dans le miroir de l'imagination, et plus on s'y regarde avec complaisance, plus l'image ou le fantôme du mérite personnel s'accroît; et comme l'amourpropre s'y considère sans cesse, il s'exalte prodigieusement : ce qui produit une sorte de monstre de vanité, qui finit par en crever, comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf.
Et ce miroir perfide de l'imagination a cette propriété fantastique qu'il exagère nos mérites et diminue nos défauts jusqu'à nous les rendre invisibles, tandis qu'il produit l'effet contraire, quand nous y considérons l'image des autres et que nous la comparons à la nôtre.
Pourquoi nous enflons-nous ainsi à nos propres yeux et devant le monde? Pour nous faire illusion à nous-mêmes sur notre mérite et paraître plus grands, plus considérables aux yeux de nos semblables ;
Donc par orgueil et pour affecter une vertu, un talent, une puissance, un bien quelconque que nous n'avons pas, au moins au degré que nous voudrions.
Et quand il y a beaucoup de vide sous cette enflure, elle s'appelle vanité, c'est-à-dire l'orgueil dans les petites choses ou beaucoup d'embarras pour rien, comme la montagne du fabuliste qui accouche d'une souris.
Or tout cela est en opposition directe avec la charité, qui ne fait aucun embarras, même avec les choses les plus excellentes, et a horreur de l'ostentation, par la raison toute simple qu'elle croît n'avoir rien à elle , puisqu'elle a -tout reçu de la source des dons parfaits, et qu'elle lui rapporte tout.
La gloire de Dieu est la fin dernière de ses actions, d'abord par justice, parce qu'elle doit lui rendre tout ce qu'elle en a reçu, et ensuite par amour, parce qu'il lui est doux de ne plus vivre qu'en lui. Ce n'est plus moi qui vis, dit saint Paul ; mais Jésus-Christ vit en moi (Gai. n, 20). Dieu est amour, dit saint Jean (1. iv, 8) et celui qui aime est en Dieu et Dieu demeure en lui (td., 16).
En outre, la charité, désappropriée d'elle-même, aime autant le bien dans les autres qu'en soi, pourvu que ce soit le bien, et qu'il se fasse. Elle songe si peu à se faire valoir par-dessus les autres, que, dans son humilité, elle les croit sérieusement supérieurs à elle, et plus dignes d'estime ou de récompense, suivant la parole de l'Apôtre : que chacun par humilité croie les autres au-dessus de soi (Philip, n, 3).
Cela est-il possible, surtout en certaines situations, et ne serait-ce point une pieuse exagération, qui demande beaucoup pour avoir moins? Non, en vérité, cela est rigoureusement vrai dans la charité sincère, et nous allons montrer comment.
Dieu voit le fond du cœur et ne juge pas sur l'apparence comme les hommes.
Le monde au contraire ne voit que le dehors, les actions et les paroles qui sont souvent trompeuses, et, comme il ne saisit que la surface, il est souvent trompé par l'enflure, sous laquelle il n'y a que du vide ou tout autre chose que ce qui paraît.
Les pharisiens et les docteurs de la loi avaient auprès du peuple une grande réputation de justice, de sagesse, de piété, et cependant aux yeux de Jésus- Christ ils étaient des sépulcres blanchis, brillants au dehors et remplis de corruption au dedans.
Zachée, en face des observateurs réguliers de la loi, n était qu'un païen, un publicain, un homme de rien, et cependant c'est chez lui que le Seigneur va demeurer, et il est béni avec toute sa maison.
Le pauvre publicain priant si humblement au bas du temple, et se frappant la poitrine, paraissait bien peu de chose à côté du superbe pharisien, priant avec tant de confiance et d'ostentation; et néanmoins ce fut le premier qui s'en retourna justifié.
La pauvre veuve qui ne mettait qu'une obole dans le tronc des pauvres n'était pas à comparer aux yeux du monde avec les riches qui y jetaient des pièces d'or ; et malgré cela, au dire du Sauveur, elle avait donné plus qu'eux, de son nécessaire, et eux de leur superflu.
Le pauvre Lazare étendu à la porte du mauvais riche, qui ne lui donnait pas même les miettes de sa table, n'était rien aux yeux du peuple auprès de ce
magnifique seigneur ; et cependant à sa mort son âme fut portée par les anges dans le sein d'Abraham, et celle du riche dans l'enfer.
Madeleine, la pécheresse, devait être peu considérée par les femmes de Jérusalem à cause de sa vie légère et désordonnée, et néanmoins sous cette enveloppe du mal dont son âme était couverte, il y avait un vase d'amour et de miséricorde où la grâce divine allait descendre avec abondance. Personne après la sainte Vierge n'a plus aimé le Sauveur que cette pécheresse convertie, et cet amour sans limites et dévoué jusqu'à la mort lui a mérité le pardon de tous ses péchés.
Je confesse, ô mon Père, a dit Jésus-Christ, que vous avez révélé ces choses aux petits et aux ignorants, tandis que vous les avez cachées aux grands et aux savants (Matth. xi, 25).
Donc un ignorant, plein de foi en la parole divine et l'accomplissant avec simplicité, est plus près de Dieu, plus uni à Dieu qu'un savant orgueilleux et incrédule, qui ne croit qu'à son esprit propre, et ne veut faire que sa volonté.
S'il est plus près de Dieu, qui est le souverain Bien, il participe donc aussi davantage à sa perfection et à son bonheur, et ainsi, tout humble qu'il est, et juste-' ment à cause de son humilité, il vaut mieux, il est plus avancé aux yeux de Dieu, des anges et de l'Église, que les orgueilleux du monde qui le méprisent.
Car la valeur véritable d'une chose se détermine par son rapport avec sa fin, et comme Dieu est la fin dernière de l'âme, celles-là valent davantage au poids de l'éternité , qui écoutent et observent sa parole.
U CIIAH1TÉ. • 579
Quin imo beati qui audiunt verbum Dei et custodiunt illud.
Ne perdons pas le temps de notre route ici-bas à disputer qui sera le plus grand d'entre nous, ou, pour suivre la comparaison de saint Paul, qui sera le plus gros; car le plus gros est ordinairement le plus enflé, et par conséquent le plus vide.
Quis pot est dicere; Mundum est cor meum, punis sumapeccato(Pro\. xx, 9); Qui peut dire : Mon cœur est pur, je suis sans péché? Nescit homo utrum amore an odio dignus sit (Eccles. îx, 1). L'homme ne sait pas s'il est digne d'amour ou de haine.
C'est pourquoi la charité, non-seulement ne se croit pas meilleure que les autres, mais se jugeant au contraire plus mauvaise devant Dieu, elle ne fait rien par un esprit de contention ni de vaine gloire; elle ne s'enfle pas, et au lieu de l'envie, de la malveillance et de la dureté que produit la vanité, elle n'a pour le prochain que de la bienveillance, de l'indulgence ou du respect.
Charilas non est ambiliosa (1 Cor. xm, 58).
La charité n'est pas ambitieuse.
La charité, qui ne s'exalte pas en soi et ne cherche point à paraître aux yeux des autres, n'a pas non plus le désir de les dominer par la puissance. Le pouvoir ne la touche pas plus que la gloire, et, sans ambition
comme sans prétention, elle ne s'inquiète que d'une chose : plaire à Dieu et lui demeurer unie par la justice et par l'amour.
C'est pourquoi l'Apôtre dit qu'elle n'est pas ambitieuse, et en effet, comme nous allons le voir, la charité et l'ambition sont incompatibles.
L'ambition est l'amour excessif ou la passion du pouvoir. C'est une nuance de l'orgueil appliqué à l'exercice de la puissance.
L'orgueil radical est l'amour et l'admiration de soi. C'est la créature s'exaltant dans la contemplation de sa propre perfection, s J idolâtrant elle-même ; et par cela qu'elle devient son idole, elle se met dans son esprit à la place de Dieu, qu'elle cesse d'adorer.
L'orgueil, qui cherche par-dessus tout l'estime des autres, leurs louanges ou la gloire, est la vanité, parce qu'en effet ce qu'on appelle la gloire est ce qu'il y a de plus vain.
