SUITE DES GALERIES DE BOUE
C'est la plus belle et la mieux tenue de Rome, après le Vatican. Chaque Salle a un écran, sur lequel est imprimée la liste des tableaux.
Première Salle.
Tableau N.° 5, du Giorgion.
Les tableaux du Giorgion sont si rares et ce peintre occupe une place si élevée dans l'opinion des vrais connaisseurs, qu'il faut exa-
miner avec soin tout ce que l'on rencontre de lui. Ce tableau nous montre David qui présente la tète de Goliath au Roi Saiïl; il est d'une très-belle couleur ; mais moins terminé, plus heurté que d'autres portraits de ce maître. Je trouve bien ici cette teinte chaude qui caractérise ses ouvrages. Le Giorgione eut la couleur du Titien, et plus de feu. Voyez la Galerie Manfrin à Venise , où il bat le Titien (Portrait de la Reine de Chypre).
Voyez surtout le Satyre poursuivant une jeune femme, du Palais Pitti.
Tableau N.° 23, de Paul Véronêsb.
S.' Jean dans le Désert, de Paul Véronése, tableau peu terminé, mais qui surprend par la lumière éclatante qui environne tous les objets. Cette qualité se retrouve dans tous les ouvrages du Véronèse. Comment y est-il arrivé ? On a dit qu'il ébauchait ses tableaux à racquarelle, et les terminait à l'huile, ce qui n'est point prouvé. Tous les peintres de l'Ecole de Venise
étant coloristes, il est à croire qu'ils avaient un procédé que les peintres de Florence par exemple, ne connaissaient point.
En général les chairs des tableaux de Paul Véronèse sont ébauchées d'un ton plus froid que celui qu'elles présentent étant terminées, les clairs sont plus blancs, et bien empâtés; il revenait sur cette ébauche avec des couleurs transparentes, et le dessous lumineux paraissait toujours, voilà ce qui donne à ses tableaux bien que vigoureux, cette clarté admirable. Elle est dûe à la transparence des teintes supérieures et à la lumière répandue sur l'ébauche. Si Paul Véronèse ébauchait à l'acquerelle il n'employait donc qu'une moindre quantité d'huile, et surtout ne couvrait pas les couleurs de l'ébauche avant qu'elles ne fussent bien sèches. De nos jours notre peinture noircit parceque la superficie seule des couleurs à l'huile est sèche quand on les recouvre. Il arrive de là que les couleurs enfermées sous une seconde couche qui seule est en contact avec l'air, étant en grande partie composées d'oxides, et soumises à l'action de la
partie grasse de l'huile, subissent une coutmnette oxidation, qui les pousse au noir.
Je ne suis pas assez chimiste pour assurer que les choses se passent précisément ainsi, la phrase précédente n'est qu'une question que j'adresse aux chimistes.
Des observations suivies pendant tannées m'ont donné la conviction qu'on ne peut arriver au beau coloris, que par les moyens qu'ont employés les peintres de Venise et de Hollande ; je ne jurerais pas que tous aient eu la même méthode d'ébaucher, mais tous ont eu la môme constance dans l'emploi des couleurs transparentes pour donner ta dernière touche à leurs ouvrages.
Les deux grandes ébauches de Hubens que l'on conserve à Florence, celles du Titien que Ton voit à Naples et à Venise, celles de Paul Véronèse et du Corrège offrent toutes F indications de procédés analogues, ceci n'exclut point ce que j'ai dit plus haut relativement aux teintes chaudes sons les teintes bleues.
Si le ton de la préparation des toiles n'était pus celui qui convenait aux grands eotocis*es r
soit pour leurs ciels, soit pour leurs draperies, ils y suppléaient par une première teinte presqu'à plat, qu'ils étendaient sous les parties du tableau destinées à devenir bleues etc. Pour qu'un ciel bleu soit léger, ait de la profondeur , il faut que le bleu soit appliqué sur une teinte chaude et tendant au rouge si l'action se passe à midi ou le soir; et au nankin seulement si l'action se passe le matin. Ce qu'il y a de sûr c'est qu'une draperie ou tout autre objet exécuté de cette façon, dont on aurait enlevé une partie, ne peut être restaurée que par les mêmes moyens, il faut nécessairement ébaucher, et revenir comme a fait le grand maître; tout ce qu'on veut faire au premier coup (terme de l'art) est pesant, et fait tache, c'est ce dont chacun peut faire l'expérience. Et je prie de croire seulement à l'expérience.
Mais revenant à l'ébauche de Paul Voronèse dont Je me sais bien éloigné, voyez comme la femme qui est sur le premier plan s'enlève bien sur le groupe de S. 1 Jean, et pourtant ce groupe parait clair aussi. Tel est suivant ma conviction,
l'avantage d'une ébauche bien conçue, on arrive à la transparence, qui empêche la lourdeur de ton. Ce cruel défaut provient selon moi moins de la vigueur du ton en elle même , que du manque de transparence.
