‹ Idées et visionsChapitre 21 sur 59 · FOURNAISE · texte numérisé non relu

FOURNAISE

Du Mourillon au Cap Brun.

A midi, cette route au soleil est un enfer. Elle tourne en lacets blancs autour de la mer éclatante. Elle est nue, elle crie comme une folle. Et, parce que j'y suis seul avec moi-même, penché sur le miroir du feu, je crois qu'elle mène au cercle le plus cruel des passions, là où l'amour se couche sur Jes tisons inextinguibles, et s'expie dans la braise.

Pas une ombre, et pas un espoir d'ombre. Les rocs, à la peau rousse, toutes pierres à feu qui luisent, roides et durs comme des lions à l'affût, mordent. Ils renvoient les rayons méchamment, en regards de côté, pareils aux ruses du tigre. Le pied bat le briquet sur les galets fauves; l'étincelle va jaillir. Les marches du chemin, le long de la mer, sont taillées dans la pierre; les veines du granit, gonflées sous le sable et les débris de varech, semblent des serpents endormis, ou de monstrueuses

FOURNAISE Co

racines. Mais les chênes verts et les pins vivent là-haut; ils ne poussent pas jusqu'à i'eau salée leurs tentacules patients et leurs membres avides.

Pas une ombre, et pas une ombre d'ombre. Les palmiers en ligne, immobiles, métalliques, sortent d'une terre plus blanche que la craie. Ce sont les goupillons de la clarté, qui lancent la blancheur dans l'air qui vibre. Tel est l'éclat du jour, que l'espace semble cribler une poussière qui danse. Il en reste aux doigts pointus des palmes.

Je touche une clôture de bois blanc, qui est chaude comme un poulet. Le parapet de pierre est un cri pour les yeux : aigu, il brûle. Derrière les grilles, un jardin chauffé à blanc, dort, pareil à un bas-relief, peint en vert et en vermillon. Il y a des roses feuillues de poussière, et des chênes qui rôtissent : on dirait qu'ils se consument et qu'ils se rétrécissent.

Personne. Le dernier vivant que j'ai vu ne vivait guère : tout à l'heure, c'était un homme gris sous une treille : lapidé d'ombres courtes et de lumière, sous un réseau de rondelles d'or, il ne faisait pas un mouvement. Si je repasse par là dans cent ans, il y sera encore, le même homme gris, assis sur la même chaise, peut-être une momie.

Les oliviers, les pins,. tous les arbres que le vent convulsé sur le roc, sont tordus aujourd'hui par les flammes. La route me brûle aux semelles. J'entends le bruit de la mer : sur les galets, c'est parfois un ressac d'os ; la chair des damnés a fini de cuire. La mer fume.

Je vois rouge. J'ai du feu dans la tête. J'ai, sous le

dôme du crâne, un soleil furieux qui cherche l'autre, que l'autre appelle, d'un grand murmure qui clame» Séduction terrible.

Soudain, un vol de moucherons sort des roches. Ils titubent, ils sont mous comme des vers; ils collent sans force et sans dard aux vêtements; j'en écrase, j'en secoue avec dégoût qui se sont pris à ma sueur.

Il me semble que j'ai des flammes dans la bouche, et que je respire des flammes. Mon souffle me brûle le nez et les lèvres. A travers le ventre, je sens une barre de métal qui fume, dans un bain de mercure qui bout : cela me transperce avec roideur et me fait siffler le sang. Mes mains ardentes se dessèchent ; chaque doigt fait brûlure à l'autre. Je connais l'enfer, et l'ardeur taciturne où toute la chair hurle. Un bruit immense de cascade roule sous mon front ; un incendie me crépite entre les t:mpes. L'air éclatant sonne la charge à mes oreilles. Le monde est une seule cigale : le ciel est une aile; i autre aile, c'est la mer de métal; et la lumière blanche, le cri. Le soleil est un dieu dangereux pour moi, sans doute une déesse.

