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CROQUIS DE PROVENCE

CROQUIS DE PROVENGE

Toulon, en mai.

n a fait très chaud. Le ciel dur et cru se lave d'ombre ; il monte peu à peu comme une coupole aérienne, dans une ascension insensible ; et parce qu'il n'est plus d'un seul bloc, il se colore de nuances délicieuses, où l'or rouge du feu domine.

Pareille à une bête, de profil, qui fait le gros dos, tenant l'ombre de velours entre ses pattes, une porte se dresse, en double voûte, lourde, solide, impérieuse, comme tout ce qui sent la citadelle et la prison. Un pont sur un fossé, on entre dans la ville. Et, aussitôt, il fait humide et presque frais. C'est un quartier populaire, qui grouille d'hommes et de bruit. Ici, la clarté est rare. On n'a pas encore allumé les lanternes ; les lampes, dans les maisons, font les yeux ronds au fond

des chambres, et presque toutes au rez-de-chaussée, éclairant les boutiques. Sur la petite place, les pavés bombés et noirs luisent, comme enduits de laque. On distingue deux ou trois arbres, des platanes larges, qui font de la fraîcheur, comme une cuve d'eau suspendue ; et sous le couvert des feuilles, on sent une vague odeur de cave. On lève le front. Que le ciel, comme un fleuve du bleu le plus noir, sillonné de sang, est loin, sublime, pacifique ! Et les étoiles palpitent, les étoiles formidables, pour marquer à ceux d'en bas les moments de la vie infinie.

De vieilles rues viennent à la rencontre du passant, qui marche sans dessein, familières et rampantes comme de bons chiens fidèles. Toutes ces rues semblent courtes et sont étroites. Elles vont en couloir, bordées de maisons hautes et brunes ; un reste de jour les dore ténébreusement sur la tranche, aux corniches et aux angles : elles ont la couleur de la langue fumée, et parfois la chaleur magnifique et sourde des beaux violons. J'aime les rues anciennes dans les ports antiques. Pour si peu qu'il s'y arrête, mon regard rêve longuement. Il se pose et s'attarde sur la soie noire des ombres, où le crépuscule expire, où les derniers rayons languissent, comme les cheveux dénoués sur un lit de maroquin.

Elles sont humides et fraîches, ces rues ! Elles se tordent en boyaux. Ce sont bien les entrailles d'une ville populeuse. Elles sentent fort l'évier et l'eau de savon. Elles ont aussi le goût nitreux de l'obscurité. Elles sont grasses et misérables. Derrière ces murailles soTdides, il pourrait y avoir des chambres admirables.

pleines d'étoffes somptueuses, de graves meubles et de tapis persans. Je l'imagine dans ma rêverie; et comme je le vois, je suis prêt à le croire. Il ne faudrait que m'ouvrir une porte, et qu'une négresse aux dents de chien, me prît par la main sans mot dire, et d'un œil gai me fit signe de la suivre.

On marche sur des pierres pointues, un pavé en œufs de grès. La rue tortueuse n'a pas de trottoir, et toutes les maisons par là, même les plus laides, ont du caractère, comme il arrive aux hommes qui vont pieds nus : ils sortent moins sottement de la terre . Quoiqu'il soit presque nuit, je vois partout, aux fenêtres, aux portes, et sous les toits, pendre des linges : c'est tout le menu peuple de la rue qui laisse sa forme en l'air, et sa peau seconde flotter au-dessus de lui.

Soudain, des enfants vous partent dans les jambes, tout ainsi que des chevreaux ou des pétards. Ds poussent des cris inouïs : tout simplement ils s'appellent. Brusquement, comme ils sont partis, ils s'arrêtent. Es parlent d'un accent âpre et vert ; leur langue chante l'idiome du nord, sur le rythme mordant et bref de Toc. Ils se bousculent dans les paniers de la fruitière, qui les menace en riant. Criards, ces moineaux à gosier de coq, se précipitent dans une ruelle, profonde en sa noirceur, étroite comme un caveau. Au loin, des lumières blanches et brutales flambent dur, pareilles aux phares d'une ville plus riche, où règne le luxe.

J'entends l'eau qui coule, dans le fond de la ruelle, la fontaine du lavoir, sur une place très vieille. Age-

nouillée dans sa boite de bois, sous l'obscurité des platanes, il y a encore une brave femme, une mère, qui lave des langes et des tabliers. Ses bras actifs signent le soir bleuâtre à la croix du long labeur.

Çà et là, les lampes s'allument. L'odeur des cuisines se répand par les portes ouvertes. C'est un parfum musqué et roide, qui flatte une narine et dont l'autre s'irrite : la rue sent l'huile frite et la tomate ; la note douce de l'oignon roussi fait la tierce mineure au cri violent de l'ail. Sous les planches inclinées, en chemin de bois au-dessus des rigoles, le ruisseau exhale un relent de lessive et de légume aigri.

Le bruit va croissant. C'est un tumulte de paroles et de gestes. Trois ou quatre matelots qui passent, les joues rouges, en se donnant le bras, semblent crier parce qu'ils ont l'air gai et la bouche ouverte : mais ils ne disent rien. On croirait que l'air, sonore par luimême, vibre sans être ébranlé. De sales petites filles, le front et les mains noires, dansent, sautent, bondissent, en se grattant la tête; ébouriftées, suantes, elles se jettent par terre, comme des poupées; au-dessus d'un genou m*aculé, les jupons pendants et le linge crasseux, elles montrent leurs cuisses blanches. Beaucoup ont une mine de petites souris, le museau fin, des yeux luisants au coin d'un profil aigu ; une malice rieuse, une vivacité sensuelle, gourmande, et ri,3n dans la tête, un grelot brun avec un grain de cervelle. Et toutes coquettes, même dans la crasse et les haillons.

Au jet des lampes basses, le long des boutiques, par-

fois courent des flammes ; c'est un chaudron de cuivre, une cruche dont le vernis jaune brille comme un miroir; ou bien quelque panier de fruits rouges. L'air sonne en cymbale. La voix qui chante, de tous côtés, retentit. Tout ce peuple campe dans la rue. Des femmes sont assises sur le perron des maisons noires, lasses, les jambes écartées, un enfant dans le giron ; beaucoup de vieux se tiennent sagement sur des chaises de paille: ils sucent leur pipe, sans dire un mot, très cois et silencieux ; la braise éclaire leurs vieilles rides, sous le chapeau de feutre; ils ont la barbe dure, un chaume roide où il givre. Et, parfois, sur la chaise basse, ils s'écartent un peu, faisant place à un petit, qui reprend haleine, et qu'ils retiennent du bras. Et pour l'enfant aussi, le jour qui s'achève jamais ne reviendra.

Et chaque rue porte eu bandeau son ruban d'eau céleste, immobile entre les toits, où scintillent les cailloux de diamant qui ne tombent pas, suspendus, sans poids. inaccessibles.

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