PAR., XXIX
Où est-il, à présent? et qu'est-ce qu'il paraît?
Il se refroidit, mais il est chaud encore. Est-ce la grande paix, qui tombe d'un coup et qui écrase, comme si le ciel se laissait choir, d'un bloc, sur la terre? Ou bien, est-ce l'apaisement et les derniers frissons du combat, qu'une main toute-puissante maîtrise, endort et nivelle, comme une mère fait le lit de sa fille souffrante, tire les draps et la chemise pour qu'elle ne fasse pas un pli ?
A mes yeux, dans l'antichambre du sépulcre, Pascal lutte encore contre lui-même et contre le monde, dans l'espoir ineffable d'être vaincu : c'est Jacob mieux instruit, qui veut laisser sa chair, sa vie et tout son être aux mains de Jésus-Christ. Le masque de Pascal, c'est toujours la tragédie.
Je veux être plus confident de ce mystère, que de sa
vie même. Je veux voir de plus près ce grand mort, et connaître d'où lui vient une si ardente lueur de tristesse. Peut-être, est-ce un reflet de l'extrême amour, qui est toujours nourri d'extrême douleur. Ha, je voudrais que ce ne fût point la lumière cruelle de la défaite.
La grandeur de Pascal n'est pas dans l'intelligence, si grande soit la sienne; mais d'avoir l'àme si intense et si nue. J'y touche ce qui le sépare de ceux même qui l'admirent le plus : ils le saisissent mal n'étant pas à l'échelle. C'est pour eux qu'il est sceptique. Ils le voient toujours comme il eût été, s'il vivait parmi eux. Pascal a eu tant d'avenir dans la pensée, qu'en effet nous l'avons encore au milieu de nous. Spinosa est tout de même, à l'autre pôle de la sphère. Pascal vous semble douter dans le trouble et les tourments : il n'est que brûlant à l'excès ; et vous ne pouvez souffrir le brasier de celte âme. Et Spinosa, qui vous paraît si calme, vous ne sentez pas comme il est impassible et glacial, mortellement.
Pascal est notre Dante. Mais Paris est un monde près de Florence. Plus d'art, chez Dante; et dans Pascal, plus d'infini. Tous les deux d'égale passion, également intense.
Le vieux Toscan est le prophète d'une époque déjà morte. Pascal est l'homme de tous les temps : par ce qu'il fait la place nette. Selon qu'on se plaît ou non à Pascal, on pense et l'on crée, en pensant : car il est le poète des idées ; il les tire de l'argile, il les anime pour les tuer ; et il les tue pour les tailler dans la pierre. Le Toscan purge la cité de tous ses ennemis : il met au ciel
tous ceux qu'il aime. Son enfer est un parti, que le vainqueur déchire de supplices dans un puits ; son paradis, une église dans une clairière. Mais Pascal a une autre portée. Pascal renverse l'ordre entier des puissances, n ruine l'empire des hommes au dehors et au dedans. En tout sens, il promène la torche et la v -bar me. Il n'y tâche même pas : il vient, il voit et il détruit. L'enfer est ici, et il n'a point égard à ses plus fermes établissements. Où il n'y a point de certitude, pour Pascal, il n'y a rien. Et où il n'est que de la pensée, il ne peut y avoir de certitude. Le ciel que Pascal veut dire, c'est Dieu même, et non pas un Dieu de raison, mais un Dieu réA'élé. Dante est l'homme d'une ville, tout au plus d'un pays. Pascal est l'homme de l'espèce en quête de la vie éternelle, qui seule est la vie, qui est notre cité, et notre patrie unique. Tout ce qui semble être est fonction de ce qui est uniquement : et s'il n'est rien, de tout ce qui parait, rien ne peut être.
Je suis seul avec lui, dans l'ombre. Le soir va venir.
Le ciel est rouge, comme un étang à l'heure d'or, dans la campagne. Tout le jour, la lumière et la pluie se sont combattues. A présent, les braises du crépuscule sortent tour à tour des cendres et y rentrent. Comme les élancements de la passion traversent ce calme mortel du néant, où notre vie se démène, le sang du soleil couchant frappe les branches nues et filtre, en longs cris étoufiés, à travers les fenêtres.
Pascal est là ; un rayon pourpre ranime son visage el colore sa joue creuse. Les ténèbres lui font un cadre. Il
n'en sort point pour venir à moi ; mais une clarté douloureuse l'illumine et me le désigne. Je vis dans le même quartier de France où il a vécu ; mais où fut la maison solitaire, c'est le tumulte du siècle, et la Ville au lieu des champs. Les mêmes arbres le virent, peutêtre, qui me voient. C'est le même soleil qui brûle,, comme pour ne se jamais rallumer, dans le même ciel que les brouillards obscurcissent, et la tristesse du même hiver à la même heure. Le feu et la nuit tête à tête, c'est le plus bel entretien.
