‹ Idées et visionsChapitre 30 sur 59 · XL IV · texte numérisé non relu

XL IV

Entre ce qui est et ce qui va être, entre ce qui cesse et ce qui commence, il y a des degrés infinis, comme de

ce qu'on appelle la matière à ce quon appelle la vie. Mais en fait, rien n'est matière et tout est vie.

Tout est continu pour nous : la pensée l'exige. Nous ne touchons que des limites et des sommes. Or il est clair qu'il n'y a ni limite, ni somme.

XLYI

Eternel est le changement. On croit saisir la vie à l'origine, la suivre dans son progrès et la voir qui décline. Mais c'est pure apparence : rien n'est certain que le changement. Si fatal qu'il paraisse, le déclin n'a toute fatalité que dans le sentiment de l'homme.

Seul, le moi est sujet à la mort.

Le moi est la sonmie des sommes.

On dit que les astres mourront, et qu'il y a des globes éteints. C'est une idée d'homme.

Il n'y a point de mort que dans la forme. Ce n'est pas la mort que la fin, si non pour l'homme. Ce qui a été une fois, est et doit être toujours. A plus forte raison, s'il n'y a rien que dans la pensée de l'honmae.

L'histoire des corps et celle des sociétés est une recherche de l'équilibre. Ce qu'on nonmie l'État, en est le

signe. On tend toujours à l'état : on y est plus ou moins, sans jamais y être. Il n'y a rien, dans le monde de la vie ni même dans celui des corps, qui ne soit une somme du temps. Mais qu'est-ce que la somme d'une variable éternelle?

L'état n'est pas ce qui est, mais la limite de tout ce qui cesse, à l'infini.

XLK

Il n'est point de repos, pas même dans la mort. Et sans doute la mort n'est que l'apparence d'un repos changeant.

On ne voit que les masses. Toute foule est un masque d'éléments. Ainsi, l'océan, qui n'est rien, sans les gouttes. On n'aperçoit que l'ensemble.

L'atome seul est immuable, s'il existe ; mais c'est un être de raison. L'atome social, dans le temps, c'est l'homme. Qui peut nier la profonde nécessité des changements, quand tous les événements qui les produisent, par l'effet de causes en nombre presque infini, coïncident pour une heure en un même point de l'espace et du temps ?

En tout ce que nous connaissons, la route commune mène à la mort par la vie et à la vie par la mort. Les éléments demeurent, la somme reste la même ; mais les formes varient et elles périssent.

La mort, dil-on, est la rançon de la vie la plus riche.

La mort est la rupture du lien social. Mais qui ne voit, ici, la condition de l'individu, et précisément sa limite, le terme enfin?

Une nation n'est pas un individu comme un autre. Pour l'individu, il est ce qu'il pense : et la mort sonne la fin de cela qui est moi, l'évanouissement de la conscience, la syncope du fil qui fait un faisceau de toutes les parties. Mais la conscience d'une nation est d'un autre ordre.

LIÏ

Là où est la vie, là est la force qui veille sur la vie.

La vie ne se laisse pas si aisément détruire. H faut une force colossale pour broyer totalement une cellule: parce que la conscience n'y est pas.

Ni les plaies ni les maladies du corps social ne sont incurables. La vie répare les tissus et les blessures se cicatrisent. A une profonde atteinte répond un effort de réparation profonde. Et toujours la forme de ce qui vit s'impose à la partie qui veut guérir et revivre.

Page 1