‹ Idées et visionsChapitre 47 sur 59 · CARREFOURS — POLITIQUE · texte numérisé non relu

CARREFOURS — POLITIQUE

sont les vierges dans la nouvelle maison, les lois de l'amour et la pudeur.

Même ici, dans la maison pleine, le moi sépare les membres. L'homme n'est plus le père, ni même l'amant : ce n'est que l'estomac de la fable, et quelquefois le bras qui frappe. Et de la main on pousse les vieillards vers le fond de la salle, là où la trappe noire s'ouvre sur les ténèbres.

D faudrait pouvoir faire l'hypocrite dans sa propre maison : mais il n'est pas donné à tout le monde de jouer au naturel ce rôle-là. Il faut se faire obéir des femmes, ou leur obéir. Tout le reste s'ensuit. Il n'y a point de famille sans obéissance, comme il n'y a point de maison sans étage : un pied-à-terre n'est pas une maison ; ni un lit.

Pour moi, j'entends peut être l'obéissance du cœur au cœur. Mais pour l'ordinaire, c'est sur l'autre obéissance que celle-ci se fonde.

A l'égard de la vie privée, l'homme qui pense n'est jamais qu'un homme qui sent. L'on ne peut changer de sentiment; l'on est comme on est, et voilà tout. Les raisons n'ont point de force là-contre : quand je me suis donné les meilleures du monde pour ne pas être comme je suis, je n'en suis pas moins comme je suis ; et il arrive même que je le sois trois fois davantage.

On naît aristocrate; mais que non pas démocrate : on le devient. Qui n'est pas démocrate? Ils courent les rues. On rencontre partout plus d'électeurs que de raisons.

Ils sont tous démocrates, comme ils sont tous soldais, quand ils ont bu : alors, ils se vantent de l'être, s'imaginant qu'ils l'ont voulu. Mais c'est qu'ils ne pouvaient pas faire autrement.

Ne dites point qu'on se fait aristocrate : on fait l'aristocrate, tout au plus. On l'est, ou on ne le sera pas. J'en sais un ou deux. Pour le reste, ce n'est que figures de mode et l'ornement des salons.

Les démocrates parlent, et les mots agissent; tell-e est la mécanique humaine, qu'il suffit de donner le branle à la machine. Mais qu'ils y mettent peu de cœuri Du reste, ce n'est pas le lieu.

Otez un quartier de leurs rentes aux bourgeois, ils courront à l'église. Otez-leur en deux, ils feront venir le roi ; ôtez-leur en trois, ils seront tous démocrates ; — si quatre, ils offriront l'espoir du cinquième en sacrifice à la démocratie, leur idole.

J'entends par bourgeois tous ceux qui ont plus de bien qu'ils n'en eussent acquis par leurs propres forces. Ils ont le pouvoir, et d'autres le méritent. Les rois de l'Europe en sont les gros bourgeois. De là qu'ils (ont bon ménage entre eux, et tous ensemble avec les rois d'Amérique. S'il en était un seul qui eût de l'âme, comme il serait haï de tous les autres^ et qu'il les haïrait. Les bourgeois régnent, parce que la monnaie est la reine du monde. Les socialistes s'en doutent bien. C'est une souveraine publique et sans mystère : elle est à qui peut la prendre. Au plus audacieux de faire valoir son droit.

Au fond, il n'y a dans le monde qu'une foule de

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bourgeois et de candidats à l'être ; quelques savants, beaucoup de pédants et d'auteurs; quelques esprits habiles, et de loin en loin deux ou trois artistes.

En tout peuple, il y a un bourgeois qui s'éveille. 11 aspire à l'être; mais il n'en a pas le moyen. Il a la force, et ne sait pas s'en servir. Voilà la porte ouverte aux démocrates. 0 que l'envie est donc un grand ressort social, — l'émulation, disent les optimistes.

Le peuple aime les orateurs : c'est qu'il aime qu'on le trompe. D n'y a point d'orateur qui ne soit démocrate : il n'oserait pas. Pour l'ordinaire, parler haut, c'est penser bassement.

Les prolétaires, q^ui sont démocrates de naissance, et par force, pensent si peu à aimer le peuple qu'ils font bon marché de leur propre progéniture. Arrive là-dessus l'orateur qui chérit le peuple universel, et ne vit plus que pour lui plaire : c'est qu'il vit de l'électeur.

Les hommes ne peuvent pas vivre seuls, ni être silencieux. Ils parlent sans cesse, parce qu'ils n'ont rien à se dire. Et ils sont en quête des réponses l'un de l'autre, parce qu'ils ne peuvent s'en donner eux-mêmes aucune. Et du reste ils n'en cherchent pas.

Ils veulent qu'on les honore : mais de quoi? — S'honorent-ils tant eux-mêmes? — Je ne respecte rien dans l'homme, qu'une parenté à ma misère. Ils sont n loin de la respecter en moi, qu'ils ne la conçoivent même point.

Le respect de la misère humaine n"a qu'un nom : c'est la pitié. Pour eux, je ne puis avoir d'estime; mais

d'eux, jai grand'pitié. Et jamais ils ne sauront que ce don est le plus grand qu'on puisse faire, un don royal, celui-là. La pitié n'est pas une fleur de maison ni de carrefour, mais un présent magnifique, de qui possède à qui est dénué. La pitié est un attribut de la souveraineté. Et rare comme elle.

Selon que tourne la roue, ils semblent meilleurs, ou semblent pires. Mais ils sont les mêmes, — ni meilleurs, ni pires. — Tous esclaves, la meule les emporte; et ils croient qu'ils font tourner la meule. Un tour, deux tours encore, ils sont broyés, et ils tombent dans la fosse. C'est la meule de la mort.

Il est nécessaire que les rois soient de très pauvres diables, pour que le principe de la monarchie ait son plein effet.

Un roi niais, cagot, sale, plein de débauches, menteur, femelle, — à la bonne heure : il règne, et c'est vraiment par la grâce de Dieu et le bon plaisir de madame sa mère, qui en a fait le don précieux à son peuple.

Mais un monarque qui a du génie n'est qu'un aventurier. Il contrefait les héros. Or, c'est aux héros déchus de contrefaire les monarques.

Pour se garder du dégoût et d'une horreur injuste contre tous les hommes, il faut se séparer d'eux : mieux est d'y penser que de voir.

