‹ Idées modernesChapitre 12 sur 21 · LA FRANC-MAÇONNERIE ET LE DROIT INTERNATIONAL · texte numérisé non relu

LA FRANC-MAÇONNERIE ET LE DROIT INTERNATIONAL

La maçonnerie a aidé à la propagation du droit international. Des maçons se sont attachés à faire ressortir les points de contact qu'elle a eus avec cette partie de la science juridique. « Si les idées et les principes de la franc-maçonnerie sont vrais, écrivait en 1861 Joseph Schauberg, ils doivent se retrouver dans la vie commune des hommes et des peuples et ils doivent y avoir leur histoire; en effet, à la base de l'humanité doivent se trouver les mêmes lois qu'à la base du monde de la nature et à Ja base de l'univers. La vie de l'homme et la vie des hommes, c'est-à-dire la vie de l'humanité et la vie des peuples et*des États n'ont qu'un seul et même but, une seule et même loi, bien que cette loi puisse paraître diverse... Les lois d'après lesquelles les peuples et les États agissent les uns à l'égard des autres s'appellent le droit des gens et, en son essence, l'histoire du droit des gens, doit coïncider avec l'his-

tpire de la franc-maçonnerie : le droit des gens et la francmaçonnerie ont la môme histoire. » Dans le développement qu'il donnait à sa pensée, l'auteur disait que, dans l'antiquité, le droit des gens et la maçonnerie n'étaient pas connus, mais qu'il s'en faisait des applications partielles, puisque l'hospitalité et le respect de la vie des ennemis vaincus étaient admis dans les relations des peuples et qu'il y avait des doctrines secrètes et un enseignement philosophique là où, plus tard, se forma la franc-maçonnerie. Il ajoutait qu'au moyen âge, le christianisme était intolérant pour les autres religions et pour les chrétiens tombés dans l'hérésie, et il montrait la paix de Dieu se bornant aux catholiques. Il mentionnait, enfin, le progrès s'accomplissant lors du passage de ce qu'il appelait le droit des gens ecclésiastique au droit des gens nouveau.

Findel émet d'analogues considérations. « La pensée fondamentale et les symboles principaux de la franc-maçonnerie, dit-il, vont au delà de l'individu et embrassent l'ensemble de l'humanité ; ainsi naissent des rapports entre elle et le droit des gens. » Il énumère les caractéristiques de ce droit qui est libéré du préjugé religieux, repose sur une base purement humaine et favorise le développement des peuples. Findel propose même la réunion périodique d'un comité maçonnique qui se consacrerait au progrès du droit des gens et qui se composerait des grands-maîtres nationaux et de neuf jurisconsultes.

L'idée de paix perpétuelle est adoptée par beaucoup de maçons et, dans tous les cas, la guerre est vue avec défaveur par la maçonnerie. Les Constitutions de i 723 font -valoir que « le maçonnage a toujours été outragé par la guerre, par les meurtres, et par la confusion ». Nous avons constaté l'influence qu'exercèrent les loges sur la constitution même des États- Unis. C'est un maçon américain, Benjamin Franklin, qui a

prononcé ces paroles : « Quand l'humanité sera-t-elle donc convaincue que toutes les guerres sont des folies fort coûteuses et fort nuisibles, et quand se décidera-t-elle à régler ses différends par l'arbitrage?» Lorsque, le 31 mai 1872, lé Sénat des États-Unis vota une importante résolution concernant la substitution de l'arbitrage à la paix, il tint à honneur de reproduire dans le texte la phrase même de Franklin.

Dans les Memôirs and writings de Franklin se trouvent de généreuses pages. « Le droit des gens, est-il dit notamment, admettait d'abord la guerre et l'extirpation pour punir le dommage; s'humanisant, il a admis l'esclavage et, plus tard, l'échange des prisonniers; plus tard encore, il a respecté davantage la propriété des particuliers. Pourquoi ne pas réaliser de nouveaux progrès? Il faudrait s'entendre pour faire décider que dans le futur droit des gens diverses catégories de personnes ne seront plus troublées dans leurs occupations et pourront les continuer. » Franklin mentionnait les cultivateurs, les pêcheurs, les marchands et les trafiquants dans les navires non armés, les artisans et les ouvriers habitant les villes ouvertes; il demandait que les hôpitaux ennemis fussent respectés. Il disait que l'intérêt même de l'humanité voulait que les occasions de guerre et les motifs de guerre fussent diminués et il voyait dans l'abolition de la rapine et des encouragements à la guerre une cause de durée pour la paix. En 1783, Franklin avait proposé au gouvernement anglais d'insérer dans le traité de paix un article où se trouvaient inscrites les réformes que nous venons de mentionner ; il ne réussit point ; mais ces mêmes réformes figurèrent presque toutes, en même temps que d'autres réformes, dans le traité qui fut conclu, le 10 septembre 1785, entre les États-Unis et la Prusse. Benjamin Franklin, Thomas Jefferson et John Adams, trois maçons, avaient signé comme commissaires de la jeune république; le roi de Prusse était le frère Frédéric II.