L'orgueil qui veut le pouvoir par-dessus tout est l'ambition.
Le désir du pouvoir n'est pas mauvais en soi, pas plus que l'amour de l'estime publique. Il résulte du sentiment de sa force, du besoin de l'exercer et de l'appliquer ; c'est la manifestation de la vie. Il paraît dans l'enfant dès le plus bas âge par le besoin de remuer, de bouleverser, de briser ce qui est autour de lui, afin d'acquérir la conscience de son pouvoir; et au moral par la tendance à imposer sa volonté à ceux qui l'approchent, et à les occuper exclusivement de lui.
Le désir de la puissance devient mauvais, comme
tous les désirs, en tournant à la passion, c'est-à-dire quand il préoccupe l'âme au point qu'elle n'aime plus que son objet ou l'aime par-dessus tout, et ne vit que pour le posséder.
Alors l'ambition a pour fin dernière la satisfaction de l'individu, ou la grandeur du moi. La volonté y rapporte toutes ses pensées, toutes ses actions, tout son amour; elle s'y pose tout entière comme dans son trésor, comme dans son Dieu ; et aimant le pouvoir par-dessus tout, elle le veut à tout prix et devient capable de tout pour l'obtenir.
Il n'est donc pas étonnant qu'elle enfreigne la loi divine et ses commandements, s'ils lui font obstacle.
Elle violera les droits des hommes comme ceux de Dieu, s'ils la gênent; les renversant ou les jetant de côté, s'ils se trouvent sur son chemin ; les exploitant par la violence ou par la ruse, s'ils peuvent lui servir d'instrument ; et dans tous les cas les foulant sur son passage pour s'élever sur leur abaissement ou sur leurs ruines.
L'ambition, poussée à l'état de passion, comme nous le montre l'histoire dans tous les temps, n'a plus ni foi ni loi, ou au moins ne se laisse arrêter ni par l'une ni par l'autre. Elle endurcit le cœur, inspire le mépris des hommes, qu'elle traite comme des choses, et marchant obstinément à son but, sous le prétexte que la fin justifie les moyens, elle est capable des plus grands crimes.
Et qu'on ne croie pas que l'ambition ne sévisse que dans les hauteurs de la société, parmi les princes, les grands et les puissants.
On la trouve dans toutes les classes, à tous les degrés, même les plus infimes. Dans la plupart des fa-
milles il y a lutte pour l'exercice du commandement ; et partout où des hommes se réunissent, la concurrence se déclare pour la supériorité et dans l'exercice de l'autorité; car depuis le péché d'origine, qui transmet à tous les enfants d'Adam le venin de l'orgueil et de la révolte, il y a en tous désir de commander et répugnance naturelle à obéir.
Or, voilà justement ce qui est incompatible avec la charité, qui croit les autres meilleurs qu'elle et veut se soumettre à tous pour le service et la gloire de Dieu, propter Deum.
La charité aime Dieu par-dessus tout, et ne cherche en toutes choses que sa gloire ; l'ambition met l'idole dû pouvoir à la place de Dieu et ne cherche que sa gloire propre.
La charité aime son prochain comme soi-même, plus que soi, puisqu'elle se dévoue à son service en vue de Dieu, propter Deum. L'ambition, au contraire, n'aime le prochain que pour elle-même, puisqu'elle en fait un instrument de son élévation et le sacrifie à sa puissance.
Enfin, le caractère de l'ambition est de dédaigner tout ce qui lui est inférieur, de mépriser tout ce qui ne s'élève pas. Celui de la charité, au contraire, est de ne trouver rien de vil quand il: s'agit d'obéir à Dieu et de servir le prochain. Elle aspire à descendre.
L'esprit de charité, qui ne cherche qu'à se dévouer, est donc diamétralement opposé à l'esprit naturel de l'homme actuel, plein de lui-même et rapportant tout à lui. L'homme terrestre, le vieil homme, en est donc incapable, et il n'a fallu rien moins qu'une régénéra^ tion de sa nature, un renouvellement de son âme per*
verlie par le péché, pour lui en inspirer la pensée et lui en donner la vertu.
11 n'a fallu rien moins que l'incarnation du Verbe Divin, ou l'assomption de l'humanité par la divinité en la personne de Jésus-Christ, pour changer dans Thomme l'esprit d'égoïsme en esprit de charité, ou lui apprendre à aimer comme Dieu aime, par la communication de l'amour divin.
Cette merveille, ou cette transfiguration de la nature humaine a été opérée par la vertu du ;sang de Jésus-Christ, qui l'a fait participer à la vie divine, et telle est la fin dernière du sacrifice de la croix, de l'enseignement et de l'exemple du maître.
Le Sauveur, dit saint Paul, bien qu'il fut Dieu et que ce n eût pas été une usurpation de sa part de se dire Dieu comme son Père, n'a pas dédaigné de prendre la nature de Thomme pour racheter les hommes (Philip, ii, 6).
Il s'est fait leur serviteur : Ego in medio vestrum sum sicut qui ministrat (Luc, xxh, 27), et il a voulu que ses disciples fussent comme lui les serviteurs de leurs frères : ce qu'il leur a recommandé en leur lavant les pieds et les essuyant de ses propres mains, afin qu'ils fissent la même chose les uns pour les autres (Joan. xih, 14).
Il leur a dit, quand ils se disputaient à qui serait le plus grand d'entre eux, qu'à rencontre des païens, où les rois et les princes se font servir par leurs semblables, et les exploitent pour leur plaisir ou leur gloire, parmi eux les plus grands seraient les serviteurs de leurs frères, et les derniers deviendraient les premiers (Matth. xx, 25).
Depuis ce temps, la théorie du pouvoir a changé
dans le monde comme tout le reste, et il est resté évident dans la civilisation chrétienne que la puissance n'est donnée aux rois et aux princes que peur travailler par leur gouvernement à l'établissement de la justice et au bien de tous.
Ils sont donc, par leurs fonctions mêmes et de droit divin, les serviteurs de leurs semblables; et c'est pourquoi le plus grand potentat du monde, puisqu'il est sur la terre le vicaire de Jésus-Christ et gouverne les âmes, s'appelle le serviteur des serviteurs, servus servorum.
A l'exemple du Fils de Dieu dont il tient la place, et du chef des apôtres dont il est le successeur, il doit se faire tout à tous pour les gagner tous ; et les évêques, dont il est le premier, et les prêtres ordonnés et envoyés par les évêques n'ont de puissance véritable dans leur ministère sacré que par l'exercice de la divine charité, laquelle ne descend et n'opère que dans les âmes vides d'elles-mêmes et dépouillées de la vaine gloire et de F ambition, ou plutôt qui n'ont qu'une ambition sublime, la plus puissante de toutes, celle de contribuer à établir le royaume divin sur la terre, et d'y régner un jour dans l'éternité.
Chantas non est faslidiôta.
La charité n'est pas dédaigneuse.
L'expression grecque de saint Paul ayant été traduite différemment, par les uns ambitiosa, par les autres fastidiosa, les deux sens pouvant convenir à la pensée de l'Apôtre, nous les adoptons l'un et l'autre ; car la charité n'est pas plus dédaigneuse qu'elle n'est ambitieuse.
Le dédain ou le mépris des autres est une conséquence de l'orgueil ou de l'admiration de soi-même. Il est évident que l'homme enflé de son propre mérite doit trouver mauvais, blâmable ou pitoyable, tout ce qui ne s'accorde pas avec sa pensée qu'il prend pour la vérité, avec sa volonté qui est pour lui la règle du bien. Il a donc en dédain tout ce qui ne vient pas de lui ou ne se rapporte pas à lui ; ce qui le met à l'antipode de la charité, qui fait profession de n'avoir rien d'elle-même, qui se met au-dessous de tous, et renvoie à Dieu, comme à sa fin dernière, tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle fait.
Il nous sera donc facile de montrer que le dédain, dont parle l'Apôtre, est essentiellement contraire à la charité et qu'en outre, quelles que soient les causes ou les prétextes qui le produisent, il est aussi vain devant Dieu qu'il est désagréable aux hommes.