0/a se retire pour ne point haïr. On cesse d'agir par

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bonté, à l'inverse de tous les bavards, qui agissent, à les en croire, pour en être meilleurs, ou parce qu'ils sont bons : ils sont trop innocents pour savoir même ce qu'ils y gagnent. Moi, j'y perdrais. C'est ce qui nous distingue.

Ou bien, il faudrait être pareil au plus loyal d'entre eux, à un beau paysan de Skaër, ou à une jeune fille de Kemperlé. Mais mieux encore, que ne suis-je un grand chêne, ou un hêtre, ou un houx sur un rocher? — Qui ignore, pardonne.

Le nombre est le plus fort. Mais je ne céderai pas au nombre, cette vile poussière de la force. Que le nombre infini des zéros à la gauche du chiffre ne se vante pas de le multiplier : ils ne peuvent même pas l'anéantir; et il n'est qu'en lui de faire qu'ils comptent.

La puissance du nombre, c'est la puissance des mouches.

Couche-toi, lion. Ton heure est venue. Tu vas périr sous les aiguillons. xMais ce n'est pas assez : les mouches vont t'engendrer une innombrable vermine.

L'art est un appétit de l'âme en quête de volupté; et peut-être une recherche souffrante du moi avide de triomphe : c'est dire combien la chair y a de part, et l'instinct de la perfection sensuelle.

Les passions déçues se choisissent pour reine et pour unique messagère l'unique passion de la beauté. Elles n'abdiquent pas toujours sans combat en faveur d'elle seule; souvent elles lui font escorte; mais enfin la passion de la beauté parait ne jamais être qu'une iorme suprême Je toutes les autres. On ne saurait concevoir un grand artiste sans passions. Le sens de !a volupté est plus aigu dans cet homme qu'en tout autre, quoi qu'on en pense, quoi qu'il en laisse voir et quoi qu'il fasse. Il n'est pas si faux de croire qu'avec un artiste médi )cre on fait un grand débauché, que d'imaginer qu'on ')eut faire un grand artiste avec une dame anglaise, ou le plus chaste des Yankees.

ART — STYLE ISo

Il n'y a pas beaucoup d'art dans le Nord, parce que les passions manquent. D'autant plus fortes elles sont, et d'autant plus grands les artistes, quand il y en a.

La morale prétend régenter l'art : voilà l'aigre vent du nord. Que Marthe fasse sa besogne et se tienne tran quille.

L'art méprise la morale sans le vouloir, comme l'amour méprise les lois. Ce n'est pas du même ordre. La morale est une règle pour tous. L'art n'est fait que pour quelques-uns, et d'abord même pour un seul, l'artiste. Que l'œuvre d'art ensuite fasse la conquête du peuple, c'est l'affaire du peuple, des critiques, des marchands et des\bateleurs : ce n'est pas celle de l'artiste.

Il faut maintenir les lois, ou payer de sa vie si l'on transgresse la règle. Les passions n'hésitent pas. De là, que le grand amour est rare et tragique. Et plus rare encore le grand art, sinon plus tragique.

Comme les passions ne tendent qu'à se satisfaire, l'amour ne se soucie que de beauté. Rien n'est si connu des journalistes et des auteurs à la pelle: la beauté même ne leur suffit pas : ils y mettent la majuscule.

La France n'a que faire des auteurs étrangers, d'où qu'ils viennent; et ceux du Midi importent encore moins que ceux du Nord. Heureux ceux qu'on dépouille. La plupart, on ne peut même pas les piller, puisqu'ils nous pillent. Ici et là, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, un homme ou deux a du génie tous les trente ou quarante ans : c'est le seul qui compte ; le grand

nombre des autres nous le fait bien payer, — rançon trop onéreuse en vérité. Il faut faire passer le grand homme en France, et lui seul, pour qu'il y donne tout son effet, et qu'on sache s'il est humain. Qu'il nous débarrasse, entre temps, de cent petits singes qui vont se jeter à l'imiter : n'est-ce pas assez de nos magots? Quel besoin de mettre au visage cent copies d'une grimace étrangère ? On ne le vit jamais mieux qu'aux partisans Scandinaves qui ont envahi la France dans les fourgons du grand Ibsen, Tous, à leur insu ou non, ils veulent lier le sort de l'art à la morale : tant ils aiment l'artiste qu'ils lui mettent la pierre au cou. C'est ce qui nous rend ces auteurs insupportables, ou indifférents. Que le pittoresque de la vie est, dès lors, peu de chose. Tous ces gens-là crèvent de certitude, comme des chimistes. Ils pérorent en savants, à perte de vue. Ils découvrent l'Amérique : ils en sont où la France était au temps du second Empire. Ils sont prophètes contre la religion et l'État, comme ils l'eussent été pour leur État et leur Église, un demi-siècle avant. Ce sont machines à penser, qui s'enorgueillissent prodigieusement d'être pensantes, à l'ordinaire des machines : c'est ce qui les fait marcher. Il faut voir le fils de l'Ourse, dans sa meilleure œuvre, où il traite du miracle : comme il est sûr de sa théorie ; comme en ce théologien de l'Antéchrist je reconnais le pasteur de Jésus-Christ. Il ne peut même pas se passer d'un évangile, et le voilà qui dédie son drame aux médecins de la Salpêtrière: la belle idée, et que n'aurait pas eue Eschyle.

Les codes, le droit des femmes, la liberté des amants.

tous les sujets dont une époque fait des sermons, celleci en fait des drames. Là, il n'y a rien pour nous: parce que les dogmes nous touchent peu, voir même les idées. Rien ne nous est propre que les passions. La peinture toute vive des passions, voilà la seconde vie que l'on attend de l'art, et que l'œuvre d'art nous offre.

Je m'en persuadai, dans le temps que je vis une Norvégienne qui me parut aussi singulière parmi toutes les autres qu'Ibsen lui-même entre les auteurs du Nord. Cette femme grande et fauve, pâle et lente, était encore très belle, quoiqu'elle eût plus de trente ans, et dans sa jeunesse elle avait dû être admirable. Seule de toutes les Scandinaves que je rencontrai, ni elle ne parlait beaucoup, ni elle ne faisait de gestes. Elle n'avait rien de cette vivacité simiesque qu'enfin toutes ces femmes si intelligentes tiennent de leur redoutable ancêtre, et qu'elles ne dissimulent point pour mieux montrer qu'elles ont lu Darwin. Sa plus rare beauté, au contraire, était le reflet de je ne sais quoi d'animal, qui brillait faiblement dans ses yeux dormants et son vague sourire, comme la paix sur un lac, ou la lune sur un champ de froment.

