LOBD SPLEEN EN CORNOUAILLES
0 que rCai-je vécu au bord de la mer verte,
Sur la pointe du roc, à l'ombre des ormes et des pins^
Dam le sombre manoir que ceiiV la solitude.
Les prés noirs au crépuscule, et le ciel noir où couve la
tempête, Lorsque la noire voile, fuyant l'orage, mouille dans
l'anse, au pied des dunes, Et que le long de la grève déserte Revient, silencieuse, la jeune paysanne qui ramène mes
vaches à l'établel
Que n'ai-je assis ma vie, que n'ai-je couché mon âm^ Sur le sommet solitaire, où la place était marquée D'un unique palais, demeure héréditaire, Aux vastes salles, plus hautes que la nef des cathédrales.
Dont les verrières s'ouvrent sûr la forêt muette, qui toujours rêve, Sur la dune perfide où la trace des pas s'efface au vent, Et sur l'Océan gris, ce désert de cendre où l'infini désert du ciel se mire ?
T aurais laissé venir le vent du large dans m^s salles immenses ;
J'aurais touché mes orgues et chanté ma partie
Au choral de l'Océan, de la Solitude et de l'Ennui.
J'aurais rêvé, loin de tout, loin des hommes et loin peut être de ma vie,
Harmonieux, les yeux errants sur la vague étemelle, qui toujours se gonfle et toujours tombe,
Ou, par les soirs calmes d'hiver, le regard perdu dans la braise et les cendres de l'âtre en abside,
J'auj'ais rêvé sans frein^ sans souvenir et sans limite, à l'autel de mes passions.
La mer verte et grise... Le ciel gris, la lumière malude, le jour bas. . . Par cette saison où toute couleur
résonne sourdement et s'étouffe, les roches de la côte sont toutes noires ; les bois sont noirs ; l'horizon noir : seule, dépassant les arbres, la tête rousse de l'automne.
Je n'ai, de toutes parts, autour de moi, que l'Océan et les landes mouvantes à l'égal des vagues, et plus noires qu'elles. Les petites villes sont perdues au loin ; les havres sont cachés entre les promontoires, ou dans le calice étroit des rivières, au creux des plages. Toute demeure paraît lointaine, au delà de ce désert salé ou de ces landes sombres. Lointain, le port; et la ville des hommes, lointaine.
Ciel trop gris et trop proche, combien sous toi la terre porte de deuil. Aussi loin que le regard s'étende au cœur du pays, au delà des champs, au delà des landes, derrière les buissons où les genêts en fleurs sont haut perchés sur les ajoncs qui montent, derrière les haies d'encre damasquinées d'or roux par les bruyères, sur les collines, c'est toute l'armée noire des bois qui se dépouillent, une armée sombre et dense, à l'assaut du ciel.
La mer des grandes marées n'a point encore de fureur, et cette atmosphère de pluie ne l'irrite pas, l'orageuse. Mais avec le flux elle essaie sa rage. Sur les vagues d'un vert de bile, l'écume est une bave; elle se rompt lentement en cercles savonneux, qui se divisent à l'infini pareils sur le sable aux cellules de la lymphe. Une voile, très humble, longe la côte, comme un mendiant rase un mur, le soir, pour éviter les premières gouttes de pluie. Une île, là-bas, est enfoncée dans les
flots, et s'y confond, presque aussi grise. Et le flot patiemment, sûrement, monte, meurt, et mourant toujours monte.
Une tristesse sans bornes. Ici, je suis dans mon pays, peut-être ? Entre deux plis des dunes, dans un vallon de sable livide, deux huttes basses dont les chaumes semblent couchés au niveau de la terre. La petite prairie, verte et noire, s'incline, coupe d'herbe, entre les murs gris et une ceinture d'arbres roux : au fond, quelques hêtres doux et nobles, les uns taillés de toutes leurs branches, un autre réduit au tronc seul, qui se dresse tordu comme un supplicié, large et tout mangé de fougères. Une jument et son poulain paissent sans bruit.
