LE DÉLICIEUX CHEMIN
il serpente dans les fleurs et la lumière.
Quand les jours sombres sont venus, on ne trouve plus, je gage, le sentier du Petit Bois au Cap Brun : il est rentré sous terre. Au printemps, il court sur la colline. Il est fait pour les chèvres et les faunes. Pour Socrate aussi, sans doute, et pour le vieux poète, qui cherche, en cheminant, la fin de sa tragédie.
On monte sans cesse, et l'on descend : ce sont les lacets, les creux et les pleins du haut rivage, que l'on aperçoit du large, la côte rocheuse et boisée qui fait corniche sur la rade. D'abord, on s'élève entre des haies, et tout est fleurs. Les roses en buissons caressent les genêts. Les heureuses aubépines, tout en blanc, sont pareilles à des fiancées, endormies dans un sourire. Puis, tout d'un coup, l'horizon se découvre, vaste, libre et bleu : la mer, la mer. C'est un tableau parfait,
LE DELICIEUX CHEMIN y
dans le cadre qui lui convient : une lande qui descend vers l'eau, des fleurs, la mer et le ciel.
Parfois, la route se resserre et s'étrangle. On ne peut plus marcher que de côté, sur les pierres aiguës, entre les ronces et les mûres. Au-dessus de la terre rousse, moutonne le lierre poussiéreux, où tout un peuple de guêpes noires et blondes ronfle et se saoule.
Un vallon, bien fermé : trois plis de la terre, comme trois seins où se creuse une retraite. Comme des ruisseaux qui se confondent et se séparent, les soucis en fleurs, les roses, les coquelicots ondulent à la brise. Tout est rouge, bleu et jaune. A la clarté chaleureuse du matin, ce vallon enivre. Les murailles blanches et rousses, sèches comme du talc, semblent un nougat d'amandes et de noisettes. On ne voit personne, une petite vieille seulement, dans son champ, comme une fourmi noire, avec un grand chapeau de paille grise. Elle touche ses poiriers un à un, et peut-être elle leur parle; un chien pelé la suit, le museau jaune collé aux talons de la vieille brehaigne. Invisibles, le long du sentier qui monte plus roide qu'un escalier dans le roc, soudain deux coqs fanfarent ; et des poules, en train de pondre, gloussent annonçant l'œuf.
L'air pétille, telle est l'ardeur de l'heure. Avec quel plaisir, on entend une source qui roule sur le gravier, on ne sait où, sous les arbres proches, entre les oliviers au feuillage antique. On s'élève encore; et la mer reparaît, merveilleuse. Au loin, une belle route dévalle à pic et se précipite vers le rivage. Elle est, cette route, comme un chemin de lait, conmie une
dalle de la pierre la plus blanche, comme un ruisseau de craie.
Le bleu chante, d'une pureté absolue, dans le ciel et sur la mer. Un figuier déplie ses premières feuilles sur la nudité grise des branches. Et une prairie s'étale, pour le jeu des fées, un tapis dont la brise penche les laines les unes sur les autres et les mélange, des pierres fauves et des disques de soleil que couvre et découvre, comme la vague, un champ de marguerites et de boutons d'or. Le poète a trouvé le dénouement de la tragédie, qui n'est pas la mort sèche, mais le ciel immense sur l'homme qui tombe dans la lumière de midi.
0 le délicieux chemin au-dessus de la mer.