Remarquons d'abord que le dédain dont parle ici TApôlre, n'est pas le mépris qu'inspire à une àmo honnête le crime, le vice, le désordre, ce qui est injuste ou inconvenant.
Ce mépris-là est toujours permis, et la charité peut le ressentir même à un haut point en raison de sa pureté. Mais tout en ayant l'horreur du crime, elle a pitié du criminel, et le mépris que lui inspire le mal l'intéresse encore plus au sort du malfaiteur, d'autant plus malheureux à ses yeux qu'il est plus coupable.
Le dédain, qui ne convient point à la charité, est celui que l'enflure ou l'orgueil inspire pour les personnes qui lui paraissent inférieures ou pour les choses qui lui semblent' communes ou de peu d'importance.
Ce dédain a des formes à lui, pleines d'ostentation et d'importance en ce qui le concerne, d'insolence et dimpçrtinence à l'égard des autres.
11 accable tout ce qui l'entoure du poids de sa grandeur ou de son excellence; ses paroles sont des sentences, ses opinions des dogmes, ses désirs des ordres. Il traite ses inférieurs comme des esclaves, les exploite comme des choses ; il tend toujours dune manière ou de l'autre à se mettre au-dessus de ses égaux, et il a horreur de toute supériorité, devant laquelle cependant il s'aplatit, quand il est forcé de la reconnaître.
La charité au contraire ne méprise personne et ne dédaigne rien*
Elle voit en chacun et en toutes choses le bien qui
s'y trouve, et elle s'ingénie à l'en faire sortir pour le tourner au service de Dieu et au bien des hommes.
Bien loin d'affecter de grands airs et d'aspirer à s'élever, elle cherche au contraire à se cacher et à s'abaisser. On la trouve toujours dans les places les plus humbles, dans les œuvres les plus abjectes, dans tout ce qui répugne le plus à la vanité ou à la délicatesse de la nature. Pour elle il n'y a rien de vil, rien de déshonorant, rien de méprisable que ce qui est contre la vérité, contre la justice. On a toujours vu les saints , qui sont les héros de la charité chrétienne, remplir avec joie les offices les plus bas, rendre les services les plus dégoûtants, pour être plus agréables à Dieu et plus utiles au prochain.
Du reste, ils n'en feront jamais autant que leur maître, qui par amour pour les hommes, tout Dieu qu'il était, s'est abaissé du ciel en terre, de la divinité à l'humanité, et sur la terre s'est fait par sa naissance, par toute sa vie et dans sa mort, le plus humble et le plus misérable des hommes, puisqu'il a consenti à partager nos misères, à porter nos iniquités pour nous réconcilier avec l'éternelle justice, et nous rendre à la vie véritable.
Depuis ce temps, la charité chrétienne, toujours vivante et agissante dans l'Église de Jésus-Christ, se fait toute à tous pour les sauver tous ; et, à force d'abaissements volontaires, de sacrifices acceptés et de dévouements toujours renaissants, elle tend à combler les abîmes qui séparent les hommes, et à rétablir sur la terre l'égalité du ciel.
Il nous reste à voir que le dédain dont parle l'Apôtre, si contraire à la charité, est encore tout ce qu'il y a de plus vain devant Dieu.
Le dédain, avec lequel quelques hommes traitent leurs semblables, vient de la conviction de leur supériorité naturelle ou acquise, et d'une certaine joie d'orgueil ou d'élévation en eux-mêmes qu'ils ressentent en abaissant les autres par des signes de mépris.
Or, rien n'est plus vain devant Dieu, qui voit le fond des cœurs, et qui connaît les principes de toutes choses.
D'abord cette conviction de sa propre excellence est le plus souvent une illusion. Personne n'est juge dans sa propre cause, et l'amour-propre rend toujours partial en sa faveur.
Ensuite, comme nous l'avons montré précédemment, la bonté aux yeux de Dieu, qui voit le fond, est tout autre que celle des hommes, qui jugent sur l'apparence. La mesure n'est pas la même, et telle âme, peu estimée ou méprisée par le monde à cause de sa simplicité, est plus près çle Dieu, et par conséquent meilleure que les. savants et les puissants.
Puis, en supposant que nous ayons des avantages sur les autres, d'où viennent-ils? De quoi t'énorgueillis-tu, dit l'Apôtre, puisque tu as reçu tout ce que tu possèdes (I Cor. iv, 7)?
En effet, les biens de ce monde sont extérieurs ou intérieurs. Les extérieurs sont :
1° La naissance, et il n'y a point de doute qu'une naissance illustre ne soit un avantage dans le monde. Ce qu'on appelle la noblesse du sang ou de la race a son prix. Mais comme personne n'est pour rien dans la manière dont il vient en ce monde, il n'y a certes ni mérite ni démérite en cette affaire, et tout en pro-
fitant de cet avantage, quand il vous est donné, il est absurde de s'en glorifier et surtout d'en tirer un motif de mépriser les autres, puisqu'il est purement gratuit.
2° Les avantages du corps : la force, la beauté, la santé ; purs dons de celui qui accorde l'être et la vie, et en outre avantages bien fragiles, et que la moindre maladie peut enlever. S'en targuer pour mépriser autrui est tout ce qu'il y a de plus vain.
3° Le pouvoir et la richesse. S'ils viennent par héritage, il n'a pas de quoi s'en vanter, puisque le travail personnel n'y est pour rien. S'ils sont acquis par les efforts de l'esprit et de la volonté, il y a un certain mérite de pensée et de caractère, mais au fond on n'a fait que bien appliquer les facultés intellectuelles et morales dont on a été doué. On a exploité le bon fond reçu, et encore, comme le cultivateur, avec combien de secours du dehors?
Les biens intérieurs sont les talents et les vertus. Or les talents viennent de dispositions qu'on ne se donne pas, et sans lesquelles le travail ne mènerait à rien.
Et les vertus, si elles sont naturelles, proviennent du caractère, de l'éducation, des circonstances, et si elles dé passent la nature, elles viennent de la grâce, de Celui dont descend tout don parfait.
En outre, la plupart du temps on se fait illusion sur les talents et les vertus qu'on croit avoir, et les plus dédaigneux, ceux qui, ont le plus à cœur de faire sentir aux autres leur supériorité, sont aussi les plus aveugles de ce côté et s'en font le plus accroire à eux-mêmes. Le vrai mérite est en général modeste et ne s'impose à personne.
Enfin si ce dédain se fonde sur les défauts, les travers et les ridicules des autres, les autires ont tout autant de raisons de nous mépriser et de rire à nos dépens. Car chacun a ses faiblesses, et celui qui aperçoit une paille dans l'œil dé son voisin ne voit pas une poutre dans le sien (Matt. vu, 3).
A quoi servira donc notre dédain réciproque, qu'à nous rabaisser les uns les autres par des railleries, par des médisances qui blessent tout le monde et ne corrigent personne?
La charité n'est donc pas dédaigneuse, ni railleuse, d'abord parce que rapportant à Dieu tout ce qu'elle est et ce qu'elle a, elle n'a aucun motif de s'élever au-dessus des autres ; elle ne peut se glorifier de ce qui ne lui appartient pas ; et ensuite, parce que, aimant le prochain comme elle-même, et prête à se sacrifier pour lui, elle est portée à le faire valoir et à le relever, et non à le diminuer et à l'abattre. Elle est affable et prévenante pour tous.
Charitas non quxrit qux sua sunt (I Cor.
xiii, 5).
La charité ne cherche pas son intérêt.
Le caractère propre, essentiel de la charité est de ne pas chercher en tout ce qu'elle fait ce qui se rapporté à sa personne, à son plaisir, à son intérêt ou à sa gloire, en d'autres termes de faire abnégation de
soi ou d'être parfaitement désintéressée. Néanmoins, comme cette parole pourrait être mal interprétée par une exagération aussi contraire à l'esprit de l'Évangile que nuisible à la prospérité des choses humaines, nous allons tâcher d'en préciser le véritable sens.
L'Apôtre ne défend nullement au chrétien de soigner ses intérêts et ceux de sa famille ; il dit seulement que la charité consiste à ne pas s'inquiéter de son intérêt propre.