Qu'il a souffert, ce Pascal ! Quels orages a soulevés en lui la puissance contrainte, et le courroux de la volonté réduite au silence 1 Quels transports de colère et de remords ! Se sentir la tête et le droit du maître, et se voir dans les fers ! Il a couché dans la prison de l'injustice. Il s'est effacé devant les soldats du prince. Je me rappelle son portrait de jeune homme, le crayon que fit de lui le vieux Domat. ce magistrat admirable, ce Romain, comme Lebret, le grand juriste, tout trempé dans l'humanité de la coutume. Alors, que de vie et de bonheur, peut-être, en ce jeune Pascal ! Il découvrait le monde et sa propre force. L'avidité de vaincre fut impériale dans son âme. Il n'est savant, il n'est docteur qu'il n'ait prétendu se soumettre. Toute sa politesse n'était qu'un fourreau de soie au plus dur mépris. Il n'avait pas d'égal et entendait n'en pas avoir.
Or, aussitôt, le voici malade ; et il n'a plus un seul jour de vraie santé. Il a fait, comme peu, d'hommes à son âge, l'épreuve capitale de la maladie. Je crois que
les malades de cette sorte sont seuls des hommes : il manquera toujours de l'âme à ceux qui se sont toujours bien portés : ils abondent en eux-mêmes ; ils encensent la nature à leur propos ; les plus beaux n'ont pas assez de vie intérieure ; et de quel nez béat ils bontifient sur rOIympe I II faut avoir été tenté : on ne l'est à fond que dans ces maladies continuelles qui n'ôtent point la force, mais qui l'entravent et la replient; qui ne nous séparent du monde que pour nous livrer entièrement au démon intérieur. Visité de toutes convoitises, Pascal a vécu sévère, humble et pur. II était trop de chair aussi, pour être indulgent à la chair.
Non. Tous n'êtes plus celui que vous paraissez être. Vous voici en deçà et au delà. Une grandeur nouvelle passe en vous toutes les autres et en efface quelquesunes. Vous n'êtes plus ce que vous fûtes : mais celui qui voulait être en vous, qui était vous plus qiïe vous et que vous-même n'y connaissiez pas.
Vous étiez dans la douleur et l'inquiétude, comme un chêne dans la forêt venteuse: ce climat passionné fut le vôtre. Vous en êtes sorti, désormais.
Votre figure est celle de la souffrance qui se connaît pour telle et qui, pour mieux s'étreindre, patiemment se mesure. Ainsi elle a ce calme triste que vous n'eûtes jamais, homme de fièvre. Elle contemple, et se presse sur son objet: elle boit sa contemplation. Elle est bien au-dessus, maintenant, de toute éloquence. Certes, vous ne voulez plus convaincre.
Voilà ce beau front en forme de miroir, d'une mesure
28^ IDÉES ET VISIOKS
si exacte, d'une modulation si fine et si forte, qu'il passe du tourment à l'extase, sans un pli, sans une ride, et qu'il est, par-dessus tout, suave. Des sourcils au menton, deux grandes rides font sillon, une vallée où l'œil est enchâssé ; et là, entre le nez frémissant et les pommettes, quel profond chemin de larmes. Et cette ride encore, cette parenthèse d'ironie sans péché qui ferme vos lèvres ardentes, et modèle votre petit menton d'enfant.
Moins d'amertume que d'excès. Et quelle que soit la douleur, elle ne passe pas la force. Vous vous gardez contre votre propre violence : cette bouche, ces yeux se ferment sur les traits mortels qu'ils pourraient lancer. Je lis dans le secret de votre silence l'aveu des plus hautes passions, et par là de toutes les peines. Vous n'êtes pas celui qui donne des lois au feu sur un morne désert de rhétorique et de glace. Pour moi, vous n'êtes pas une ombre. Vous êtes un des hommes vivants qui m'importent le plus.
Les beaux morts sont graves : c'est qu'ils nous pèsent. Ils sont partis nous laissant, comme une statue de plomb entre les mains, l'ombre très dure de ce qu'ils furent, qui ne nous répond pas, et qui n'est plus eux que pour nous.
Vous, Pascal, votre air est d'un sérieux terrible. Sous le masque, on dirait que vous y êtes encore. Une curiosité profonde, qui se repait enfin, vous rend attentif. Vous savez tout, l'embrassant d'une vue mystérieuse; et vous cherchez à savoir davantage. Vous écoutez la
parfaite harmonie ; et dans l'accord vous vous apprêtez à reconnaître toutes les notes et chacune. Peut-être, vous êtes en train de ruiner la mort, après avoir pénétré la mort.
