POUR
ET
uni BÉATITUimi
Ikati pnupere$ sp'irilu, qnoniam ipaorum est regnum cœlorum. (Matth., v, 5.)
Bienheureux les pauvres d'esprili parce que le royaume du ciel est à eux.
Il y a quelques jours, nous parlions de )a gloire du ciel et du bonheur des saints. » Comment obtenir
l'une et l'autre? comment gagner le ciel? Telle est la question qui se présente aujourd'hui . Pour la résoudre, écoutons Jésus -Christ dans son admirable Discours sur la montagne : Beati paiip^es spiritu^ etc. (et le reste des béatitudes), et tâchons d'en extraire la lumière et d'en pénétrer le sens par une. sérieuse méditation.
BeatipaupereS'Spiritu!V\us[curs sens se présentent: examinons-les. Celui quis'ollre ^ui d'abord, est que la pauvreté en ce monde est un bonheur, parce qu'elle
empêche le cœur de s'y attacher ou l'en détache, comme la richesse est un malheur par les raisons contraires. Le texte de saint Luc confirme cette explication (Lttc.^ Yi, 20).
Il ne suffit donc pas d'être pauvre pour obtenir le ciel ; il faut l'être spiritu^ en esprit ; c'est-à-dire volontairement, en acceptant la pauvreté et ses privations avec résignation, avec foi en la justice de Dieu, avec espérance en sa bonté, ce qui fait la dignité et la consolation du pauvre en ce monde. Mais, si dans son dénûment des biens terrestres, son âme est plciiK» de cupidité, d'envie, s'il se révolte, sa pauvreté ne lui sert de rien pour le ciel, et la manière dont il la porte le rend encore plus malheureux. — Il y a de mauvais pauvres comme de mauvais riches.
Cette parole, si consolante pour les bons pauvres, condamne-t-elle les riches? Nullement; mais comme il est dit ailleurs dans l'Évangile (Matt., xix, 23), elle montre seulement qu'il leur est difficile de sauver leur ànic, à cau^f des attaches et des teiilalions des biens tenestres. C'est pourquoi, pour gagjier le ciel, ils doivent se faire aussi jmuperes spiritii^ c'est» à-dire détacher leur esprit et leur cœur de leurs richesses, })oss('dant l oniuui ne possédant pas (I Cor», vu, 50), ce qui s'opcrc avec un <irand mérite parle reuoucement volontaire et par la charité.
LES BÉATITUDES
Le second sens est celui de saint Augustin ^ Pauvre d'esprit veut dire pauvre d'orgueil, ou d'esprit propre ;
car Dieu se donne aux humbles, et il résiste aux superbes (Jac, IV, G). C'est le précepte de Phumilité : Discite a me quia mitis sum et liumilis corde (Matth., XI, 29.)
Et en descendant plus avant^ on aperçoit la profondeur de cette parole ; car plus la créature se vide d elle-même, de son esprit et de sa volonté, plus elle sent et avoue sa pauvreté personnelle, plus elle attire l'espritdivin qui la remplit, Tanime, la vivifie et établit le royaume du ciel en elle. Toute la vie intérieure est là.
Reste une troisième explication, qui n'est pas une interprétation, mais une dérision de la parole divine, et qu'on entend souvent répéter dans le monde.
Heureux les pauvres d'esprit! dit-on, c'est-à-dire ceux qui n'en n'ont pas ou qui n'en n'ont gu.ère, comme s'il fallait être un sot ou un ignorant pour être un bon chrétien 1
* QuaproptiM" rtcte hic itilt'rlll^mihir jiaiipert^s Npiritii liunnios et lîmentes Dcuiii, id esl non liabentcs inlliuiteni spiritnni. (tlomel. sancti Auguslini, liL. I de Serni. Dom. in monte, sub iniliuin.) •
Kec aliunde omnino incipere opporiuit beatiludinem quam a paupertatespiritus ai quidem pervoitum est ad simuiiaiii sapientilm. Initiom autem sapientiœ ttmor Domini, quoniam a conirario initium omnis peeeati auperbia scribilur. (Ibid.)
Timor Dci congruit humilibus de quibus hic dicitur : Beati pauperes spiritu, etc., id est non inflati, non superbi, de quibus Apostolua dicii: Noii altius sapere, sed time, id eafc : Noli exIoUi. (Ibid.)
Non, il n'en est pas ainsi, car l'Évangile est une doctrine de lumière, et son Dieu* est le Dieu des sciences et de la Térité, la Vérité même. On n'a donc
jamais trop d'esprit pour le connaître, l'aimer et le servir.
Il est vrai qu'on peut aller à lui sans <fro un savant, que la foi sincère sauve les ignorants et les petits, et c'est ainsi qu'il se donne à tous ceux qui le cherchent.
11 est vrai encore que la science qui enfle ne mène point à Dieu, et que la première condition pour le trouver et le posséder est Thumilité ou Tabnégation de Pesprit propre.
C'est pourquoi nous disons à tous avec Jésus-Christ: Bienheureux, etc.
Vous, pauvres qui m'écoutez, soyezrle chrétiennement, c'est-à-dire avec patience, avec bonne volonté, et le royaume du ciel vous sera donné en dédommagement.
Vous, riches, faites-vous pauvres par le renoncement et par la charité, c'est-à-dire volontairement, et vous aurez encore plus démérite que les indigents.
Vous, hommes d'intelligence et de science, savants ou puissants du monde, faites-vous petits bu pauvres devant Dieu, et vous participerez à sa luipière et à sa grandeur.
Enfin tous, qui que nous soyons, travaillons à nous
vider de notre esprit propre, pour attirer l'esprit divin et le ciel eu nous.
LES BÉATITUDES
^ BêoU miteit quoniam ipsi pouidehmit
tirram (Hattli.. v. 4).
Bienheureux ccu» qui sont doux, parre • qu'ils potséderoot la terre.
Encore une parole conlraire à l'opinion du monde, qui Toit la puissance dans la force., comme le bonheur dans la richesse et l'élévation. A ses yeux, la douceur est une faiblesse.
Jésus-Christ, au contraire, promet la possession de la terre à ceux qui sont doux.
En quel jour pourrons-nous mieux célébrer l'empire de la douceur qu'en celui-ci, consacré à Marie piésentéc au temple? Invoquons donc plus particulièrement son intercession pour obtenir, avec la lumière de l'Esprit-Saint, la grâce de cette douceur ineffable, qui lui a mérité la possession de la terre et la royauté du ciel.
La Prophète royal a dit : Gustate et videte quo^ niam suam est Dominus'(Vs. xxxm, 9), et Jésus-
Chrisl a dit à ses disciples : Discite a me quia mitis ^mlMatt., XI, 29).
Voyons quelle est cette douceur attribuée par le Prophète au Tout-Puissant, et que le Fils de Dieu veut que nous apprenions de lui.
Deux puissances se disputent le monde : celle de la
matière et celle de Tesprit, la force physique ou la violence, la force morale ou la persuasion.
La force matérielle est aveugle et brutale ; elle détruit mais elle ne fonde rien. C'est le torrent qui passe et dévaste ; c'est Touragan qui bouleverse et ne l'ait que des ruines. Partout où elle domine, il y a oppression, mais non possession ; car elle n'entre pas dans les âmes, elle ne les gagne pas.
Or, pour posséder la terre, il l'aut avoir le cœur de rhomme qui la gouverne, et le cœur ne se gagne que par la parole de vérité ou la parole d'amour, qui ne triomphent l'une et Fautre que par la persuasion.
Quand vous avez le cœur, vous avez la volonté, et avec elle tout le reste ; la personne, ses facultés et ses biens.
Mais cette conquête ne s'opère que par la patience,
c'est-à-dire en supportant la contradiction de ceux qu'on instruit ou qu'on aime, et auxquels il l'aut souvent faire du bien malgré eux et au prix de grands sacrifices. Beati mites^ etc.
Exemples :
Jésus-Christ, notre seigneur et notre maître, nous a aimés jusqu'à donner sa vie pour nous. 11 a vaincu le mal par la patience, et il a conquis la terre par sa parole. DUdie a me quia mitis mm.
Ses apôtres ont fait comme lui : nouveaux conquérants, ils ont transformé et possédé le monde j)ar la vertu de leur parole et de leur sang, et aujourd'hui encore cette conquête de la douceur sur la violence se continue par les héritiers de leur mission et de leur esprit.
L'Église a civilisé et organisé le monde moderne
LES BÉATITUDES
par sa parole et par sa patience, et son chef, le vicaire de Jésus-^lhrist, le plus grand des pontifes et
le plus laihle des rois de la terre, la possède par la puissance spirituelle, plus forte (jiie toute la violence qu'elle vainc en la subissant \ Elle domine les hommes en les servant, ^ertrti^ servorum.
Enfin la femme chrétienne dans le monde, quand elle est vraiment chrétienne, le possède par la vertu de sa foi, par la douceur de sa patience, par l'ardeur de sa charité*. Ëlle règne paï^ Pesprit de Jésus^hrist, là où sa faiblesse naturelle Pavait rendue esclave avant lui. Beati mites !
Voilà la vraie douceur, que Jésus-Christ nous recommmande et dont il nous a donné l'exemple dans sa vie et par sa mort. Elle n'est point de la faiblesse ni de la lâcheté, mais, au contraire, ce qu'il y a de plus fort et de plus courageux, parce qu'elle est l'action de la puissance divine dans la créature.
Tâchons donc de l'obtenir pour conquérir et posséder la terre, c'est-à-dire tous ceux qui nous en* tpurent, afin de les gagner à Dieu ; et à cet effet suivons les traces de Marie, dont l'Église nous offre en exemple la douceur inaltérable, quand après s'êire coi)sacrée dans le Temple au. service de Dieu, elle a humblement accepté sa haute mission, suivant son divin Fils dans toutes ses épreuves jusqu'au Calvaire, jusqu'à la mort de la croix, jusqu'au tombeau. En elle s'est pleinement accomplie la parole de Jésus*
* Milos sunl (]ui ceilunt iuiprobilalibus et non rcsisliint malo, sed vincunt in bono nialum. (Augnst. de Serm. in monte, lili. I, cap m.)
' Mitiga eigo alTectum tuum ut non irascaris, aut ccrle iratus ne .peocaTeris. Proeclaram estenim motum tcmperare coiisiUo,.iiee minons ▼irtuUs dîcitur prohtbere iracundiam, quam omnino non îrasci. (Amb supr. Lae,lib. IV.}
Christs Beati mites j qiumiamipripoêddeInMierram; car par sa douceur bienheureuse, elle efit devenue
la reine de la terre et du ciel.
- Bcnti gui lugent, guolUam ip$i comoU»
huntur (Mallli., v, 5).
Bienheureux ceux qui pleurent, parce qn*ils seront eooioMft.
Jamais la parole de Jésus-Chrisi n'a été plus en opposition avec l'opinion du monde. Beaîi qui lugent^
heureux ceux qui pleurent ! Le bonheur et les larmes, quoi de plus contradictoire aux yeux du monde! Les pleurs ne sont-ils pas un signe de tristesse et de malheur, et les hommes ne placent-ils pas le bonheur dans la joie, les plaisirs et la prospérité?
Cependant, si nous j)arvenons à pénétrer le sens de cette divine parole, nous la trouverons aussi vraie, aussi profonde, aussi consolante que la précédente.
Implorons à cet effet le secours de PFsprit-Saint, par l'interraédiaire de celle qui a tant pleuré sur la terre, et qui a été si admirablement consolée.
Remarquons d'abord que rÉvangile soutient et encourage ceux que le monde délaisse, les pauvres, les petits, les faibles, les malheureux, tous ceux qui souffrent.