— Grand'mère ! Grand'mère ! Allons voir la centenaire, dit quelqu'un.

Au sortir de la rue, qui résonne de bruit et de soleil comme un tambour, une longue cour d'usine, calme et déserte à cette heure où le travail cesse, tourne autour d'un beau platane qui abrite des bancs. C'est là devant que demeure une centenaire, dans une maison spacieuse et fraîche. On écarte un rideau. Au fond d'une chambre déjà Gombre, où le crépuscule étale ses tentures et ses tapis, OD l'appelle :

— Grand'mère ! Grand'mère 1

On la réveille de son demi-sommeil, muet exercice de l'autre. Tassée au creux d'un fauteuil bas, je vois une sorte de mannequin, cassé en deux. Cette femme a cent ans, la pauvre vieille! Je m'approche. Sa tête touche son ventre ; elle a le nez dans son giron. Dirait-

on pas qu'elle se cache? Je n'imagine pas autrement la faiblesse dissimulant sa grande honte. Une large cote en damier de laine brune, un mouchoir croisé dans le dos, un bonnet blanc, c'est tout ce que je distingue. Elle est très propre, et d'abord, n'a pas d'odeur. Une vieille femme, pâle et ridée, sa fille, l'entoure de soins.

Elle ne cherche pas la terre : elle la porte sur son dos, comme un sac. Oui, elle a chargé son cercueil sur son échine : jamais elle ne relèvera la tête. Elle renifle la poussière. Elle flaire le sol, et le fumet d'en bas. Elle a les doigts noueux et crochus, déjà en forme de racines; la couleur de la peau est celle de l'humus; et les nœuds des veines sont pareils aux rouges vers de terre.

Une curiosité, pieuse et malsaine, me pousse à ne rien perdre de l'affreux spectacle, que j'attends. Il le faut, je me penche. Sous le bonnet, ce visage! C'est de la peau mouillée et sèche, du parchemin mou. Des plis comme des plumes d'oie. La joue, près de l'oreille, a les noirceurs de la corruption. Partout, d'ailleurs, cette peau est marbrée des lamentables taches qui révèlent la moisissure des vieillards : ils se mortifient. Elle est rapiécée de morceaux rouges, comme une nappe sale est éclaboussée de vin. Au menton, de la lie, des grains verts et des pastilles jaunes. Le sang est stagnant, par plaques.

Deux ou trois mouches viennent à la vieille et se logent dans la bague sanglante de l'œil ; car l'orbite paraît vide. Elle ne les sent et ne les chasse qu'après un peu de temps. Elle lève une main gourde, maladroite,

comme celle des enfants au maillot; mais non pas, comme eux, une petite fleur rouge. La mouche ne craint pas d'être prise ; elle va aussi de l'œil au nez, du nez au menton, et du menton aux lèvres. Elle tombe avec lenteur des narines, où elle fourrage, comme une roupie. Elle s'arrête à la bouche, et ne bouge plus : là, il y a de la chair sale et brune, comme celle du cheval à l'étal. On ne peut plus bannir l'idée de la viande qui se décompose. Il lui reste deux ou trois chicots saillants, noirs et jaunes. Ses lèvres, violettes et gonflées, lui rentrent sous le nez. Des gencives, dures comme la corne, lui servent de dents. On croirait qu'elle a des moustaches, tant le tour de la bouche est noirci, gangrené par l'âge.

Cependant, on la fait parler. Bien éveillée, tout d'un coup, et presque vive, elle s'y prête. Elle n'est pas trop sourde. Il semble qu'elle a une langue énorme dans la bouche, et qu'elle ne la meut plus qu'avec difficulté. Sa voix, d'abord faible et ténue, s'assure et rend des sons plus graves ; mais elle tremblote, elle grésille sans cesse comme un grillon.

On lui demande si elle souffre.