Voyez l'état déplorable où se trouvent en 1840, les tableaux exposés au Louvre vers 1810.
Seconde Salle.
Déposition de Croix, de Behvenuto Garofolo.
Le Garofolo ne fut point élevé dans une école coloriste, et cependant il a cherché la couleur ; mais il y a pesanteur et dureté, dans ses tons , comparés à ceux de l'Ecole de Venise. Je suppose qu'il n'employait point le procédé de Paul Véronèse, et des autres coloristes.
Cette Déposition offre une grande vigueur de ton, peut-être trop; la tête de S. 1 Jean et le fond sont très-bien. En souvenir de son nom Garofolo (œillet) ce peintre place souvent un œillet au coin de ses tableaux. Toutes les têtes
de femme sont le portrait de sa maîtresse. La Galerie Borghèse a 32 Garofolo.
Là Chasse de Diane l'un des chef-d'œuvres du Dominiquin.
La joie, le sérieux de 16 ans de toutes ces jolies tôtes de jeunes filles sont rendues d'une manière admirable. La jeune fille assise dans l'eau ne demanderait qu'un peu plus de finesse dans le dessein des jambes; l'ombre portée qui les couvre manque de transparence, et fait un peu tache; le bleu domine dans quelques demieteintes et fait tache aussi.
La figure qui me plaît le moins est celle de Diane ; elle manque un peu de cette dignité sévère que la statue des Tuileries nous a accoutumés à chercher chez la sœur d'Apollon. Du reste on voit le caractère de chacune des Nymphes qui forment sa cour. Que d'innocence !
Que de physionomie!
GALERIE BORfillÈSE.
Num.° 34.
Jésus, la famille de Zebedê et les Apôtres de tionifazio.
Belle figure de l'homme qui a la main sur la poitrine. Nous avons ici un brillant échantillon de toutes les qualités qui distinguent l'Ecole de Venise: force, chaleur de ton, harmonie parfaite.
Bonifazio fut élève du Titien, et la plupart des Galeries présentent ses ouvrages sous le nom de son maître.
Troisième Salle.
Num.° 35.
Les trois Gracbs, du Titien.
Si Ton me passait le terme je dirais que ce sont de bonnes vivantes.
Uigiti
On ne peut mieux imiter les chairs ; elles sont ici d'une beauté de ton, et d'une vérité vraiment extraordinaires, mais ne cherchons dans les raaUres coloristes, ni la beauté des formes, ni l'élévation dans le dessin; c'est une imitation parfaite de la nature, c'est un miroir, mais le plus souvent ce miroir répète des formes on dirait prises au hasard.
Si le Titien avait étudié les Grâces de la Sacristie de Sienne , ces figures auraient une toute autre noblesse; mais son âme ne voyait pas l'antique.
Remarquez toutefois que les statues antiques ne donnent pas l'expression du rang. Les têtes de femme des peintres de Venise expriment une tranquillité voluptueuse sans mélancolie, ce qui devient facilement commun. Tandis que la volupté de Léonard de Vinci mélangée de mélancolie, arrive à l'amour et au sublime.
224 (iALKRIK BORtiHÈSE.
Num.° 2.
S.' Antoine qui prêche aux poissons de Paul ,Véronêse.
La figure du Saint se détache ou s'enlève fort-bien sur le ciel, les hommes, qui écoutent ont des mines horriblement vulgaires, le fond est très-beau, la mer présente bien l'idée de l'immensité; mais toutes ces têtes de poissons qui écoutent donnent des distractions.
Quatrième Salle.
Num. û 1.
La Descente de Croix, de Raphaël.
C'est un des tableaux capitaux de la jeunesse de ce grand homme. J'y ai couru en entrant. Les amis du Christ le portent au tombeau ; cette Descente, de Croix est de la seconde ma-
GALERIE BORGllÈSE. 225
nière, comme le Spasimo de Sicile. La simplicité du coloris laisse triompher sans distraction dans l'âme du spectateur, la force et la sublimité de l'expression. Le hasard a produit un singulier rapprochement; vis-à-vis le tableau de Raphaël se trouve cette Descente de Croix de Vandyck qui devint si célèbre à Rome, lorsque l'on s'apperçut que l'un des personnages ressemblait à Napoléon.
Le tableau du peintre flamand est un chefd'œuvre de coloris, comme celui de Raphaël est un chef-d'œuvre d'expression.
Ici chacun peut lire dans son cœur, et voir ce qui le touche le plus de l'expression ou de la couleur. Quant à moi je suis tout à fait pour l'expression. La gravure rend seulement ce genre de mérite, le coloris et le clair-obscur lui échappent, delà une partie de la gloire de Raphaël. Un autre bonheur de ce grand homme, c'est que ses ouvrages ne perdent rien à être regardés à deux pas de distance.
226 GALERIE BORGilÈSE
Num.° 4.
Les deux Apôtres que l'on donne comme étant de la jeunesse de Michel- Ange, ont bien le caractère qui distingue ce maître, les têtes sont petites, mais ces Apôtres annoncent, ce me semble, les Prophètes de la Chapelle Sixtine.