LES BÉATITUDES
Il y a des consolations pour tous les hommes, de tous les âges, de toutes les conditions, à tous les degrés, dans toutes les situations, et en effet tous en ont besoin d'une manière ou de Pautre. Qui ne pleure pas en ce monde, ou qui n'a pas sujet de pleurer?
Que de souffrances du corps, de l'esprit et du cœur, en soi ou dans les siens ! Que de sujets ûe tristesse, que de causes de larmes ! ^
Mais de même que le Sauveur ne promet pas le royaume du ciel à tous les pauvres, mais seulement à .ceux qui le sont par Tesprit, pauperibus spiiitu^ ainsi ses consolations ne sont pas pour toutes les larmes. •
Car il y a de bonnes larmes et de mauvaises larmes. 11 y a les larmes de la colère ;
de Tenvie ;
de la révolte;
du caprice.
Celles-ci ne profitent à personne, parce que la tristesse dont elles sont les signes n'est point selon Tesprit de Dieu. Il y a, dit TApètre, une mauvaise tristesse, qui n'est point agréable à Dieu et ne profite pas à ceux qui la ressentent (11 Cor., vu, iO).
Les bonnes larmes, celles qui attirent la consolation et auxquelles elle est promise, sont :
l*" Les larmes de la contrition, effets du repentir de nos fautes, et qui en désirent la confession, Pabsolution et roxpialion. Elles délivrent ràinc des peines du péché dans ce monde et dans Tautre, ou elles contribuent à en adoucir les rigueurs et à en abréger la durée ^
* Lugcntes enim dicunUir non orhitates, non contiimeUas aut Uanioa
PKËMIÈRfi SÉRIE.
2* Les larmes de la ( ompassion pour les souffrances des autres, physiques ou morales, mais surtout pour les âmes qui se perdent ; douces larmes qui nousportent à soulager nos frères ou à traTailler à leur salut. Jésus a pleuré de cette manière sur Lazare, sur ses sœurs et sur Jérusalem ^
5'' Les larmes de la résignation, dans les soutîrances inévitables mais chrétiennement acceptées^ et supportées, en Union avec Jésus-Chnst, comme châtiment ou comme épreuve pour soi ou pour les autres. La consolation de la croix du Sauveur ne manque jamais â ceux qui la portent volontairement â sa suite.
4* Les larmes du sacrifice. — L'âme qui veut être toute à Dieu, a des renoncements à faire, des liens à Iiriser, des passions à vaincre. Les déchirements font saigner le cœur, qui pleure, tout en les elîectuant avec courage : quitter le monde, sa famille, ses amis, tout ce qu'on avait de plus cher pour se dévouer au service de Dieu et des hommes! Larmes j)récieuses, que les anges recueillent et présentent dans des coupes d'or au trône de TËtemel, et qui deviennent des perles inaltérables' !
ferentes, sctl peccaU Tetert fientes. (Chrysost. sop. MaUh. in opère impcrfecto hom.)
^ Et qui siin pnccata liig:ent hcaii siint, se<l mediocriter ; beaiioree autctn suiit qui alitîno lii^^ont poccata. (Ilicron.)
* Liictus t'sl tristilia de ainissionc carorum, Convorsi aiilcin ad Dtniiii ca qiia'iii hoc nuindo cnra babebant amittiinl. Kon eiiiin gaïulont in rébus quibus anle gaudebant, et donec fiât in illis amor œternoruni, nonnulla roontitia saudantnr. Gooaolabantiir ergo Spiritu aancto, qui maxime proptereaParaelitua nominator, id est oonsolator, ut temporalem amiitentes sctcrnn Isetilia dotet, et ideo didl, quoniam ipsi consolabnn* tur. August. (inSerm. Dom, in monte.)
Luctus liic non inDrliionim poniinr commnni Icgc natuns, sod peccalis et vitiis nioi luoniin. Sic llovit Sanmol Snnliim, otPaolus eosquipost iramundiliam poenitentiaro non egeruut. (llierou.)
LES BÉATiTDDES.
Mais aussi, ces âmes seront consolées par le Saint- Esprit, a Spiritu sancto^ qui maxime proptevea ParacUtus nominatur^ et quelle consolation 1 L'Esprit-Saint, le Paraclet, les remplira de ses dons, et tout leur sera rendu en Dieu, source et plénitude de tous les biens!
La parole de Notre Seigneur s^adresse donc à ceux qui pleurent de la sorte. Ces pleurs, qui méritent seuls la consolation céleste, témoignages de notre faiblesse, sont aussi un signe de notre bonne volonté, et c'est à ce titre qu'il sont agréables à Dieu. Ils nous préparent à recevoir le Sauveur, qui viendra à la fm des temps sur les nuées, dans la majesté et l'éclat de sa puissance, a[)rès être venu ici-bas humblement et dans la faiblesse. Et alors, rendant à chacun suivant ses œuvres, il consolera ceux qui auront souffert et pleuré avec lui par le partage de sa gloire et de son bonheur.
Beail qui em/Ml et utimit JuttUlm»
quoitim ipêi têtura^mUur (Maub., v, 6).
Bienheuram veux qui ont faim el soif à» la jnitice, ftaree qa*ils seront rasiasiés.
Ici le monde s'accorde avec l'Évangile, au moins en ce point de louer la justice, et de la juger digne d'une récompense, — II croit au mérite et au démérite moraL
Mais cette récompense, il ne peut la lui assurer, et au contraire il lui suscite mille oppositions, des
combats iticessants, où elle est presque toujours vaincue et victime.
Mais Jésus-Christ alTinne que ceux qui ont faim et soif de la justice, en seront rassasiés, c'est-à-dire qu'ils obtiendront un jour les fruits de leur lutte contre l'iniquité et que leur âme en sera remplie.
Entrons dans le sens de ces paroles si énergiques.
Ces paroles sont souvent employées dans les saintes
Écritures, pour signifier le désir ardent que ressent Tâme des choses nécessaires à son existence et à son développement.
Il y a donc une faim et une soif spirituelles,-* Comparaison de la i'aim et de la soif de l'àme avec celles du corps.
Le prophète royal a dit : Deus^ Deus meus, in te sitivit anima 9R^a(Ps. tiu, 2), et Ailleurs: Esurientur et sitientur animde (Ps. cvi, 5); Animam esurïcntem ne (lespicias (Eccles., iv, 2); An'unam esurientem satwravi (Jérém., xxxi, 25), Si quis sitit, vetiïat ad iMy et bibatj dit le Sauveur (Joan.^vn, 37) ; et dans le cantique de la sainte Vierge : Emrientes impleril bonis (Luc, I, 35).
Il faut donc prendre cette expression à la lettre, comme saint Ambroise (Sup. Luc, lib. IV.) Postquam delicta flevi^ esurire ineipio et sitire justitian^. —
Mger enim^ cum in (jravi morho est, non esurit.
La faim et la soif de l'àme expriment le besoin foncier de Taliment réparateur de la nature, donc de ce qui la constitue et la conserve.
Or chaque être vit de son principe, et le principe
LES BÉATITUDES
de Fàme est Dieu, qui la faite à son image. Donc, elle ne peut vivre véritablement que de Dieu, et par
son rapport inlimc avec Dieu. Ce rapport n'existe que par l'accord de sa volonté avec la volonté divine, qui est sa loi, et par la conformité de sa vie avec celui dont elle doit être ia ressemblance.
Là est la justice, c'est-à-dire dans Taccomplissefment exact de la loi.
Heureux donc celui qui désire et cherche pardessus tout et en tout à suivre la volonté divine ou à observer la loi 1
C'est pourquoi Jésus-Christ dit ( Joan., iv, 54) : Meus cibns est ut faciam voluntatem Patris mei. Voilà la vraie faim et la véritable nourriture de l'àme juste.
La faim et la soif de la justice peuvent être éprouvées dans Tordre de la nature comme dans celui de la grâce.
Dans le premier cas, elles sont le caractère distinctif de Vhûunête homme ou du juste selon la justice naturelle, auquel sa conscience tient lieu de loi, comme dit saint Paul (Rom., ir, i5).
Celui-là aime la justice pour elle-même et la recherche avant tout dans ses actions, même an prix des luttes et du sacrilice ; c'est T idéal de la morale pdenne. — Si fraeius illabatur orbiSj etc. — Le stoï* cisme.
La plupart cherchent spontanément ou avec réflexion leur plaisir ou leur intérêt avant tout, c est le sensualisme, Tégoïsme naturel ; ou bien ils
s'elTorcent de les accommoder avec la justice par riniérét bien entendu ; c'est le rationalisme moral. Dans l'ordre de la grâce, il s'agit de la justice
chrétienne, telle que Jésus-Christ l'a enseignée par sa parole et par son exemple .
Celle-là consiste à rendre pleinement à Dieu ce qm lui est dû, c'est-à-dire tout sov-mème par l'abnégation et le sacrifice, ce qui n'est possible que par la foi èn la parole du Sauveur et par la vertu de la croix. C'est la faim et la soif du vrai chrétien.
Les âmes, qui ;ie ressentent la faim et la soif de la justice ni dans l'un ni dans l'autre cas, sont malades, dit saint Ambroise. ^(jer enim^ eum in fjravi morbo e&t^ non esurit.
Mais à la place elles ont une faim factice, une soif fiévreuse, qui leur fait désirer des choses funestes, les plaisirs et les biens de la terre; ou elles tombent flans la ])rostration morale, sans réaction vitale pour ce qui pourrait les guérir et les sauver ; — agitation des passions on découragement du bien, abattement.
Les autres, au contraire, seront rassasiés, saturabuntur : soit riiomme sincèrement honnête, qui devient agréable à Dieu par sa iidélité aux dictées de la justice naturelle et qui attiré par là la grâce qui doit le sauver.
C'est pourquoi, vous, homme du monde, qui n'avei pas de foi ou (jui croyez n'en pas avoir, commencez par chercher dans vos œuvres et dans vos paroles h justice et la vérité, et le reste vous sera donné.
Et le vrai chrétien, qui, déjà en ce monde, est comblé de faveurs célestes, même au milieu de ses tribulations par Taliment divin dont il est nourri et la force et la
LES BÉATITUDES. 15
paix qu'il donne à son co^ur, recevra au ciel la plénitude de la vie et de la gloire par FuniDû béatifique ETec Dieu. — Satnrid^Uur.
Beati miêericordes, quoniam ip&i mitrri' eordlam emmqueuiMr (H'dith., V, 1),
bienheureux les miséricordieux, parre qu'ils obtiendront eux-mèmob miâéricurdc.
Après raccomplissement de la justice vient l'exercice de la miséricorde, qui en tempère la rigueur en considération de la faiblesse humaine. On peut même dire qu'elle est le complément de la justice, en ce qu'elle la perfectionne par la bonté du cœur et la charité, qui se proportionnent à la misère de chacun. La justice sans la miséricorde est dureté, la miséricorde sans la justice est faiblesse. .
C'est pourquoi après avoir parlé de la justice, le Seigneur recommande la miséricorde : Beati miseri" çordes^ etc.
Voyons donc en quoi consiste la miséricorde, et comment ceux qui la pratiquent lattirent sur euxmêmes.
* Jastilia et misericonlîa ita oonjunct» sont, ut altéra ab altéra debeat temperari. Justitia enim sine miaerioordia cmdelitas est, mîserieordia $;ine justitia dissoliitio. Unde de miserioordia post justitiam subdit dicens : Benti miséricordes, etc. (Glossa.)
Celui-là est miséricordieux qui, comme le mot T indique (cor misenm)^ devient malheureux dans son
cœur, parce qu'il regarde la misère des autres comme la sienne, et souffre du mallieur d'autrui comme de son propre malheur*.