Or, tous les hommes de son pays s'empressaient autour de cette femme énigmatique, taciturne, et qui devait passer pour n'être pas intelligente. C'est qu'elle portait la marque de l'intelligence suprême, et la propre ressemblance des passions. Elle est dans Ibsen, dans Dostoïevski et dans Tolstoï ; je la vois dans Thomas Hardy ; mais chez les Italiens, ce n'en est fort souvent que la parodie la plus grossière.

Un homme de génie n'a point d'école. Il n'a même pas de dDctriues : elles varient avec ses propres efîorls à vivre : car on ne vit point, à moins de renouveler continuellement sa vie. La plupart des gens ont besoin de principes, faute d'avoir en soi où se tenir et où se prendre. Mais un moi puissant est le lieu géométrique à toute sorte de doctrines et d'idées différentes : la volonté d'être impose à tout son plan. L'œuvre d'un grand homme est une galerie de miroirs où il cherche à se voir lui-même sous toutes les figures. Le génie les varie jusqu'à se rendre méconnaissable; c'est ce que ne peut pas faire le talent.

L'art est le recours suprême de l'ordre contre l'anarchie. Qu'il parle pour l'anarchie tant qu'il lui plaira: le grand artiste est la preuve de l'ordre. Voilà comment il ne s'adresse encore qu'au public de son choix, et non pas à la foire. Car dans son œuvre la foire verra toujours l'anarchie, et jamais ne verra l'ordre. — Il est vrai que le public idéal n'existe pas: en quoi il est digne, au moins, que l'artiste y pense et se propose de travailler pour lui.

L'artiste est le souverain de la langue : contre elle et contre lui, les anarchistes font un détestable complot. La pire des anarchies est celles des mauvais auteurs et des journalistes : elle ne va pas moins contre l'ordre que contre la beauté de la langue. Ils forgent des mots, faute de savoir les leurs. Que tout est mort sur ces lèvres mercenaires.

Mieux valait parler peuple que parler grammaire.

Mais le peuple, désormais, parle comme le journal: c'est qu'il apprend à parler à l'école. Partout, à tous les étages, l'école est la mort du style. Le peuple parle mieux que M. de Voltaire, quand il ne tient pas ses mots d'un professeur.

Le jargon abstrait: il est partout; il supplée aux formes vivantes. Le grand style fait vivre jusqu'aux bois morts de l'entendement : il ressuscite les idées dans leur herbier. Le jargon momifie jusqu'aux passions de l'âme, jusqu'aux traits les plus mobiles du visage vivant. Ils inventent des mots, parce que la vie leur manque. Ils n'en ont pas assez, parce qu'eux-mêmes sont en défaut. Ils ne connaissent que la richesse brutale, qui se coùipte lettre à lettre ; mais le trésor intérieur, la plénitude du sens et le roman admirable, le poème de chaque mot, cette fortune séculaire leur échappe. Ils lâchent les Barbares sur la langue française, le plus beau royaume sous le ciel de la pensée.

D faut penser coimne Pascal, et parler comme sa nourrice.

Beaucoup de faux grands hommes, à qui la foire fait des triomphes : on les reconnaît à ce signe, qu'ils n'ont pas de style. Du reste, on les connaît aussi à leur public.

Le vrai poète est l'artiste suprême. Je ne parle pas de tel ou tel, qui souffle dans ses pipeaux, ou qui vole dans le cirque, monté sur sa Rossinante chevillée d'ailes. Mais je pense à iEschyle, à Dante, à Pascal, et avant tous à Shakespeare.

Il sculpte, il peint, il chante. Il bâtit des édifices à la pensée. Pour orner les passions et les rendre, il cherche les sons, les couleurs les plus rares et les harmonies puissantes. Et parfois, au lieu de les draper, il les modèle nues.

Ils ne savent pas ce que c'est qu'un grand poète, les maudits faiseurs de bruit. Tout pour eux n'est que forme ; et tout n'est que fond, pour d'autres. Les uns comptent jusqu'à douze sur leurs doigts, et les autres, dans l'huître feignent de cacher la perle. Mais il n'est huître pour le vrai poète, ni alexandrin : la vie, voilà son fond et sa forme ; la vie et le rythme ; l'image et la vie. Épris de la vie, comme il l'a, il la donne. Artiste, il a sa matière qu'il travaille avec amour, passé maître en ce travail comme tout artiste doit l'être dans le sien. Le langage, telle est sa matière. Il aime les mots ; il les soigne, il les vénère ; il en suce la moelle, il en lave la chair salie et mortifiée jusqu'à l'os par l'usage. Il sait la couleur des syllabes et le mystère des sons : il n'en fait pas montre à la foire, mais il les chérit. Puis il coule cette matière merveilleuse dans la matrice de son âme. Voilà le style qui est si rare et plus même que l'homme. Presque tous dédaignent le style: car, combien s'y connaissent? — Et certes jamais une femme. Le style, comme la force, leur fait peur.

Au bout du compte, le génie, c'est le style. Voilà pour rendre un peu plus humbles dans le succès tous ces gens-là qui ne sont pas artistes.

La grande inégalité entre les hommes est dans leur valeur propre pour le silence. Des uns aux autres, c'est une différence infinie. Elle est à peine concevable, et les sépare plus entre eux que ne fait l'espèce.

Ce qu'on vaut pour se taire, quand on a beaucoup à dire: c'est la question.

Le silence est le parfum propre du cœur solitaire. Les hommes ne reçoivent guère l'un des dons sans l'autre.

De gré ou de force, par leur faute ou celle d'autrui, la solitude est l'empire des esprits. On règne où l'on peut. Car il faut toujours régner. Que faire de mieux? A un certain degré, l'on n'est propre qu'au règne.

Les puissants sont solitaires. Et ils sont silencieux, même quand ils semblent le moins l'être : car ils ne disent rien de leur puissance, qui les hante pourtant.

On ne se tait pas faute d'avoir à dire, mais d'avoir à qui le dire.

Le malheur d'être soi-même est plus cuisant que celui de ne pas l'être. La quantité pour la vie est positive, ici; là, négative. Tous ces petits hommes, qui courent à ils ne savent quoi, criant leur volonté d'être soi- môme, me rappellent la foule qui part pour le désert de glace, où, lui a-t-on dit, sous la terre morte il y a de l'or. Le soleil, qui ne la fait pas fondre, ils ne le voient pas dans le ciel, — il se cache sous la glace. Ils s'en vont donc déterrer le soleil. On trouve un peu d'or, quelques fois. Il n'y en aurait pas un grain, pas une once, la rage d'en chercher n'en serait pas moins vive. Il ne leur souvient plus de quelques-uns qui sont morts de faim sur leur trésor.

