FATALITÉS
Un ordre tombe. Un autre ordre s'élève. Une forme après une forme. Invisible et tout puissant, l'éternel sculpteur modèle. L'acte est garant de la vie. La promesse d'immortalité est formelle. L'action fait croire à la durée.
La forme achevée est toujours la plus belle. Une douleur sourde, comme d'un mal profond, travaille ceux qui ont l'amour de la forme belle : car la beauté est le privilège de l'ordre ancien, la parure des siècles, La beauté parait toujours condamnée : qui la sent, la regrette. On ne la voit jamais dans le chaos où le nouvel ordre se condense, au milieu des météores, des transes et des tempêtes.
La pensée ne s'arrête pas aux douleurs du sentiment. Son propre est d'étouffer les plaintes.
bans une peine semblable à celle-ci, il y a un retour de chaque homme sur lui-même, un attachement de la chair. ?\ous nous regrettons dans ce qui va cesser d'être. Celte inquiétude du présent est la nôtre, et i'angoisse du temps où nous ne serons plus.
Ainsi, celui qui aime la France, dans le profond sentiment de ce qu'elle est, y va de sa chair. Quelque forte part de lui-même est à jamais liée, en ce qui ne peut plus être, à ce qu'elle fut. Le véritable amour, qui est toujours jeune, ne peut croire à la vieillesse de ce qu'il aime.
Mais l'intelligence ne se connaît que par la rupture de tous liens. Dans la forme morte, elle voit l'origine de la forme vivante. On doit porter plus d'amour et de piété à ce qui cesse, plus de pitié à ce qui vient. Une sorte de respect curieux est due au mystère de ce qui commence. Souvent j'ai trouvé dans la curiosité une compassion de l'esprit.
L'enfant aveugle, aux poings fermés sur les yeux, frappe du front aux porte? du ventre maternel, et cherche à sortir dans les convulsions de la mère. Et il faut couper le cordon, même si elle y doit succomber. L'essai du temps futur est encore tout empêtré dans son délivre de sanglants efforts et de violence. Les humeurs de la naissance ne doivent pas nous dégoûter de la paternité.
Qu'il est beau de voir les choses fatales, et de se faire un œil à la fatalité. C'est là penser, c'est là comprendre : c'est peut-être aussi créer. Telle est cette vertu, qu'en elle c'est presque aimer. Ce qu'on voit bien, je ne saurais comprendre qu'on ne l'aimât pas.
On souffre donc de la décadence. On la sent, on la hait. Et la penséo refuse d'y croire. Elle ne tombe pas sous le sens de l'esprit, qui a la froideur virginale de la balance.
Ce que la nécessité veut, ce n'est jamais le mal ni le bien : c'est la vie et le changement. Ils ne dépendent pas d'une forme seule. La loi du mouvement enferme toutes les lois. La fatalité d'un tel ordre enferme tous les ordres. La beauté en est infinie, pour qui la comprend.
Si le mot a un sens, la décadence est une chute de la vie. Or, il se trouve que dans un peuple en progrès, telles formes ou tels hommes ne cessent de déchoir ; et que tels autres s'élèvent dans un peuple en décadence.
Il n'y aurait de décadence que l'état où une grande
âme fut empêchée de grandir et de croître. Je ne puis
voir d'autre décadence, s'il en est: empêchement à la
vie, attentat à la grandeur.