De là, la distinction de la miséricorde d'avec fa pitié naturelle, instinctive, qui provient de la sensibilité, du tempérament, de T imagination, de Tàge, du sexe , et qui , par cette raison, est facilemeiit excitée et passe vite, comme toutes les impressions des sens.
Dans la miséricorde, il y a de la raison et de la libi^rté. Par la réflexion elle prend à cœur les peines d'autrui, et, sans se contenter d'une sympathie passagère, elle cherche à les soulages avec suite, et non
pas seulement sous l'impulsion d'une première émotion.
Elle devient parfaite lorsqu'elle est animée par le motif surnaturel de la charité.
Il y a donc trois degrés dans cette vertu : la pitié naturelle, ou la compassion instini livo ; 2* la sympathie réfléchie ou Thumanité ; 5"^ la compassion chrétienne ou la charité.
Aux deux derniers degrés, le miséricorde est ex-, citée et soutenue par la retour sur nous-mème, par la conscience de notre faihlesse, de notre misère, (|ui nous porte à faire pour les autres ce que nous voudrions qu^ls fissent pour nous.
* Misericors dicilur, quasi misorurn ror liabcns, quia allcrius niist^riam quasi siiam reputat, ol de iiialo altcriiis (juasi de siio doli't. (Remig.)
LES BÉATITUDES
Comment s'exerce la miséricorde?
. Ce n'est pas seulement par les aumônes, dont la
plus méritoire est celle qui impose le plus de sacrifices; c'est aussi par la participation cordiale à toutes les souffrances de Tàme comme à celles du corps, et surtout, dit saint Jérôme, en ce qui concerne les fautes du prochaîn et les péchés des autres *.
' 1° Soit que nous en soyons la victime, et alors elle s'exprime par le pardon des injures, remettant aux autres leurs torts et leurs offenses. — Pardonneznous, Seigneur, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. — Générosité du vainqueur, et, ce qui est peut-être encore plus difficile, pardon du vaincu.
2'' Soit en ne nous laissant point aller à juger les autres trop sévèrement, par indulgence pour leurs
fautes à cause du souvenir des nôtres, et avec le desir de les excuser, si nous ne pouvons les justifier.
3° Soit enfin en les aidant à porter leur fardeau, autant qu'il dépend de nous, aller altmm onera portaie,., supportate vos invicem,..
Misericordiam consequentur, — De la part des hommes? Peut-être, mais il ne faut pas y compter. Il faut tâcher de leur faire du bien en vue de Dieu et de leur
salut, sans s'attendre à leur reconnaissance, laquelle d'ailleurs nous donnerait ici-b^ notre récompense
* Miserîcordia non solum in eleemosynis inlelligitur, sed in omni peccalo fratris, si aller aiterius onera portet. (Hicron.)
PRniÈBB SÉRIE
De la part de Dieu? Assurément. Il rendra à chacun suivant ses œuvres (Hatt., xvi, 27) ; il nous appli-
quera la mesure que nous aurons appliquée aux autres (Matt., vit, "2); il nous pardonnera comme nous leur aurons pardonné (Matt., vi, 12).
Histoire du mauvais serviteur, qui, ayant obtenu grâce de son maître, persécute son débiteur (Matt., XVIII, 25).
Jugement dernier, où Jésus-Christ, sur son trône et entouré de ses anges, donnera la couronne étemelle aux œuvres de miséricorde : J'ai eu faim et vous m'avez
nourri (Matt., xxv, 55), et enverra au supplice ceux qui ne les auront point pralicpiéos.
Venez, les bien-aimés de mou père, entrez dans la vie éternelle, etc.
Jîeaii niuntlo cordt', quûuiam ipsi lieum videbunt (Matlh., v, S).
Heureuiceux qui onl le cœur pur, parce • qu'ils verront Meo.
Voici une promesse encore plus magnifique I Ce n'est plus seulement la possession du ciel et de la tcrro, ni la joie des consolations, ni la plônilutlo de la justice, ni Fabondance de la miséricorde, c'est la vue de Dieu lui-même qui est annoncée aux cœurs purs. Comment la pureté du cœur peut-elle mériter
LES BÉATITUDES
une telle béatitude, c'est ce que nous allons tâcher d'expliquer, en montrant d'abord en cpioi elle con-
sisto, et comment elle mène à la vue de Dieu en ce monde et dans l'autre.
Une chose est pure, quand il n'y a rion en elle d'hétérogène à sa nature. L'eau est pure, l'air est pur, quand ils ne contiennent que leurs éléments constitutifs et dans la proportion conTcnable.
. L'or est pur, quand il a été séparé par le feu de toute matière étrangère.
Le diamant est ^ur, le cristal est pur, quand il n'y a rien en eux qui entraTO la réfraction et la réflexion de la lumièré.
Il en est ainsi du cœur, qui est la partie affective (le l'àme, ou la puissance d'aimer. Il sera pur, quand il n'aimera que ce qu'il doit aimer.
Or, l'âme humaine, créée à l'image de Dieu, est faite pour le connaître, l'aimer et le servir. C'est sa destination.
Mais Dieu est le bien parfait, l'éternelle vérité, la souveraine justice, la beauté sans tache.
Donc, le cœur pur est celulqui, en toutes choses et par-dessus tout, cherche le bien, le juste, le vrai et le beau, c'est-à-dire qui aime Diou par-dessus tout et par toutes les facultés et les puissances de son être, prêt à tout sacrifier, le monde et lui-même, pour s'unir à lui dans l'une ou l'autre de ses admirables mani* festations.
On le reconnaît aux caractères suivants :
1^ La simplicité d'intention. In simplicUate cordis
SO ' PRËMl&RB SÈRIB.
quœriie Domiyium ( Sap., I). Hoc estenim stmplex cor^ quod mundum cor^ dit saint Augustin (in Serm. in monte, lib. 1, cap. n et yu). 11 ne yeuten effet qu'une seule chose, la gloire de Dieu par Faceomplissement de sa volonté.
2"* La droiture dans l'action; il va droit au but sans se détourner, tandis que celui qui veut à la fois deux choses contraires, tiraillé en deux sens, marche nécessairement par une voie oblique : c'est la courbe du mouvement composé.
3^ Le désintéressement; parce qu'il' ne voit que son objet, il sort de lui-même pour s'y unir.
A ces conditions il verra Dieu déjà en ce monde,
comme Dieu peut y être vu, non par les yeux du corps, car Dieu est esprit ^
Mais par Tœil^de Tàme, qui perçoit les choses spirituelles (I Cor., n, 14).
Il le verra par le regard de Tintelligence, d'abord médiatement dans la manifestation que Dieu fait de lui-même en ce monde, Pev spéculum in wnigmate^ dit saint Paul (1 Cor., xin, 12).
1* Dans l'ordre et la magnificence de la création. — Ravissement du cœur pur au milieu des beautés de la nature. — Personne ne la sent comme lui, parce qu'il est pénétré au Tond de l'esprit qui l'anime.
2*" Dans la science et par 1^ pensée qui entrevoit la vérité étemelle ou les idées de l'entendement divin à travers les phénomènes passagers du monde.
* SluUi aulem simt qui Dcum videre islis cxlerioribus ociilis qunrunt, cum corUc videatur. (Augusi. in Serm. in monte lib. ], cap. II el vu.)
LES BÉATITUDES
' 3<> Dans sa conscieiltc par les dictées de la justice
et les inspirations de la charité*.
4« Par sa foi en la parole de Dieu, qui a révélé aux hommes sa nature, ses perfections et ses mystères par ses envoyés et son Église ; foi divine, que la lumière d'en haut élève parfois jusqu'à la contemplation des choses du ciel, comme en Moïse, en saint Paul et plusieurs saints*.
Au ciel seulement, et dans* la participation à sa gloire, fruit de l'épuration complète du cœur. Dieu sera vu directement, face à face, dans sa substance, dans l'abîme de son être, comme il se voit lui-même. Alors nous pourrons le connaître comme il nous connaît et tel qu'il est (1 Joan., m, 2), sicuti est^ et non plus dans ses reflets ou ses images, per$pe(»ilttm. C'est la vision béatifique, qui possède Dieu à la fois par rintelligence et par Tamour.
Donc, notre vue de Dieu est en raison de la pureté de notre cœur. Chaque degré d'épuration est une ascension vers la vision bienheureuse, à laquelle nous ne pouvons parvenir que par une puriûcation complète.
De là, la nécessité d'une épuration continuée après la mort et d'un lieu où elle doit s'achever : car rien
^ Qui enîm oiimem justitiam fitcit etcogitat, mente sua Deiim videt, quonimn jostitia %ura est Dd; Deua enim jiutitia est. Sdendiun ergo quod si quis eripuerit se a malis et l'ecerit bona, sectuiduin hoc Deum videt aut parum aut ampUus, aut intcrdum aut semper, secundum posstbilitatem humanam. (Chrysost. sup. Matth. in opère imperfeclo.)
* Nemo aulein videns Dcum vivit vita ista, qua inortaliter vivilur in istis scnsibus curporis; sed iiisi ab hac vita quisqnc funditus moria- . tur, sive omniiio exiens de cui pore, sive ita alienatus a carnalibus senaibiis» utmeritoneieîat, sicut ait Apostolus (II ad Cor., 12], ulrum in eorpore aut «dra oorpua ât, mm in îllam subvehitnr viaionem. (Auguat. anp. Gènes. adUtt. fib. U, cap. xn»)
d'impur ne peut être admis au sein de Dieu, qui est la pureté absolue. L'àme entièrement purifiée de ses taches et délivrée de l'expiation de ses fautes peut seule entrer au royaume du ciel, et en elle seulement s'accomplira pleinement cette parole : Beaii mmido corde, etc.
VU
Beaa ftcifici, quanim ^ fm M tOېhnlm (Ihtth., 9).
Heureux les pacifiques, parce «pi'ib seront appelés ks enfaiii» de Dieu.
Jésus-Christ, en commençant sa carrière, annonce à ses apôtres le bienfait immense de la paix, qui assure à ceux qui l'aiment le sort des enfants de Dieu, et, en la
terminant, la première fois quMl apparaît au milieu d'eux après sa résurrection, il leur dit : Pax vohis, il leur apporte la paix qu'il a conquise pour eux par les combats de sa vie et les douleurs de sa mort.
C'est la paix véritable : non quomodo mundus dot (Joan., XIV, 27 1, et (|ui surpasse tout sentiment, ÇM«B exsuperat omnem sensum ( Philip. ^iv, 7).
Jésus-Christ nous donne cette paix bienheureuse :
Atcc Dieu par l'effusion de son sang ;
Ayec les hommes par l'inspiration de sa charité;
Avec iious-iiièuie par le rétablissement de Tordre et de l'harmonie dans notre nature.
L£S BÉATITUDES
11 n'y a point de paix sans la justice, qui rend à chacun ce qui lui est dû* Donc, pour que Phomme rentrât en paix avec Dieu,
il fallait qu'il lui rendît ce qui lui appartient, ce qu'il lui avait dérobé par sa désobéissance, c'est-à-dire tout lui-mémé, dans son âme, dans son esprit et dans son corps.
Sa faute même, ravouglcmcnt et l'impuissance où elle l'avaitjeté, le rendaient incapable de comprendre le sacriUce nécessaire, et encore plus de l'effectuer.
Il ne pouYait donc satisfaire par lui-même à la justice divine, et Xésus-Cbrist, le Verbe divin, s'est fait, chair pour le faire à sa place. Victime innocente et volontaire, en se substituant au coupable, il s'est chargé de son crime et de son expiation.
De là, le mystère de son incarnation, les travaux de sa vie et les angoisses de sa mort, qui ont réconcilié la terre avec le ciel ; et c'est pourquoi il dit à ses apôtres rassemblés après sa résurrection : La paix est avec vous, pax vohis^ maintenant vous êtes en paix avec Dieu.