Personne. Il tombe une pluie impalpable, une fumée humide de nuage. Au pied de mornes aulnes, une eau noire luit au jour tombant, fuyante et lourde comme la pensée du crime.
Le vent a fraîchi. Il court sur les dunes : le désert en est plus âpre. L'ombre grise se répand comme un fleuve de cendres, sicut cinerem spargil. La lande devient plus noire sous les arbres violâtres ; et la mer s'agite. Le soir, rapide et sûr, tombe avec la fine pluie oblique. Le vent la pousse et l'éparpillé en poussière glaciale. Et les réserves de la brume descendent plus bas, plus près de la terre, bruine qu'un souffle lent balance.
Je marche, porté par le vent et fouetté par la petite pluie ; il me semble parfois que je vole. La chienne qui me suit, ne me précède plus de ses bonds : elle ne quitte pas mon sillage; et, quand je tourne la tête, je la
vois ébouriffée derrière moi, ombre noire et qui semble sans corps, déjà pareille aux formes que l'on rencontre en rêve, et dont on se défie. J'avance pourtant ; et je respire l'immense tristesse du lieu, de l'heure, de la terre et de toute la vie.
La va^te solitude de l'Océan gris, et du ciel bas contre la lande et les dunes, m'emplit d'une étrange ivresse. Ah ! ne rien voir que le large espace où veille le silence; boire toute l'amertume de la centrée soucieuse ; et respirer du sang en foulant l'herbe molle.
Je vais sur les pierres cruelles, le long des rocs. La mer, plus grise encore, se soulève avec colère. La vague brise, en criant au milieu de l'écume; et je reçois sur le visage des paquets d'eau glacée. La pluie froide ne cesse pas de sillonner l'air, victoire d'archers incomparables, déluge de fines flèches lancées d'un seul côté. Au fond de la baie, voici des lumières qui s'allument, et qui sautillent, comme des vers luisants sur la haie. Les phares ouvrent leurs yeux fixes ; leur prunelle hagarde commence à rougeoyer. Au plus loin, la grande terre de l'Esconil à Pen-marc'h s'efface au ras de l'eau, dans la bruine. Comme des Parques en quête de victimes, l'un derrière l'autre, trois noirs torj.i! leurs défilent à toute vitesse, et courent vers le port, laissant entre l'eau et le ciel bas trois serpents de fumée sombre, dont les anneaux se cherchent et s'entremêlent-
Les feux lointains, dans l'ombre grise, sont pensifs comme la lampe ou le cierge qui veille dans les ténèbres d'une longue ^lise. Le vent siffle dans les voiles ;
les barques, serrant la côte, rentrent. Et la tristesse sans bornes confond toutes choses dans le murmure étouffé de la pluie.
Que ne suis-je né, pour n'en jamais sortir, dans le palais taciturne,
Le manoir de granit, que bleuit le crépuscule et qu'enlacent les fougères.
Quand le soir vient caresser languissamment, de ses molles et souples mains.
Les sculptures du porche, et creusant les orbiteg des statues,
Fait couler l'ombre de ses doigts jusques au fond des yeux?
Alors, par les caves du Sud et les couloirs de l'Ouest, le Suroît souffle si rapide,
Qu'il éparpille en poussière la pluie oblique : et l'horizon semble un mort qui se redresse, pour vêtir son linceul bis.
0 que n'ai-Je vécu toute une vie, dans chaque heure du
silence ?
Que n'ai-je dépouillé de mes lèvres une déesse nue. Dans la chambre plus haute qu'une nef, où les braises
de sang blondissent,
Et que n'ai-je frémi de voir, dans la tristesse puissante du désir,
Lomhre de la volupté silencieuse errer, et se courber et fuir, comme la vague même,
Parmi les formes effacées, à travers les bois d'automne et les figures d'or bleui.
Pour s'immoler enfin à l'autel de mes passions.
