‹ Idées et visionsChapitre 38 sur 59 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A Rome et ailleurs, les vrais princes sont des afîranchis. Combien un ministre a de ressources, s'il n'oublie pas les mœurs du léno qu'il fût d'abord à Port-Saïd, la marmite du genre humain. Là un homme se forme ; il cuisine ; il apprend la politique, qui récompense les premières vertus : la présence d'esprit et l'ardeur au travail.

La haine de la supériorité, voilà le vice le plus noir que je trouve dans les hommes les plus intelligents. L'anarchiste s'y trahit : tout de même, il pense d'abord à soi.

Quelque cynique qu'elle soit, la volupté a besoin du mensonge ; elle joue l'amour ; c'est sa parure. Les siècles du plaisir sont voués à tous les genres de comédie.

On se fait assez vite au délire, quand la sagesse ellemême a son grain. Les prêtres de la tradition, qui se croient si sages, ruinent le respect. Leur manie de porter

les anciens costumes, cette façon grave de s'affubler en masques et de danser la pavane, tout en fait des revenants. Or il est inévitable, quand on ne croit pas aux revenants qu'on s'en moque.

Néron est le vrai héros de la décadence.

Qu'il soit poète ou philosophe, peuple ou prince, il est par son excellence le bon souverain. Il se donne en spectacle ; il est une compagnie d'acteurs à lui seul ; il a toutes les défroques ; il amuse en amusant ; il est grand prêtre. Prodigue et bon à tous ; voluptueux comme un chien de lit ; indulgent aux fats, féroce par accès, chanteur infatigable. Il ne hait que le génie et le silence.

Néron, lui aussi, en parodiant la souveraineté, aide au gTand œuvre de la destruction. 11 abat les plus hautes tètes ou les rend inutiles. En tout sens, Néron travaille pour l'égalité.

On multiplie les lois, quand tout le monde a le mépris de la loi. Les magistrats font mépriser la loi plus que les prêtres ne font mépriser l'Église. Je ne vois point de bon magistrat sans une foi très rigide. S'il ricane, s'il joue avec la vie de l'accusé, pourquoi ne jouerait-on pas avec sa toque? Gare à la tête là-dessous.

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