Mais ce qu'il a fait |)our tous, chacun doit le faire en soi et pour soi, et personne ne le peut que par lui. Chacun doit à son tour, à l'exemple du Rédempteur et par son secours, se restituer tout entier à Dieu,
en observant ses lois, et par la soumission complète à sa sainte volonté. C est ce qu'on appelle mourir à soi-même.
A ce prix seulement, on peut être en paix avec Dieu, parce que la justice est accomplie.
24 PREUIÊRE SÉRIE.
En sommes-nous là, nous qui nous appelons chrétiens?
Ont-ils la paix de Dieu, ces hommes indifférents en matière religieuse et qui ont Fair de compter sur la bonté de Dieu, auquel ils ne rendent rien de ce qui lui est dû?
Ont-ils la paix de Dieu, ces hommes de plaisir ou d'affaires qui ne songent qu'à s'amuser, s'enrichir ou . s'élever dans le monde?
Ont-ils la paix de Dieu, ces hommes plein d'euxmêmes, qui ne se fient qu'à leur raison propre, et ne voulant suivre que leur volonté se font eux-mêmes des dieux ?
Ont-elles la paix de Dieu, ces personnes qui se croient pieuses parce qu'elles ont tous les dehors de la piété, toutes les formes de la dévotion, sans en avoir Tesprit ou la vie, qui est dans l'humilité et l'obéissance ?
Hélas! non; tous sont à des degrés divers dans Tinjustice à Tégard de Dieu, et par conséquent risquent de ne point participer à la paix de Jésus-Christ et à ses promesses.
La paix avec les hommes M
Mous sommes faits pour nous aimer, et cependant
1 Pacifici ilicuntur bcall qui primuin in corde 8uo, dcinde cl inlcr iratres dissidentes faciunt paccni. (Uieron.)
Pacifid autem ad alîos sunt non solnm qui inimicos in pace réconciliant, sed eCiam illi qui, immemores malorum, diligiinl pacem. Paz enim iUabeala esi quie în corde posita est, non tantum in verbis. Qui autcm paceni diltgunt| filii anni pacia. (Ghrysort. anp, mont, in opero imperfecto.)
LES milTUDES. 25
Fégoisme, qui exaspère toutes les passions, nous di-> vise et nous arme les uns contre les autres.
La justice, soutenue par la force, empêche la lutte et maintient l'ordre ; mais elle ne fait pas la paix : c*est une trêve armée toujours prête à se rom[)re.
Il faut plus, il faut l'amour, mais Tamour selon Jésus-Christ, c'est-à-dire l^ cliarité qui aime jusqu'au sacrifice de soi, non 1 amour humain qui aime jusqu'au sacrifice des autres.
On ne s'aime bien, c'est-à-dire comme Dieu aime, qu'en Jésus-Christ et dans son esprit.
£n effet, sans le dévouement chrétien, qu'est-ce que Famitié humaine? un accord passager de sympathie naturelle ou d'intérêt.
Qu'est-ce quePamour, même le plus légitime, sinon un égoïsme à deux? La tendresse maternelle est presque toujours aveugle ou exclusive. .
U n'y a point de j^aix dans toutes ces affections, quand l'esprit de Jésus-Christ ne les domine pas. Elles sont pleines de jalousies, de soupçons, d'exigences déraisonnables, et la plupart du temps, c'est le moi qui en est le principe et le terme.
Donc, sans la foi en Jésus-Christ, sans la pratique de ses commandements et l'imitation du divin modèle, il n'y a point de véritable union dans la famille, dans la nation, ni entre les peuples.
La paix avec soi-même * .
Scission et hittc de l'homme naturel dans son intérieur par le désordre du péché. Son àme et son corps
' Gum interiura tua vacua feceiis ab omni labe peccati, ne disseii-
se
PRËMIÈUË SÉRIE. *
sont sans cesse en guerre, et cette guerre ne peut être terminée que par la connaissance de sa fin et de sa loi, donnée par la parole de Jésus-Cbrisi, ei la force surhumaine que lui communique sa grâce.
Mais outre cette source fondamentale de division intestine, il y a oncorc pour lui deux causes de trouble : le ci'ime et le malheur.
Le crime torture la conscience, qui ne peut être apaisée qne par le rejet dfi mal et son expiation. Jésus-Christ seul nous a enseigné comment les fautes s'expient ; seul il rend la paix du dedans au coupable par la pénitence et par l'absolution qu'elle fait descendre du ciel.
Souffrez-YOtts èans qu'il y ait de votre faute, et
qui peut l'affirmer, car qui est sans péché? Même dans ce cas regardez Jésus-Christ qui a souffert tout ce qu'on peut .souffrir sans être coupable, et qui déclare bienheureux ceux qui souffrent avec lui pour la justice.
Ah I que je vous félicite, âmes d'élite, qui avoz été jugées dignes de souffrir innocentes et comme Jésus- Christ pour le salut de' vos frères I Combien sont utiles et glorieuses vos souffrances» unies à celles du Sauveur !
lioDes contentionosque ex affoctu tuo prôdeant, a te pacem incipe ut sic pacem aliis feras. (Âmbr. sup. Luc, Ub. Yl.)
Pacifici autein in semclipsis suiit, (jiii oinrirs animi niotus coniponeiiles et subjicientes ralioni , carnaloscjuc concupisceiilias habentr.> edomitas, liunl regnuni Dci, in quo ita ordinata sunt oinnia ,ul <[Uoil est lu huiuioe excellent iuiperet caelci i> reluctantibus, quœ sunt nobis besliisr qae commania, atque id ipsum quod esœlUt ia Iwfiiiiie^ id est mens etntk», subjicitur supcriori, quod est ipse Teritu, Filiiis Dei. Ethnc estpix qusB datar in terra homintbus bone volontatts.' (Atigast. in Serm. Dom. in monte» Ub. I» cap. i et iii«)
LES BÉATITUDES
Filii Del vocabunfnr, *Ceux (jui reçoivent dans leur âme la paix de Jésus-Christ deyiendroni les lils do
Car par la paix ayec Dieu, obtenue par le sang de
Jésus-Christ, ils participent à la vie divine, qui en fait des créatures nouvelles, divinx consortes naturx (II Pet., I, 4), et c'est pourquoi Jésus-Christ les appelle ses frères, et ils ont le droit décrier : Abia Pater (^om, , VIII, 15).
Par la paix avec les hommes, fruit de la charité de Jésus-Christ dans leur cœur, ils deviennent les transmetteurs de l'amour divin ; donc fils de Dieu selon la TÎe divine, et pères de leurs semblables selon Pesprit.'
Par la paix, avec eux-mêmes, ou le' triomphe de la vertu ue Jésus-Christ en eux, n'agissant plus que par son esprit, ils deviennent un avec lui ; donc fils de Dieu en lui, qui spiritu Dei agunturj mnt Dei filii (Rom., vin, 14). Je ne vis plus, moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (Gai., u, 29).
* Pacificoram autem béatitude adoptionis est.nit^rces et ideo dicitur quoniam filii Dei vocabuntur. Parens enim omnium Deus unus est, neque aliter transire in mmcapationem familîœejus licebît nist fra tenue invioem earttatis pace Tivemus. (Hilar.)
Velquia pacifici dicuntar qui noc litigaot nec odiunt imâcem, sed et congregant litigantes, recte filii Dei Toeantur, quia Unigentti hoc est opus ron'^regare dispersa etpacificare contra se pnelianlia. (Ghry • sost. in llom. xvii .)
Beatiquiperseeutlonempalimiurpropler jutiiliam, qubniam ipsontm ai regnum eœtonm iMatth., v, 10).
Henreas ceux qui' soulGreat penécu-
tion pour la justice, parce que le royaume des deux est k eux 1
La persécution est le compléinent des béatitudes : elle y met, pour ainsi dire, la dernière main ; car c'est par elle que toiites lés yertus sent éprouvées,
riuimilité, la douceur, la contrilion, la miséricorde, la pureté, Tamour de la justice et de la paix^
C'est ce que nous enseignent ces {paroles de .saint Paiil (Rom., v, 5): TfUmlatio patientiam operatur, pa^ tientia autem probationem, probatio vero spem^ spes autem non confundit.
Nécessité de la persécution pour achever le chrétien, et ainsi le rendre parfaitement heureux, tel est le sujet de cette méditation.
Partout en ce monde, depuis que le mal le domine par la malédiction du péché,' le bien est opprimé,
* Octa?a beatitudo tnnqunni ad caput redit, quia consummatum perfeciumque ostenditet probat. Itaque in prima et in octava nominntiim est regnum cœlonim. Scpt-^m cnim simt qiui' perliciunl. Nam oclavn clarificat ot perfectum demonstrat, ut per lios <riadus perficiantur et caoleros, ot tanquam accipiatur rursus exordlum. (Augu&t., de Serm. Dci in monic.)
LES BÉATITUDES
caché, captif, et il ne peut se dégager et se développer que par une lutte et un travail- incessant. Il a été dit à rhomme: Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (Gen., m, i9), le pain de l'espritet de l'àme comme celui du corps.
11 faut déchirer le sein de la terre pour en tirer le bien qu'elle renferme.
— Cranum non vivificaiurj* nisi prius moriatur (I Cor., XV, 56).
— n faut le broyer le grain pour en extraire la partie nourricière.
— Le feu ne sort du caillou que par la percussion.
— L'or pur est enfoui dans le minerai grossier. Le diamant dans les entrailles de la terre est souillé par des scories.
Partout la vie est dans les liens de la mort, et son développement est une délivrance*
Ainsi dans l'homme enfant pour dégager son âme de la matière où elle est enfouie, pour former son intelligence et sa moralité. Pvimus homo terrenuSy secundus cœlesiis (I Cor., xv, 47).
Labeur» de Tinstruction et de Péducation, qui durent toute à la vie; que de peines, de larmes, de tribulations pour élevei' Phommc spirituel! N'est-ce pas ^ une persécution pour h ^rnihe^ pvopter justitiam^ Siiïii qu'il apprenne à la connaître et à la pratiquer?
Heureux néanmoins celui qui la subit.et en profite. Beati qui persectttiùnem patiuntur^ etc;. /11 deviendra un homme digne de ce nom par le triomphe en lui de l'esprit sur la chair, par le joug imposé à Tanimalité.
Malheur à l'enfant qui ne l'éprouve pas ! L'animal non persécuté en lui pour la justice, s'exaltera par
tous les instincts et les caprices de la chair, et la douceur, ou plutôt la faiblesse déraisonnable de ses parents ou de ses maîtres, lui sera plus funeste que
toutes les violences. Ce sera un homme manqué.
S'il en est ainsi pour former l'homme naturel, l'homme raisonnable, que sera-ce donc pour former
l'homme surnaturel, la nouvelle créature en Jésus- Christ, le chrétien?
Il faut que le vieil homme meure à lui-même pour reviyre ; il faut que son âme, semence du ciel, meure en ce monde et à ce monde pour être vivifiée. 11 faut que la greffe de la vie divine, implantée en elle par le baptême, absorbe la substance du sauvageon, et la transforme en sa propre substance, d où sort la vie régénérée.
C'est ce qui s'opère par les tribulations sous toutes les formes, par la mortiiication involontaire ou volontaire de toutes les puissances de l'humanité, dans son corps, dans son esprit et dans son âme.
Tribulatio patientiam operaiur^ patientia proba* tionem^ probatio spem.
C'est ce que Jésus-Christ appelle ici la persécution pourla justice,et ailleurs la croix que son disciple doit porter tous les jours par le renoncement au monde et à lui-même. Si quis vuH post me vmire^ abneiiet semetipsum^ et toîlat crucem suam quotidie^ et sequatiu' me (Luc, ix, 25).