Qui voit les hommes et les femmes ensemble, observant chaque couple, découvre l'immense rôle du hasard dans les liaisons amoureuses. Pourquoi cette belle jeune fille est-elle suspendue au bras de ce monstre? Pourquoi cette maritorne accompagne-t-elle cet élégant ? — L'occasion, reine de l'amour et du monde. L'occasion et l'impudence, voilà Pandarus et ses deux visages. L'occasion confronte les désirs et les fait naître. L'occasion les accouple. C'est pourquoi les solitaires et les hommes dont le cœur, étant très tendre, est délicat et fier, sont en amour les plus misérables. Ni ils ne font naître l'occasion, — ni ils n'ont l'impudence, sur une simple rencontre, de la saisir, de la surprendre. Ils ne sont pas si avantageux. L'avantage qu'un amant se donne est la moitié de l'amour qu'il convoite : et on lui offre l'autre.
Pour une femme, l'homme qui n'ose rien prendre, refuse; et il ne mérite plus qu'on lui donne. Et s'il est timide par excès d'amour, pas une femme sur cent mille ne le comprend, ni ne l'excuse.
Les femmes, surtout les amoureuses, n'aiment pas qu'on se fasse une trop haute idée d'elles : sinon en paroles, où elles l'exigent. Aussi les avantageux le sont bien en discours. Ils ne reculent devant aucune hyperbole, aucune fadaise. Or celte comédie ne répugne pas moins au grand cœur que la fatuité même : comment louer à l'excès ce qu'on préfère? — Comme des siermes propres, on se soucie de la fierté et de la délicatesse en ce qu'on aime. — Mais de quoi va-t-il se mêler ? pense la femme. Ce n'est pas son affaire. Qu'il me persuade de son mérite en y croyant. Je crois bien au prix infini de mon corps, dit-elle, et de ma volupté?
On est sans force contre les femmes. Elles parlent au désir des désirs. Leur corps fait une promesse à l'âme. Leur âme fait une promesse au corps. Le cœur attend une joie inconnue de leur étreinte; et la chair prétend s'y perdre elle-même dans son triomphe. On rêve d'elles, si l'un rêve de soi. On doute de soi plutôt que d'elles. En elles, on feint de croire au bonheur, où pourtant l'on ne croit pas. C'est on ne sait quoi de doux et de puissant qui désarme, qui séduit et qui flatte. Et qui caresse encore en déchirant.
Sur la grève.
Ils se baignent. Elles prennent des bains.
Ils nagent, ils plongent; ils veulent montrer leur lorce, et veulent tenter par là. Puis soufflant et victorieux, ils sortent tête basse pourtant; ils se secouent comme des chiens ; et se redressant, ils tendent le torse.
Elles tâtent l'eau du pied ; elles crient ; elles rient ; elles fuient. Elles sont parées jusque dans la vague. Elles font des ronds de jambe et de bras. Elles montrent un peu de chair nue et en cachent davantage. Elles veulent tenter par leur peau, leur faiblesse et ses mystères.
Si les honnêtes femmes savaient combien elles font penser aux autres... Elles n'osent y croire. Celles qui ne sont pas honnêtes passent pour afficher ce que les honnêtes passent pour cacher. C'est une différence d'habit : le costume fait la décence.
Combien les femmes s'indigneraient si un jeune homme maniait une petite fille nue, comme elles font des petits garçons dépouillés? — Elles ne croiraient jamais au même plaisir, dans la même innocence. Sans doute avec raison. Et pourtant, elles ne sont pas toutes si innocentes en ce jeu que je le serais.
Les hommes velus et les femmes trop rondes éprouvent au bain même vanité et même passion. Ils se font à la fois un peu gloire et un peu honte, ceux-ci de leur poil, celles-là de leurs bosses. Et selon le moment, ils les font voir ou ils les cachent.
Ce qui convient le mieux à une intelligence hardie est ce qui sied le moins aux femmes. C'est un prodige de
AMOUR — FEMMES 14o
la pauvre raison que les femmes se fassent des lois nouvelles avec les idées amères de l'homme; et plus l'homme a de génie, plus il est cruel pour les femmes de l'en croire.