— Non, rien ! dit-elle, avec indifférence.

Elle n'a mal à rien. Elle ne manque de rien. Elle ne veut rien : Rèn, rèn ! Sa réponse à tout, c'est rien !

— A quoi pensez- vous, grand'mère?

— Tantôt à une chose, tantôt à une autre. Ho-ou 1 j'ai bonne tête !

— Allons, dites un peu à quoi vous pensez !

— Hé I Je ne pense à rien, rèn !

Elle dit aussi :

— De toute ma vie, jamais je n'ai pensé à la mort. - Pas possible 1

— Jamais, jamais I Elle l'affirme dix fois, et s'irrite presque d'avoir à le

répéter. Elle appelle la mort : La Maigre.

— Bien, voulez-vous vivre encore longtemps, grandmère?

— Moi ? Non, non ! Qu'elle vienne, la Maigre, qu'elle vienne vite ! vite, bien vite ! Je l'attends. Vite, vite !

Autour d'elle, on rit :

— Vous vivrez encore dix ans, grand'mère ! lui fait-on. Tout de même, on ne peut pas lui dire qu'elle vivra

cent ans : car elle les a.

Elle en a beaucoup vu, beaucoup subi. Elle ne se plaint pas ; mais elle accuse : elle n'a qu'à parler. 11 y a uu mot qu'elle répète volontiers :

— Je prends tout avec patience, tout ! Je ne sais comment, on la fait chanter.

Telle une machine qu'on monte, elle part et ne s'arrête plus. Elle chevrote, d'une voix qui a pris le timbre d'une sonnette en bois vermoulu, une interminable chanson, dont le refrain, en provençal, est : aTran, tran, la belle amoureuse, Iran, Iran 1 » C'est la dérision la plus terrible. Elle chante, la centenaire ; les autres parlent d'elle, et ne l'écoutent pas. Ils assurent qu'elle mange encore bien, qu'elle est gourmande et fort attentive à ses intérêts : elle n'oublie pas les termes de la pension qui lui est faite, et se moque vertement de ceux qui la

lui f(Hit attendre. Cl Iran, tran/)-> continue le vieux squelette, enrobé de chair gâtée, « ù-an, tran/)> Les bonnes gens qui l'entourent, ne rient pas d'elle ; mais ils sont gais, par bonhomie ; ils sont contents d'avoir cette merveille à produire, et de lui donner des soins. C'est une vue du sépulcre, et ils ne s'en doutent pas. L'amour, le chant, la vie I Voilà le miroir, voilà le t3rme. « Ti-an, tran I »

On la pousse, on l'excite. Elle sait qu'elle est un objet rare. Elle a sa vanité. Il ne lui déplaît pas qu'on la vienne voir. Ce qu'elle a de proprement provençal, c'est une sorte d'ironie, qui est moins dans son âme que dans ses mots, moins dans ce qu'elle pense qu'en ce qu'elle dit. De même, sans avoir aucune raison d'être gaie ni de rire, il lui reste une espèce de gaîté et de malice ; l'accent le veut ainsi ; il a de la verdeur jusque dans cette ruine. Le ton est léger, enfin. Cette femme de cent ans n'est pas grave ; elle a un air de raillerie, parfois, et pourrait passer pour méchante. Par-dessus tout, elle se détend : elle est toujours sur le qui-vive ; elle ne se laisse pas faire ; on l'assied, on la hisse sur le lit ; mais elle n'est pas infirme ; on ne la manie qu'à son gré.

Elle se moque d'un parent à elle, qui a pris femme à soixante et onze ans. Elle ricane :

— Il ne peut seulement pas se tenir debout, le propre à rien I Qu'est-ce qu'il va faire, alors?

— Veut-elle pas se marier, elle ? dit quelqu'un pour se gausser.

