CHAPITRE NEUVIÈME Coup d'oeil sur la Chapelle Sixtiine
C'est une immense Salle carré-long, éclairée par des fenêtres placées sur les côtés. C'est là que le Souverain Pontife entend la Messe les Dimanches pendant les six mois d'hiver.
Au dessous des fenêtres il y a de grands tableaux à fresque, dont plusieurs ont un peu de cette grâce, que l'on trouve dans les fresques de Pinturicchio. Au fond de la Chapelle c'est l'immense Jugement dernier de Michel- Ange. La voûte et l'entre-deux des fenêtres forment un grand nombre de compartimens tous peints à fresque par Michel-Ange.
Les Courtisans amis du Bramante crurent perdre le sculpteur Florentin en lui demandant des tableaux. S'il obéissait, il faisait de mauvais ouvrages ; s'il refusait, on le brouillait à jamais avec le Pape (le terrible Jules II). Michel-Ange pensa qu'il était beau d'être ainsi persécuté.
Comme il ne s'était jamais occupé des procédés matériels de la fresque, il appella les peintres les plus renommés dans ce genre, leur fit faire sous ses yeux plusieurs tableaux, puis les remercia , et fit détruire leurs ouvrages. 11 s'enferma seul dans la Chapelle, et craignant la méchanceté infinie des amis, du Bramante, ne voulut jamais y admettre personne; il peignit en huit ans tout ce que nous admirons.
La plupart du tems il arrivait de grand matin apportant son dîner dans sa poche, et ne rentrait chez lui qu'à la nuit. Quand il eut terminé les tableaux de la voûte, il s'aperçut avec effroi que pour lire une lettre, il était obligé de la tenir audessus de sa tôte dans une position horizontale, ce ne fut que peu-à-peu qu'il reprit la faculté de lire comme tout le monde.
Pendant tout ce tems là son âme était échauffée par son amour pour Victoire Colonne.
Je ferais un volume de 200 pages si je cédais à la tentation d'indiquer même en peu de mots, les beautés de la Chapelle Sixtine. Qui sent ces choses là aujourd'hui? Il faut d'abord que l'étranger accoutume ses yeux à voir la fresque, en allant étudier l'Àurore du Guide au Palais Rospigliosi; l'histoire de Psyché, et la Galatée à la Farnesina ; les fresques du Dominiquin et du Guerchin, à S.' André, à S. 1 Onuphre, au Palais Costaguti, et ailleurs.
Le Jugement dernier qui occupe la partie de la Chapelle où l'autel est placé , est probablement la plus grande peinture qui existe.
Parmi tant de choses sublimes remarquez avec quelle adresse l'artiste a tenu les figures du haut du tableau, à droite et à gauche du Christ plus grandes que celles d'en bas, afin que le raccourci ne les défigurât pas trop. Michel-Ange s'est autorisé de l'exemple des anciens qui représentaient leurs Demi-dieux et les Héros d'une taille plus élevée que celle du vulgaire des hommes.
Si le Christ a l'air terrible, c'est que la religion de Michel-Ange était remplie de terreurs salutaires, il avait l'esprit préoccupé des supplices décrits dans l'Enfer du Dante son poète favori. 11 avait chargé d'esquisses dignes de l'original les marges de son exemplaire. A côté du juge terrible admirez combien la S. le Vierge est dans le caractère de son sexe : remplie d'une douce pitié, elle implore son Fils, et le supplie de ne pas appesantir son bras sur les malheureux réprouvés.
Admirez ce mouvement d'ascension à droite du tableau : les morts qui ressuscitent s'élèvent en quelque sorte par la légèreté de leur nouvelle enveloppe, jusqu'au ciel où ils vont être jugés; tandis que du coté gauche où sont les damnés, tout tombe, tout est précipité vers l'enfer; ces gens là sont sous le poids de leurs crimes. Au milieu est le groupe si souvent admiré des Anges sonnant la trompette; à leur gauche voyez ce damné célèbre qui réfléchit à son sort.
M. Simon dans son voyage en Italie, trouve que les personnages du Jugement dernier ont
l'air de grenouilles. Beaucoup de gens pensent comme feu Simon.
Les valets de place montrent une vengeance exercée par Michel-Ango : le Maître de Cérémonies de Jules II ne cessait de blâmer la nudité de ces personnages, disant que cette sorte de peinture était plus adaptée à des cabarets qu'à la Chapelle du Souverain Pontife,
Michel-Ange plaça ce Maître des Cérémonies en enfer, il tient une bourse à la main pour dénoter l'Avarice, autre belle passion du personnage. Le portrait n'était que trop ressemblant, le Maître de Cérémonies se plaignit au Pape qui répondit : — Sî la chose se passait dans le ciel ou sur la terre, j'y pourrais quelque chose; mais la puissance qui m'est confiée ne s'étend pas jusqu'aux enfers.