Donc on peut être charitable tout en s'occupant du soin de sa fortune et de sa position, si on emploie une partie de ses biens au service de Dieu et au secours du prochain.
Ainsi le riche, qui gagne beaucoup d'argent par une industrie ou un commerce licite, ou celui qui fait rapporter abondamment ses propriétés par une culture intelligente, s'il donne aux pauvres en raison de ce qu'il gagne, est charitable.
Il y a de la charité dans la moindre aumône, dans le plus petit don, quand ils sont faits pour Dieu et au nom de Jésus-Christ.
Un vçrre d'eau donné en ce nom sacré a le mérite et aura la récompense de la charité (Matt. x, 42).
D'où il suit :
1° Qu'il est permis au chrétien de chercher son intérêt, quœ sua sunt qu&rere.
La nature l'exige ; car chacun a des besoins qu'il est obligé de satisfaire pour conserver son existence, ce qui est un devoir pour tous; et la satisfaction de
ces besoins, nourriture, logement, vêtement, santé, pour ne parler que de l'existence matérielle , réclame l'emploi de mille choses qu'on ne peut se procurer que par le travail et la prévoyance.
La raison le commande. Elle veut que chaque homme pourvoie à sa conservation, afin que les autres n'en soient pas chargés. C'est une affaire de justice et de dignité ; car un homme qui a de la raison et de la force ne doit pas vivre aux dépens d'autrui, et il n'est respectable, honorable, qu'à la condition m de se suffire à lui-même,, s'il le peut, et de n'être un fardeau pour personne.
La religion l'autorise ; car le second commandement, selon la parole de Jésus-Christ, est d'aimer son prochain comme soi-même; donc il est permis, il est même ordonné de s'aimer soi-même, au moins assez pour suffire au soutien et au développement de son existence, et par conséquent il y a de la charité à déverser sur les autres l'amour naturel qu'on a pour soi, lequel en effet n'est dû à personne au même degré dans Tordre de la nature. On ne peut s'aimer soimême, sans rechercher tout ce qui se rapporte à soi et y pourvoir.
2° Mais ce qui est défendu, c'est de chercher son intérêt en nuisant à celui des autres, ou contre !a justice, qui doit être le balancement ou la compensation des intérêts de tous. Ainsi dans toute profession qu'on , n'exerce évidemment que pour gagner honorablement sa vie et celle de sa famille, il y a plus ou moins de probité, d'honnêteté, suivant que dans la manière de faire, dans les rapports avec les autres il y a plus ou moins d'équité, de justice, ou de proportion exacte entre ce qu'on reçoit et ce qu'on donne. Il y a charité,
quand en vue de Dieu et pour faire du bien au prochain, on donne plus qu'on ne doit.
3° Il est dangereux et insensé de poser son désir et son cœur dans les biens de ce monde et dans les intérêts terrestres, d'abord à cause de la brièveté de la vie, dont on passe la pi~»s grande partie à acquérir péniblement cedo.l on jouit peu et ce qui vous sera enlevé tout à l'heure par la mort ; en second lieu, à cause de la fragilité de ces biens, qui se perdent si facilement d'une manière ou de l'autre dans l'existence actuelle par tous les accidents physiques et moraux dont elle est remplie ; en troisième lieu, à cause de la fascination qu'ils exercent sur Pâme par l'imagination, la trompant sans cesse par un perfide mirage, qui lui fait voir son bonheur où il n'est pas, c'est-à-dire dans la fantasmagorie du monde, pendant qu'elle oublie le bien véritable, la seule chose nécessaire, qui est d'écouter et de garder la parole de Dieu (Luc. xr, 28), la meilleure part que Marie, assise aux pieds de Jésus-Christ, avait choisie, et qui ne lui sera point ôtée (Luc. x, 42).
Il est donc permis de songer et de pourvoir à ses intérêts; mais le plus sûr et le plus parfait est d'y renoncer, ou de s'en détacher pour ne chercher que la seule chose nécessaire ou le bien par excellence, Dieu et son amour. Là est la perfection de la charité et en même temps le comble du bonheur, puisque là seulement l'amour du bien, inné à l'âme humaine, est satisfait par la possession du bien souverain.
Mais tous n'en ont point ici-bas la grâce ni la force, et c'est pourquoi cette abnégation complète de la charité n'est imposée à personne comme devoir, mais seulement recommandée comme conseil.
Il y a des degrés dans la charité comme dans l'égoïsme qui en est l'extrême opposé, en raison delà grandeur du sacrifice de soi pour les autres ou des autres à soi ; mais il n'y a point de charité sans une portion de désintéressement pour l'amour de Dieu et en faveur du prochain.
Ainsi, dans toutes les affections naturelles, môme dans l'amour maternel, la plus belle de toutes et qui a le plus les apparences du sacrifice, il y a des instincts plus on moins élevés qui cherchent à se satisfaire, et dont d'autres profitent. Mais si 4a gloire de Dieu n'en est point le but supérieur, et le salut ou le véritable bien du prochain le mobile principal, comme dans la mère chrétienne qui ne craint pas de souffrir et de faire souffrir son enfant pour attacher son âme à Dieu, il n'y a point de charité, même quand il en sortirait beaucoup de bien pour autrui, mais une satisfaction propre tournée par la nature à la conservation et à la jouissance de ceux qui en sont l'objet.
C'est pourquoi l'Apôtre a dit, en commençant : Quand je donnerais tous mes biens aux pauvres, et ma vie même jusqu'à être brûlé, etc., si je n'ai point la charité, cela ne me sert de rien.
Mais, dira-t-on, le chrétien lui-même, en exerçant la charité ou se dévouant pour les autres, ne renonce aux biens de ce monde que pour obtenir ceux de l'éternité, et par conséquent il est dirigé par son intérêt propre.
Oui, sans doute, le chrétien aspire à la possession de Dieu, c'est-à-dire du Bien souverain, de l'Être infini ; mais par cela même que l'objet de son amour est infini, il peut le désirer et en jouir sans en exclure
personnne, et ainsi en cherchant son bonheur, nonseulement il n'empêche pas celui des autres, comme par la possession des biens iinis de ce monde, mais il y contribue en les aidant de toutes ses forces à travailler aussi à procurer la gloire de Dieu et à en obtenir la jouissance.
Il n'y a donc en lui aucune tendance d'égoïsme, puisqu'en désirant le bien infini, qui peut se donner à tous sans rien ôter à personne, il ne sacrifie personne à sa jouissance, mais concourt au contraire à la jouissance de tous.
Les désirs humains sont jaloux et envieux, parce que, leur objet étant borné, il n'y a point part pour tous, et alors le prétendu bonheur des uns fait le malheur des autres ; d'où la lutte terrible des passions terrestres.
La charité, au contraire, ou l'amour de l'infini, est infinie comme son objet, dans lequel il y a place pour tous, en sorte qu'entre les âmes charitables il n'y a point lieu à partage ni à discussion, tous voulant pour les autres comme pour soi, et aucun ne demandant pour soi à l'exclusion des autres. C'est le sens le plus profond de la parole de l'Apôtre : Chantas non quœrit qu% sua sunt.
Chari non irrtiatur, non cogitât ma* lum (I Coi. xiii, 5).
La chanté ne se fâche de rien et ne soupçonne point le mal.
La charité ne se fâche de rien et ne soupçonne pas le mal. Elle est le contraire de ce qu'on appelle la susceptibilité, toujours prête à se piquer, à s'irriter, à voir le mal partout et à prendre tout en mauvaise part.
Voyons comment et pourquoi la charité ne participe point à cette mauvaise disposition.
11 n'y a rien de plus désagréable, de plus embarrassant dans la vie commune, dans la société, qu'un caractère susceptible, toujours préoccupé de ses mérites, de ses qualités, de ses droits ou au moins de ses prétentions, et qui regarde sans cesse avec inquiétude si on ne lui fait pas tort de quelque côté.
C'est un peu comme un avare qui voit des voleurs partout. Ainsi l'homme susceptible aperçoit partout des attaques ou des tentatives contre lui ; il tourne en mal tout ce qu'on dit ; il épluche les mots, interprète le ton, le geste, la physionomie, et, à la moindre occasion, sa mauvaise humeur éclate, et il fait une scène ou une affaire à des gens qui ne se doutaient de
rien. Il est le fléau de la société et son propre fléau, car il se tourmente encore plus que les autres.