En 1793, Washington, président des États-Unis et Thomas Jefferson, secrétaire d'État x formulèrent le droit de la neutra-

lité en d'admirables instructions. Un jurisconsulte compétent, Richard Kleen, les juge en ces termes : « Ces instructions de 1793, qui furent dans la suite régulièrement appliquées et observées par les cabinets de Washington, formaient le droit de neutralité le plus accompli à l'époque de leur publication. Elles sont bien en avance sur leur temps et expriment plutôt les idées du nôtre... Ces principes, si favorables à une réglementation équitable du droit des neutres... n'ont pas seulement été répandus au moyen de la législation intérieure des Etats-Unis, ainsi que par les dépêches et notes échangées avec les cabinets étrangers, ils ont en outre été transformés en droit international positif, par leur insertion dans de nombreux traités avec les autres puissances. Aussi ne tardèrent-ils pas à être adoptés en fait, même en dehors des États-Unis. »

Souvent, les loges ont manifesté leur amour de la paix. Il est un document peu connu dans le monde profane et qui honore la maçonnerie belge.

Lors de la guerre franco-allemande, la loge Les amis philanthropes, établie à Bruxelles, décida l'envoi d'une adresse à tous les maçons de France et d'Allemagne. L'adresse est datée du 17 septembre 1870. « Toute l'humanité est en cause, est-il dit. L'Europe entière ne peut penser sans rougir qu'après des siècles de civilisation, après une longue pratique du régime des lois, les peuples habitués à confier chez eux les moindres différends à la justice repoussent entre eux tout arbitrage et remettent les plus grands intérêts à la force aveugle... Le xix e siècle n'est-il donc pas assez civilisé pour vivre en paix ? La maçonnerie ne peut laisser ce doute affreux sans réponse. Placée au-dessus de toutes les distinctions de parti, de nation ou de race, de forme politique ou de secte religieuse, la maçonnerie veut unir les hommes par un lien qui ne con-

naît pas de frontières; elle peut aspirer à une puissance morale qui manque à ceux qui les divisent. Nos principes contenus dans cette vieille devise maçonnique : liberté, égalité, fraternité, se résument en un mot : justice. »

Dans le grand mouvement qui, en ces dernières années, s'est produit dans le monde entier en faveur de l'arbitrage comme mode de règlement des différends entre les États, presque toutes les loges du monde ont apporté leur adhésion. ' Une de ces manifestations s'est produite au congrès maçonnique international de Genève de 1902. Dans une tenue solennelle, le grand-orateur de la loge Aljrina, Eugène Borel, fit un émouvant appel à la fraternité des peuples. Au nom des délégués du Grand Orient de France, un maçon rappela qu'en une tenue plénière de loges françaises organisée, en 1900, par la loge, Cosmos, un frère allemand émettait le vœu qu'un jour dans l'année fût consacré à la célébration de la grande idée de la paix et de l'arbitrage entre les nations. Une proposition conçue dans le même sens fut déposée et le congrès prit la résolution que voici : « Le Congrès émet le vœu que, dans tout l'univers, le 18 mai, anniversaire de l'ouverture de la conférence de la Haye, les ateliers maçonniques dans chaque Orient, réunis en tenue plénière et collective, célèbrent l'idéal de Paix et de Justice entre les nations, un des buts de la francmaçonnerie universelle, et charge le bureau international de relations maçonniques de transmettre ce vœu à toutes les puissances de la maçonnerie universelle. » La motion fut adoptée; la communication fut faite et, en conséquence, la fête de la paix est annuellement célébrée.

Nous avons montré comment des loges militaires ont été organisées. Il est inutile, pensons-nous, d'insister sur les effets heureux que durent exercer semblables loges sur les senti-

ments qui animaient les combattants : ceux-ci accomplissaient leur devoir à l'égard de leur patrie, mais ils n'oubliaient point qu'au delà de la patrie se trouvait l'humanité et qu'à l'égard de leurs ennemis ils avaient à remplir des obligations.

Il est, du reste, un cas où la doctrine maçonnique admet qu'on fasse la guerre; c'est quand il s'agit de repousser l'injuste agression « L'une des plus nobles prérogatives de l'homme, lisait-on dans l'adresse de la loge Les amis philanthropes de Bruxelles, est d'exposer leur vie pour la justice, de charger la terre de leurs cadavres, de milliers de cadavres, plutôt que d'y traîner une personnalité opprimée, une conscience flétrie... Mais cet héroïsme de la résistance suppose le crime de l'attaque. »

Quand la guerre s'est déchaînée, les loges essaient d'en adoucir les maux. Dans les pays neutres, comme dans les États belligérants, des souscriptions et des dons sont recueillis, des ambulances et des hôpitaux sont organisés. La guerre franco-allemande de 1870 a suscité de nombreux actes de charité.