Ils sont sur fonds d'or; c'est un des derniers exemples d'un usage ancien qui se perdait.
Admirez une foule de S.' François et d'autres belles têtes de l'Ecole de Bologne.
Nam." 9.
La Déposition de Croix, de Vandyck.
La force des ombres est outrée et l'effet n'est produit qu'aux dépens de la vérité ; la tête de la Madelaine est belle mais sent la manière, elle aurait un succès de beauté à l'exposition de Paris. Je ne comprends pas comment la draperie rouge de la Vierge donne au bras
un reflet d'un ton plus vif, qu'elle n'est elle môme. Cette fausseté, je le conçois, est un moyen d'éviter la dureté dans le passage d'un ton à un autre ; mais rien de faux ne peut durer dans les arts comme dans les écrits.
Xtim.° 38.
La célèbre Sibylle ou S. u Cécile du Dominiquin.
Les yeux sont d'une beauté bien étonnante , la couleur générale semble un peu pesante à côté des Titiens.
Cinquième Salle.
Num.° 2.
La Naissance du Christ, de Lorenzo di Credi.
Ce tableau me parait un des beaux de ce maître dont on voit tant d'ouvrages à Florence.
•>28 GALERIE BORGIIÈSE.
La tète de la Vierge approche un peu de la belle expression des Madonnes de Raphaël, j'y voudrais un peu plus de beauté ainsi que dans l'enfant Jésus. La figure de S.' Joseph et le fond sont très-bien. On ne conçoit pas en vérité comment un peintre ne prend pas pour ses tableaux , les têtes des trois ou quatre plus jolies femmes du pays où il vit.
Num.° l i.
Les époques de la vie de l'homme de Sassoferrato.
Le groupe de l'homme et de la jeune femme est naïf et très-gracieux ; il manque d'élévation dans le dessin, mais la couleur des figures est bonne.
Comment expliquer chez Sassoferrato comme dans l'Albane, la lumière si vive sur les chairs, tandis que les terreins qui les avoisinent sont si sombres? c'est une affectation et une fausseté. Les Madonnes de Sassoferrato sont des
paysannes vulgaires et assez jolies. Son âme ne voyait elle rien de plus élèvé?
Dixième Salle.
Num.° 33.
BoNIFAZlO.
11 ne faut point chercher dans cet Enfant prodigue la vérité des costumes, ni le beau dessin ; Bonifazio, d'une vérité adorable, est le Flamand des Italiens. Le public de Venise demandait de la couleur avant tout, c'est la partie amusante de la peinture. On respecte le dessin mais il laisse froid.
Num.° 1.
Amour sacré et profane, de Titien. ,
Couleur superbe, beau fond, torse et téte assez bien de dessin dans la femme découverte, mais les jambes semblent dessinées au hasard.
Num.° 7.
Portrait d'un Cardinal, par Raphaël.
La tête parait usée, les mains sont superbes, chose rare chez Raphaël. Ce tableau rappelle les portraits de Cardinaux de la Galerie Pitti.
Onzième Salle.
Num.° 53.
Belle Marine, de Backuisen.
Num.° 42.
« Danae, du Corrige.
Tableau barbarement restauré, acheté à Paris par le Prince Camille Borghèse, qui aimait réellement les arts.
Les jambes et les torses admirables; il reste à désirer dans les tètes, surtout dans celle de l'Amour.
Les deux enfans en demi-figures sont charmants. La couleur du Corrège n'a été respectée que dans le pied. Où trouver des injures dignes des restaurateurs ? Ils ont enlevé toutes les dernières touches.
Remarquez dans l'une des dernières Salles de cette admirable Galerie une copie de la Fornarina du Palais Barberini; cette copie est, je pense, de Jules Romain, il faut regarder une Léda d'après Léonard de Vinci, ainsi qu'une jeune tille à la physionomie florentine, déguisée en Lucrèce; travail du poignard.
Voir les peintures sur miroir à la mode vers 1600. Remarquez le jet d'eau au bout de la perspective des Salles ; cela est délicieux pendant les quatre mois de chaleurs accablantes.
Portrait de César Borgia.
Sont ce là les traits de ce scélérat modèle illustré par Machiavel? Cet ouvrage est-il de
Raphaël ? Ce portrait doit probablement le nom de César Borgia au poignard qu'il tient de la main droite, mais Borgia avait trop d'esprit pour vouloir d'un poignard dans son portrait; ce n'est pas là un ami que l'on avoue.
J'ai rencontré, je pense, la vraie figure de César Borgia à Milan, chez M. le Comte Borgia ; cet homme aimable a fait copier par Palagi le portrait original qui est du Giorgion. Ce tableau de la Galerie Borghèse serait le moins bon de tous les ouvrages du maître.
Quelques Espagnols prétendent que ce portrait a été fait par un de leurs compatriotes, élève de Raphaël , ils le reconnaissent à la forme des mains.