Et même une sorte d'étonnement, immense et confus, éclaire par le dedans votre pâleur souterraine au delà de la vie. Vous rêvez, certes: vous rêvez. Et vous êtes pour jamais dans le rêve, ô grande âme sombre, qui avez ravi la lumière, pour avoir la lumière.
Ce profil de grand juge et de grand moine s'est totalement fermé aux bruits du monde, qu'il perçut avec tant de délicatesse. C'est une porte de granit qui ne s'ouvrira plus. L'éloquence est scellée par la redoutable réserve de la mort. La force persévère, et la pensée la plus opiniâtre. Ce héros n'ira plus à la bataille ; mais rien n'a pu sans doute entamer son énergie ni la citadelle où il se retranche. Tant de passion ! tant de dédain ! On se demande sur quel empire cette ardeur exerçait son autorité royale. Où est le couvent, quel est l'ordre régi par cet homme soutfrant? Son nez a presque de la ruse : il flaire les doutes et il perce les mensonges. Rien n'échappe à cette force subtile. On voudrait relever ces paupières, et découvrir le feu triste de ces yeux. Là était l'aire aux éclairs; et la politesse, l'ironie, la soumission même au train du monde n'ont pu cacher la violence intérieure. S'il avait vécu trente ans encore, en Pascal le roi lui-même eût trouvé à qui parler.
Or, nous, à présent, nous trouvons ici qui nous parle.
Avec Pascal, je suis tout à PascaL Je ne me dispute pas à sa folie, qui est la sagesse que j'ai perdue, pour être sage. Que ma sagesse n'est-elle folle ainsi ? J'écoute en moi les mélodies de la foi dans cette âme profonde, et pour un moment je me retrouve en lui.
— J'aime et je veux, dit-il. Comme je veux, je suis. Je suis donc parce que j'aime. Je ne détruis que pour laisser faire le cœur. Qu'il ait tout pouvoir, pour être toute volonté. Et là même où il faut que je sache, si c'est contre lui, je ne veux pas savoir: je ne veux que vouloir et aimer: Credo, Domine! adjuva incredulitatem meamf
Entre Dieu et la vie, il y a un rapport d'amour, dont le signe est l'homme.
— Que de ruines puissantes vous étiez capable de faire, mais en ne vous plaisant dans aucune. Cependant,
vous ne les réparez pas : et telle est votre séducfion sur nous. C'est pourquoi vous fûtes si peu compris dans votre siècle et vous l'êtes si mal des autres. Vous avez plu, d'abord, parce que vous affirmiez; et l'on n'a pas vu le reste. Il vous faut plaire, à présent, par vos négations; et l'on ne sait pas que vous les détestez. La force pour exercer la force, ne vous contente pas. Vous êtes homme d'objet. Quelle douleur c'eût été pour vous, peut-être intolérable, si vous aviez dû promener votre tente de feu sur les déserts de la négation universelle. Au fond, vous ne doutez jamais. Vous êtes la force vivante, qui entasse les décombres, et qui affirme au milieu des décombres. Vous étiez né pour voir: c'est pour détruire. Mais bien plus encore pour être: c'est pour vouloir.
En vous, je trouve le terme de la pensée : rien ne lui résiste, que la volonté du cœur même. Or pour vous, grâce au siècle où vous fûtes vivant, c'était la foi ; car la foi est objet. L'espérance du chrétien est parfaite; mais elle n'est si parfaite que parce qu'elle est sensible. J'admire toujours cette vertu matérielle dans la foi catholique. Pour le vrai catholique la matière est très solide : infiniment plus que pour nous, qui ne pouvons espérer qu'en esprit. Vous n'avez pas vu le jour dans le temps où la pensée n'a plus connu qu'elle-même ; elle s'épuise, elle s'use, elle se déchire comme un oiseau de feu à sortir d'une prison aux parois de flamme et de fumée, dans le réseau des apparences. Et l'antique phénix qui ne peut ni vivre ni mourir tout à fait, c'est elle.
— La pensée détruit tout ce qu'elle touche.
— Si du moins elle s'épargnait ! Nous savons ce que vous ne saviez pas, et qu'au tremblement de votre voix on dirait que vous avez pressenti. Ou si nous ne savons rien que vous n'ayez su, le sens du mystère n'est plus le même ; et pour nous, quel qu'en soit le fond, il faut le craindre. Le seul objet que vous eussiez préservé de la destruction, notre analyse l'a détruit. Ce qui vous rassure est ce qui nous désespère. La misère de l'esprit n'a point de borne : l'objet que la pensée ruine, ne devait la vie qu'à la pensée ; et de le savoir, c'est notre peine la plus amère. Tout est rêve pour nous : même ce qui faisait le seul point fixe du monde, et son noyau solide, le seul qui vous rendît cœur, dans l'universelle fiction. Et qui rêve le rêveur?
