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LA FRANC-MAÇONNERIE ET LA SOCIÉTÉ MODERNE

Aux premières pages de cette étude nous avons énuméré quelques-unes des directions dans lesquelles la maçonnerie a exercé de l'influence; on résume son œuvre en disant qu'elle a eu la plus large part dans la formation de la société moderne.

On sait quelles sont les caractéristiques de l'organisation moderne de l'État : c'est la laïcisation, c'est-à-dire la négation de toute autorité religieuse dans le domaine politique et civil ; c'est aussi l'établissement de garanties, c'est la souveraineté nationale, la séparation des pouvoirs, la puissance législative confiée à des chambres, les droits individuels d'égalité et de sûreté, le droit de communiquer la pensée, la liberté en. matière de culte. Dans l'élaboration de ce régime, les membres des loges ne furent sans doute pas seuls à apporter leur zèle et à mettre en commun leurs efforts, mais il faut leur rendre cette justice que partout ils figurèrent parmi les partisans les plus dévoués et les plus zélés d'un ordre de choses nouveau.

De même, la maçonnerie ne peut pas prétendre à la gloire d'avoir la première proclamé la liberté, l'égalité et la fraternité, mais elle pent tirer orgueil de ce que les plus fameux de ses adeptes ont éloquemment exposé ces principes et ont mieux réussi que tous autres à les faire adopter. Ce sont des noms glorieux dans l'histoire de la tolérance et de la liberté qae les noms de Montesquieu, de Voltaire et de Lessing et, à côté de ces noms, combien d'autres noms illustres la maçonnerie ne pourrait-elle pas inscrire, si les listes de ses loges étaient publiées? Évaluera-t-on jamais assez haut l'influence qu'eut sur la marche des événements la masse compacte des maçons, c'est-à-dire tant de mi'liers d'hommes indépendants par le caractère, par l'instruction, par la situation, tous animés de volonté et d'énergie? Sans doute, il est des pays où l'action politique des loges fut effacée; quand régnait la liberté, on ne devait point s'armer pour la conquérir. Mais, même en ces contrées heureuses, la maçonnerie exerça de l'influence en s'attachant surtout à faire régner la paix religieuse. On oublie trop les services que rendit à l'œuvre de l'émancipation des catholiques de la Grande-Bretagne un maçon éminent, George Canning, que la mort frappa presqu'à la veille du triomphe.

Dans le domaine des idées, il est une notion que la maçonnerie n'a cessé de prêcher : l'idée de progrès.

Peut-être bien, fut-elle introduite dans l'ensemble des doctrines maçonniques par les rose-croix qui, comme nous l'avons dit, étaient apparus au commencement du xvn e siècle et dont de nombreux adeptes entrèrent, au xvm e siècle, dans les loges, La perfectibilité de l'homme était, en même temps que la croyance à une âme divine répandue dans l'univers, une théorie fondamentale de la secte. Le belge Jean-Baptiste Van Helmont avait prêché la doctrine de la perfectibilité dans

tous les domaines, et, en ce qui concernait le domaine religieux, il avait prédit pour le 1 er janvier de Tannée 1700 l'avènement d'une religion nouvelle, Philadelphie, c'est-à-dire l'amour fraternel.

Parmi les maçons éminents qui se sont montrés les partisans convaincus de l'idée de progrès, se rangent Voltaire, Lessing et Condorcet. Elles sont de Condorcet ces paroles puissantes : « N'est-il pas un terme où les limites naturelles de notre esprit rendraient tout progrès impossible? Non, à mesure quç les lumières s'accroissent, les méthodes de s'instruire se perfectionnent; l'esprit humain semble s'agrandir et les limites se reculer... Le perfectionnement des lois, des institutions publiques, suite des progrès des sciences, n'a-t-il pas pour effet de rapprocher, d'identifier l'intérêt commun de chaque homme avec l'intérêt commun de tous? »

D'intéressantes constatations se font quand on examine le développement des principes sur lesquels se base la société moderne et qu'on étudie les institutions qui servent à assurer l'application de ces principes. Non seulement il apparaît que ces principes et ces institutions sont conformes à l'enseignement de la maçonnerie, mais il est prouvé que souvent ce furent des maçons qui eurent le mérite de les faire accepter dans les chartes fondamentales des États modernes.

Le nom de Montesquieu doit toujours être invoqué quand il s'agit de droit politique et Y Esprit des lois est, de nos jours encore, une source abondante. « Le genre humain, a pu dire Condorcet, avait perdu ses titres, Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. » A Montesquieu revient le mérite d'avoir fait triompher le principe de la séparation des pouvoirs, garantie de tout régime libéral; un détail est significatif; des écrivains réactionnaires le lui ont reproché comme une preuve d'hostilité envers la monarchie; ignorant qu'il fût

maçon, ils ont fait valoir qu'il était l'ami intime d'un vénérable de loge, Helvétius; c'était, dans leur pensée, le rattacher « au vaste complot » organisé par les loges !