Être soi-même? Ce n'est pas seulement le pays désolé qui s'étend sous le cercle arctique: c'est le pôle, — le point où s'anéantit l'espace, et où il n'est plus d'horizon. Vaut-il pas mieux, pour vous, tourner autour de l'axe, dans la rotation de l'instinct?

Ils se précipitent sur cette idée, parce qu'elle leur paraît ouvrir la cage où les joies de l'appétit sont prison-nières, et où l'amour cruel de soi est enchaîné. Outre qu'il leur est si propre de ne pas l'être, qu'ils jugent tout facile d'être soi-même. Qu'en pourraient-ils redouter? — Les enfants jouent au bord de la mer, ignorant le danger qui monte. Ils se noient, pour jouer. J'envie l'enfant ; mais je ne puis tout à fait l'être.

La plupart des hommes ne connaissent pas la profonde tristesse: elle naît de la force. Ils n'ont pas assez de fond pour sentir ce souffle ténébreux, haleine d'un grand sépulcre. La puissance de l'ennui est méconnue.

Que je suis sensible aux énergies de ce mot sombre ! Il ne les a plus, pour eux. Je n'y vois rien qui marque une âme oisive. Il me parle d'un dégoût immense, amer comme l'éther et plus brûlant encore. Ennai, dernier-né de la lumière, tu sens la fièvre, et le frisson est ton système d'ondes.

S'il contient de la haine, c'est la haine de soi. Il est un dur ennui où la pensée se goûte, où elle prend un intérêt infatigable, où elle jouit enfin et ne jouit que trop de soi : c'est l'ennui dévorant d'un grand cœur, — la lente, l'ardente torture qui le prend pour unique victime; et l'esprit s'y complaît, loin d'en souffrir.

J'ai les entrailles bien amères, — à cause de mon ennui. Salutaire amertume! Elle seule me défend contre le miel de la douceur, dont mes lè^Tes sont si avides, et qu'elles butinent sur toutes les joies de la vie, pour enrichir follement la ruche du cœur. Bénie soit donc l'amertume, qui met en fuite mes abeilles, et les endort.

Quel peuple rend l'amour qu'on lui donne, sinon à qui le trompe et le flagorne, et ne le méritant pas n'en est que plus aimé? — Le peuple est femelle. C'en est la faiblesse et la force ; de là sa patience, sa matrice qui ne refuse pas l'avenir, ses bonnes mamelles de travail et d'espérance ; de là aussi la tête folle, l'hystérie et le mauvais goût eu toutes sortes d'art.

Femelle, le peuple est curieux des ruffians ; il leur garde une prédilection constante. La prostitution du peuple a un nom : c'est la politiqucv Car la politique

n'est grande, belle et pure qu'entre les mains d'un seul homme.

Je rêve de conquête. Si l'on me disait ce que je suis, je ne voudrais plus l'être. Et pourtant je neveux être qu'au delà de ce que je suis, — pleinement tout ce que je suis.

Le rêve de la conquête est le rêve de la vie. C'est pourquoi je méprise en vain la conquête. Que ne ferait-on pas pour conquérir'^ — Je me perdrais volontiers pour asservir tout le reste : mais quel besoin, dès lors, de conquérir en effet? Que ferais-tu de plus que tu ne fais ? — Il ne s'agit que de penser.

— Non : il s'agit de sentir et de vivre. Il faut être le plus fort ; ou il n'y a pas moyen de vivre : ce n'est plus la peine. La conquête fait passer le temps.

Et moi, qui sais la ver^u du silence, pourquoi pari é-je? C'est le sang et le torrent de la colère qui tournent en paroles sur mes lèvres. Mais j'en veux rougir, et je m'en punirai.

Je vois venir sur la lande le vieux Recteur, M. Kergall, et la Religieuse de l'école. Le prêtre, a plus de soixante ans, grand, large, maigre, de mine ascétique, la plus belle figure aux arêtes de marbre, le regard pur sous les épais sourcils blancs, le front brillant et dur, le teint hàlé : il est sain comme l'œil ; la religieuse, hier encore une jeune femme, est un peu ronde ; sa peau est fine, lavée, d'une pâleur transparente; son visage en tout pareil à celui des petites filles qu'elle enseigne : comme la lumière du matin est posée sur la rivière, un repos lumineuK éclaire ce visage blanc.

Toilà, peut-être, le seul état où l'âme, se trouvant quelque prix, connaisse la paix. L'épreuve en a été faite mille fois. Je me rappelle le moine de Vendôme, après la citadelle prise et le château incendié. Comme les Huguenots menaient pendre Benéhart, l'homme de la Ligue, les soldats eurent l'idée de brancher aussi le moine qui l'assistait, et qui seul avait osé le faire. Ils n'étaient pas pris de vin ; ils étaient pris de sang, comme il est si ordinaire à l'homme, dès qu'il le fait couler. Il leur parut donc plaisant d'accrocher à la mêm.e potence le confesseur et le pénitent. Mais ils ne savaient comment accomplir la facétie; point de corde assez longue, et l'on n'en pouvait trouver aucune, le gibet ayant été dressé fort haut. C'est alors que le moine dénoua sa ceinture et offrit sa corde aux bourreaux. Ils la reçurent en riant. Ils pendirent Benéhart ; ils pendirent le cordelier ; et le moine, les regardant à peine, se laissa pendre, sans dire un mot. Que j'y voudrais voir un médecin illustre ! — Mais diront-ils, il y a le grand Archimède. — Sans doute ; pourtant Archimède était au bain, et il n'a pas fourni le couteau. Et quoi, du reste? Peut-être Archimède eût été cordelier. Newton, à sa manière, l'était bien. Dont je l'envie.

Je sais la mélancolie d'un homme |exilé du règne ; j'en sais les frissons ; et j'en ai sous les yeux l'horizon même. Il est pareil au crépuscule d'un jour trop bref, au cours d'un morne hiver. Il a l'âpre lumière de la nuit sous les neiges. C'est parfois une ombre étouffante, où l'on ne trouve pas son chemin, où il faut le chercher à tâtons,

marchant sur les genoux, tâtant la route livide de la main et du front, la route dallée de glace. Et parfois c'est le clair de lune éblouissant, la clarté dure des étoiles sur les sommets ; une bise qui brûle et dessèche les poumons, balaie l'espace: là-dessous, tout est mort; tout est roidi dans les attitudes d'une attente éternelle. Et l'homme altier, dans la douleur, lève le front.

