‹ Idées et visionsChapitre 42 sur 59 · G VIII · texte numérisé non relu

G VIII

COLIQUES SOCIALIS

Toute force sans emploi est un danger. Quand on ne sait plus où elle s'applique, elle n'est bonne qu'à miner l'ordre, quel qu'il soit. Ainsi la force qui a servi l'ordre en d'autres temps n'aide plus qu'au désordre. De là, que les partis du passé, si jaloux de l'ordre, ajoutent à l'anarchie. Si je croyais au diable, je verrais lergot du Malin dans la suprême malice des Juifs convertis. Je dis en politique.

124 IDÉES ET VISIOI.'S

L'instinct social est moins propre à maintenir une religion, désormais, qu'à en fonder une. La religion seule supporte les trônes : c'est qu'il y a des intérêts religieux, et là-dessous des hommes.

ex

Les hommes ne peuvent peut-être pas faire des souverains. Mais ils sont admirables pour les défaire ; ils ont tout ce qu'il faut : la raison et le nombre, l'or et les bras.

On méprise le pouvoir dès qu'on ne le sent plus, et on cesse de croire, pour la même raison. Toute autorité est fondée sur l'Église.

Il faut qu'il y ait du mystère dans l'autorité, alors on la respecte. L'égalité détruit le mystère dans le peuple, comme la critique le ruine dans les esprits. L'autorité n'est qu'une espèce de religion, quand on prétend la faire respecter : au lieu qu'elle est de fait, et une espèce de la force, quand on se borne à la faire subir. Voyez l'erreur des rois légitimes : ils ont toujours eu trop d'égards à l'âme de leurs sujets I

L'idée que le pouvoir, c'est le mal, pour destructrice

qu'elle soit, est aussi féconde. Et d'abord elle est la source d'une nouvelle puissance.

La haine du pouvoir est l'âme seconde de la démocratie. Le pouvoir est trop contraire à l'égalité.

On peut mettre autant de volonté à ruiner le pouvoir qu'à maintenir la plus roide puissance. Les violents finissent par avoir raison. La violence masquée est l'arbitre des partis en présence.

La division n'est pas toujours le signe de la chute. Un peuple divisé n'est pas si faible qu'on dit. A la condition que l'étranger n'ait pas voix au chapitre.

La discorde, à l'intérieur d'un État, est une forme du changement. Le changement est une condition de la vie. En peu de temps, toutes les cellules d'un corps se renouvellent.

La liberté d'un peuple tient de près à la faculté du changement. Il est aisé de se croire libre, quand le changement des lois se fait sans un excès de violences.

Il faut prendre garde que les lois sont l'abus même. Toute loi a une face d'abus ; mais il faut pouvoir, après une face montrer l'autre. Ce n'est pas assez qu'une loi soit un cube : après les faces, les facettes et les plans divers du rhombe.

Changer d'abus, changer de lois. La dernière venue n'a pas eu le temps de démanger au cou du grand

nombre. Si le petit nombre se gratte, le grand nombre ne sent pas le collier.

On corrige tels abus par une loi qui en fait naître d'autres. Voilà la vertu du changement.

Page 1