— J'avais discerné l'abîme dans Descartes. J'ai été au delà ; car il s'arrête, s'il ne feint par prudence. Voilà pourquoi je ne puis pardonner à Descartes. J'ai fini par croire qu'il ment. Pourquoi feint-il de penser que le monde n'est pas aussi de la pensée, puisque l'esprit crée tout ce qui est, et qu'enfin Dieu même est créé par l'esprit qui le conçoit et qui le prouve? Je hais ce blasphème mortel ; je hais ce double jeu et j'ai horreur surtout d'en considérer la tranquillité.
— Vous, du moins, vous n'avez pas fait pour la science ce que Descartes ose faire pour la philosophie : elle est sa foi, où il soumet la science et la foi même. Mais, pour vous, comme vous avez soumis la philosophie à la science, vous soumettez encore la science à la foi, qui est du cœur et la charité tout active : en un mot, la vie.
Pourvu qu'il accorde ses théorèmes avec ses principes, et ses preuves entre elles, Descartes se promène en paix dans le monde des systèmes ; ce Père la Pensée ne vise que la vérité géométrique.
— Nous n'avons que faire de vérité. Les vérités des philosophes ne sont que des mots, et peut-être aussi celles des savants : car le langage domine souverainement les idées qu'il exprime. Il nous faut la vie. Ce n'est pas de vérité que l'homme a besoin, surtout l'homme qui pense : c'est de réalité. Ce qui se sent passe infiniment ce qui se pense, et qui d'ailleurs en est sorti. Il ne nous faut pas une méthode : mais une présence. Les théorèmes sont bons dans un système qui se tient, au fond du cabinet. Mais il est un système qui nous tient : la vie. Nous ne vivons que pour atteindre le point substantiel où le cœur justifie le fait, où la vie enfin se justifie.
— Quel est cet accord de la vie avec elle-même, sinon de la pensée encore ? Tout est rêve ; tout est vain.
— Moins la volonté du cœur, et la plénitude que l'amour trouve enfin à la mesure qu'il la désire. Je n'ai poiut cru à tout ce que j'ai effacé d'un doigt, ni à tout ce que j'ai fui.
Il n'y a point de système. La plus humble prière, vaut tous les systèmes. Elle appelle, et elle attend une réponse. Le système se répond, comme un ridicule écho de prison, un écho de l'esprit à l'esprit. Et la conscience, qui est toute douleur, s'en moque ; elle pénètre cette étemelle tautclogie. Conrnie dit saint Bernard, les
ténèbres ne sont point cachées à elles-mêmes : elles se voient, quoiqu'elles ne voient point autre chose.
Il n'y a point de systèmes : ce ne sont que des sem- Jants. Les systèmes ne sont point des miroirs à rendre l'objet; ils ne réfléchissent le monde que déformé selon la courbe du bonheur : et à chacun la sienne. Toutes les théories tombent; pour elles, il y a la mort, comme pour ceux qui théorisent. Il faudrait que l'homme ne fût pas éphémère : le système de l'homme immortel sérail le vrai et le bon. L'infiniment grand nous fait envie; et l'infiniment petit nous dévore. Tout nous ramène au terme : nous sommes réduits à rien par l'infiniment petit, dans la durée et dans l'espace, dans l'acte et dans la puissance.
Tant elle est vraie, votre âme est bien cruelle. On ne peut rien accepter du monde et de la pensée qu'en attendant, quand on croit, comme vous, au delà de la pensée et du monde. Venant du plat pays, que l'on quitte chassé par l'ennui et la déception, heureux sur le quai des jours qui attend le fatal navire, assuré de prendre enfin passage, par-dessus la planche affreuse qui sera retirée et l'eau qui lait horreur, pour la navigation bénie et le divin rivage.
Nul mieux que vous n'a saisi comment toute philosophie et toute religion, moins une seule, fondée sur un miracle contraire à la nature et à l'homme, est un système du plaisir, et rien de plus. Or, il n'est système qu'un autre système ne ruine à la longue.
Pour moi, j'appelle Dieu ce grand amour qui peut seul me suffire, et à qui rien ici ne suffit. Je l'appelle,
et il ne vient pas. J'appelle Dieu cet appétit de la vie éternelle, où la raison trébuche, et cette certitude où l'entendement se noie dans un abîme de néant et de nuit. Mais, je le sais, tout espoir est une vaine rêverie.
— La pensée et l'action, la morale, les passions et les lois, tout n'est qu'images.
