SOUVERAINS
Rien dans les jeux de l'esprit ne s'oppose à l'anarchie, et tout y aide. Le recours contre l'anarchie est dans les caractères. La pauvreté des caractères est la rançon du plaisir et des mœurs libres : la valeur est dispersée partout ; mais tant de fractions n'ont pas l'effet d'une somme.
Qu'il y a peu de grandes forces vivantes ! Au temps de la décadence, on les trouve partout plutôt que dans les princes de l'État.
La misère de l'intelligence pure, c'est quelle tourne à vide : moudre du vent, moudre des formules, moudre
des raisons. Sous la meule à vent, on ne sent pas la\ chair qui résiste, ni la teinture du sang, ni ce travail qui brûle comme le feu,
L'émolion est le signe de la valeur. Les artistes le savent. L'émotion seule est créatrice. L'émotion, comme d'un signal en mer, annonce la présence de la vie.
Je reconnais l'intelligence sans émotion à certain goût de la farce : il faut qu'elle parodie ou qu'elle siffle. Souvent, pour mieux faire, elle imite. L'anarchie ne va pas avec un grand caractère. S'il a de l'anarchie en soi, il en souffre, il s'en tourmente et n'en jouit pas.
Les plus intelligents entre ceux qui gouvernent, ont l'esprit d'ordre poussé jusqu'à la manie. Ils vivent pour classer les espèces : ils sont dangereux en ce que le classement leur dissimule les espèces qu'ils classent : grâce à ces hommes, on obtient des herbiers où il fallait des laboureurs et des moissons.
L'action rachète ces esprits : on manie les hommos, et soi-même on se fait homme : on cesse un peu d'être machine. Pourtant le grand ressort de l'humanité manque encore. Ces fortes intelligences sont des montres : il faudrait qu'on les consultât et ne jamais leur laisser la direction du conseil. Plus l'automate est intelligent, plus il est nécessaire de le mettre dans la main d'un homme.
Comme on meurt beaucoup moins, le nombre des maladies est bien plus grand. D'où la puissance des
médecins, L'ignore-t-on ? La politique des états et toutes les grandes affaires dépendent d'hommes malades, ou qui vont l'être, ou que le souci de leur santé préoccupe. Il n'en est pas autrement dans les familles : l'estomac ou les reins, le cœur ou la vessie, que ce soit la femme qui souff're ou l'homme, ou tous les deux, les nombres que tourne le destin sont inscrits sur ces dés-là.
Il faut toujours des prêtres pour conforter le mal et pour rassurer l'avenir.
Quand les prêtres du temple s'en vont, les prêtres de l'hôpital arrivent. Le clergé de la viande succède à l'autre. Leur rôle est immense, ils en sont embarrassés : toute chair les appelle.
Eux aussi, dès lors, pour soutenir leur autorité, l'enveloppent de sorcelleries. Des corps et des soins que la chair réclame, ils passent aux guérisons de l'âme, qu'on ne voit point et qui se laisse mieux faire. Curés de l'hygiène, ils se font évêques de la morale. Et les voilà qui dirigent les consciences avec les estomacs. Comme le plaisir finissait par mener les gens au cloître, il les ramène aux médecins.
Je dis : princes, pour dire les premiers de l'État, fussent-ils les derniers des hommes ; mais il n'importe. On doit avoir égard aussi à la fonction. Le dernier des
hommes au premier rang fait figure, pour le reste de l'échelle (en Russie, ordre de primo-géniture). Tandis qu'ils ne voient seulement pas le premier des hommes, s'il est au dernier rang. Il faut donc avoir égard aux rangs, un reste de respect en quelque sorte.