Cette épreuve, frobatio^ est nécessaire pour séparer le pur de Pimpur. C'est le creuset oii Tor se purifie en y passant sept fois. Toutes les âmes doivent le tra-
L£S ItËÂTlTUDËS. 31
verser en ce monde ou ailleurs, pour entrer dans le sein de Dieu, dont i ien d'impur n'approche.
Jésus-Christ nous a ouvert cette voie unique de la perfection et du salut, par sa parole et par son exemple. Il a subi toutes les tribulations, même celles de la tentation, pour nous apprendre à les supporter et à les vaincre, en expiant pour nous.
Il a été persécuté pour la justice, et tous ses vrais disciples, tous les saints, l'ont été comme lui.
Le christianisme naissant a été éprouvé et affermi par dix persécutions sanglantes; TEglise sera persécutée jusqu'à la fin des siècles, à cause de la justice qu'elle proclame et maintient au milieu des hommes.
Acceptons donc les tribulations de cette vie comme la condition de la vie chrétienne et du vrai bonheur, non-seulement avec résignation, mais encore avec joie. Cum persecuti vos fnerint.,. gaudete et exultate^ dit le Sauveur aux versets suivants.
La persécution tourne toujours à bien à ceux qui la souffrent pour la justice.
Nous sommes trop heureux, beati^ si nous avons quchpie chose à supporter pour Jésus-Christ et sa justice.
Si c'est à cause de notre foi, elle en deviendra plus vive et plus efficace.
Si on nous calomnie, nous souffrons pour la vérité, comme notre divin Maître, et la vérité nous soutiendra de sa lumière et de ses joies.
Si nous sommes dépouillés de nos biens terrestres, nous serons revêtus d'une richesse impérissable.
32 PREinÈRE SÉRIE.
Gaudele et exidlatey quaniam merees vestra eopiosa est m cœlis. Et il n'y a aucune proportion, dit l'Apôtre, entre vos tribulations actuelles et la gloire à laquelle vous participerez un jour. (Uom., vui, 18.)
DEUXIÈME 8ËR1Ë
Si qnii vuH patt me venire, ahnegei
semetipxum et tollat cmcem iuiim ^wtidie et sequatur me (Luc, ix, Î3).
Si quelqu'un vont venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix tous les jours et me suive.
Ce texte est le sommaire de la yie et de la perfection chrétiennes.
Ceux qui se disent disciples de Jésus-Christ et qui yeulent le suivre peuvent être distingués en trois classes.
1^ Ceux qui n'en ont que le désir, ou la velléité;
2*^ Ceux qui le veulent qu'à C3rtaines conditions et par certaines œuvres ;
5" Ceux qui ne le veulent n tout prix et se donnent à lui sans réserve et tout entiers. '
A- laquelle de ces classes appartenons nous? Ce
34 DEUXIEME SËKIE.
sont trois malades qui yeulent tous leur guérison et
la santé. Mais l'un ne veut aucun remède, l'autre n'en veut que quelques-uns, le troisième les accepte tous.
A la première catégorie appartiennent toutes les personnes qui ont de bons désirs, d'excellentes intentions, mais qui ne les réalisent point.
Ces personnes ont la foi, mais non les œuvres. Elles désirent se sauver, mais ne sont pas décidées à faire ce qu'il faut pour cela. Elles veulent la fin et non les moyens.
« On ne met pas en doute la vérité, la nécessité de la
religion.
On reconnaît les droits de Dieu sur l'homme, la malice du péché, le malheur d'une àme surprise dans le péché par la mort. On voudrait se convertir, se sanctifier, faire son salut ; mais on en reste là, et, dans la pratique, quand il s'agit de faire des efforts et de combattre, on recule ou on diffère.
Évidemment ces malades n'ont pas une volonté sérieuse de guérir. Vis sanus fiein f demande le Sauveur (Joan., V, 6). *
Ainsi il faudrait de la régularité, du recueillement, . de la persistance dans la prière : et on la néglige au moindre prétexte, ou on la rend stérile par la* distraction.
'La confession faite à propos décharge la conscience, et donne à Tàme de la lumière et delà force. On craint d'en être gêné, et on la laisse.
La communion qui procure la nourriture par excel-
U BONNE TOLOKTÉ. 35
lence et qui unit à Dieu, on Tabandonnc par indiiférence, par respect humain, ou l'on se réduit strictement à ce qui est ordonné.
On devrait éviter les occasionis du mal, les tentations : et on les cherche ;
Résister à certaines passions : et on leur lâche la bride;
Combattre les habitudes vicieuses : et on s'y abandonne.
Ces désirs du bien sont donc illusoires et deviennent inutiles, funestes même ; car on sait ce qu'il faudrait faire, on a autour de soi les moyens de conversion ou de sanctification, et on en reste à une bonne volonté stérile, à des velléités impuissantes.
On ne répond pas à l'appel de Dieu; on résiste & son attrait, on repousse sa 'motion, on abuse de ses grâces.
On ressemble à ces Juifs rebelles à la voix de Notre-Seigneur, dont il a dit : Si non venissem et locutusfuissm eis^peceatum non haberent; nune autem exeusationemnon habentdepeecato mo (Joan, xv. , 22) «
Ou bien à cette terre maudite dont parle saint Paul : Terra enim sxpe venientem super se bibens mbrem^..proferen8 autem spinas ac tribtdos^ reproba . est et maledieto proxima : eujus comummatio in cornbustionem (Ileb., vi, 7).
Ne nous abusons donc pas [)ar les illusions de notre bonne volonté, qui n'est bonne qu'en imagination, tant qu'elle ne se réalise pais courageusement par des efforts répétés, par des travaux et des sacrifices. La foi sans les œuvres est un corj)s sans àme, et par conséquent sans vie, comme dit l'apôtre saint Jacques (Jac, ii, 1 7), et Jésus-Christ a dit
à ceu.\ qui invoquaient son nom et sa puissance sans accomplir sa parole : Je ne tous connais pas (Mati.y XXV, 12). Les vierges folles sont restées à la porte de
répoux, parce quVllcs n'avaient pas triuiile dans leur lampe, et celles-là seules qui avaiént soigneusement entretenu la lumière et le feu dans leur âme, dont la lampe est le symbole, ont été admises dans le royaume de Pépoux et dans sa gloire (Malt., xxv, 10).
Qui aiiiai MùMm niMi, psrâet eam
• (Joan., ili).
Celui qui aime sa vie, la perdra.
Les malades dont nous avons parlé tout à Tlicure ne veulent ni le médecin ni les remèdes; ceux dont nous allons parler inaintenant, plus dociles en apparence, consultent les médecins et implorent des
remèdes, mais ils se font ju*(os des proscriptions et de leur application, c'est-à-dire qu'ils n'en l'ont qirà leur téte, et se traitent eux-mêmes en s'imaginant être dirigés.
Ils veulent être guéris, mais à leur manière, et suivant leurs convenances.
C'est le jeune homme de rÉvangile, qui vient demander à Notre-Seigneur comment il pourra gagner le royaume du ciel, et qui se retire attristé, parce quUl est riche et qu'il faudrait renoncer à ce qu'il possède (Luc, xviii, 23).
LA BONNE VOLONTÉ. 31
Ce sont ceux (jiii regardent en arrière après avoir mis la main à la cliarrue (Luc, ix, 62.) Voyons ce qui en arrive le plus souvent.
' Il y a dans le monde des personnes pieusQs, qui passent pour être très^Tancées dans la voie chrétienne et qui croient Tétre en effet. Elles ont toutes les habitudes de la religion, en remplissent exactement les observances, les pratiques extérieures, et aspirent à la perfection.
Le monde les appelé des dévotes^ c'est-à-dire dévouées au service de Dieu, et ici encore il se trompe ; car au fond elle ne sont dévouées qu'à leur propre ser\ice, c'est-à-dire à leur manière de voir et à leur volonté propre.
Elles font, il est vrai, profession de suivre Jésus- Christ, mais à leur manière, et comme cela leur convient.
Elles ont un directeur spirituel, qu'elles dirigent, ou dont elles contrôlent et revisent les prescriptions, n'en prenant que ce qui leur plait.
Elles prétendent pratiquer la sainte obéissance, mais elles ont soin d'indiquer ce qu'on doit leur commander.
Elles ne veulent suivre que les mouvements de la grâce, et à chaque instant elles la subordonnent à leur
nature, qui la rend stérile.
C'est bien à ces personnes que s'appliquent ces paroles du Sauveur : Qui amat animam suam, perdet eam. — Elles risquent en effet de perdre leur âme
en l'aimant trop, c'est-à-dire en cherchant avant tout
DEOXlfeHE SÉRIE.
directement ou indirectement, ù satisfaire leur sentiment, leur pensée, leur volonté.
Ainsi il faudrait à leur orgueil, d'autant plus dangereux qu'il est caché sous les formes de la modestie, des humiliations, et elles ne les acceptent pas.
Leur sensibilité, leur délicatesse auraient besoin de mortîBcations, et elles évitent toutes celles qu'elles ne sMmposent point à elles-mêmes, et qui seraient les plus cfhcaces.
A leur intempérance de jugement, de langue, il faudrait plus de silence et de retenue ; il faudrait savoir se taire et se contenir, surtout en ce qui regarde le prochain, et cela leur est insupportable.
Leur activité liévreuse et désordonnée, ipii les pousse à se mêler de tout, devrait être combattue par le recueillement, et elles sont devenues incapables de rentrer en elles-mêmes. Elles ont besoin de s'agiter dans toutes les œuvres extérieures.
Enfin, àcecatactère impérieux, à cet esprit plein de lui-même, à cette volonté remuante et dominatrice, il faudrait le joug d'une discipline sévère et forte, et c'est ce qu'elles redoutent le plus, tout en la demandant.
On veut tout faire, excepté ce qu'il laudrait. Qu'arrive-t-ii alors ?
La confession elle-même devient un piéi>e, où Ton s'einliai rasse en einharrassaiit \v préire. On dil tout, excepté le phis importanl, ou au moins on ne leditpas franchement, droitement, connue ilfaudraitle dire.
Si l'homme de Dieu devine, met ù jour ce qu'on se cache soi-même, et se montre sévère, on conteste avec lui, on crilupie sa parole, et on n'en prend que ce qu'on approuve.
LA BONNE VOLONTÉ
S'il insiste et commande a^ec autorité, on Taccuse
de ne pas l)ien connaître la personne à qui il a affaire, et on s^adresse à un autre moins perspicace ou plus commode.
S'il est facile, et laisse aller, on s'abrite derrière sa parole, et on va de Pavant, continuant à se tromper soi-mèijie et à le tromper presque sans conscience et sans en avoir l'intention formelle.
Mais en marchant de cette manière on n'avance pas dans la vie chrétienne, parce que tournant sans cesse sur soi, on y reste enfermé et on s'y endurcit, tandis qu'il en faudrait sortir par le renoncement, par l'abnégation, la condition unique du perfectionnement. Si quis vull post me venire^ abneget êemet ipmmj etc.
Cet état est des plus dangereux; il mène à la mort de rànio, qui se tue en refusant de se perdre, c'est-à-dire de s'abandonner à Dieu, par l'attachement excessif à sa personnalité. 11 est d'autant plus funeste, (|ue Torgueil ou l'égoïsme a corrompu les voies de la piété en abusant de ses formes, et en pervertissant toutes ses ressources, même les plus sacrées.
Aussi l'àme en cet état, livrée à elle-même et s'agitant dans la vanité de ses pensées, perd peu à peu le goût des pratiques pieuses, dont elle ne retire plus aucune consolation.
