‹ Idées et visionsChapitre 14 sur 59 · AURIOL M · texte numérisé non relu

AURIOL M

dit, il le dit bien, avec joie. Son front têtu est enthousiaste ; il a les cheveux fins et la bouche très bonne. Il sent l'ail, qu'il a mangé, en frottant son quignon. Il remonte, sous une ceinture de corde, ses pantalons de paysan, en velours roussi, tout roides de terre et de pluie. Son travail de l'année, il ne le montre pas comme on fait a Paris ou à Londres, dans l'or des cadres, parmi les fleurs, les objets d'art, et les tentures de soie ; mais dans une sorte de cellule, les unes sur les autres, à même le plancher, il y a cent toiles entassées; et plusieurs sont peintes à l'envers comme à l'endroit; les couleurs d'abord, les toiles ensuite, on ne peut tout acheter à la lois. 11 s'en plaint, en riant : il aime tant la pâte! Et, à Auriol, où peut-être toutes les maisons sont vides, il serait trop fort qu'un seul homme demeurât, qui tût précisément venu y vivre, pour se faire un musée. Mais le brave peintre ne doute de rien, ni de lui-même, ni des autres. Il croit à la vie, à la couleur, au ton pur, à l'amour et à la peinture. Il rit avec joie à l'heure bonne ; il serre avec joie la main qui lui est tendue. Il est ivre de théories ; il les sert avec ses pinceaux, aussi simplement que le laboureur sert le temps et la terre avec ses outils. Les idées le possèdent; le bon, c'est qu'il en change. Il a la foi ; peu importe l'objet.

Sur le mail, tout à coup, venant par la route blanche, une troupe de femmes, d'hommes et d'enfants, s'arrête à grand tumulte : toutes gens qui ont été faire le lundi de Pâques à la campagne, comme on fête le lundi de Pentecôte, dans le Nord. Avant de rentrer chez eux, qui

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sait où, ils ne perdront pas l'occasion de danser et de rire. Ils se sont mis à . tourner, se tenant tous par la main, à beau renfort de rires et de refrains. Ils dansent la ronde; ils tournent, ils tournent, ils crient. Enfin ceux d'Auriol se montrent ! On sort un peu des maisons, pour contempler ces étrangers, et les dénoncer du doigt, tandis qu'ils partent en farandole. Et le brave peintre rit de les voir rire.

Le ciel bleu durcit. Le vent souffle plus fort. La montagne se voile d'une peau violette. La plaine au soleil s'étale, immense et nue, pierreuse, à peine verte. La solitude recommence ; l'ombre est transparente, comme une eau glacée en forêt, sous les arbres. Et la contrée reprend son air de grave tristesse. Je suis content d'avoir surpris, en son humeur secrète, ce pays au visage austère.

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