‹ Idées et visionsChapitre 31 sur 59 · ILOTES · texte numérisé non relu

ILOTES

Qu'on le veuille ou non, tout repose d'abord sur la masse des ilotes, en tout genre. Ils cultivent la terre ; ils tiennent les métiers et même ils enseignent la morale. L'esclave finit par être l'homme libre. Le vil Syrien des catacombes a peuplé la seconde Rome: combien de papes sont sortis de ces terriers ?

Le curé des ilotes se démène sous nos yeux : le maître d'école. Quel oracle, un maître à penser ! Quel apôtre f Quelles langues de feu il porte sur la tête ! c'est la science qui l'a orné de cornes. Le maître d'école fait et défait les États.

Les Parlements sont le paradis des ilotes. Là, ils siègent dans toute leur gloire. Ils sont bien vengés. Ils vivent dans la béatitude, qui est l'éternelle présence de la loi : même il« la font, pour être plus sûrs qu'ils la contemplent.

Dans une assemblée, il n'y a presque que des écoliers et des maîtres d'école ; les uns qu'on fouette, les autres bien dignes d'être fouettés.

II faudrait des provinces, et il n'y a que des quartiers.

Chacun tire à soi tout l'effort de la politique et toutes les ressources de l'État. H ne s'agit plus de la France ni même de la République : il n'est question que du village ; et dans le \'illage, du cabaretier ; et au cabaret, du client.

C'en est fait de l'aulorité, quand une assemblée gouverne. Elle n'est rien, si elle veut tout être.

Au Parlement, les maîtres d'école se font les commis des écoliers. L'orthographe a toujours tort. Quand chacun d'eux aurait sa valeur, à tous ensemble, ils n'en ont aucune.

Là, un homme qui sait refuser est rare. Et il cède même quand il refuse.

Chacun se rend juge de ce qui convient « au pays », comme ils disent, et c'est ce qui lui convient, à lui. Il est odieux d'être mené par des sots et des fourbes.

Quand chaque denrée se prend pour l'État, tout semble à vendre.

Alors, on voit une ressource dans la violence de l'or. Les maîtres de l'or font ce qu'ils veulent. L'or ne se laisse pas faire. L'or domine tout, honnis l'esprit. Sous le règne du fer, aussi, l'esprit sait être libre. C'est pourquoi l'esprit dédaigne tous les régimes. Mais il préfère une demi-anarchie. Nulle époque, pour penser, ne valut celle où nous sommes. L'or fait tout de même avec la pensée meilleur ménage que le fer.

Si on a la paix, c'est que l'or ne veut pas la guerre. Les paysans en sont touchés. Il en est de même partout; mais dans un empire militaire, où le fer a beaucoup de force, on fait chèrement payer à l'or ces droits régaliens.

Les ilotes savent que l'or mène à tout.

La bêtise et l'envie sont elles-mêmes très salutaires. Autant elles sont funestes dans l'homme qui se mêle d'être le maître, autant elles sont bonnes dans la foule. Les crises de bêtise et d'envie, à plein soc, font les labours de la masse. Elle en est remuée pour l'action et en quelque sorte pour la foi. Car, au total, le peuple finit toujours par la foi : il se fait une idolâtrie de ce qu'il désire et une religion de ce qu'il n'a pas.

Si l'anarchie était générale et dans toute sa violence, ce serait le plus beau temps pour l'action.

Quand tous les liens sont rompus, chaque homme vaut ce qu'il vaut. Il n'emprunte plus rien de l'habit ni de la fonction : c'est comme en amour, quand une catastrophe dépouille tout le monde : là où il n'y a plus que des pauvres et des hommes nus, rien ne compte que la beauté, le muscle, le don d'aimer et la jeunesse.

Comme les natures fortes tendent à l'unité, l'anarchie les dérange. Il n'est plus si facile de croire en soi. Mais quelle anarchie ne vaut pas mieux qu'un ordre muet î

L'anarchie est un temps admirable pour penser sans conclure et pour agir sans récolter.

Pour les âmes fortes, il n'y a point de décadence : pour elles, la décadence, c'est l'anarchie.

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