La |)arole divine, dont elle a abusé, lui paraît fade et ne la nourrit plus. Les bonnes lectures, qu'elle a multipliées sans discernement et pour trouver du nouveau, n'ont plus de saveur pour elle. La confession devient un tourment et un ennui, et la connnunion elle-même, dont elle s'approche sans désir, et non sans tremblement à cause de sa foi, TefFraye sans la réconforter.
Alors il ne faut qu'une tentation pour rejeter ces *
âmes dans les ontraîncmonts du monde, par le découragement de la religion dont ( lies ont abusé, par le désespoir d^une piété faussée, et dans laquelle la nature a étouffé la grâce.
Une seule chose peut les guérir, vl c'est une grande grâce quand elles la trouvent, et surtout si elles en profitent : c'est une direction douce et ferme à la fois, qui les arrête, les brise, et les ranime en les forçant à sortir d'elles-mêmes, pour se donner sans réserve par l'obéissance, et s'alnuidonner cordialement à la direction que Dieu leur envoie pour les sauver, comme nous allons le voir.
Qui perdïderil animam tum proplcr
me, saliam faciet illam (Luc, ix, 24).
Celui qui perdra sa \ic ù cau^e de moit la sauvera.
La troisième classe comprend ceux qui se donnent
à Dieu tout entiers et sans réserve, ne voulant (jue ce qu'il veut, et prêts à tout sacrilier, ce qu'ils ont et ce qu'ils sont, leur intérêt, leur volonté, leur vie même, pour sa gloire et pour le bien du prochain.
Ceux-là seuls accomplissent pleinement le grand ccmmandeinent de l'amour : « Tu aimeras Dieu de toute ton ànic, d ton prochain comme toi-même. »
Aussi veulent-ils leur salut à tout prix et par tous les moyens, tandis que les premiers n'en voulaient
LA BONNE VOLONTÉ. 41
aucun et que les seconds n'admettaient que ceux qui leur convenaient.
Ce sont des malades qui s'abandonnent avec toute confiance à leur médecin, faisant en conscience tout ce qu'il leur prescrit.
Ceux-là perdent véritablement leur âme pour la sauver ; car ils la remettent entre les mains du Sauveur unique.
V oyons donc si nous sommes de ces vrais chrétiens et ce que nous gagnerons à en être.
1** Là où est votre trésor, là est votre cœur, dit le Seigneur. (Matt., vi, 21.) Quel est notre trésor? En d'autres termes, qu'est-ce que iious aimons le plus en ce monde?
Est-ce Dieu et sa justice? Alors, dans toutes les circonstances où elle est engagée, nous devons tout faire, et au prix de tous les sacrifices de plaisir, d'intérêt ou d'amour-propre, pour Faccomplir, la défendre ou la servir.
Avons-nous toujours ce courage? l'avons-nous le plus souvent? l'avons-nous quelquefois?
Ou, la plupart du temps, n'est-ce pas le contraire qui arrive? et par attache à notre intérêt ou à notre orgueil, n'est-ce pas nous que nous clierchons au détriment de la vérité et de la justice ? Ne pactisons-nous pas trop souvent par faiblesse, sinon par hostilité, avec les ennemis de Dieu et de sa loi?
Affections naturelles de la famille, de la propriété, de la gloire, de la puissance, (jui deviennent des passions exclusives, des espèces d'idolâtrie, qui mettent
Dieu au second rang et le subordonnent dans notre amour.
2** Sommes-nous capables de faire pour Dieu ce
que nous faisons si facilement poiii le monde et ses biens'/ Qu une passion s^empare de notre cœur, et nous ne vivons plus que pour son objet; nous n'aspirons qu'à le posséder, nous nous y donnons tout entiers, corps et âme. C'est ce qui fait la générosité apparente, et trop souvent la folie des passions humaines.
Ne nous passionnerons-nous jamais pour Dieu, pour sa gloire, pour son service? C'est au fond la
seule passion légitime, et elle transfigure toutes les autres quand elle s'y môle.
C'est la passion des grandes âmes, des âmes pures, qui inspire et produit le véritable héroïsme parle dévouement jusqu'à la mort à la justice et à la charité.
C'est la seule passion digne du cœur de Tliomme; car elle a pour objet le bien, le vrai et le beau dans leur perfection et leur infinité; et cet infini de la bonté, de la vérité et de la beauté peut seul assouvir la faim de notre âme.
1^ Notre âme est affamée de bonheur ; le bonheur,
ou la jouissance du bien, n'est complet que s'il est durable, et il n'y a de durable que ce (jui est éternel.
La passion humaine veut se donner tout entière à son objet pour en jouir, pour vivre en lui et de lui ; mais sa misère est de le perdre dès qu'elle le possède, parce que Tobjet est fragile et périssable. Son bonheur s'évanouit presque aussitôt qu'elle le saisit.
LA BONNE YOLONTÊ.
L'àme humaine ne peut, ne doit se donner ainsi qu'à ce qui est impérissable, et alors seulement sa donation pleine et entière lui assure un bonheur qui ne
passera point. — Qui perdiderit ammam suam propler mej salvam faciet illam. •
Joie et triomphe des martyrs et des saints qui ont perdu leur vie en Dieu pour la retrouver en lui.
2<» Mais en lui donnant noire âme avec tout son amour, nous ne faisons qu'un acte de justice; car nous lui rendons ce qu'il nous a donné en nous créant, son bien ; et si nous avons le bonheur de nous dévouer à son service, de nous sacrifier pour sa cause, nous payons notre dette à celui qui a versé son sang pour nous racheter, et qui est mort sur la croix pour nous réhabiliter.
S*" Donc, si nous voulons avoir part à la gloire de Jésus-Christ, il faut franchement participer aux souffrances de son sacrifice (Rom., vin, 17); il faut renouveler en nous et pour notre salut ce qu'il a fait pour le salut de tous, et e^lui-là seul qui se dévoue à son exemple, le suit sur ta voie douloureuse et au Calvaire, est vraiment son disciple; car il consent à pordrc sa vie pour lui, afin de la trouver en lui et par lui.
Dieehût ad nmnes: Si qu'n vult poftt me ventre, nhncgrl sfmritpsum (Luc, ix, 23).
11 diaail ù tou6 : Si quelqu'un veut me SQÎYre, qu'il renonce I Ini-mêine.
Résumé des trois manières d*étre chrétien ou de
suivre Jésus-Chrisl : la première ne le suit pas du tout ; la seconde le suit quelquetois et à sa manière ; la troisième veut sincèrement le suivre en tout et partout, et quoi qu'il lui en coûte. Elle prend la voie étroite que le Sauveur a ouverte, et voulant sérieusement la lin, elle emploie le moyen unique de l'atteindre, Tabnégatioa ou le renoncement à soi-même.
Examinons donc ce moyen salutaire et voyons comment une discipline vraiment chrétienne le met en pratique.
Dieu étant la vérité et la justice parfaites, il est clair qu'on n est dans la vérité et dans la justice qu'en conformant son esprit, sa parole et sa volonté à la loi divine.
C'est-à-dire que pour être pleinement uni à Dieu, il faut n avoir avec lui qu'une même pensée et une même volonté.
Donc il faut renoncer à la sienne, en tant qu'elle difière de celle de Dieu, et c'est justement là qu'est 'abnégation.
U liON.NE VOLOxNTÉ. 45
n ne s'agit donc proprement de quitter ni sa famille, ni le monde, ni sa position sociale ; ii s'agit de se quitter soi-même, ce qui est plus diflicile.
Chacun peut rester dans la situation où Dieu Fa mis, pourvu qu'il y fasse fidèlement le devoir de sa position, comme disait saint Jean à ceux qui venaient le consulter : Facile quodvobis constilutumest. (Luc , III, 13.)
Mais comment se quitter soi-même? Rien n'est plus facile à dire ni plus difficile à faire.
L'abnégation du moi n'en est pas la destruction, qui entraînerait Tanéautissement de la personne humaine.
Le moi est le centre de cette personnalité d'où sor* lent tous les rayons de l'activité de l'homme.
Ce moi est intelli^^ent et libre, donc il est fait pour connaître le vrai et choisir le bien. Sa loi est de s'anir à la vérité par son intelligence et au bien par sa volonté. 11 n'est dans l'ordre de sa création qu'à cette condition, et il ne peut alteiiulre à la perfection et au bonheur que par cette union.
Il ne s'agit donc point de le détruire ni de le paralyser, mais de le régler, afin que ne cédant plus aux instincts aveugles de la chair et à la concupiscence désordonnée, riiomme cherche dans toute sa conduite à identilier son esprit et sa volonté avec l'esprit et la volonté divine, c'estrà-dire à n'aimer et à ne vouloir que la vérité et la justice.
11 y a, en effet, dans toute position, une règle, une loi, quelque chose de vrai, do juste, de bien à l'aire : — c'est ce qu'on appelle le devoir, qui distingue l'être raisonnable de Tanimal; — de là la voix de la conscience morale.
DIUllfiXE S&RIE
^fais il V a aussi ce que saint Paul appelle la loi de la chair (Kom., vu, 23), qui est dans les membres, ou ' la concupiscence avec tous ses instincis, qui est opposée i la loi de l'esprit. De là, la rechcrcbe de sa jouissance propre ou de sa vanité, même au mépris de la loi supérieure.
Donc une collision inévitable.
L'abnégation de soi consiste à fidre passer le devoir avant le plaisir, l'intérêt, ou Torgueil de sa personne.
C'est le premier degré de la justice, qui est de précepte. Lç second, qui complète la justice chrétienne, est de s'oublier tout à fait en se dévouant ftme, corps
fît biens, en vue de la gloire de Dieu et pour le salut du prochain.
Le dévouement est la plénitude de l'abnégation. Il dépasse la justice naturelle, et, à ce titre, il n'est plus ordonnné, mais conseillé h ceux qui aspirent à la perfection.
C'est pourquoi Jésus-Christ dit : Si qids vult post me ventre^ si quelqu'un veut me suivre, parce que c'est à cette condition seulement qu'on devient un disciple partait du maître.
Appliquons maintenant cette doctrine à la pratique de la vie.
L'homme étant composé d'une àme et d'un corps, son moi vit à Tintérieur et à l'extérieur de sa personne ; il se pose dans le corps, dans les sens, puis dans l'esprit et dans la volonté.
De lè, deux espèces d'abnégation ou de mortification : l'extérieure et Tintérieure.
U BONNE VOLONTÉ
L'extérieure, qui est la plus tàcile, consiste surtout à ne pas poser son âme dans la possession des biens de la terre ni dans les jouissances 4u corps. •
Faut-il pour cela renoncer à la propriété, vendre tout ce qu^on possède et le distribuer aux pauvres?
Ce serait le mieux, sans doute, en certaines circonstances; mais la parole divine, qui le conseille, ne
l'exige pas, et tous ici-bas ne sont pas capables de le faire.
Mais ce que la loi demande, c'est que le cœur ne se pose pas dans les biens terrestres comme dans un trésor où sera son amour.
Et surtout que nous ne fassions jamais de tort aux autres pour acquérir ou augmenter notre richesse.
C'est pourquoi l'Évangile dit : Possédez, comme ne possédant pas. (I Cor., vu, 30.) Malheur aux riches. .. (Luc, vî, 24.) Il est difficile qu'un riche entre dans le royaume du ciel. (Matt., xix, 25.)
Et, à cause de cela aussi, l'Église prescrit l'aumône comme un devoir, et l'aumône est d'autant plus .efticace' pour celui qui la fait, qu'elle lui impose une plus grande j)rivation, un sacrifice. Eleemosyna ab omni peccatoliberat, (Tob., iv, ii,) Date eleemosynanij et ecce omnia tnunda sunt vobis .(Luc, xi, 41.)