Celui qui est sujet à cette fièvre et qui la communique n'a point l'âme insensible. Il n'est pas si rude qu'il ne fasse davantage semblant de l'être. La froideur trompe là-des-sus. Ha ! que n'est-il froid aussi à l'égard des passions tendres. Il est violent et passionné pour ses idées : or, la propre chaleur des idées, c'est la violence.

Amer, parce qu'on n'espère pas. On a la force du sarcasme, comme tous ceux qui sentent moins la vie des autres en eux, qu'ils ne s'y comparent. Le contraste est révoltant de la foule humaine et de celui qui la contemple, entre ce qu'elle est et ce qu'elle croit être, mais bien plus entre ce qu'elle doit être et ce qu'on voudrait qu'elle fût. La gravité ne peut tenir devant ce palais de singes; on grimace aussi à les suivre dans leur art grimaçant. Comme Jacob s'il avait été vaincu, il faut avoir lutté corps à corps avec la fortune ; terrassé, il faut s'être résigné; il faut avoir regardé la fortune les yeux dans les yeux, pour la mépriser assez, et pour la braver d'un silencieux sourire.

Philanthropie.

Le plus seul est le meilleur, sinon le plus grand,

selon Ibsen. Le plus loin des hommes est le moins dur pour les hommes : car il n'en souffre plus tant.

Je crois aux hommes, quand je ne les vois point. J'y crois, comme j'y pense. Mais comment croire aux liommes dans la cage aux singes ? — Loin d'eux, je perds l'idée de leurs grimaces. Rêvant de ce qu'ils peuvent être, il ne me souvient plus de ce qu'ils sont.

Ou aveugle, ou solitaire : il n'est pas d'autre état où l'on garde de la tendresse pour les hommes.

Il ne faut pas réduire au désespoir une grande âme, à l'heure où elle a toute sa verdeur et toute sa force : car c'est alors qu'elle réclamait la joie du triomphe ; alors, elle pouvait la goûter.

Au moribond qui ne se nourrit plus que de lait, qu'importe si on le convie, soir et matin, à des festins magnifiques? — 11 fallait lui olfrir le pain blanc, le pain de pur froment, chaud et frais comme la vie, quand, mineur enseveli dans la caverne, il aspirait de tout son être à l'air libre, et qu'il réclamait à manger, mourant de faim et de nuit, après un long jeûne. — Où tout est cohue, tout vient à contretemps.

Je sais un livre admirable, un des maîtres livres du monde, qui n'a pas d'abord été lu par vingt personnes. Le genre humain se passe bien de livres. — Souffrez donc que tel livre ait pitié du genre humain.

La lune luit dans sa lanterne de blancs nuages, veilleuse dans la chambre du ciel malade. La mer étouffe ses sanglots dans la nuit sourde : comme elle pleure doucement sur les rochers.

Demain, où sera ma jeunesse ? Où seront tant de volontés, qui volaient à la conquête, comme des flammes d'or au vent d'ouest? C'en est fait.

Ma jeunesse tombe dans le passé, comme une pierre dans le fleuve. Et toute ma volonté s'épuise dans la solitude. La sourde nuit est là. C'en va être fait 1 Que n'es-tu sourde, ô toi-même, comme elle, ô mon âme?

Étouffe tes sanglots, comme la mer sur les rochers du phare. C'en sera fait demain.

C'en est fait.

La perfection de la bonne nature elle est dans les yeux de la chienne. La bonté est là, — bonté, je veux dire joyeuse soumission d'un être à un être. Voici une créature qui a trouvé son Dieu.

Elle m'aime d'amour, la belle danoise. Chaque matin, elle gémit de joie à me revoir. J'ai bonne odeur pour elle ; ma main, mon air, ma peau, lui plaisent.

Jamais un homme comme moi ne sera tant aimé d'une jeune femelle, comme il l'est de sa chienne. C'est une loi. Je vois qu'elle le sait: ils me le disent, ces yeux trop clairs, et sans pensée comme la pureté même. Mais la voici bondissante, qui a peur que je pense pour elle ; et, faisant du bruit, cherchant ma main, elle en attend la menace et déjà en jouit. Ici! Couchée! — Oui, vous êtes belle.

Les enfants ont une forme d'imagination singulière: elle dépend du geste presque uniquement. Ils se donnent un thème de jeu ; puis ils jouent : mais en eux-mêmes rien ne répond au geste. En quoi, tous les enfants sont du Midi. Ils ne croient pas à ce qu'ils font: ils font semblant d'y croire. En voici quatre qui jouent à l'oiseau. Un d'eux chasse ; les autres sont du gibier, que l'on prend en vie. Celui qui est pris, se laisse tenir par l'autre, qui le saisit à la blouse et le pousse devant lui, tandis qu'il penche la tête et bat des ailes avec les bras. Comme je les regarde, sans rien leur demander, le chasseur me dit complaisamment : « J'ai pris un oiseau vivant. »

Cette imagination qui tient au geste n'est point du tout pareille, comme on le dit souvent, à l'imagination des poètes. Le geste, qui est le tout de l'une, est la ruine de l'autre. Les poètes imaginent en sentant ; parfois même ils n'imaginent que pour sentir ; ils en poussent la volupté jusqu'au délire. Une passion dépravée, si l'on veut. Non seulement le sentiment ne correspond pas à ce que les enfants imaginent, mais si d'aventure il y entre, ils en ont peur : ce n'est plus un jeu. Les enfants ne sont donc poètes, comme les poètes mêmes, qu'à leurs heures de passion : quand ils s'endorment persuadés que saint Nicolas va descendre de son char de neige, pour leur mettre des jouets au pied du lit, ou mieux encore, dans la peur, — quand ils ont pris l'habitude de craindre, le soir, tel escalier de la maison, ou telle cave., tel coin du jardin, tel visage de mendiant, ou telle voix de visiteur étranger.

L'imagination des enfants est une gymnastique. Tandis que celle des poètes est un songe. Pùen de plus réel que le songe, du temps qu'on y est plongé. Ou pleure. On aime. On est supplicié. On perd et l'on possède. On meurt même et l'on se réveille en criant, surpris de se retrouver.