Il est évident que le fond de ce caractère est un orgueil caché, une vanité très-subtile, toujours préoccupée de son excellence sous une forme ou sous une autre, et qui se croit obligé de la défendre en toute occasion et contre tous. C'est une sorte de don-quichotisme de l'amour-propre qui amène aussi les aventures les plus incroyables.
On voit donc, au premier abord, que rien n'est plus opposé à la charité, qui, comme dit l'Apôtre plus bas, croit tout, souffre tout, supporte tout, parce qu'elle est patiente et douce, ne s'occupant point de soi et dévouée au service des autres.
Il y a des gens qui ne se fâchent de rien par sottise, par légèreté ou par lâcheté. Dans le monde on les appelle de bons enfants, qui n'entendent pas malice, et qu'on peut bafouer ou blesser impunément. C'est le résultat d'un caractère inoffensif, d'une humeur facile, qui s'accommode de tout, non par vertu, car cela ne lui coûte rien, mais par laisser-aller ou pour ne pas se gêner. C'est ce que nous avons appelé plus haut de la bonté instinctive.
Il y en a d'autres, irritables et soupçonneux, mais qui se dominent et prennent beaucoup sur eux dans leurs rapports de famille et de société pour ne pas se faire d'affaires ni se brouiller avec les autres. Ceux-là ont le mérite de se commander, de se retenir, de se surmonter, et il y a certainement de la vertu ou de la force dans leur conduite, mais une vertu de prudence inspirée par leur intérêt bien entendu, et qui, par conséquent, si louable qu'elle soit, n'est pas de la charité.
La charité ne se fâche de rien et ne pense pas à mal par deux raisons :
1° Par indulgence pour les hommes qui ne savent pas le plus souvent ce qu'ils font, et auxquels elle ne suppose point de mauvaises intentions, ou si elle ne peut les méconnaître, elle les excuse en les recommandant à la miséricorde divine.
2° À cause du peu d'estime qu'elle a pour ellemême, se croyant capable de tout ce qui est mal, en sorte qu'elle n'y échappe que par une grâce spéciale. Si donc elle n'a pas fait ce qu'on lui impute, ni mérité le jugement qu'on porte d'elle, elle ne s'en glorifie pas; car il y a en elle de quoi justifier ce traitement ou ce soupçon. Elle croit valoir moins que tous les autres; on ne peut pas dire d'elle plus de mal qu'elle n'en pense, et c'est pourquoi elle ne s'en fâche point quand on en dit : non irritatitr.
Non cogitât malum; elle ne soupçonne point le mal; ni dans sa conduite, ni dans celle des autres.
Elle ne pense point à mal dans ses actes ni dans ses paroles ; car, rapportant tout à Dieu et ne voulant que ce qui est utile ou agréable au prochain, son intention est toujours pure et bienveillante. Elle n'emploie donc jamais de ces manières de faire ou de dire, favorables en apparence aux autres, et qui tendent à leur nuire ou à les desservir indirectement, comme il arrive trop souvent dans les relations du monde, où Ton se donne la jouissance de dénigrer ses ennemis, ou même ses amis, en ayant l'air de les vanter par de perfides éloges. „
Elle ne soupçonne pas le mal dans la conduite des autres; parce que, aimant son prochain comme ellemême, elle le Juge d'après sa conscience. En chaque chose elle voit donc ce qu'il y a de bon ; car il y a du bien partout ; et, dans ses rapports avec ses semblables, elle s'attache à ce qui unit et non à ce qui sépare. Elle prend tout du bon côté, et son interprétation est toujours la plus favorable.
La charité parfaite a la naïveté de l'enfant innocent, qui ne voit de mal nulle part, parce qu'il est incapable d'en commettre.
Ou bien, si elle ne peut le méconnaître ou ne pas le voir à cause de l'expérience qu'elle en a faite, elle l'explique par la faiblesse des hommes plus que par leur méchanceté, en le rapportant surtout à la tenta- » tion et aux circonstances malheureuses. Tout en détestant le mal, elle excuse ceux qui le font, et les recommande à la miséricorde de Dieu et à la clémence des hommes.
Ne voulant elle-même que le bien, elle est portée à croire qu'au fond la même intention est dans tous les cœurs. Elle le suppose toujours avant tout, et, quand l'illusion lui devient impossible, elle trouve encore dans l'excuse ou dans l'atténuation du mal le moyen d'espérer le retour au bien.
Voilà pourquoi la charité ne condamne jamais personne, laissant chacun à son juge naturel, comme dit l'Apôtre; et en outre elle ne désespère jamais non plus du retour du pécheur, de la conversion du coupable jusqu'à son dernier soupir, et tant qu'il peut entendre la parole de vérité et la réaliser, ne fût-ce que par un bon mouvement de sa volonté vers Dieu. C'est l'espoir d'exciter ce mouvement dans l'âme du
criminel qui porte le ministre de Jésus-Christ à l'accompagner jusque sur l'échafaud, où s'accomplit la justice des hommes et où commence celle de Dieu.
La charité, qui ne se fâche de rien et qui ne soupçonne jamais le mal, est donc ce qu'il y a de plus aimable dans la société des hommes et ce qui la rend commode, douce et agréable; car, rien n'est plus pénible que de vivre tous les jours au ipilieu des suscep* tibilités, des prétentions et des soupçons qui divisent les cœurs, les excitent les uns contre les autres, et les rendent ennemis et malheureux par tous les moyens qui devraient les rapprocher et les unir.
Chose admirable, dirons-nous avec Montesquieu, la religion chrétienne, qui procure à l'homme le bonheur dans le ciel, le lui donne aussi sur la terre, s'il se laisse conduire par elle I
Non, gaudet super iniquitalc, congaudet autem veritati (I Cor. xm, 6).
Elle ne se rejouit point de l'iniquité, mais elle se réjouit de la vérité.
Qui est-ce qui se réjouit de l'iniquité? Celui qui la commet pour satisfaire ses mauvais désirs, ou qui trouve son intérêt dans l'injustice commise, soit parce qu'il a ou espère sa part du profit, soit parce qu'il se £roit autorisé par l'exemple du mal.
Or, la charité ne se trouve jamais dans l'un de ces cas :
1° Bien loin de prendre aux autres pour se satisfaire, elle s'empresse de leur rendre ce qui leur appartient et, en outre, de leur donner du sien et même tout ce qu'elle a. L'injustice lui est donc en horreur, et l'équité, au contraire, est la base de sa perfection.
Il n'y a point de véritable charité sans l'accomplissement préalable de la justice, c'est-à-dire qu'avant de donner ce qu'on a, ou quelquefois ce qu'on n'a pas, il faut commencer par payer ce qu'on doit. Il y a des gens qui font la charité aux dépens des autres, c'est-à-dire qui donnent par ostentation ou .prodigalité à ceux à qui ils ne doivent rien, tandis qu'ils ne rendent pas à ceux à qui ils doivent. C'est une double faute, d'abord de dépenser ce qu'on n'a pas et ce qu'on ne pourra pas rendre, ce qui est un premier vol, et ensuite de ne pas payer ce qu'on devait auparavant, ce qui en est un second.
On voit des personnes pieuses, qui fondent des établissements de charité, des couvents, des chapelles, des écoles, sans avoir de quoi en payer les frais. Elles comptent, disent-elles, sur la Providence, et mettent en avant leur bonne volonté ; comme si les bonnes volontés étaient toujours prudentes et entendues, et que la Providence fût obligée de répondre à l'espèce de sommation qu'on lui fait. Peut-être y a-t-il quelquefois au fond de ces prétendues bonnes œuvres plus d'entraînement naturel que de mouvement de la grâce, en 'sorte qu'on y cherche sans le savoir sa propre gloire plus que celle de Dieu.