Mais la douleur est là, et l'anéantissement qu'elle recouvre, qui est la douleur unique. Nierai-je ce que je sens? Me vais-je payer de raisons qui n'adhèrent pas plus à mon être qu'une poussière d'emprunt, sur une route poudreuse? Vais-je ne me fixer jamais, l'âme toujours vagabonde, comme un Israélite ou un Breton?
Cependant, il ne faut pas se résigner à la douleur. Il la faut posséder. Il faut la vaincre et s'en faire un saint échelon. La douleur possédée est la voie qu'il nous faut prendre, et aussi salutaire qu'est funeste la douleur qui nous possède. J'ai donc corps aans le corps de Jésus- Christ. J'ai salut dans le sang de Jésus-Christ. J'ai nourriture et vie en lui. J'ai Dieu.
— Un Dieu qui a nom, qui a date, et qui n'est pas, s'il n'est mille fois plus certain, au sens de l'homme, que pas un homme ne peut être, un tel Dieu se prouve. C'est ici, Pascal, qu'il vous faut avancer des preuves. Votre acte de foi ne suffit point. Il n'a la vertu de convaincre que pour vous.
Et pourtant, c'est dans l'usage de la preuve que votre pensée marque sa puissance et qu'elle s'est trempé des armes, qu'elle nous a léguées contre elle-même. Vous avez fait crédit à la raison, largement. Et tant que la
raison vous a paru complice de la foi, vous avez beaucoup fondé sur elle.
Vous avez cru qu'on dût croire sur des preuves. L'histoire de Dieu vous a paru la plus probable de toutes. Elle vous a engagé dans le dédain de toutes les sciences : il vous semblait que la preuve de Dieu fût la seule science digne de l'esprit humain. Vous n'entendez pas parler de la logique, ni des systèmes, mais des faits et des témoins. Vous voulez que Jésus-Christ soit reconnu par l'athée, comme le voyageur qui se dirige sur le soleil couchant, au delà de l'Océan, doit découvrir l'Amérique. Et comme les témoins de Jésus-Christ sont sanglants, qu'ils ont signé de leur sang l'acte de la découverte, à vos yeux, ils sont les seuls témoins à qui l'on ne puisse pas refuser la créance.
Telle était votre certitude, que vous n'avez point prévu que l'histoire aussi dût un jour se tourner contre la foi, et qu'elle fût le champ de toute négation, ou, pour le moins, de tous les doutes. Vous dénichiez l'intérêt, la passion et l'imaginaire dans tous les ordres de l'action et de la connaissance. Mais l'histoire, selon vous, portait sur des fondements solides; et, entre toutes les histoires, celle de Dieu, avec trente siècles de chroniques et de serments, avec les Juifs, témoins éternels, et leur Bible : ce livre était sacré pour vous comme pour eux, et vous en fîtes le trésor des preuves pour tout le genre humain. Quelle audace d'homme, et bien digne de vous!
Vous avez donc voulu que Dieu fût de fait. Vous ne pouviez savoir que le fait allait s'inscrire contre vous,
au corps même de vos raisons et de vos assises. Mais l'eussiez-vous prévu, la science du fait aurait-elle jamais pu vous parler contre Dieu même, et prévaloir sur lui ? Qu'eussiez-vous fait si, ayant lu Spinosa, il vous eût appris à voir dans la Bible un livre comme un autre? — Je ne l'eusse pas vu. Je n'ai cru à l'histoire que parce que je croyais qu'elle fît croire. Je n'ai fait le pari de Dieu qu'avec un libertin géomètre, deux fois esprit de peu, étant douteur et étant géomètre.
— Vous étiez l'homme du fait, pourtant.
— J'étais l'homme de Dieu. Qu'est-ce qu'un fait, sinon celui qui l'explique? Tout dépend du principe, et tout est dans le principe. « Seigneur, ma face vous a cherché, et je chercherai votre lace. » Vivre pour ce qui est, et qui est seulement, fait seulement vivre.
J'ai eu de Dieu ce qu'il fallait que j'en eusse. J'ai su, parce que j'ai voulu. Comme l'on croit à soi, j'ai cru : parce qu'il le faut absolument. Quoi qu'on pense ou quoi qu'on sache, on est pour soi-même. La volonté de vivre produit des titres qui sont des preuves.
J'ai cherché mes témoins crucifiés pour le Dieu qu'ils t-émoignent, dans mon désir de la même croix. Et je les ai trouvés : je les eusse inventés. Car je devais croire ou ne plus être; et il fallait que ce Dieu sur la croix fût le seul fait du monde, pour que j'en fusse un, et réel, à moi-même.
— Vous n'avez donc été l'homme du fait que sûr, d'abord, que le fait dût être ce que vous vouliez qu'il fût?