Elle pousse un sifflement :

— Bou Diou! Bou Diou! Bon Dieu! soupire-t-elle dans un long cri. C'est bien assez d'une fois ! C'est bien assez d'avoir eu un homme, sûr ! J'en ai passé, avec lui!

Jamais accent de telle lassitude, ni si vraie.

Elle n'aime pas les prêtres. Elle n'en veut pas voir. C'est, peut-être, qu ^ la soutane précède le cercueil ; mais elle ne l'avoue pas.

— Le curé ? je n'ai pas besoin de lui, dit-elle. J'ai mieux fait que lui, toute la vie.

Paysanne, en effet, elle a travaillé aux champs jusqu'à quatre-vingt-quatorze ans, « nouante -quatre », comme elle compte. Il n'y a que six ans qu'elle se repose.

Tout de même, elle a son Dieu, et sa religion ; certains mots qui ont de la vertu, certaines formules d'incantation qu'elle croit puissantes. Elle fait d'étranges prières. Le soir, en se couchant, elle marmotte un couplet, en forme de complainte, qui dit à peu près :

« Au lit de Dieu je me couche, moi. J'entends sept » anges, trois aux pieds, quatre à la tête ; et la Vierge,

au milieu, me dit que je me couche : elle me recom- » mande que je n'aie peur de rien, ni des serpents, ni » des mauvaises gens. »

Elle termine par un refrain où, voulu sans le vouloir, on trouve le mot pour rire, la bonhomie, le signe de la Provence :

« Bonsoir, mon père 1 bonsoir, ma mère, et toute la compagnie. »

La prière du matin est imprévue et presque char-

mante : en se lavant, trempant ses mains, elle fait oraison à l'eau, qu'elle bénit en somme :

« Eau bénite, arrose-moi ! » dit-elle. « De mes péchés, » fais moi nette. Si je viens à mourir subitement, eau » bénite, sers -moi de sacrement ! »

L'une de ses mams, suspenaue au bras du fauteuil, asperge le carreau, recourbée en goupillon ; l'autre, sur les genoux, est une patte de poule malade. Toutes les deux gonflées, elle sont d'une gaucherie qui fait mal. De la bouche tuméfiée, il me semble qu'une langue va sortir, noire comme au bout de la corde, sous le gibet. Elle seule, cette vieille, est vraie, ici. Elle l'est toujours, vraie en tous ses gestes, vraie en tout ce qu'elle dit, en tout ce qu'elle tait. Autour d'elle, tous mentent : c'est qu'ils sont tous vivants encore.

Tous, ils veulent vivre, ils veulent vieillir. Et moi aussi, je veux vieillir, et je veux vivre.

xvm

Je quitte la Provence avec le jour.

L'éblouissante journée de mai se retire avec une amoureuse lenteur. Au terme de l'après-midi, je suis sur la route de Marseille, la ville dangereuse et violente, qu'on n'aime ni ne déteste à demi. Le calme Orient est déjà baigné de cendres. Sur la campagne encore fraîche et sur les amandiers, les ombres font des pièces d'eau qui mouillent les prairies. Parmi les pins et les oliviers, je traverse un vallon bien connu, planté de pommiers plus tordus que des vignes, vieux et noirs dans cette vei'te obscurité comme des griffes de bronze. La forte ville, qui élève une si rude clameur sous le ciel, m'est toujours cachée par les collines.

Quelle heure ardente et grise ! Des nuages puissants, venus de la terre, chargent la raoitié de l'horizon, au galop La réserve est inépuisc. jle. Vers la mer, sur le