Par la mortification des sens s'exerce le renoncement aux jouissances du corps, — discipline des appétits charnels.
Mon pas qu'on doive refuser au corps ce qui lui est nécessaire pour vivre, ni négliger de le soigner dans l'intérêt de sa santé ûi de sa bonne tenue ; mais on ne doit pas faire de ce soin un moyen de jouissance ni de vanité. Car le corps est pour l'âme, et non l'âme pour le corps*
Que si l'esprit de Dieu yous pousse aux grandes mortifications, comme les saints, c'est qu'il tous ap«
pelle à la perfection des anges dès ce monde, et par cette voie transcendante vous rachèterez le temps, redimentes tempwfy dit l'Apôtre (Ephes., y, 16), c'est-àdire ([ue TOUS outre-passerez le purgatoire, ou l'abrégerez, par TachèTement ou l'aTancement de votre purification ici-bas.
Beati pmiperêt tfMtu ÇUUh,, v. 3).
Heuroailet paotraft d'esprit*
Le renoncement aux biens et aux jouissances de ce monde n'est que le commencement de l'abnégation, par la mortification extérieure. Allons plus aTant, et considérons-la maintenant dans ce qu'elle a de plus proioiul et de plus difficile, la mortilication de Tesprit et de la volonté. Là, se trouve la discipline de la vie intérieure, la voie la plus excellente de la perfection chrétienne.
11 y a quelque chose à (juoi nous tenons plus qu'à notre corps et à nos biens, c'est notre esprit propre el notre volonté ; car c'est la partie la plus intime, la plus personnelle de nous-méme.
On a dit que la Tictoire la plus difficile et la plus glorieuse est celle qu'on remporte sur soi. Nous pouvons dire aussi qu'il est plus facile de renoncer à toutes choses qu'à sa pensée ou à son désir*
LA BONNE VOLONTÉ
Cependant Jésus-Christ veut que son disciple renonce, non-seulement au monde, mais encore à lui-
. même pour le suivre
Pourquoi et comment? .
Commençons par l'abnégation de l'esprit propre.
On entend en général par l'esprit la faculté de penser, qui, s'exerçant par l'intelligence et par la raison, aspire à connaître la vérité, c'est-à-dire à la science.
L'esprit est fait pour connidtre le vrai, comme le cœur est fait pour aimer le bien. Cette tendance est
donc naturelle, légitime, et y renoncer ou l'empêcher serait dégrader l'homme.
L'abnégation consiste à la régler, et non à la suppri^ mer, car :
1* Nous voulons savoir plus qu*il ne faut, plus sapeve qnam oportetj dit l'Apôtre (Rom., xir, 5), et de là une vaine science qui nous exalte et nous égare.
T Nous nous complaisons aisément dans notre propre pensée, et alors nous nous y attachons parce qu'elle est nôtre.
Dans ce cas, c'est nous, notre œuvre, notre gloire que nous cherchons plus que la vérité, ou au moins nous l'exploitons dans l'intérêt de notre vanité.
De là, Pindignation contre ceux qui n'adoptent pas notre manière de voir, notre opinion.
L'envie, la jalousie contre ceux qui réussissent mieux que nous.
Le mépris, la critique, la moquerie et le reste pour ceux qui nous semblent incapables de nous comprendre.
Et eniin le dédain de l'enseignement ou des conseils, ce qui empêche le perfectionnement.
IHEUUÈIIE StelB.
En (juoi consistera donc l'abnégation de l'espjritî D'abord à mettre un frein à la vainc curiosité, qui veut tout saToir et pénétrer les choses les plus profondes, ou insondables à Pintelligence humaine.
Ne point se perdre en dos spéculations oiseuses ou impuissantes, où la vanité a plus de part que l'amour de la vérité.
Se borner i bien savoir ce qui est nécessaire au
chrétien pour faire son salut, et à rhonime du monde pour y remplir ses devoirs et suffire aux exigences de son état.
Ensuite il faut dans ses études chercher la vérité par-dessus tout, l'accepter, de quelque côlé qu'elle
nous arrive, et quoi qu'elle nous fasse, lui subordonnant toujours notre intérêt ou notre amour propre.
De là, la sincérité, la droiture de l'esprit, qui ne se laisse pas infléchir ni obcurcir par la passion. C'est l'honnêteté dans la pensée.
L'Église commande l'abnégation de Tesprit dans la science divine par la foi, dans la science humaine par la modestie et l'humilité ; et pour nôus mener à la perfection sur ce point, elle nous explique ainsi la parole de Jésus-Christ : Beati pauperes spiritu : heu • reux ceux qui, dans l'exercice de leur raison et de leur intelligence, sont prêts à renoncer à leur pensée devant la vérité; car en se vidant de leur esprit propre, ils s'ouvrent à l'esprit divin qui les remplira de sa lumière et de sa force.
LA BONNE VOLONTÉ
• Pater,., n^tteut ego 9ùlo,âed sicut iu (lUtthn nvi. 89).
Kon Père, non comme je Teux, mais comme vous voulez.
C'est déjà un grand pas dans la voie chrétienne, que de saToir soumettre son esprit et renoncer à son sens propre devant l'autorité de Dieu ou des hommes.
C'est la condition sine qua non de la foi dans les choses divines et du bon ordre dans les choses humaines.
Mais îl y a quelque chose à quoi nous tenons plus encore (jii'à notre esprit propre OU à notre pensée, c'est notre volonté.
L'abnégation nest donc complète que si elle va jnsque-là, et c'est ce que Jésus-Christ nous apprend par son exemple et par cette parole : Pater y non sicut efjo volo^ sed sicut tu.
En quoi consiste l'abnégation de la volonté et quels en sont les effets : tel est le sujet de cette méditation.
Nous ferons d'abord remarquer que la volonté de Phomme est sa force et sa gloire ; car c'est par elle
surtout qu'il est l'image de son auteur, et son représentant dans le monde qu'il habite et qu'il est chargé de cultiver et de gouverner.
Il ne s'agit donc pas de l'anéantir, ce qui ferait de l'homme un esclave, un animal, une chose.
Un homme sans volonté, ou qui ne sait pas vouu)ir par lui-même et à propos, perd caractère humain.
Il ne doit y renoncer qu'en face d'une autorité supérieure à la sienne, c'est-à-dire devant la loi qui a seule le droit de lui commander. La volonté s'exerce donc légitimement dans sa sphère, coniurmément à la loi et selon l'ordre.
Mais cette volonté, dont Dieu était l'objet naturel avant la chute, depuis le péché et par la perversion qu'il lui a imprimée, tend à rindépendanco.
De là, le mauvais instinct qui la pousse à l'opposition contre l'autorité et à la désobéissance, déjà dans le premier âge.
Kn outre, en même temps qu'elle se révolte contre la loi, elle tend à s'imposer aux autres comme loi. Despotisme naturel de l'enfant.
Et enfin, au lieu de trouver son bien dans la soumission légitime, elle veut jouir par la domination, ou s'exalte dans l'indépendance.
C'est ce que le tentateur avait promis à nos premiers parents pour les séduire, eritissicut dit (Gen., m, 5).
Alors nous ne cherchons pins en toutes choses la loi, la justice, le hien ou le lu)u ordre, mais le plaisir personnel d'imposer notre volonté, ou le triomphe du commandement. Triste triomphe, qui. renouvelle à chaque génération l'orgueil et le péché du premier homme avec leurs conséquences déplorahles, partout où la volonté s'exerce par la puissance de la nature sans la lumière et le frein de la grâce.
Ainsi, puissance paternelle, qui regarde les enfants
LA BONNE VOLONTÉ
comme sa propriété, d'où sort un mélange de despotisme déraisonnable et de faiblesse ridicule, suivant
le caprice de la nature.
D'autre part, obéissance raisonneuse des entants, qui ne tend qu'à s'émanciper, et même à dominer.
Les supérieurs yis-à-vis des inférieurs, eiviee versa. Les maîtres vis-à-vis des serviteurs, et vice versa
Les princes vis-à-vis des peuples et les peuples vis-à-vis des gouvernements.
Si l'abnégation chrétienne ne préside pas à tous ces rapports, et ne discipline pas de part et d'autre les volontés, elles entrent en guerre sourde ou patente, et il n'y a plus entre elles ni ordre, ni paix, ni bonheur.
Donc ahnegetsmetipmm^ que chaque volonté .sache renoncer à elle-même, jiropter justitiamj pour la justice, le bon ordre et la [)aix.
Que le moi s'eil'ace dans l'exercice de sa puissance devant la loi, et qu'il restreigne sa liberté dans les limites de l'équité, cherchant avant tout à faire ce que la loi demande et non ce qui lui plaît, à sacrilior Forgueil du commandement à Tobligatiou du devoir.
Voilà pourquoi l'Église, dépositaire de l'autorité divine, et chargée de rappli({uer et de la faire resipectcr, impose l'obéissance à tous dans les choses spirituelles, même aux rois ot aux ^Tauds do la terre, et à ceux-là plus qu aux autres, à cause de leur puissance et de leur responsabilité. Sans elle qui les main- ' tiendrait dans la justice et la modération? Elle est la sauvegarde du droit, de la liberté et de la dignité sur la terre.
Elle dit à tous avec Jésus-Christ : Sachez renoncer à votre volonté pour la justice.
DEUXIÈME SfiBIE.
Elle dit aux plus parfaits ou à ceux qui veulent le devenir, en leur présentant l'exemple du maître: Obéissez, jusqu'à la mort, et à la mort de la croix.... Pater <f nonsicutego volOj Hed sicnt tu. La soumission à la loi divine et huiaaiue est la vertu du chrétien dans le monde.
Le sacrifice complet du moi à la volonté divine, par les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, est la vertu par excellence et le couronnement de Pabnégation, pratiquée à la fois dans les choses du corps, de l'esprit et du cœur.
C'est la voie royale de la vie étemelle.
ToUat cnem tuam quotidie (Luc, ix, âo).
Qu'il porte n croii tous les jours.
Résumé rapide des trois instructions sur l'abnégation, qui ne suffit pas pour devenir un par/ait disciple de Jésus-Christ. Il faut encore, dit le Maître, prendre sa croix et la porter tous les jours. — Tollat' crucem suam quotidie^ c'est-à-dire que chaque chrétien doit faire pour son salut , ce que Jésus-Christ a fait pour le salut de tous, accepter la croix et la porter en expiation du péclic.
rurest-ce que celte croix, et comment doit-on la porter? C'est le sujet de cette méditation.
il BONUE YOLONTÈ.
La croix de Jésus-Christ est Pinstrument et le signe
du salut. Le Sauveur l'a portée sur la voie douloureuse, et il y a été attaché au Calvaire pour satisfaire à la justice divine en place de l'homme coupable, et laver nos iniquités dans son sang divin.
Quand donc il nous dit de prendre notre croix, faut-il entendre cette parole littéralement ? devonsnous comme lui charger nos épaules d'une croix pesante, et monter au Calvaire pour y être attaché et y mourir?
C'est Tesprit qu'il faut suivre et non la lettre.
La croix est le symhole de tout ce qui nous fait soulTrir dans notre corps, dans notre esprit, dans notre âme; de tout ce qui tend à nous traverser, à nous mortifier, à nous crucifier dans notre amour du bien-être, dans notre pensée, dans notre volonté.
Donc la voie douloureuse et le calvaire sont partout où nous avons à soufirir, à mourir à nous-mêmes par la mortification, à être gênés par ce qui nous contrarie.