— Mais quoi? Rien n'est de fait, absolument, que ce
292 IDÉKS ET VISIONS
qui contente notre âme et qui nous comble. Et quoique j'aie tout mis dans l'histoire, si elle m'avait contrarié et donné le démenti, j'eusse quitté le fait de l'histoire avec le même mépris que tous les autres.
Ces paupières baissées filtrent toujours une ardente lumière ; et ces lèvres fermées laissent passer un chant intérieur qui m'est familier, dès longtemps, et que je sais entendre. Il me dit encore :
— J'ai beaucoup vécu dans la mort. C'est le destin de celui qui aime la vie aussi passionnément que j'ai fait. Dans l'amour de la vie, l'amour de la gloire, d'abord, l'emporte. Je m'y livrai avec ivresse. Là, on tente d'être éternel, selon la chair. Vanité, ensuite, qui fait rire. Pour découvrir la mort, il faut avoir eu la passion de la gloire et s'en être dépris.
— Et pour demeurer dans l'agonie, il faut avoir aime et perdre ce qu'on aime. Tout être m'est sacré, depuis. Et dans chaque atome, je vois un être. En tout ce qui est, je sens une vie qui veut se passer elle-niêrae. Et dans l'homme, enfin, elle veut être divine.
— Qu'est-ce qu'un dieu qui passe? un dieu qui fiente et que tue un grain de sable dans les reins?
— Je n'ai pas votre secours. Je suis condamné ; mais vous l'êtes. Il faut prendre son parti. Je regrette ma vie comme vous, quand vous cessez d'être en Dieu.
— J'y sais.
— Je ne sais. En tout cas, vous y avez été. On ne peut faire tout ce qu'on veut, sans faire aussi ce que veulent les autres. Vous fûtes dans l'Église, comme je suis dans la Cité. Le théâtre de Bacchus m'est fermé. Vous êtes né pour la vie sainte, et moi pour la vie tragique.
Je ne me plains pas : je crie. Je veux être entendu de ce silence éternel qui nous épie, de cet infini qui nous enregistre. Nous sommes des hommes pour nous confronter à un objet éternel. Je ne puis, je ne puis supporter la pensée du néant. Elle me vide, elle me défait de moi; elle me dénature; et toute la nature en est confondue. La nature ne peut plus jouer sa partie; elle, qui est tout organe, l'idée du néant la désorganise ignominieusement.
— Il nous faut Dieu pour consoler la nature.
— Donnez-le-moi. Vous ne sauriez même plus dire ce que c'est.
— Consoler en nous la nature, c'est le vœu de l'amour. Mais d'un amour qui dure. Or, rien ne dure, à moins d'une éternité.
— 0 ! ne me faites pas dire que je me contente de passer. Non, pas plus que vous. Mais vous avez gardé un pont par-dessus les abîmes, je l'ai rompu. Avant moi, il avait été miné.
Cependant, je ne me plaindrai pas. Vous, vous mesurez; et moi, je pèse. Vous détruisez pour prouver. Et moi, je vois.
Mes réflexions sont toujours plus sombres et plus amères ; mais plus sûres aussi, et plus saines à mesure. J'espère qu'une pensée parfaitement calme et sereine plane au-dessus de ces tempêtes, où nos jours sont plongés, et sur ces eaux remplies d'épaves.
Je prends mon destin contre moi : pour l'accomplir et pour l'étouiTer. Je ne m'humilie point, ne m étant pas enorgueilli. Je n'ai point de résignation, comme vous ; car vôtre résignation est une victoire qui reçoit sa couronne. Mais mon âme accepte inaltérablement ce qui fait saigner mon cœur et le déchire.
Il y a tant de sang dans ce cœur que je puis le laisser longtemps couler avant d'en être à la dernière goutte. Alors, il faudra bien que je sois sauvé. Car nos crimes et nos erreurs ne sont rien : notre volonté d'amour est tout : comme elle est notre vie, elle est notre certitude. Et comme elle nous crée, heure à heure, elle saura bien nous recréer à la fin. Il est une grâce : ceux qui ont reçu le don de ne pas mourir. Et il y a un abîme : ceux qui meurent à jamais. 0 mystère terrible L,la faiblesse est un péché qui n'est pas pardonné.
— Les voies sont mystérieuses aussi qui conduisent à ce terme. Mais celles qui nous coûtent le plus, dans l'obscurité, sont les plus sûres.
Je veux m'humilier pour être. Mon plus grand orgueil a été dans l'humiliation. Et c'est d'abord cet orgueil qui s'humilie devant les étoiles. La pensée peut alors
cueillir les astres, et les tous jeter, comme cailloux, sur la route du divin.
Mais il est une autre humiliation auprès de quoi tout l'univers humilié n'est rien. C'est le cœur qui s'humilie, el qui se retranche de tout rameur qui le brûle et dont il est plein.