Les figures du Jugement dernier se détachent sur la couleur bleue du ciel. Vers le bas du tableau il y a un peu de terre ; on voit les morts sortir du tombeau, et à la droite du spectateur la barque de Caron. 11 y a trois siècles la plupart des inventions du paganisme étaient
encore admises en Italie. Voir le poème du Dante, et même ceux de Monti.
A la voûte Michel-Ange a placé dans des compartimens, divers sujets tirés de la Bible. Quant les yeux se seront accoutumés à voir la fresque il faut s'armer d'une bonne lunette, et bien se pénétrer de tout ce que présente de sublime la Création de l'homme, ce morceau est à mes yeux le point le plus sublime où l'art moderne se soit élevé.
Je crois qu'il n'y a rien à lui comparer:
voyez cette forme d'homme jettée dans un coin de notre terre, et Dieu qui en passant l'anime du bout du doigt. Quelle rapidité, quelle puissance dans le geste du Père Eternel, il passe, et sans daigner s'arrêter crée l'homme!
D'un autre côté quelle expression profonde dans cet être qui éprouve les premières sensations de l'existence !
Ce morceau n'a rien qui puisse lui être préféré ; il réunit tout, le sublime de la pensée, et le sublime de l'exécution. Dans toute l'œuvre de Raphaël, on ne peut lui comparer que les
guerriers célestes qui chassent les pillards dans l'Héliodore.
A ia Sixtine, à coté de ce chef-d'œuvre on voit l'admirable Création de la femme. Si l'on ne trouve pas ici la sublimité que l'on admire dans le compartiment qui précède, c'est que le sublime ne se répète pas; la peinture n'est point inférieure, mais la circonstance n'est plus la même.
Admirez les figures des Prophètes entre les fenêtres ; ils ont bien la dureté et la bouche impitoyable, qui souvent manque à certaines figures de Raphaël.
Rappeliez vous le Moyse et la Coupole de S.' Pierre; vous voyez que Michel-Ange a fait les choses les plus sublimes, et les plus chrétiennes en peinture, en sculpture, et en architecture. Ses œuvres poétiques lui donnent un rang fort distingué parmi les grands poètes de sa langue.
Les Prophètes et les Sib\lles que le grand artiste a placés à la voûte, sont encore des œuvres d'une puissance de style extraordinaire. En voyant Michel-Ange personne ne pense pou-
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voir l'imiter et l'atteindre; c'est un géant qui nous terrasse, tandis que Raphaël bien que nous ne puissions jamais penser à l'égaler, nous laisse quelque espoir.
Ses modèles sont près de nous ; il semble que copiant la nature, avec la simplicité qui parait régner dans ses œuvres, nous nous approcherons de lui ; en d'autres termes, l'art est toujours oublié. Chez Raphaël, le peintre se cache modestement derrière ses productions; Michel-Ange se montre avec toute la puissance d'un génie terrible, et désespère ses successeurs, Raphaël semble les encourager.
Les productions étonnantes de ce grand maître remplissent la Sixtine ; son génie n'est pas moins fécond qu'il est puissant. Remarquez au dessus des fenêtres dans une forme triangulaire, cette variété que l'artiste a sû mettre dans la composition de la Sainte Famille ; il l'a répétée au dessus de chaque fenêtre, et d'une façon toujours différente et toujours belle, essayez de choisir.
L'idéal de Michel-Ange c'était la force; de là son style terrible ; la tête de Jupiter Man-
suelus des anciens annonce la force et l'esprit de justice. Les têtes des statues modernes qui cherchent réellement à agir sur l'âme des contemporains , annoncent l'Esprit, la Sensibilité, la Justice, et enfin la Force, sans laquelle toutes les vertus sont inutiles. Je ne prétends pas vous dicter cette opinion , cherchez à voir si elle est fondée. Etudiez ce qui se passe dans votre âme devant la tête de l'Apollon et devant une tête héroïque de Bartolini, de Canova, ou de Pradier.
Comparez la tête du Persée de Canova à celle de l'Apollon.
Comparez la tête de Trajan, au buste de quelque prince moderne. Le pauvre sculpteur a voulu exprimer les Vertus modernes.
Chapelle de Nicolas V
Au Vatican.
On va chercher dans cette Chapelle des fresques de Fra Beato Angelico de Fiesole, né en 1387 presquun siècle avant Raphaël. Assurément sans aucune idée d'imiter le beau idéal antique, Fra Angelico est arrivé à des têtes d'une beauté charmante, et qui n'a pas été surpassée.
Il savait choisir les têtes des jolies femmes qui vivaient de son tems, et il avait l'art d'ôter les défauts qui pouvaient les déparer. C'était aussi le secret de Raphaël, comme on le voit dans une lettre de lui, que donnent toutes les biographies. Le Cuide, né en 1575, est le premier peintre qui eut eu l'idée d' imiter le beau idéal antique, de là la froideur de ses figures.