Assise sur le roc, ses beaux pieds nus dans l'eau verte, la fillette se baissant pêche parfois au vol une petite bête, et la désarticule. Je prends entre ses doigts un crabe, qu'elle va mettre à la torture. Elle en jouit déjà, ayant été pincée. Je ne lui prêche point la pitié ; mais je lui donne du sucre. Elle rit, elle iette le crabe : le gros pou cuirassé, le sale guerrier de l'ordure, de quel train il s'efforce de regagner l'ombre huinide sous les pierres! Comme il court de côté, dans son armure! Une hâte, un désir d'i vivre éperdus ; les pattes grouillent sous la carapace, comme la tortue que font les soldats romains à l'assaut de la ville promise par le consul aux voluptés du sac. Je me penche, pour admirer ce hideux : dans son ardeur, il fiente : il me semble qu'il pue le suprême désir : vais-je pas l'adorer, le misérable, dans son humble bénédiction de la vie? — Tant de pileuse sublimité me force à rire. Et riant aussi, tandis qu'elle en croque un dé, Jeannette me demande du sucre, agitant de plaisir ses belles petites jambes, et choquant l'un contre l'autre les œufs pointus de ses genoux d'ambre.

On ne rencontre que médecins mués en prêtres. Il

i72 IDÉES ET VISIONS

faut suivre le catéchisme de l'hôpital, ou subir leur mépris. J'ai le dégoût de ce fameux sacerdoce qu'ils exercent dans l'église de la chair.

Une foule de gens, qui ont trop de sens pour croire à rien, croient à la médecine et s'y efforcent. Ils suivent l'office des médecins, et ont bien honte d'entendre une autre messe. Il n'y a mal, pourtant, de l'esprit ni du corps que n'engendrent ces soi-disant curateurs à l'un et à l'autre. Et d'abord, il est constant que la chimie altère tous les remèdes : pas une fois sur mille, ai-je lu quelque part, on ne trouve une drogue sincère dans la boutique de l'apothicaire, cette nouvelle sacristie. Et voilà des dogmes qui n'ont point d'incrédules ! 0 sancta simplicitas/ Qui rira du cardinal Purgon, quand il rit du pape ?

C'est dans les jeunes garçons qu'on voit le mieux la laideur, la sottise et la méchanceté des hommes. Mais surtout leur lâcheté. Ils sont lâches à tout instant. Ils ne savent que faire le mal, ou le craindre; qu'abuser de leur force, contre les plus petits, les filles, les bêtes, — ou fuir devant l'abus qu'on veut en faire contre eux. Comme ils n'ont plus la voix ni les gestes de l'enfant, leurs tours et leurs mouvements sont haïssables : on ne peut guère pardonner à ce manque d'harmonie. Et comme ils n'ont pas encore la force de nuire, en ayant la volonté, on ne peut se venger d'eux comme des hommes mêmes. En quoi il sont plus détestables mêmp que les hommes. Nombre d'auteurs restent petits garçons toute leur vie.

Le petit garçon est l'animal injurieux par excellence. C'est une vieille fille aux jambes nues. Le roquet de la^ maison. Il aboie à tout ce qu'il ignore. Il n'aime rien, — ou le sucre, ou la viande. Il ne lui faut qu'agiter les pattes et la queue, faire des bonds, donner de la voix, japper enfin. Et comme il est le plus injurieux des êtres, il est fatal qu'il en soit le plus bruyant. Les chiens gâtent la nuit d'été, le bruit des jeunes garçons gâte la journée ; mais la mère s'y plaît. Pour être plus odieux encore, le jeune voisin, sa voix muant, jappe en deux ou trois tons, et fait à lui seul l'effet de deux ou trois dogues. Que n'y a-t-il des chenils pour cette active canaille? Il en faudrait, à l'orée des beaux paysages. Mais on les y mène, désormais, pour faire comme les Anglais, passés maîtres en l'art de faire un chien courant d'un homme.

Entre tous les singes de l'Europe, la grande parenté, c'est qu'ils s'accordent tous à se croire des hommes, et n'en refusent tous la qualité qu'aux seuls Français. Ainsi ce pauvre babouin d'Alfieri, qui pendant vingt ans fit la grimace grecque. Ainsi le premier caporal venu en Poméranie, Brahms ou Boecklin, je suppose. Ainsi tel chat-tigre à Londres, et à Kristiania le Fils de l'Ourse.

Pour moi, je n'excepte personne de la commune singerie, qui est l'humanité. Mais il y a un ou deux hommes, de temps en temps, qui font rougir les singes d'être hommes soi-disant, et les hommes d'être singes, Aussi, quelle vie on leur fait mener : Kipling, dans sa jungle,

aurait bien parlé, cent ans plus tôt, de pendre Beethoven; et Chamberlain de mettre Dostoïevski en cage. Ils diront non : mais qu'importe? Les singes graves mentent de bonne foi.

Je ne connais qu'une espèce de grands singes qui n'a presque plus rien d'humain : c'est les Yankees.

Il est dur de vivre dans un monde où ce n'est pas assez des ministres anglais pour donner le ton à la planète, mais où les meilleurs de l'Angleterre eux-mêmes, désormais yankisent.

Yankiser, c'est singer l'homme, quand on est automate.

Qui fera enfin grâce aux pauvres bêtes, et les délivrera dans leurs supplices ? Elles attendent leur Sauveur.

Les pauvres bêtes, qui sont tout ce qu'il y a d'irréprochable au monde, — tout ce qu'il y a d'innocent, puisqu'elles no savent pas.

Elles font de leur mieux, même quand elles mordent.

Les pauvres bêtes, qui sont nées de l'amour et d'une mère, par le même insondable miracle : elles ont bondi dans la joie, à la lumière du jour, et teté les mamelles, tandis que la mère les léchait doucement sur la tête : comme nous.

Et les voici, qui ne sont pour l'homme qu'un gardemanger saignant, un cellier de meurtre et de sang, un troupeau innombrable de condamnés à mort, qu'on frappe, qu'on entrave et qu'on égorge. Les pauvres bêtes, non moins divines pourtant que le plus grand des

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hommes, ayant un cœur qui se contracte, et qui chasse le sang, des poumons qui respirent, une belle lace de soie et de velours, et ces yeux, m>oirs de nature, où jamais le mensonge ne fit ombre à la sensation toute pure, et que la mort ternit.