2° On se réjouit parfois de l'iniquité, parce qu'on
en profite ou qu'espère en profiter. Dans presque toutes les choses humaines il y a immensément d'abus, et beaucoup de gens en vivent. Ils aiment donc l'iniquité parce qu'elle leur est avantageuse, et ils concourent à la conserver et à l'augmenter dans cette vue. Ils se tournent violemment contre ceux qui signalent ou combattent les abus dont ils tirent profit, pendant qu'ils excitent et flattent ceux qui les maintiennent. Ainsi va le monde et l'esprit du monde.
La charité, pleine de désintéressement, ne veut ni commettre l'injustice, ni pactiser avec elle. 11 n'y a point d'accommodement pour elle de ce côté. Elle ne veut à aucun prix du bien mal acquis, elle qui ne tient pas même au bien légitime. Elle marche droitement et au grand jour dans les affaires de ce monde, quand elle est obligée de s'y mêler ; et comme elle ne peut s'immiscer dans les intrigues, ni accepter la complicité des voies mystérieuses et des procédés équivoques, elle y est presque toujours dupe ou victime. Les enfants du siècle, qui connaissent mieux ces sortes de choses, la dépouillent, et les mauvaises passions qu'elle contrarie la persécutent.
Une autre raison de se réjouir de l'iniquité est d'y trouver sinon une justification, au moins une excuse ou un prétexte. Satan ne cherche si ardemment à séduire les hommes que pour fen faire les complices de sa révolte, et ainsi se poser plus hardiment devant Dieu en augmentant le nombre de ses ennemis. 11 en arrive autant dans les rapports des hommes entre eux, et la raison la plus ordinaire du mal commis par la multitude est que tout le monde en fait autant et qu'on ne peut pas faire autrement que tout le monde.
Or la charité, qui se dirige par l'esprit de Dieu et
non par l'esprit du monde, s'inquiète peu de l'opinion des hommes, ou plutôt, tout en y ayant égard dans l'occasion, elle n'en fait pas le mobile principal de ses actions. Elle n'est point séduite ni entraînée par l'exemple du mal, et c'est pourquoi, même de ce côté, elle n'a aucune raison de s'en réjouir.
Enfin il y a encore une circonstance où l'on peut se réjouir du mal commis parles autres, et l'occasion ne s'en offre que trop souvent à cause de la malignité de la nature humaine pervertie par le péché.
Nous sommes tellement orgueilleux et pleins de nous-mêmes, que nous voulons nous élever au-dessus de ce qui nous entoure d'une manière ou de l'autre; ce qui, comme nous l'avons vu plus haut, nous donne de l'enflure vis-à-vis de nos semblables auxquels nous nous imposons, et de l'envie et de la jalousie 5 cause de leurs vertus ou de leurs mérites.
Dans cette mauvaise disposition, tout ce qui les diminue ou les rabaisse est agréable à notre vanité qui s'en exalte d'autant, et nous croyons gagner tout ce que les autres perdent à nos yeux.
Dans ce cas on se réjouit de l'iniquité commise par les autres, comme de tout mal qui leur arrive. C'est le propre de l'envie, que la charité ne connaît pas, non xmulatiir. Non-seulement elle ne se réjouit ptoint des fautes des autres, parce que leurs qualités ne lui portent aucun ombrage. ; mais encore elle s'en afflige sincèrement, parce qu'elles offensent Dieu et sont funestes au prochain dont elles peuvent compromettre le salut.
Donc la charité, en aucun cas et d'aucune manière, ne se réjouit de l'iniquité, qui lui est antipathique par tous les côtés.
4^i NEUVIÈME SÉHIE.
Côngaudet autem veritati. La «charité se réjouit de la vérité. En effet, la vérité ne déplaît qu'à ceux dont elle contrarie les goûts, les désirs, les intérêts, ou dont elle condamne les désordres et les vices.
Quand on ne cherche que la justice et le bien, la vérité n'est ni un embarras, ni un épouvantail. On n'a aucune raison de se tourner contre elle ou de la redouter.
La charité, qui aime Dieu par-dessus tout, va toujours droit à Dieu, et n'estime les choses que par leur rapport à sa loi et à sa gloire. Sa conduite, qui n'a qu'un but, est donc toujours simple et vraie; car les voies ne deviennent tortueuses que si, comme les courbes, elles résultent de deux forces opposées, qui n'ont pas la même direction.
Alors on paraît vouloir une chose et on en veut une autre, aller à droite et on va à gauche, et la volonté, partagée, tiraillée en deux sens, prend quelquefois l'apparence du bien pour faire le mal, et déguise son intérêt sous les semblants de la justice. Dans ce cas, elle ne se réjouit pas de la vérité qui la démasque ou découvre ses ruses.
Mais la charité ne prend jamais de masque, elk n'a rien à dissimuler, à cacher, et par conséquent elle ne craint pas la lumière de la vérité ; elle l'aime au contraire, et l'appelle de tout son désir. C'est toujours une joie poiir elle de la reconnaître et de lavoir triompher.
C'est pourquoi elle a horreur du mensonge, qui est la négation ou l'obscurcissement du vrai, et par cela
l'ennemi -de Dieu, qui est la vérité même : Ego sum veritas (Joan. xiv, 6). Tout mensonge tend à nier Dieu ou à l'obscurcir dans sa lumière, à diminuer sa gloire. Le mal a commencé par le mensonge, et l'auteur du mal est appelé le calomniateur, Diabolos. Or la charité, qui est l'effusion de l'Esprit divin dans l'âme humaine, n'a rien en elle de l'esprit satanique, de l'esprit de ténèbres; elle est fille de la lumière et ne veut que la lumière. 11 n'y a point de ténèbres en elle, et la vérité seule la réjouit, Congaudet autem veritati.
Quand la charité est unie à la science, elle l'excite vivement par le désir de faire connaître la vérité par la parole, et dé l'appliquer au bien de tous.
Le zèle apostolique est .la charité dans l'enseignement des choses du ciel, des vérités éternelles. C'est l'esprit de Dieu répandant par les hommes la lumière de la vérité universelle, et c'est une nécessité et un bonheur pour ceux qui en ont reçu la mission. C'est pourquoi l'Apôtre dit : Vx mihi si non evangelizavero [IGor. ix, 16).
Le zèle scientifique véritable, ou l'amour de la vérité par-dessus tout, est la charité dans la recherche et dans la divulgation de la science. C'est pourquoi le vrai savant se dévoue tout entier, âme, corps et biens, à la découverte du vrai, non pour en tirer honneur ou profit, ce qui n'est pas défendu, mais avant tout pour manifester aux hommes la puissance et la gloire du Créateur par les merveilles de la création, et ainsi leur apprendre à l'aimer davantage et à le servir mieux par l'admiration reconnaissante de ses œuvres et l'exploitation éclairée de ses bienfaits.
La charité, dans Tordre scientifique comme dans
Digitiz8&y G00gle
Tordre apostolique, aspire au moment où la vérité sera manifestée à tous non plus dans ses reflets, partiellement et comme en énigme, mais pleinement, directement, dans tout son éclat, telle qu'elle est en soi, en sorte qu'ils la connaîtront comme elle les connaît.
C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit que les disciples de Jésus-Christ, qui est la lumière même, Ego sum lux mundi (Joan. vin, 12), en le suivant suivent la lumière : Qui sequitur me non ambulat in tenebris (Joan., ifrid.), et qu'ainsi, sur les pas de leur maître et dans la voie du ciel qu'il leur a ouverte, ils marcheront de clartés en clartés jusqu'à ce qu'ils contemplent et possèdent la lumière dans son foyer infini, ou au sein même de la Divinité (Il Cor. m, 18),
Omnia su ffert, omnia crédit, omnit sperat, omnia sustinet (I Cor. xm).
Elle souffre tout, clin croit tout, elle espère tout, elle tolère tout.
1° La charité souffre tout, parce qu'elle est patiente, comme dit l'Apôtre en commençant ; mais ici il semble ajouter quelque chose par le mot omnia. Non-seulement elle est patiente, mais patiente sans mesure, elle souffre tout.
Et cependant cette expression ne peut pas être prise dans un sens absolu ; car il y a des choses qu'on ne
doit pas supporter quand on a le pouvoir de s'y soustraire, à savoir tout ce qui est contre la foi et la conscience.