Dans le développement du droit des gens, un réel progrès s'accomplit quand disparut dans la pratique la distinction entre États chrétiens et États non-chrétiens. Il est à remarquer que le gouvernement des États-Unis, subissant l'influence maçonnique, s'est prononcé à ce sujet de catégorique façon. Le 4 novembre 1796 fut conclue avec le bey de Tripoli une convention que garantit le dey d'Alger, le 3 janvier 1797; elle stipulait paix et amitié entre les États-Unis et Tripoli. « Comme, était-il dit en l'article XI, le gouvernement des États-Unis n'est en aucun sens basé sur la religion chrétienne, comme il n'a en lui-même aucun caractère d'inimitié contre les lois, la religion ou la tranquillité des musulmans, et comme les États-Unis n'ont jamais participé à une guerre ou à un acte d'hostilité contre une nation mahométane, les parties déclarent qu'aucun prétexte provenant d'opinions religieuses n'occasionnera jamais une interruption de l'harmonie

existant entre les deux pays. » Il n'est pas inutile de citer l'article XII. « En cas de différend naissant de la violation d'un des articles du traité, est-il stipulé, il ne sera pas fait appel aux armes et la guerre ne sera déclarée sous aucun prétexte. Mais si le consul résidant à l'endroit où le différend éclatera n'est pas à même de l'aplanir, les parties s'en rapporteront amicalement à leur ami mutuel le dey d'Alger et elles s'engagent à se soumettre à sa décision. »

Le problème politique de la légitimité s'est posé devant la maçonnerie anglaise dès le début du xvm e siècle : il s'agissait de savoir si quelque droit divin confère à des dynasties une exceptionnelle situation, ou bien si la volonté de la nation doit être écoutée. Les loges de Londres qui se constituèrent en grande loge, en 1717, n'avaient point hésité; elles s'étaient prononcées contre les prétentions des Stuarts; il est même à remarquer que les Constitutions rédigées par James Ànderson faisaient au maçon un devoir d'être un paisible sujet du pays où il résidait et où il travaillait, et que, précisant la pensée, elles ajoutaient que la fraternité loyale ne pouvait fournir ombrage au gouvernement existant, the gouvernment for the Urne being, pour employer le texte anglais. Un des déistes anglais dont les opinions philosophiques exercèrent une influence considérable sur la franc-maçonnerie, avait déjà traité la question des droits du souverain de facto et des droits du souverain de jure. C'était Matthew Tindal. Peu après l'avènement de Guillaume III et de Marie II, le roi Jacques II exilé en France, qui prétendait être le roi légitime, avait délivré des lettres de marque et commissionné des corsaires pour faire la guerre à Guillaume et aux Anglais soumis à son gouvernement. Le Conseil privé d'Angleterre s'était adressé à des membres du Collège des avocats; deux de ceux-ci s'étaient

prononcés pour l'illégalité des lettres de marque : c'étaient Littleton et Tindal. Ce dernier avait réuni les arguments qui relataient ses opinions dans une brochure parue à Londres en 1694.

Jamais, il faut le dire à son honneur, la maçonnerie n'a considéré comme un devoir l'obéissance aux volontés du gouvernement oppresseur et lyrannique. Éprise de la liberté, elle l'a réclamée à toutes les époques de son existence et dans toutes les sphères de l'activité humaine; elle a voulu la réaliser dans le domaine politique. Nous avons mentionné l'ardeur que ses membres déployèrent au xvm e siècle; sans entrer dans de plus grands détails qui nous obligeraient à résumer l'histoire de presque tous les pays, nous pouvons rappeler l'aide apportée par les loges à la libération de la •Grèce et à la rénovation de l'Italie.

En 1829, une brochure maçonnique célébrait l'assistance -que les membres de l'ordre avait donnée aux populations de la Grèce, insurgées contre l'oppression des Turcs. « Les Grecs, était-il dit, redemandaient à l'univers la vie, des lois, des mœurs, la liberté, la paix. Qui a poussé les premiers cris de honte, de pitié, de miséricorde? Ne sont-ce pas les maçons? » La brochure invoquait la réception faite, le 30 août 1824, aux députés de la loge L'espérance, de Bruxelles, par la loge les Trinosophes, de Paris : c'était de Bruxelles qu'était venu le premier appel ; Paris avait répondu, et à la suite de Paris, presque tous les maçons de l'Europe avaient donné de l'argent et fait une propagande active en faveur des Grecs; des maçons avaient pris les armes et soixante-dix frères avaient péri à Ipsara.