Partout la croix est devant nous, à coté de nous, en nous. Le monde est tout hérissé de croix, car il est plein d'oppositions, de contradictions, d'obstacles; et la>ie de l'homme sur la terre est un combat incessant, soit par les circonstances où il est placé, soit par Popposition de ses semblables, soit par la division et la lutte qui mettent la discorde dans sa personne. La loi de la chair qui milite dans nos membres, dit TApôtre, combat sans cesse la loi de l'âme (I Pet., ii, li). Je ne fais pas le bien que j'aime, et je fais le mal que je déleste (Uom., vu, .15]i.
Exemples : — Une maladie incurable et pleine de
souffrance ;
La perte de sa fortune ou de son état, de sa puissance;
La ruine de sa réputation par la calomnie ;
Les déchirements du cœur par la perte, Tabandon
ou ringratitiulo de ceux qu'on aime :
Et, ce qu'il y a de plus cruel encore pour une àme chrétienne, la perdition qu'elle ne peut empêcher des âmes qui lui sont chères.
Il n'y a personne ici-bas qui n'ait à souffrir de quelque côté; mais la souffrance, qui est inévitable, peut être profitable à l'àme, ou inutile, ou même nuisible, suivant la manière dont elle est portée.
Il ne s'agit point de ne pas souffrir, mais de bien sonlTrir, pour en tirer profit en union avec les souffrances de Jésus-Christ.
Comment donc faut-il porter sa croix, non -seulement pour la rendre moins pesante, mais efficace et salutaire comme celle de Jésus-Christ?
Il y a trois manières de porter sa croix, ou les con-
tradictions et les peines qui nous aliligont.
Je ne parle pas ici des esprits légers (jui secouent la croix quand elie se présente, et cherchent à y échapper par les distractions. Elle finira cependant toujours parles atteindre un jour ou l'autre, et les trouvant sans préparation et sans force, elle les accablera. C'est de la déraison qui aboutit au désespoir.
l*" 11 y en a qui portent leur croix avec colère, avec
LA BONKE TOLONTÊ.
indignation, en révolte contre la Providence ou le destin. Us s'en prennent à^tout le monde, à Dieu et aux hommes, excepté à eux-mêmes, ne voyant pas ou ne voulant pas voir que, le plus souvent, ils se sont attiré leurs peines, dont la douleur est à la fois la conséquence et l'expiation de leur mauvaise volonté et de leurs fautes.
Ils sont comme l'animal blessé, qui mord le premier objet qu'il rencontre, ou comme Tenfant sans raison, qui s'en prend au premier venu.
On ne gagne ainsi que la satislaction passagère d'un ressentiment aveugle, et au contraire la douleur s'exaspère par la fureur.
2° D'autres, plus raisonnables, portent leur croix avec stoïcisme, en se roidissant contre, elle par une réaction violente d'orgueil ou de fausse dignité. Us vont même jusqu'à nier la douleur pour paraître n'en être pas abattus. Vains efforts, et courage digne d'une meilleure cause 1 Ils s'épuisent sans profit pour leur âme, qui s'endurcit ou s'exalte, et surtout sans trouver de secours qui les soutienne, ni de consolations qui adoucissent leur sort.
Leur âme se dessècbe en tournant à vide sur ellemême, et leur vie sombre et tourmentée, en hostilité avec tout ce qui i'entoure, blasphémant ce qui est au-dessus d'elle, méprisant ce qui est à son niveau et dédaignant ce qui est au-dessous, se consume dans l'illusion d'une vaine gloire et sans espérance*
C est la souffrance de l'enfer.
5® La seule manière de rendre la douleur profitable est de l accepter ciirétiennement, c'est-à-dire avec patience et résignation.
C'est à ceux-là qu'il a été dit : Heureux ceuxqui souf-
frent pour la justice, car ils seront consolés (Matth.,
Et en effet, le cin étien fidèle, qui a foi on la parole et au sacriiice de Jésus-Christ, accepte et prend sa croix, comme un aYertissement ou comme un remède, et dans les deux cas elle est une grâce.
Comme avertissement ou préparation, c'est une tentation à laqurllo il est soumis et qui devient une é|)reuve de sa vertu.
Comme remède, c'est une expiation de ses fautes, et qui n'en n'a pas commis? Heureux s'il peut l'achever en ce monde, où tant de secours lui sont donnés pour vaincre le mal I
Ou bien, c'est l'expiation des fautes d'autrui, et s'il la subit en union ayec la croix de Jésus-Christ, il est trop heureux de participer aux mérites de ses souffrances, et d'être crncilié comme lui pour le salut des coupables. U aura un jour part à sa gloire en raison du partage de ses douleurs.
Mais le Sauveur ajoute : Tollat quotidien qu'il porte sa croix tous les jours ! Voilà ce qui achève le vrai disciple de Jésus-Christ, (pii suit son maître tous les jours, ù chaque instant, c'est-à-dire qui ne se lasse pas dans sa patience, ne se décourage pas dans sa résignation.
11 est facile à uiicàme qui a de la ^(Miériisité, iTaccomplir une fois un sacridce, ou de suppoi ter coui ageusement un coup du sort. Mais se sacrifier tous les jours dans les petites choses comme dans les grandes, et rester inébranlable au milieu des assauts répétés de l'infortune ou de la souffrance : voilà l ■héroïsme de de la vertu, dont Jésus-Cbrisi nous a donné Texenipie jusqu'à la mort de la croix, et dont nous ne sommes
U BOM.NË VOLONTÉ. 50
capables que par la communication de sa grâce et la vertu divine de son sang.
Alors seulement nous porterons notre croix avec lui, en lui et par lui, et comme nous dit l'Apôtre, si nous ayons le bonheur de le suivre dans son abaissement et dans ses douleurs, nous le suivrons aussi plus tard dans sa gloire et dans sa félicité I (Rom., viu, 17).
ViU
Seputur m (Luc, ii, fS), Qu'il me svive«
Cette parole exprime à la fois le devoir et la récompense du disciple de Jésus-Christ, de celui qui a voulu le devenir par le renoncement à lui-même et le portement de sa croix.
Son devoir ; parce que le disciple doit suivre partout son maître, au Golgotha comme au Thabor, sur la voie douloureuse comme dans son entrée triomphale à Jérusalem.
Sa récompense; car le Seigneur a dit: Je, veux, ô mon père, que mes serviteurs soient où je serai moimême (Joan., xvn, 24), et ailleurs: Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il aigra la lumière de la\ic (Joan., \ni, 12).
Voilà ce qu'on gagne à suivre Jésus-Christ. Après 8*étre unieàlui par le renoncement et parla croix^ l'âme
s*y unit par ia lumière de la vie, par la vie elle-même, c'est-à-dire qu'elle devient une nouvelle créature en
Jésus-Christ, in Christonova creatnra (III Cor., v, 17), et alors elle peut dire avec saint Vdu\ : Vivo autemjam non ego, vivit vero in me Christiis (Gai., n, 20). C'est cette vérité que nous allons méditer.
Jésus-Christ ne peut vivre en nous que si nous mourons à nou&-méitie, c'est-à-dire s'il dévient l'àme de notre âme, l'esprit de notre esprit, et le maître de notre corps.
C'est pourquoi, celui qui voudra perdre son àine, la sauvera, qui perdiderit animam suam^ sdvabit eam (Matth.,x, 39).
Il est dit ailleurs : Nisi gramm mortmm fuity non afferet fructum (Joan., xn, 24).
En sorte que cette vérité de l'ordre surnaturel s'applique même à Tordre de la nature, où tout meurt pour renaître.
C'est l'état bienheureux de ces morts vivants que nous
allons envisager, c'est-à-dire la vie des saints sur la terre, qui est un commencement de la vie du ciel, afin d'exciter notre zèle par leur courage, et notre espérance par le prix qu'ils ont obtenu.
1^ La vie de Jésus-Christ dans leur âme engendre la charité. — Caritas CJwisti tiryet nos (II Cor., v, 14).
Us aiment comme Jésus a aimé, jusqu'à donner leur vie pour ce qu'ils aiment (Joan., xv, 13).
Rien ne peut exprimer l'ardeur de leur amour pour Dieu, l'objet infini d\in amour sans homes.
Saint Pierre d' Alcantara en était tellement consumé
U BONNE VOLONTÉ. 61
qu'il était obligé de se jeter de Teau glacée sur la poitrine.
Tout le monde comiait cette parole de sainte Térèse, autpatî^ aui mari. Souffrir, en effet, pour celui
qu'on aime, est la plus grande preuve d'amour. Le cœur de sainte Térèse a été transpercé par un dard surnaturel.
Pati et non mari ! s'écriait dans son transport sainte Madeleine de Pazzi.
Rappelez-vous Tardcur et la constance des martyrs, au milieu des plus cruels tourments, qui leur étaient une joie.
Ces héros de l'amôur aiment les hommes comme
Jésus les a aimés, pour sauver leur àme, et ils sont prêts à tout sacrifier, à tout souffrir pour les ramener à Dieu.
Ils se dévouent à leur service sous ton tes les formes, et cela non pas seulement pour ceux qui leur sont chers par les liens de la nature ou de Tamitié, mais pour tous, à l'exemple du divin Maître, pour des inconnus, même pour des ennemis ; urget eos caritas Christi.
En face d'un tel amour, faisons un retour sur nousmêmes, nous que le premier mouvement ramène presque toujours sur notre personne, et qui sommes disposés à rapporter tout à nous.
Hélas! loin d'aimer tous nos frères, jusqu'à les servir, jusqu'à nous dévouer pour eux, à peine aimonsnous ceux qui nous aiment, et en bien des cas nous sommes tout près de rin^j^ratitude.
2° Etant morts à leur esprit propre, pauperes spiritUj Pesprit deJésus-Cbristlerem[)lace dans leur entendement, et il les remplit de sa lumière : Qui mesequitur non amMat in tenebris, sei habébit lumen vitss.
11 les éclaire de deux manières :
Soit parla lumière de la foi, mêlée d'obscurité, mais pleine de vie, de substance et d'assurance. La foi, dit saint Paul, est la preuve des choses invisibles, argu"
mentum non apparentiim (Heb., xi, 1).
Soit par les illuminations de la contemplation, qui leur découvrent les splendeurs du ciel. Moïse, saint Pierre, saint Paul, les révélations faites à plusieurs saints. La science infuse.
Delà, la science certaine, infaillible de, ces esprits d'élite, flambeaux allumés d'en haut pour éclairer la terre, et qui communiquent à leurs semblables, non plus les opinions du monde ou les conjectures delà raison naturelle, mais la pleine assuranee de la foi ou l'évidence de rétemelle vérité.
5^ Enfin le corps des saints participe aussi à la lumière de la vie. Dompté par la mortification qui a éteint la concupiscence, affranchi des instincts et des passions de la chair, il est réduit en servitude, connne dit saint Paul (ICor.,ix, 27), il ne vit plus que pour le service de l'àme.
La loi de Tesprit a triomphé de la loi de la chair.
Les souffrances qu'il peut encore ressentir, sont une joie et un triomphe pour l'ànie : Pati et non mori.
La vertu d'en haut s'y répand et le transfigure. Il devient déjà le corps spirituel, dont parle l'Apôtre : Siest corpus animale^ est et corpus spiritale {ICor.^ xv, 44).
11 devient léger, diaphane, et la vie surnaturelle qui le pénètre, l'élève parfois vers le ciel.
Il est rinstrumeut de l'esprit divin qui Panime, et de là sa beauté toute céleste, et la puissance sumatu. relie qui s'exerce quelquefois dans les miracles des saints et par leurs reliques.
Ët cependant, ce n est encore qu'une ébauche de la
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gloire qui leur est réservée au grand jour de la résurrection, où leur âme, réunie à leur corps régénéré, participera pleinement à la lumière, i la gloire, à Tamouir et à la vie bienheureuse de l élerm té.