bord libre, d'étranges brumes palpitent, qu'une insensible pulsation gonfle par moments, comme le feu de l'incendie derrière un voile de fumée. Le soleil est là, qui saigne et qui tombe. Parfois, il se retranche entre deux collines ; et parfois, il montre une face échevelée, qui rayonne de sang. Alors, il éclabousse la mer, secouant l'effusion pourpre dans un rire terrible. Toutes pelées à midi et si arides, les hauteurs sourcilleuses sent vêtues d'or sombre et d'hyacinthe, par la magie du couchant. Une admirable tristesse enveloppe ces lieux et le temps. Ce n'est pas la douceur de la paix, ni aucun charme d'idylle. Une calme grandeur ordonne tous les objets ensemble, et chacun à sa place, comme les héros et le chœur de la tragédie. Ces collines, sur leurs bases d'ombre, s'élèvent à la taille des montagnes ; elles ont la forme aiguë, l'auguste profil des guerrières casquées, que j'appelle mes Muses. 0 majesté de la sérénité tra gique ! Comme une rue de temples, la route est bordée de silence.

Le chemin fait un coude, rudement ; il tourne autour d'un breuil dàpres rochers, que le vin du couchant trempe d'une lie violette ; puis il s'ouvre à deux battants, largement vers l'ouest. Le soleil est sur la mer, au ras du rivage, boule énorme qui glisse, cerise de feu, au milieu des vapeurs grises. Sa splendeur purpurine enflamme, sans les dissiper, les voiles tristes du crépuscule. Lui seul, comme un héros qui chante, dans une robe rouge, flamboie, sanglant, sur l'horizon. C'est Hercule sur le bûcher, dans la fatale tunique. Il montre son cœur, il saigne, il descend. Il laisse derrière lui une

douleur sublime. Les tisons brûlent entre le ciel et la mer, du même gris profond. Par delà le petit golfe rocheux de Cassis, et Carpiagne, la montagne, farouche à cette heure de deuiî, je ne sais, dans cet encens de funérailles, où finit la terre, où le ciel commence, où la mer. Sont-ce les îles de la rade que je distingue, Maïre, Jaïre, Riou, en forme de canots pierreux? Est-ce la lampe de Planier, cette étincelle dure dans l'incendie ?

Tout était grandeur, désert, sang du ciel et silence. A présent, les maisons entassées, les haillons et les linges pendus aux fenêtres, la rumeur et le mouvement annoncent Marseille, la furie. De foutes parts, les cheminées se dressent ; elles crachent noir dans l'air calme ; tous ces canons de briques dirigent leur obus vertical contre le ciel. Il éclate en fumées épaisses et lentes. Des routes charbonneuses sillonnent le pur espace, des pavillons d'encre y flottent, des panaches de goudron, des toisons de cambouis et de houille.

J'ai doublé des collines pleines de morts, qui ne dorment même plus sur les pentes. Au pied des pins et des cyprès, les cimetières précèdent la ville, accroupie comme un fœtus monstrueux entre les monts et la mer. Jamais de repos, ici, ni de relâche. Une houle de clartés I L'agitation et le bruit déferlent des vagues frénétiques. Le tumulte implacable de la vie, une gaîté farouche, la dureté des riches, le cri de la servitude ouvrière, toutes les passions de la chair, toutes les races en chaleur bouillent ensemble dans la cuve, mêlées pour la poursuite de l'arcane. Au soleil ou aux lampes, la fournaise de Marseille ronfle à la recherche de l'or.

Cependant, je me dirige vers le nord. Je m'éloigne de la ville bleue et rouge. Une brûlure au ciel reflète la frénésie du mouvement, l'immense clameur des hommes et des machines. Le cri des sirènes retentit encore dans les lumières qui reculent : il beugle, le troupeau des taureaux et des vaches marines, à l'étable de la Joliette et d'Arenc. Là, je le sais, la mer clapote à quai, contre la quille des navires ; là, les vaisseaux mouillés, demain lèveront l'ancre ; là est le voyage, l'aventure, le soleil, les routes de la Grèce et de l'Asie ; là, les balancelles catalanes, et, coulant sur les dalles du Vieux Port, les flots d'oranges, l'or en billes des Hespérides. C'est la mer, ce que j'aime le plus, le ciel liquide où l'on embarque, où l'on navigue: la planche est retirée, on est à bord comme l'on ressuscite, et déjà dans une autre vie : le long cours, les heures canoniales de la navigation, sévèrement mesurées sur les étoiles, et le désert de l'espace rond, où l'homme est intérieur à la sphère, à toute chose et à lui-même. C'est la mer où j'ai vécu ma plus belle part, et où elle demeure, la mer qui m'est connue comme si j'en étais sorti.