C'est fait du soleil et de l'espace libre. L'air gris, l'air mat et sourd ; le temps voilé et la pluie longue. On ne voit plus les mouettes obliques ramer contre le vent, ou se poser sur leurs nids en hotte collés contre la roche. L'impalpable tissu du brouillard marin étoffe d'eau toutes choses. Les murailles se chagrinent d'humidité et de grésil. Une lueur plombée tombe dans l'air malade. Au loin, de noirs sapins surgissent de la buée ; et dans le port, les mâts en deuil, d'un doigt hargneux, tâtent la brume. Sur les maisons de bois rouge, les cheminées s'encapuchonnent de fumée; an brouillard jaune ouate les membres blessés, les os maigres des arbres. La pluie, la pluie, la pluie.

Il pleut sur le fjord ; les murailles se resserrent. La vie s'enferme jalousement dans les maisons ; lourde, noire, carrée comme un bloc de fer, la Bible sur la table veille au maintien de la clôture et des mœurs

rigides. Les yeux ronds du vitrail enchâssés dans le plomb s'écarquillent de sommeil. Le jour tombe dans la chambre ténébreuse ; le poêle ronfle dans un coin, comme un ours à la chaîne, dormant dans sa fourrure ; et son mufle rougeoie. Une tache d'or rouge, là-bas, sur la tenture, une lueur de lumière captive sommeille sur le velours. Et dans le vaste lit, sous les rideaux complices, je devine une femme qui soupire ; mais elle étouffe dans sa gorge la colombe de la volupté ; elle ne veut même pas, dans la ville hypocrite, que son amant s'en doute ; et sur sa bouche même, elle se tait ; seule, dans le miroir de ses yeux fixes, la convulsion du plaisir bat de l'aile, lorsque passe avec lenteur la colombe mourante.

Il pleut. Sur le quai, la bise glacée souffle au visage l'haleine de l'est et le vent des pôles. Le rideau de la pluie, un instant soulevé, retombe, double et triple se^ mailles. Sur la pluie, la brume ; et sur la brume, la fumée des nuages, à l'infini. La mer aussi dort sous la brume ; et même la tempête roule dans le brouillard, invisible. La folie amère des vagues, l'aveugle obstination des rochers, un bruit d'eau dans le silence.

On frappe à la porte de velours. La pluie coule sur le vitrail, pareille au compte sans Hn d'un sablier liquide. Et tout s'étoufl'e, dans un frisson : tout se suspend.

J'ai été, cet hiver, à Aberdeen ou bien à Inverness, dans la lointaine Ecosse.

Je me plais avec les petits enfants, quand ils sont beaux. Mais ce n est qu'un peu de temps. Il faudrait que

les jeunes femmes fussent sans force contre le désir impérieux de l'artiste, qniand il rêve de beauté à leur propos. Mais c'est contre lui qu'elles sont les plus fortes, contre lui qu'elles s'arment le plus de leur vanité.

Si les fleurs se mouvaient, et si on ies entendait un peu souffrir?

A quoi ne préférerait-on pas les fleurs tièdes, muettes et palpitantes?

Je suis dégoûté de ce que je vois, — dégoûté de tout ce que je lis.

Partout des livres, partout des auteurs. Point d'œuvres, et point d'hommes.

Nulle part, depuis Wagner, je ne trouve la grandeur, la rude puissance jaillie de l'âme, l'éclair brûlant du cœur. Ils ne me donnent rien de ce que j'attends, ni de ce que je cherctie : ils ne m'offrent que leurs masques en scène. Les réalistes ne peignent que le meuble et la façade. Les idéalistes, bien plus pauvres encore, se racontant eux-mêmes, ne rendent que le vide de la salle. Où est la cathédrale, corps et âme, la nef avec les orgues, et la musique de la lumière sur les vitraux ? Où est la Vision?

La pauvreté des livres n'est pas si offensante, mais lu même ordre que la hideuse ladrerie des milliardaii-iS» rois en Amérique : roi du cochon, roi de la viai'.de, roi du vol, la nouvelle Table Ronde et les Douze Pairs infects de l'impudence. C'est la même gale de matière, la même misère du fond, le même mensonge

qui ne se connaît pas, la même bassesse qui se vante. L'avantage des livres, c'est qu'on les brûle et qu'ils ne comptent pas. Ils n'ont point la lorce de l'ignominie régnante. J'ai lu le discours qu'un roi des porcs, étant promu recteur dans son université, a osé jeter, comme de la boue, à la face insultée des sièc'es, où l'on pouvait être homme. Il chante le triomphe de sa porcherie : ils seront un milliard de têtes, dit-il, avant cent ans ; il compte sur ses doigts les tas d'or, les étages des maisons, les brevets des femmes en toutes sciences, les droits et les devoirs, enfin tous les rouages de la mécanique universelle.

Où fuir cet immonde génie ? Où n'avoir plus vent de ses œuvres scélérates? Je rougis de honte ; je voudrais ne pas respirer un atome de l'air que cet homme et ses pareils respirent. Cependant, dès demain, ils seront les plus forts : ils sont le nombre. Ces misérables jugent du monde, de l'énergie et de la force à la mesure de leurs orphéons et de leurs architectes. Ils ont les maisons de trente étages, et Chartres n'a que Notre-Dame. Ils hurlent en chœur de dix mille mâles et dix mille lemelles leurs hymnes patibulaires ; et Beethoven, dans une chambre d'auberge, seul avec le crépuscule, chante sa grande peine. Un Wagner en Allemagne et un Bismarck, un homme en Norvège, un ou deux en Angleterre, trois ou quatre en Russie et trois ou quatre en France, voilà tout le siècle, A l'entour, le désert.

La divine musique, seule, me console. Encore, toute la musique n'est-elle qu'un seul homme. Mais sans pareil : en lui toutes les forces, toutes les beautés, toutes

les vertus, toute la profondeur, toute la création de l'âme, toute la source du cœur jaillissant pour le cœur, — les énergies de ta douleur et de ta solitude, mon Beethoven, les ont connues.

J'ai vu tuer un grand arbre, un frêne séculaire, lumineux, et dans sa vaste vieillesse, plein de grâce. Je l'appelais la Reine ; et c'était pour moi la mère vénérable des fées.

J'ai vu les assassins le frapper, l'arracher de la terre ; le fer criait dans les entailles ; il semblait frémir sous les coups ; et quand parurent au jour ses racines, ses poumons dégouttaient d'un sang noir. Comme la femme tirée de son lit, il soulevait avec sa masse l'odeur nocturne de la terre, une senteur profonde de sommeil. Cependant il allait mourir. Sans doute, en tombant, tandis qu'on le brisait, il faisait entendre un cri; il poussait parfois un sombre gémissement. Mais il ne se plaignait pas ; et son chel spacieux, ainsi que tous ses membres écartelés, est resté impassible. 0 grand arbre, ami puissant et sûr, frère aîné, puisses-lu m'enseigner ; puissé-je apprendre ta sagesse, bon maître. Tu n'as rien dit ; et tu étais si beau. Et tu mourais.