L'amour toujours ment; et il est forcé de toujours mentir. Le triomphe de la nature est d'accorder les deux mensonges et d'inspirer à l'un une reconnaissance passionnée pour l'autre. Où il n'y a point de dupe en amour, il n'est plus que des ennemis.
La plupart des hommes ne songent pas à se défendre d'une duperie si générale, et qui est dans le vœu de la vie, — ou, pour ne point parler par idoles, un ressort essentiel dans la mécanique du monde. L'aveuglement de l'amour est le propre sacrement de l'espèce. Or, nous voulons sortir de l'espèce : c'est là être homme, et aimer en homme.
Si les femmes n'ont plus le sens de leur immolation sacrée, réduites au sens propre, elles sont réduites au seul plaisir, — ou à la méchanceté.
Il ne s'agit jamais pour elles que de l'amour. Il paraît immoral de condamner les femmes au seul amour; mais il l'est infiniment plus de les y soustraire.
Invisible et toujours présent, le tout-puissant Éros préside aux assemblées dos jeunes hommes et des jeunes femmes. On ne le nomme point, et il est là, dans sa double nudité, qui d'une main touche le cœur des hommes, et de l'autre cherche le cœur des femmes pour y porter l'étincelle jaillie de l'homme, en le touchant du doigt.
Les jeuues femmes pensent sans cesse au don d'ellesmêmes que les hommes réclament ; et elles savent qu'ils n'ont point de désir plus fort que le don de ce corps, qu'il ne faut pas nommer. Et les jeunes hommes ne pensent qu'à ce don, et à se le faire faire ; et ils n'avouent pas qu'ils doutent toujours qu'il leur soit fait, tant que le présent de la chair ne s'est pas chargé de les en convaincre : car ils ne veulent pas en croire une autre preuve.
Ainsi les jeunes femmes se savent convoitées dans leur corps, et la possession de ce corps. C'est pourquoi elles ont honte d'avoir l'air d'y être sensibles, et mettent leur orgueil à n'être pas instruites de cette convoitise, ou du moins à ne pas le paraître. Et souvent elles sacrifient toute leur joie à la gloire du refus. Pour les hommes, ils plaisent aux femmes dans la mesure où ils ménagent cette pudeur, leur parure, tout en l'écartant et en en troublant le bel ordre. C'est pourquoi les bavards, les bouffons de bon ton, les diseurs de rien ont cliance de plaire aux femmes : ils ne les convoitent pas moins que les autres ; mais ils les font rire, ils les flattent, ils les amusent ; et toute la comédie est plaisante parce qu'elle occupe la scène, et sert de rideau au dénouement.
Mais au contraire les hommes passionnés, dont la violence est sensuelle, trahissent, quoi qu'ils fassent leur grand désir; et même ils ont honte de le cacher sous la fadaise du rire. Outre que l'amour les mène moins à la farce qu'à la tragédie. Ces hommes-là sont odieux aux
femmes, jusqu'au jour où ils en intéressent la vanité par un peu de bruit, s'ils en ont fait dans le monde.
Il ne faut pas laisser croire aux femmes qu'on pût se passer d'elles. Mais encore moins qu'on ne peut s'en passer. Elles sont maternelles à la faiblesse, cruelles et dures à la force. De là, qu'elles pardonnent tant aux indignes, et qu'elles ne pardonnent rien aux plus grands. Elles haïssent îa passion et la tristesse. La puissance les humilie : elles ne l'aiment qu'humiliée.
Qu'elles servent la nature, et une fin où elles sont sacrifiées. Manque de quoi, elles ne seront même pas capables de ne point se trahir elles-mêmes.
Toutes les passions des femmes, toutes leurs erreurs et leurs injustices inspirent une piété très sainte ; mais à une condition seulement : c'est que leur aveuglement soit divin, comme celui de la nature, et qu'elles se soumettent sans marchander à ce que la terrible puissance exige d'elles, — et qu'elles ne font jamais d'un meilleur cœur que si elles ne se doutent même pas d'être aveuglées.
Le dernier mot de l'intelligence est une humble requête à la bonté, — une requête passionnée et douloureuse.