— Tout n'est pas fini avec nous. Il faudrait que j'y consente. Mais, au contraire, toute matière suit son cours dans l'esprit. Tout reprend avec l'homme. Tout reste en lui. Car tout commence, en vérité, avec l'esprit.
— Accorde-toi avec toi-même : la vue de Dieu est le sens du destin.
— Je veux être, je veux être ! Il y a telle puissance qui vient de moi, comme je suis venu d'elle, qui fait enfin que je sois.
Je serai, si je veux. Si tu veux, tu seras. Voilà un mot d'homme. Mon salut viendra de ma force. Toute ma force se va mettre dans mon amour. Il nous faut naitre de notre amour.
Je pleure des larmes si ardentes que ma mortalité s'y consume. Il me semble que je pleure aussi sur vous. Car vous voilà sans Jésus- Christ. C'est avee moi que vous êtes. Je suis environné de mort. La mort me bourre et j'ai faim de dévorer la mort.
Je ne me hais plus ; mais je me souffre. Dans ce mystère du cœur, je ne m'aime enfin que de tant souffrir. Sans la douleur, je n'aurais pas su tout ce qu'il me fallait perdre, et que le sort de la vie est le mien. A toute heure, j'oubliais et j'oublie que je suis tout conscience.
Mais afln que je me sauve, désormais, il m'en souvient. Je porte les pieds et les mains sur la vigne de cette misère qui m'enivre ; je la foule, je la presse de toute ma force ; et j'écrase toute cette lie des sens, qui est le fumier d'une autre passion, incorruptible. Que le cœur reste seul 1
Je suis tout péché, puisque je suis ce qui meurt à tout instant. Mais je suis toute ardeur à me laver dans une eau si pure et si innocente, qu'elle est comme un œil d'enfant pour elle-même et pour toute pensée. Vous et moi, c'est à Dieu que nous voulons tout donner. Mais vous avez trouvé la main où tout remettre; et moi, je ne l'ai point. Pour être tout cœur, et que ce cœur fût tout à l'être unique, vous l'avez dû tuer au monde.
— Tu dis que je me retire. Ne vois-tu pas que je fais semblant ?
J'ai fui l'action, pour fuir roccasion de tous nos crimes. Le crime est plein d'un immortel ennui. Je n'étais pas homme à me toujours vaincre, comme dame Nice et frère Nicole. J'aurais pu résister à plusieurs plus qu'à moi-même. Le Jésuite le sait, et aussi le Jacobin. J'ai craint mes passions : je les ai toutes confondues en une.
Pour les saints, l'amour est toute la vie. Ils jettent tout dans ce feu unique. Nous nous ferons brasier dans le silence, et l'on nous croira de glace. On ne peut nous rendre justice : on sent trop que nous n'y tenons pas. Aussi, on nous moque, et on nous plaint de peu vivre. Au fond, l'honneur du monde et la gloire même ne sont
que des échanges : ceux qu'on loue ont toujours pary^é, plus ou moins, pour qu'on les louât. J'y sens toujours leur odeur de théâtre, et dans les plus graves, je vois une double entrée de comédie.
La vie des saints n'est point une farce. Tout l'univers tourne autour de la sainteté. L'homme n'est homme que pour rêver d'être saint, ou pour l'être. Le héros est le saint de l'action.
Tel est l'appétit de la sainteté que, seul, il nous reste; il survit aux autres en nous. C'est lui qui nous dégoûte de toutes les voluptés, peut-être. Et c'est à cause de cette convoitise éternelle, qu'en tout plaisir nous touchons bientôt un fond de peine et la vase de la satiété.
— Dans les autres amours, rien n'est si fort que le désir du bonheur ; et comme on le veut pour soi, on le souhaite encore plus pour ce qu'on aime. Sans doute, on se flatte que le même bonheur doit combler celui qui donne et celui qui reçoit ; ou plutôt, on s'imagine que le don est égal, et que la suprême joie est dans le partage. Mais, trop tôt, on sait qu'il n'en est pas ainsi. Ni ce qu'on donne, ni ce qu'on reçoit ne suiïït. Nos cœurs ne peuvent être comblés. Et ce qui comble la chair est aussi ce qui la lasser On rêve alors de donner un bonheur qu'on n'a pas. Voilà la délicieuse torture des amants, quand l'un des deux veille sur le sommeil de l'autre, et que l'amour le plus profond parle dans le silence où l'amour le plus ardent est à la fin réduit. Là est l'épreuve de la passion qui persévère ; et l'aurore d'une ardeur plus pure. Je lis l'adieu au visage endormi. Même dans un contentement sans mélange, je sais
qu'il pressent une chute et quelque manque. S'il rêve, il faudra bien qu'il s'éveille. Une ombre passe sur cea paupières lourdes d'ivresse, et sur ces lèvres chéries. C'est l'invisible regret, qui vole d'abord dans les espaces de la chair, qui n'a pas encore pris sa place taciturne entre les amants, mais qui doit venir. Et quand rien ne le ferait naître, ce regret, il naft du temps : il est l'ombre de l'heure qui fuit.