L'Apôtre veut donc dire que la charité souffre tout ce qu'il est possible de souffrir, physiquement et moralement.
Physiquement, la charité dans ses inspirations et dans les œuvres qui doivent la réaliser, va jusqu'au bout des forces humaines, c'est-à-dire jusqu'à donner sa vie, à l'exemple du divin Maître et selon sa parole : On ne. peut pas aimer davantage que de donner sa vie pour ce qu'on aime (Joari. xv, 13).
C'est ce qui arrive quand elle verse son sang en témoignage de sa foi, se dévouant à la cause de la vérité, comme les martyrs ; ou au service du prochain, comme dans l'apostolat de la parole divine, l'éducation des enfants ou le soin des malades et le soulagement de tous ceux qui souffrent.
Moralement, la charité supporte tout ce qui ne va pas contre la conscience, la pudeur ou l'honneur. Ainsi les premiers chrétiens acceptaient tout de la part des païens, excepté ce qui était contraire à leur foi. Ils obéissaient aux empereurs en toutes choses, sauf à l'ordre de sacrifier aux idoles; ils priaient même pour leurs persécuteurs.
La patience de la charité n'a donc d'autres limites que celles des forces humaines, ou les dictées de la conscience et de l'honneur.
2° Charitas omnia crédit, la charité croit tout; non pas non plus d'une manière absolue, ce qui serait un défaut et non un avantage, car la crédulité n'est pas une qualité. Mais elle croit tout ce qui est croyable, c'est-à-dire que, pleine de candeur et de bienveil-
lance, et ne soupçonnant point le mal, elle ne met pas en doute la parole des hommes. Comme l'enfant innocent, qui n'a point encore été trompé, elle est portée à recevoir de confiance tout ce qu'on lui dit.
Mais, à coup sûr, elle n'admet pas facilement le mal dans les autres ; elle n'ajoute pas foi de premier abord aux mauvais bruits et aux méchantes interprétations.
Elle n'accueille point comme vrai tout ce qu'elle peut entendre dire dans le monde contre Dieu et sa loi, contre l'Église et ses ministres, contre l'autorité et ses agents, contre ses amis et même ses ennemis.
Elle croit volontiers -tout ce qui ne blesse pas sa conscience, Omnia, salva conscientia; tout ce qui n'est pas contraire à la foi, Omnia, salva fide.
Cela veut dire que la charité n'est point raisonneuse, difftcultueuse, pointilleuse, mais que dans sa simplicité et sa bonne volonté elle est prête à croire tout ce qu'on lui dit sans penser à mal, sans défiance ni arrière pensée.
Ce qui n'exclut point le discernement de la raison ni la pénétration de l'intelligence, quand il s'agit de constater la vérité ou la fausseté de la parole, et de juger le bien et le mal des actions.
3° Chantas omnia sperat ; c'est l'espérance chrétienne qui est une vertu, parce que sortant de la foi en Dieu et en sa toute-puissance, elle a toujours pour objet quelque chose de surhumain et de céleste.
C'est pourquoi au milieu des plus grandes douleurs, des infortunes les plus extrêmes et de l'abandon ou de l'impuissance des hommes, elle a confiance en un secours supérieur qu'elle invoque ardemment, persuadée que Dieu fera même un miracle pour lai-
der, si cela est utile à sa gloire ou au salut des âmes. Aussi elle ne se décourage jamais devant le malheur ni dans sa propre cause, ni dans celle des autres.
Dieu demande à Abraham de lui sacrifier sur la montagne son fils unique, Isaac, l'objet de ses promesses, et Abraham, dans sa confiance en la parole divine, n'hésite pas à obéir, quoi qu'il arrive, parce qu'il sait que Dieu est assez puissant pour accomplir ses desseins et réaliser ses promesses par un autre instrument, si cela lui convient.
Il espère donc contre toute espérance, In spem contra spem (Rom. iv, 1 8), à cause de sa foi ; ce qui lui a été imputé à justice et lui a mérité le titre de père des croyants.
Mais Dieu ne fait des miracles que pour manifester "sa puissance et gagner des âmes, et ainsi c'est surtout dans cet ordre de choses et pour cette fin que la charité ne désespère jamais malgré toutes les invraisemblances et contre toutes les possibilités humaines.
De là son courage, sa longanimité et sa persévérance dans ses peines, dans ses travaux, dans ses sacrifices, et surtout dans l'assistance et la consolation des malheureux.
4° Omnia sastinet; elle tolère tout. Ici encore le sens absolu n ? ëst pas admissible ; ce serait l'indifférence entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste, ou la négation des distinctions morales.
La charité tolère tout ce qu'elle ne peut empêcher sans inconvénient et tout ce qui est honorablement tolérable.
La tolérance, comme le mot l'indique, est une nécessité fâcheuse imposée par la force des choses. Il y a toujours une peine ou un regret dans la tolérance ;
4iO NEUVIEME SERIE.
car elle suppose un mal reconnu comme mal, et qu'on détruirait volontiers si cela était possible. Alors on est obligé de souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
Ainsi, Jésus-Christ tolère la grossièreté et l'orgueil de ses disciples qui rêvent la puissance du monde quand il leur parle du ciel, et se disputent à qui sera le plus grand, quand il leur enseigne l'humilité. Mais il ne peut les transformer en un jour.
Ainsi le père de famille tolère l'ivraie dans son champ au milieu du bon grain, malgré le dommage qu'elle lui causera certainement, mais pour éviter un plus grand mal, si on voulait l'arracher avant la moisson, comme ses serviteurs le lui proposent dans leur zèle imprudent, au risque de déraciner la bonne semence.
Ainsi Dieu tolère les fautes et les crimes des hommes, résultats du libre arbitre qu'il leur a donné, jusqu'au jour où il sera possible de les amender par la punition, ou enfin jusqu'au dernier jugement, qui restaurera la justice infinie et remettra tout dans l'ordre.
Ainsi l'Eglise, juge de la vérité et de la justice parmi les hommes, tolère toutes sortes d'opinions inexactes, de doctrines hasardeuses, d'actions douteuses et suspectes, parce qu'en certains temps sa parole ne serait point comprise et qu'il y aurait plus d'inconvénient à condamner qu'à laisser aller.
Ainsi dans la société on est obligé de tolérer beaucoup de choses blâmables ou nuisibles, parce qu'il y aurait plus de dommage à les défendre qu'à les punir.
Voilà comment l'Apôtre entend la tolérance de la charité qui se soumet à ce qu'elle ne peut empêcher,
et laisse aller le mal, que la lutte risquerait d'augmenter, mais sans l'accepter dans aucun cas autrement que comme un lait regrettable. Alors, pleine de douceur et d'humilité, comihe son divin maître, elle remet toutes choses entre les mains de Dieu, témoin de son impuissance et qui peut seul y suppléer.
Charitas nunquam excidit (I Cor. xm).
La charité ne finira jamais.
L'Apôtre achève la description de la charité par un dernier trait qui ne convient qu'à elle et qui, par conséquent, est son caractère propre ; nunquam excidit, dit-il ; elle ne périt jamais, elle est perpétuelle, éternelle, et seule elle a cet avantage, tandis que les qualités énuraérées jusqu'à présent se retrouvent en d'autres vertus.
C'est pourquoi l'Apôtre a dit que tous les autres dons ne sont rien ou ne servent de rien sans la charité, ni le don des langues, ni la prophétie, ni la science, ni la foi elle-même, ni l'abandon de ses biens et de sa vie.
C'^st qu'en effet toutes ces vertus n'ont de valeur véritable et de permanence que par elle. Toutes sont passagères, môme celles qu'on appelle divines ; elles sont les vertus de l'exil ou du voyage, qui n'ont
de raison d'être et d'efficacité que pour arriver au terme, où elles disparaissent comme l'échafaudage inutile quand l'édifice est achevé.
Or, la charité est le couronnement de la perfection humaine, et, tant que ce couronnement ne lui est pas donné, l'édifice est imparfait et sans solidité.