Presque tous les noms glorieux des mouvements révolutionnaires qui aboutirent au triomphe de l'unité italienne figurèrent sur les listes de la maçonnerie; il convient de citer Joseph Mazzini et Joseph Garibaldi. Sans doute, en Italie même, de 1814 à 1860, la maçonnerie fut persécutée, mais les loges qui parvinrent à continuer leurs travaux en dépit

de la surveillance de la police et des mesures inquisitoriales des gouvernements, n'en furent que plus zélées et plus -ardentes.

L'éloge de Joseph Mazzini a été fait par un écrivain maçonnique. « II avait au plus haut degré, disait-il, ce qui honore l'espèce humaine, l'absolu détachement, le dédain de tout ce qui n'était pas sa doctrine, son parti, sa foi. Nul n'a plus souvent que lui bravé l'exil, la pauvreté, la mort et, ce qui est pire, l'ingratitude et la calomnie. » Né à Gênes, en 1808, Mazzini mourut à Rome, le 10 mars 1872. A la date du 15 mars, le Grand Orient d'Italie invita tous les maçons à se réunir, le dimanche suivant, sur la place du Peuple à Rome pour prendre part à la cérémonie funèbre ; pour la première fois, la bannière maçonnique fut arborée dans la Ville Éternelle. -Joseph Garibaldi, né à Nice en 1807, mourut en 1882 dans l'île de Caprera. Il avait été initié, en 1844, dans la loge U asile de la vertu, à Montevideo, qui était un atelier irrégulier. Peu après, il avait été proposé à la régularisation et admis dans la loge française de la même ville, Les amis de la patrie. Au lendemain de la libération de la Sicile, plusieurs loges -créèrent à Palerme une grande loge indépendante ; Garibaldi fut élu grand-maître. Quand en 1895, fut célébré le vingt-cinquième anniversaire de la chute du pouvoir temporel des papes, le Grand Orient d'Italie adressa une circulaire à toutes les puissances maçonniques du monde, où il proclama avec fierté que la maçonnerie italienne avait travaillé à l'unité de de la patrie et à la destruction du gouvernement théocratique.

On a pu le constater, la franc-maçonnerie n'a point à craindre le jugement de l'histoire. Elle peut invoquer d'éminents services. Dans presque tous les pays du monde, elle ^st depuis bientôt deux siècles, l'éducatrice d'un grand

nombre d'hommes appartenant à toutes les classes de la société.

Un illustre membre de la confrérie, Jules Ferry, a décrit son action. Posant la question de savoir comment la maçonnerie constitue un précieux instrument de culture morale, il y répond en ces termes : « C'est d'abord parce qu'elle développe la solidarité en la pratiquant ; mais c'est par-dessus tout par un autre trait de l'institution qui est intégralement fondamendal : par l'esprit d'égalité qui est l'essence même de sa doctrine et de sa pratique. Son plus grand caractère, sa portée sociale est dans ce fait qu'on voit réunis dans le même temple le riche et le pauvre, le savant et l'ignorant. »

Le programme maçonnique en matière religieuse a été appliqué dans la vie des individus comme dans la vie des États. Opposée par son essence même aux prétentions des prêtres de toute religion, la doctrine maçonnique devait avoir comme conséquence de fortifier et de consolider l'esprit laïque. De là, le recul du fanatisme. Les peuples ne se lancent plus les uns contre les autres à cause de leur religion; les gouvernements civilisés ne persécutent plus leurs sujets à cause de leurs croyances. L'influence des loges se démontre si bien en ce domaine, que précisément là où elles sont proscrites, dans la Russie des tsars notamment, l'abominable régime de la persécution en matière religieuse continue à sévir.

Par l'affirmation du libre examen, par la reconnaissance du fait qu'il n'est pas seulement un droit mais encore un devoir, puisque, seul, le libre usage de la pensée permet de découvrir la vérité, la maçonnerie conduit à l'étude de tous les problèmes de morale, de philosophie, de politique; elle aiguillonne la curiosité de l'esprit; elle favorise l'expérimentation ; elle est ainsi une des causes primordiales de la rapidité avec laquelle le progrès se réalise dans le monde moderne et qui contraste de si heureuse façon avec la lente évolution de l'antiquité et du moyen âge. Comme nous l'avons dit, sans le

.grand nombre d'hommes convaincus qui se sont pressés et qui se pressent encore dans ses temples, la cause de la justice et de la tolérance n'aurait point triomphé dans la mesure où elle a triomphé, et la maçonnerie peut s'enorgueillir d'avoir, plus que toute autre institution dans l'histoire, fait aimer et respecter le ternaire bienfaisant : Liberté, égalité ^t fraternité.

Page 1