Les « déclarations des droits de l'homme et du citoyen » qui se trouvent en tête de plusieurs constitutions modernes «ont d'origine maçonnique; elles apparurent d'abord dans les colonies anglaises de l'Amérique du Nord quand celles-ci secouèrent le joug de la métropole. En France, des maçons firent ressortir l'utilité de l'affirmation des droits et des libertés des citoyens. Brissot, maçon, s'exprime à ce sujet dans l'écrit qu'il publia en 1789, sous le titre de Plan de conduite pour les députés aux États généraux. Le 11 juillet 1789, La Fayette, maçon, exposa à l'Assemblée nationale les grandes lignes d'un projet qu'il avait rédigé. Il fit d'abord connaître les deux objets d'utilité d'une déclaration. C'était de rappeler les sentiments que la nature a gravés dans le cœur de chaque individu ; c'était aussi d'exprimer les « vérités éternelles d'où doivent découler toutes les institutions » et de devenir le guide qui ramène les représentants de la nation à la source du droit naturel. « Pour qu'une nation aime la liberté, disait l'orateur, il suffit qu'elle la connaisse, et pour qu'elle soit libre, il suffit qu'elle la veuille. » Dans le projet qu'il avait préparé, La Fayette affirmait le principe de la séparation des pouvoirs et la maxime que toute souveraineté dérive de la nation ; il proclamait que la nature a fait les hommes libres et égaux; il disait que l'homme naît avec des droits inaliénables : la liberté de ses opinions, les soins de son honneur et de vie, le droit de propriété, la disposition entière de sa personne, de son industrie et de toutes ses facultés, la communication de ses pensées par tous les moyens possibles, la recherche du bien-être et la résistance à l'oppression.

La question de savoir si une déclaration des droits de l'homme et de citoyen devait être placée en tête de la constitution fut discutée dans les séances des 1 er , 2 et 3 août 1789;

elle fut résolue affirmativement; du 18 au 27 août 1789, le texte d'une déclaration fut examiné et voté : il comprend dix-sept articles et forme le préambule de la constitution du 3 septembre 1791.

Condorcet s'attacha également à démontrer l'importance d'une déclaration : il voulait que semblable document fût voté avant toute autre disposition par les assemblées appelées à rédiger une constitution ; c'était, selon lui, le seul moyen de prévenir la tyrannie « parce que celle-ci est en essence la violation des droits de l'homme ».

Un autre maçon, Jean-Sylvain Bailly, écrit dans ses Mémoires : « Si les droits de l'homme n'avaient pas été oubliés k ou méconnus, il n'y aurait pas eu de révolution; le premier ouvrage de cette révolution devait donc être la déclaration des droits : c'est la prise de possession de la liberté, acte fait par nous, pour nous, mais qui appartient à l'humanité entière comme à nous. »

Un jurisconsulte éminent, Esmein, l'auteur des Éléments de droit constitutionnel, caractérise les Déclarations des droits de l'homme et du citoyen. « Elles sont, dit-il, un produit direct de la philosophie du xvm e siècle et du mouvement d'esprits qu'elle a développé. Ce sont les principaux axiomes dégagés par les philosophes et les publicistes, comme les fondements d'une organisation politique juste et rationnelle, que proclamèrent solennellement les auteurs des constitutions nouvelles destinées à en faire l'application. Les déclarations des droits émanent donc de corps possédant une autorité lég-ile et même souveraine, d'assemblées constituantes; mais ce ne sont pas des articles de loi précis et exécutoires. Ce sont purement et simplement des déclarations de principes, et jusque-là jamais on n'avait rien vu de tel. »

La description et l'appréciation sont complètes si on ajoute que, dans la réalisation de l'idée, la maçonnerie fut prépondérante et que les différents articles des déclarations étaient comme autant de maximes et de préceptes maçonniques.

Quelques passages sont instructifs à ce point de vue» « L'Assemblée nationale, est-il dit, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen :

« Article premier. — Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

« Article 2. — Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. »

« La loi, dit l'article 6, est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse... »

L'article 10 dispose : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. »

« La libre communication des pensées et des opinions, estil dit en l'article 14, est un des droits les plus précieux de l'homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

C'étaient autant d'affirmations de la devise maçonnique : « Liberté, égalité, fraternité. »

Quelques citations aideront à mieux faire comprendre les doctrines de la maçonnerie. Comme nous l'avons constaté, plusieurs de ces doctrines se rattachent au déisme anglais du début du xvui e siècle; elles sont par conséquent en opposition avec toute religion positive; elles nient la légitimité de tout sacerdoce et de toute hiérarchie.