Toutes les autres vertus sont passagères, la charité seule est éternelle, et c'est pourquoi, dit l'Apôtre, des trois vertus les plus excellentes, de celles qu'on appelle divines parce qu'elles viennent directement de Dieu et ont Dieu seul pour objet, la foi, l*espérance et la charité, la charité est la plus grande, parce que seule elle est immortelle.
En effet, comme l'Apôtre dit ailleurs (Héb. xi, 1), la foi est la preuve des choses qu'on ne voit pas : argumentum non apparentium. Ôr, quand nous en aurons J'évidence ; nous n'aurons plus besoin de cette preuve ; on ne croit pas ce qu'on voit, on le voit. La foi, si puissante, si secourable dans notre aveuglement actuel, et par laquelle nous participons déjà à la lumière du ciel, cessera donc avec ses ténèbres, quand nous jouirons pleinement de cette lumière et que nous connaîtrons comme nous sommes connus. Elle est un instrument temporaire, qui disparaîtra avec le besoin qu'il doit servir.
11 en est de même de l'espérance, vertu divine aussi, parce qu'elle a Dieu et le ciel pour objet. Elle est l'ancre ou plutôt la boussole de notre navire pendant le voyage sur la mer de ce monde. Elle doit nous conduire au port céleste où elle n'aura plus de Baison d'être, puisque nous serons au terme du voyage et en jouissance de ce qu'elle nous a promis. On n'espère plus ce qu'on possède : on en jouit.
Au ciel comme en enfer, il n'y a plus d'espérance, mais par des raisons contraires. Elle finit d'u*i côté par la pleine possession du bien suprême, qui ne laisse rien à désirer, par conséquent à espérer, et de l'autre, par la certitude de ne pouvoir jamais l'obtenir, c'est-à-dire par le désespoir.
On peut en dire autant de toutes les vertus humaines. La tempérance n'est une vertu que parce qu'il faut de la force pour combattre et maintenir les appétits de la concupiscence. Là où ils sont vaincus et bien ordonnés, là où la chair est parfaitement soumise à la raison, comme la raison à Dieu, il n'j a plus lieu à lutte, et cette vertu, qui n'a pjus d'objet, périt.
La justice est le respect des droits d'autrui, et elle demande beaucoup de force pour résister aux tentations de les violer, et aux entraînements del egoïsme. Mais, une fois cet égoïsme vaincu et ces tentations surmontées, il n'y a plus lieu de combattre, et il ne vient pas même la pensée de fairatort à son prochain.
La prudence est l'exercice éclairé de la raison au milieu des périls et des séductions de ce monde, afin de ne rien faire ni dire qui soit mal ou nuisible. Elle n'aura plus rien à faire dans un monde meilleur, où ces obstacles n'existeront plus.
La force ou le courage est une vertu dans le danger, et ainsi, là où nous serons à l'abri de toute attaque, il n'y aura plus lieu de l'exercer.
La patience n'aura plus de raison d'être, quand nous n'aurons plus rien à supporter ni à souffrir.
La modestie tombera avec l'orgueil ou la vanité qu'elle devait maintenir.
Et il n'y aura plus lieu au désintéressement ni au
sacrifice de nos biens, là où tous ceux avec lesquels nous vivrons seront comme nous en possession du bien suprême.
La charité seule, ou l'amour de Dieu et du prochain, est la vertu de l'éternité. Elle est immortelle comme son objet, infinie comme lui ; car elle est la participation de la créature à la vie divine, à sa perfection et à sa gloire, à sa félicité, et c'est par elle, en vertu de l'union surnaturelle de l'humanité avec la divinité en la personne du Verbe Incarné, que le fini est nourri, transfiguré et glorifié par l'infini.
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Mais cet amour suffira-t-il à notre cœur inconstant, qui en ce monde veut toujours quelque chose de nouveau, au point que tout ce qui est uniforme l'ennuie et qu'il se lasse même du bonheur, s'il devient monotone ?
Qu'il en soit ainsi de tous les biens de ce monde, on le comprend, parce qu'ils sont tous bornés, limités, et que notre âme a soif de l'infini. Notre inconstance dans ce cas est une preuve de la grandeur de notre âme et de sa haute destination*
Mais il y a deux raisons pour qu'il en soit autrement dans son union avec le souverain bien ; c'est d'abord l'excellence de l'objet aimé, et ensuite l'état surhaturel de l'homme dans la gloire du ciel.
On ne peut aimer que le bien, le vrai et le beau, ou . ce qui en a l'apparence, et, cette apparence nous trompe souvent ici-bas. Quand nous aimons un objet plus qu'un autre, c'est qn'il offre à notre contem-
plation, à notre jouissance, plus de bonté, plus de vérité, plus de beauté.
De là le désir du changement, quand nous croyons avoir trouvé mieux que ce que nous possédons, ou quand la possession a affaibli le plaisir de la jouissance.
Mais, une fois en possession de Dieu par l'amour, c'est-à-dire du Bien souverain, de la Vérité universelle, de la Beauté parfaite, il n'y a plus lieu de désirer autre chose, parce qu'il n'y a rien au delà de la perfection, et ainsi, toute la capacité d'aimer sera comblée par la plénitude même de l'amour et de son objet infini. Car alors, dit saint Paul, nous ne le connaîtrons plus partiellement, dans un miroir ou en énigme comme actuellement (I Cor. xm, 12), mais nous le verrons pleinement comme il est, sicuti est (I Joan. m, 2) et comme il nous voit lui-même. C'est donc la plénitude de la possession et de la jouissance, et 'on ne peut rien imaginer au delà.
La seconde raison est l'état surnaturel de l'humanité dans le ciel.
Unie dans son âme à l'âme de Jésus-Christ et ainsi participant à son amour, elle sera possédée par l'amour divin, dont elle ne pourra dévier ni s'éloigner, en sorte qu'il n'y aura plus pour elle possibilité de tomber dans le péché, dans la faiblesse, dans le malheur. Donc, fixée dans et par l'amour immuable qui lui donne toute la félicité dont elle est capable, elle n'a plus de raison de désirer un changement, et l'inconstance lui est impossible. Elle s'est donnée toute entière à l'amour divin qui la possède toute entière.
En même temps que son cœur est vivifié par l'a-
mour infini, son esprit est illuminé par la lumière éternelle et il voit tout dans cette lumière. Il n'y a plus d'erreur possible là où il n'y a plus d'ombres ni.de ténèbres. La science humaine sera détruite, parce qu'elle est toujours partielle et mélangée d'obscurité ; elle sera absorbée dans l'unité de la science universelle du Dieu des sciences. Les langues cesseront, linguse cessabunt, parce qu'il n'y aura plus qu'un langage, une parole, la manifestation du Verbe divin qui a tout fait et qui conserve tout.
Enfin, le corps lui-même, purifié, spiritualisé, transfiguré par la vie divine qui l'animera après la résurrection de la chair par la glorification de lame auquel il appartient, ne sera plus un obstacle à la charité, comme ici-bas, par ses instincts grossiers et les tentations des sens. Uni à l'âme comme lame est unie à Dieu, et participant à sa manière à la nature divine, il en éprouvera les délices, et, comme dit le prophète, il sera inondé par le torrent de la volupté du ciel* Et torrente voluptatis tux potabis eos (Ps. xxxv, 9).
Et en aimant ainsi Dieu par-dessus toutes choses, nous aimons en lui toutes ses créatures et surtout nos frères, enfants de Dieu comme nous, et comme nous membres du corps de Jésus-Christ ou de son Église, et participant à la môme vie.
Alors plus d'intérêts ni de passions qui séparent les cœurs ;
Plus d'erreurs qui divisent les esprits ;
Plus d'opposition entre les volontés.
Toutes convergent harmonieusement vers le même foyer, dont elles reçoivent l'éternelle vie et où elles la rapportent, sans jamais se contrarier ni se faire
obstacle, comme les rayons du cercle gravitent tous en paix vers leur centre.
Image admirable de la perfection, de la félicité et de la beauté de l'existence universelle, animée et réglée par la charité infinie, dans laquelle les créatures, régénérées et transfigurées par leurs épreuves, participeront à la vie même du Créateiîr et jouiront à tout jamais de sa lumière, de sa gloire, de sa puissance et de son bonheur.