— Alors, tourne la page, et lis sur le visage de la vie. Le bonheur, on ne le donne qu'à ceux qui l'ont. On le leur révèle, et c'est tout ce qu'on peut. Or, ils ne l'avaient que par ignorance puérile. Et ils ne l'ont plus, sitôt qu'ils savent qu'ils l'ont.
X'homme ra à la sainteté comme au seul bonheur qui ne mente pas, qui ne s'évanouisse pas se connaissant, et qui dure. L'homme tourne autour de la sainteté, parce que la joie est une fumée, ou lourde, ou légère, toujours fumée. Et l'homme croit à la sainteté, parce qu'il ne peut se passer de bonheur, qu'il ne peut croire au bonheur, qu'il y veut croire, et que le bonheur n'est pas.
— Mais on peut vivre sans croire et sans rien attendre, disent-ils. Et ces beaux docteurs font mieux que de vous railler : immobiles et sans désir, comme des poissons dans le sommeil d'hiver, ils narguent notre trouble ; ils bafouent la pensée au supplice. Ils sont trop lins pour qu'on les trompe là-dessus: parce que leur pensée ne les torture point, ils ne croient pomt aux tortures de la pensée. Ils n'y voient qu'affectation ; elle répugne à
l'excellence de leur goût. Toute ardeur passe, à leurs yeux, pour une imposture. On peut vivre sans croire ! 0 cœurs bas, et plus bas infiniment que leur esprit ne s'abaisse. Oui, on peut vivre sans croire. On peut vivre aussi sans aimer, et sans être, ou à peu près. On peut vivre sans estomac ; il y a des chirurgiens qui le résèquent. Et on peut vivre, même, sans cerveau, quand on est grenouille.
— Ils ne savent pas qu'il s'agit de la joie. Et qu'importe, du reste ? Je me suis fait une telle idée de l'éternité que tout souci de moi-même s'efîace. Jadis, j'ai haï ; et je ne hais plus. Je ne hais rien, pas même ceux qui me haïssent.
— L'homme est puni, quand il s'isole.
— Mais le monde est puni, quand il isole tel homme qu'il devait appeler à lui.
— La solitude, c'est l'orgueil.
— J'ai grandement péché par là, jusqu'au jour où mon orgueil s'est mis à ne se déprendre de rien tant que de moi. L'orgueil est un encens qu'on brûle ; mais, comme le pur encens d'Arabie, à la fin, il se consume entièrement.
— Vous, Pascal, vous avez fait à votre cœur moins que cendres du monde. Pour moi, le monde est ti'op beau. Je ne tue mon cœur qu'à moi-même. Plus j'ai été, plus j'ai donné ce cœur à toute vie. La plus déchirante beauté du monde est, à mon sens, d'être éphémère, et toujours condamnée. J'aime la vie, comme une amante qu'on va mener à l'échafaud.
— Aime donc, et attends. Tout vient du cœur et tout
y retourne. C'est là que l'éternel se révèle, et qu'il veut qu'on le trouve. Quand tout le dépossède, c'est là que Dieu réside.
— L'examen, c'est le doute. Le doute c'est la négation. Je ne suis pas libre de penser à ma guise. Je ne suis pas si fatalement ce que je suis, que je ne suis ce que je pense. Et je le sais, puisque je déteste cette fatalité inexpiablement.
— Libre, qui ne l'est pas? ou qui peut l'être? On est toujours assez libre pour se livrer, et se tout mettre en ce qu'on aime. L'amour est une grâce ; mais en elle, le vouloir ardent a tous les effets de la liberté.
Celui-là est sauvé qui, aimant, persévère. Le désir de toute vie s'épanouit en une flamme qui ne peut plus s'éteindre. Elle sort du monde: elle cherche son soleil et sa source, comme l'épi qui se dresse en forme de glaive. Il en est de cet amour, en sa passion volontaire, comme du mort qui se réveille dans les tombeaux de la chaîne Libyque ; et il peut s'implorer de la même prière, qui est si belle et qu'on frémit de recueillir sur la bouche antique :
'< 0 cœur, mon cœur, qui me viens de ma mère 1 mon cœur du temps que je fus sur la terre, ne te dresse pas comme témoin I Ne lutte pas contre moi en chef divin qui accuse et qui requiert. 0 cœur, mon cœur, devant le Dieu grand qui juge, ne me charge point 1 »
Janvier 1909.