‹ Idées et visionsChapitre 22 sur 59 · MUTATIONS · texte numérisé non relu

MUTATIONS

Pour les fanatiques, tout changement est décadence.

Quand l'anarchie, dans les idées et les mœurs, comcide avec une belle époque pour la science ou pour l'art, on admire la liberté et combien elle est féconde. Quand la tyrannie des lois et des principes coïncide à un grand siècle, on admire l'excellence de l'autorité. Mais rien ne sépare l'anarchie de la liberté, ni l'autorité de l'état despotique, si ce n'est le succès.

A la vérité, ce qu'il y a de pis, c'est la foi s'emparant de tous les esprits, tandis que l'anarchie règne dang l'État et que les volontés se séparent, ou bien la paresse de la pensée, quand l'autorité est despotique. Dans les deux cas, la chute de l'esprit.

Il faut que les esprits soient libres : j'entends par là qu'ils suivent chacun sa voie. La force et la vie s'accommodent de tous les états. La vie manque aussi bien sous un tyran que dans la plus folle des républiques. Croire à ce qu'on fait, croire à ce qu'on veut, croire enfin à ce qu'on est : la nature est ainsi et le peuple. La foi dans l'anarchie a fait des miracles ; et à la fin, le plus grand de tous : elle dévore l'anarchie.

Mais, peut-être, un corps de nation n'estril pas plus éternel que ce corps d'individus qu'on appelle une famille? Après cinq, six ou dix générations, faut-il pas qu'une famille s'éteigne? Et faut-il donc qu'une nation meure? A quoi je dirai : S'il le faut, que sert d'aller là contre?

En tout cas, il est un magnifique devoir : qu'un homme ni une nation ne manque jamais à soi-même. J'imagine que le vieux président Pascal eût consenti la ruine de sa maison, pourvu qu'elle périt dans son fils, d'une grandeur et d'une beauté éternelles. Il nous faut prétendre à la beauté, rien au delà : nous ne tenons pas les fils. Or, ce n'est plus là périr, mais vivre.

La force de ne jamais manquer à soi-même, ni dans l'ardeur à vivre de la foule, ni dans les princes, qui sont les grands hommes de la nation : tel est le mensonge vital, le sang des peuples. C'est en quoi il est bon que les princes ne reculent jamais dans la voie oii leur génie les engage, fût-ce à détruire tout ce qui les entoure. Et de même, il ne faut jamais désespérer la foule, ni dans le peuple le principe qui vit.

Or, il peut se faire et il arrive que le peuple place sa vie dans une action qui dément toutes les autres. Il arrive que le même peuple, après avoir été à la Croisade, fasse la Révolution. Et comme il eût été absurde de lui prêcher l'Antéchrist sous saint Louis, il est absurde de lui prêcher saint Louis sous le canon de Valmy.

Selon le vieux mot, dont la beauté est si pleine : la force n'est pas dans la rage ; la force est dans l'amour.

Là où est l'amour de la foule et du peuple, là est le mensonge vital et le nerf de la vie. Que j'y consente ou que j'y répugne. Il faut toujours être complice de la vie. Tout est bon qui aide un peuple à vivre.

Page 1