Je lève alors les yeux. Le firmament irréprochable plane, de l'indigo le plus pur, à l'égal de la mer, sans lune ni soleil. Une heure ou deux encore : je rentrerai dans la pluie, entre les prairies vertes ; puis, la Seine au train si noble de reine ; et, au petit jour, une autre rumeur, plus colossale que le tumulte des ports, le ressac d'une ardeur triste et magnifique, m'annonceront la Ville des villes et l'océan des hommes.

Juin 1908.

CHIMÈRE DE l'iMPARTI ALITÉ

Je ne me flatte point de tenir la balance égale entre ceux qui bénissent leur siècle et ceux qui le condamnent ; mais selon un beau mot d'homme, faute de pouvoir être impartial, c'est assez que je sois sincère.

L'impartialité est la fausse vertu de ceux qui n'en ont aucune, ni pour l'action ni même pour la pensée. Parce qu'ils ne sont pas capables de sentir, ils s'imaginent comprendre. C'est comme ces hommes sans cha'T, au sérail, qui se croient passionnés.

L'homme qui se vante d'être impartial n'a pas de quoi être sincère. 11 n'en sent pas l'orgueilleux besoin. Sans quoi se vanterait- il d'une prétention qui trahit l'impuissance? On est partial, parce qu'on est de chair, par nécessité.

L'âne de Buridan ne meurt même pas de faim entre les deux picotins d'avoine : cet animal d'école n'a jamais

mangé. Il est peint sur un mur ; sa peau est une outre à vents, pour disputer. Il n'a ni dents, ni estomac, ni panse. Il vit à la Sorbonne, mais il est seul à s'en persuader.

Le berger Iroyen, lui, a choisi entre trois déesses ; et même s'il a vu la mort dans son choix, il n'a point balancé. Il* savait pourquoi : sa chair a parlé, et son cœur ensuite. On n'est pas impartial même entre deux raisons; car la vie a ses raisons propres d'osciller, de pencher sur un bord et non sur l'autre. Les trois déesses sont également belles; mais il y en a une qui donne et qui reçoit le premier baiser. La véritable impartialité sera, plus tard, de baiser aussi les autres.

On observe et on pèse. La pensée pense : c'est agir et non conclure. Toute conclusion doit être fausse, hors le cas de prophétie.

On verra ici les preuves de la croissance et les éléments de la chute. Mais au lieu d'y toucher des espèces contraires, je les parcours comme les horizons enchaînés de la même sphère, et je les trouve les uns dans les autres, comme les vagues dont on ne sait jamais laquelle engendre ni laquelle est engendrée.

Pour être vrai, et révéler d'abord le fond du mystère, la décadence est sensible à ceux qui tombent ; et pour ceux qui se maintiennent ou qui s'élèvent, de décadence il n'y en a pas. Ils ne savent pas de quoi on leur parle.

Je ne me livrerai pas au vain scandale de la définition. On ne définit que pour conclure.

En toute définition, je lis la haine de la nature, et la pauvreté de l'esprit qui veut réduire le monde à l'angle où il le voit. C'est un infiniment petit dont l'intérêt fait la suprême intégrale.

Les objets qui vivent, à tout moment se définissent, pour renaître des cendres de la définition.

La vie échappe à toute définition, et c'est sa définition. Il n'est prison d'oîi elle ne s'évade.

Je ne vois et ne pense rien qu'en fonction de la vie, Omnia mutantury nihil interit : c'est le principe.

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