La mer.

Toujours pure ; et par là plus séduisante encore que cruelle. Elle est l'horizon de l'ineffable dédain.

Elle renvoie les coupables; les hommes morts, ces pauvres fous, qui croyaient vivre, — les restes d'un soleil et d'un orage.

Et les hommes regardent la mer avec crainte, — les hommes toujours travaillés de désirs, toujours travaillés de remords... — Pourquoi le remords, puisque le temps passe?...

— II passe, c'est cela.

n fait beau. Le monde grouille. Les oiseaux éperdus chantent comme s'ils devaient épuiser leur chant, et ne plus vivre qu'une heure. La truie grogne sous la queue du cochon. Chaque homme en congé, mais non vacant de soi, parle au bord de la mer, et bien bassement. Chaque homme sue le lard de son âme, dans la chaleur de vivre: il pense.

J'ai vu trois bourgeois avec leurs femmes. Chacun des trois se moquait de l'autre, parce qu'ils s'enviaient. Mais, quand ils m'ont vu, tous trois avec leurs femmes, ils ne se sont plus moqués que de moi; mais ils ne m'enviaient pas. L'un d'eux était un auteur à la mode. L'autre était notaire ; et le troisième, un comte rufïian qui a vendu sa couronne je ne sais où, au poids du cochon : je veux dire de l'or.

J'aime cela, que ces trois hommes rient et ne m'envient pas. Moi, je ne ris point et les envie. A cause du comte, je laissai parler en moi la bête sous la couronne, ce jour-là.

La mer se soulève comme une gorge. Elle rêve d'amour, je le sais. Elle a son odeur d'iode et de violettes. Elle veut que le ciel la caresse. Et cette blonde fdle, làbas, qui se couche dans l'ombre du rocher, comme un enfant aux pieds d'un vieillard : elle ramène son bras sur ses yeux, et sous la guimpe je vois battre ses seins ; elle semble avoir deux cœurs.

Et dire, dire qu'en cet instant des hommes meurent, et qu'ils sentent la glace de l'éternel hiver monter de leurs pieds à leurs entrailles, tandis que le cœur tremble. Mais quoi ? déjà, dans la chambre, déjà, sous la peau, les mouches et les vers se réjouissent.

Spinosa a tout déduit dans son ordre : celui du fait et de la force. Il n'y est pour rien. Il contemple, et n'agit pas. Il n'oublie que d'être homme.

La pitié est un flux du cœur mal réglé, une diarrhée de l'âme. Si un chien a la rage, je ne lui en veux pas d'être enragé ; mais je l'étoufife ; et s'il pouvait comprendre, mon chien lui-même, raisonnablement, me demanderait de l'étouffer.

C'est bien dit, et puissant en raison. Mais je sens la pitié, et mon cœur s'émeut, qu'il plaise ou non à ma raison.

Je suis ce que je sens, avant d'être ce que je pense.

Va donc, forme infecte, je ne t'écraserai pas. Une bête de la mer, une sorte d'abcès mou, une poche blanche de pus, grouille à portée de mon pied, faiblement : elle se meut avec lenteur et file une bave verte. Je ne l'écraserai pas.

Je me penche sur mon désir; je le contemple : la passion de la vie : elle est triste.

Personne n'a dit encore l'amour, l'ivresse noire et rouge de la vie. Elle est plongée dans la passion. Cest elle, le rêve des rêves ; et certes, si pour être parfait il faut que l'on n'y puisse atteindre, plus que le rêve de la vie quel songe est inaccessible ? — La passion de la vie me ravit de tristesse. Il est inévitable qu'elle soit toujours déçue ; la grande déception de la fin lui est seule à tout jamais promise. Elle ne sera pas rassasiée, sinon de chagrin ; et loin de s'en dégoûter, son appétit s'en augmente.

La passion de la vie n'est si brûlante qu'au bord des cœurs tremblants sans cesse de la perdre. Qu'importe ce mirage à ceux qui sont assurés d'une vie éternelle, — et la clarté de nos jours, ces mouches lumineuses, à une habitation sise au cœur du soleil ?

Nous qui sommes dans la mort, nous avons un appétit de vie intolérable. Il n'est damnation comparable à celle-ci. Voici la propre damnation de l'âme innocente t Nous sommes condamnés aux transes de la faim perpétuelle, qui n'a point d'aliment. Pour mieux nous poindre, elle prend la forme du grand désir, qui est amour. A l'égal de quelques autres, je sens grandir la souffrance

d'amour à mesure que je prends de l'âge, — enfant pour éprouver, vieillard pour ressentir. La jeunesse souffre de l'amour qu'elle subit ou qu'elle espère; et la vieillesse se désespère de n'avoir pas conquit ni forcé cet amour. Pour Amour, au fond de ma détresse, je viens de naître et je suis chargé de siècles.

Le vertige vient de trop aimer. Les grands artistes sont des malades saisis de ce profond délire, il me semble. Michel-Ange s'en est remis de la consolation à l'amour divin. Et Wagner a fait de même, cet autre Michel- Ange.

Ni le feu de l'été, ni ce midi qui brûle sur la mer, ni la fournaise de l'enfer, ne se peuvent égaler au feu de ta damnation, mon âme. Osort trop heureux de Tolstoï • il sait où se prendre en cet abîme. Lui aussi a été passionné de la vie; mais près de se perdre en sa passion, il a trouvé où le cœur se fixe; et dans ce tourbillon, il a reconnu la place solide, la place en forme de lit, la seule place où le berceau n'effraie pas, par sa ressemblance avec le sépulcre.

Rien de grand n'a été fait dans la vie, que par ceu?; qui se sentent condamnés à mort : pour tout à l'heure. Surtout dans l'ordre du cœur. Alors on se hâte : il s'agit de faire ses legs.

Condamné, condamné à mort. Et comme tu es plus grand, ta mort est plus ignominieuse. On te couche tout le long sur le billot. Ils savent bien que tu n'es pas celui qui se laisse bander les yeux.

Il pleut. Jamais je ne reverrai cette pluie. Telle goutte

emporte ma vie. Il pleut. Et le bourreau est là, dans le coin; il me guette, les yeux fixés sur moi. Et j'ai déjà la hache fichée dans le cœur. Non pas demain, mais tout à l'heure.

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