‹ Idées et visionsChapitre 13 sur 59 · AU RIO L · texte numérisé non relu

AU RIO L

La montagne pèse sur Auriol. Elle met au bourg un capuchon d'ombre. Mais la lumière est plane sur le vaste plateau venteux, au delà. Il y a, en ce lieu clair, de la tristesse sans mystère. Borné d'une part, et bien large de l'autre, l'horizon circcnscrit une vie qui a de proches limites, et qui pourtant se sufTit.

C'est le lundi de Pâques, après midi. Lèvent fraîchit, et se fait toujours plus rude, soufflant du nord. Au soleil, on a chaud; il fait presque froid, dans l'ombre. Le ciel est neuf, clair, dur. A cette hauteur un peu âpre, dans une saison qui n'est pas encore tiède, ce canton solitaire respire la gravité. Une trappe, un couvent de moines silencieux et austères, voilà ce qu'on cherche en Auriol, et qu'on s'étonne de n'y pas trouver. La clarté est l'habit monacal de la tristesse.

Sans doute, l'été, quand tout le monde est sur la

place, que les cigales font leur concert de cymbales, et qu'on entend rire amoureusement les filles sous les platanes, Auriol doit avoir de la verve et chanter gaiement, à la provençale. Mais aujourd'hui, la petite ville a un plus rare caractère. Personne, et pas le moindre bruit. Ils ont un mail, planté de grands platanes, sur plusieurs rangs, où pas une femme, en ce jour de fête, ne s'ennuie ni ne travaille ; pas un enfant ne joue sur le vaste espace; et pour les commères, où sont-elles, les bavardes? Le vent d'est s'en donne; il secoue le soleil, d'arbre en arbre, qui fait des flaques de paille. Le ciel sérieux est d'un bleu sans amour. Comme un gros ruisseau, on passe la rivière sur deux petits ponts, qu'on enjambe d'un pas : c'est TRuvcaune, un torrent au nom d'idylle, ici encore verte, et qui roule vers Marseille, pour y finir en filet de boue. Elle jase sur les pierres. Les maisons aussi se taisent. Le vent a peut-être emporté d' Auriol les gens avec les feuilles. Tout est net, et froid.

Désert comme un jour de fête! Dans le coin d'un couvent, où il y eut des Carmes, je cherche un peintre, qui vit bravement en pauvre, entre des murs blanchis à la chaux, n'ayant d'autres meubles qu'un matelas sur un châssis de fer, et trois chaises qui boitent. C'est un paysan, qui s'est mis à aimer la lumière et la couleur, comme ses pères ont aimé la terre; et il laboure son champ, A peine s'il a de quoi s'acheter du pain ; mais son petit œil noir brille de gaieté dans sa face cuite, en ovale de cuir brun. Il ne sait rien; il ne parle presque pas la langue des villes; mais sans bien savoir ce qu'il

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