En 1712, Anthony Collins, dans son IHseourse offree thin-

Jcing, occasioned by the rise and growth of a sect called Freethinkers, avait basé le droit de penser librement sur le devoir •que possède l'homme de connaître la vérité. « Quel autre moyen, demandait-il, permet de découvrir la vérité que le libre usage de la pensée? » Il faisait de la libre pensée un devoir, parce que, sans elle, les hommes ne peuvent se perfectionner.

En 1720, dans le Pantheisticon, qui doit être une peinture des loges maçonniques, John Toland écrivait : « Pour vivre heureux, la seule vertu suffit; elle est elle-même sa récompense. » (!)

Notons-le, Toland est panthéiste. La société socratique, dont le Pantheisticon reproduisit les dialogues et les chants, affirme sa croyance en « un Dieu qui est tout en tous, éternel et immense, qui n'a point été engendré et qui ne mourra pas; dans lequel les hommes vivent, se meuvent et existent » ( 2 ).

Elle célèbre la joie de vivre; elle glorifie la nature, elle proclame que la contemplation des choses de la nature constitue la plus utile des sciences; elle enseigne que l'homme doit sentir le prix de la vie et en même temps ne point craindre la mort ( 3 ).

(*) Àd beatè vivendum sola sufficit Virtus,

Suaque sibi est satis ampla merces.

( 2 ) In Mundo omnia sunt Unum,

Unumque est Omne in omnibus.

... Quod Omne in omnibus, Deus est, Aeternus ac immensus, Neque genitus neque interiturus.

In eo vivimus, movemur, et existimus,

{ 8 ) Natura rerum ut jucunda contemplatio,

Sic est utilissima scientia. . .

..... Ut sit mens sana in corpore sano

Usque optandum est :

Ac ut Vita non leviter deserenda,

Sic nunquam timenda Mors est.

Laetitia liberi est, tristitia servi indicium.

Rerum scrutamur causas

Ut vitam hilare,

Ut mortem tranquille obeamus.

Dans l'appendice du Pantheisticon, Toland rappelait qu'aux princes et aux hommes politiques ennemis de la superstition était dû ce que son époque possédait de liberté religieuse pour le plus grand profit des belles-lettres, du commerce entre les hommes et de la concorde entre les citoyens. Il voulait réaliser le règne de la raison. Ratio est vera et prima lex ; lux lumenque vitae : « la raison est la vraie et la première loi ; elle est la lumière et la clarté de la vie ». Vera lex, recta ratio; « la droite raison est la vraie loi ». Nullius in verba jurandum, nedum in ipsius Socratis et hierotechnen execramur; « il ne faut jurer sur la parole de personne, pas même sur celle de Socrate; maudissons toute science de prêtres ». Ce sont autant de passages des dialogues entre le président et les^ membres de la société socratique.

Lessing, maçon, a rédigé ces lignes : « Ce n'est pas la vérité qu'un homme possède ou Groit posséder qui fait 1» valeur de cet homme, c'est le travail loyal qu'il fait pour y arriver; car ce n'est pas par la possession mais par la poursuite de la vérité que s'augmentent les forces; la possession, rend indolent, paresseux, fier. »

Helvétius, vénérable de la loge Les sciences, écrivait : « Nuk n'a droit sur l'air que je respire, ni sur la plus noble fonction, de mon esprit, sur celle déjuger par moi-même. »

Des jurisconsultes divinisant les lois en étaient arrivés à« enseigner qu'elles obligent dans le for de la conscience, en d'autres termes que le chrétien qui ne les observe pas pèche contre la volonté de son Dieu. Toland indiquait le motif véritable de la soumission aux lois : il faut les respecter parce que sans elles rien n'est propre, rien n'est sûr; il faut en être l'esclave pour pouvoir être libre ( l ). On connaît peu la maxime de Montesquieu : « Une chose n'est pas juste parce

( 4 ) At legibus parère necesse est,

Nam sine his nil proprium.

Legum ideircô servi sumus Ut liberi esse possimus.

qu'elle est loi, mais elle doit être loi parce qu'elle est juste. » La tolérance de la franc-maçonnerie eut à vaincre les préjugés qui, durant des siècles, avaient suscité contre les juifs la haine et la colère des chrétiens. Nous avons vu qu'en 1746 et en 4747, la loge L'anglaise de Bordeaux décidait que' seuls les Chrétiens pouvaient être initiés. En 1785, Adolphe de Knigge, franc-maçon et illuminé, enseignait que le maçon doit considérer comme son prochain les fidèles de n'importe quelle religion, le juif, le musulman, le païen, et qu'il doit voir en ceux-ci des hommes comme lui, dignes de respect, d'amour et d'assistance; mais il ajoutait que nul autre qu'un chrétien de n'importe quelle secte ne peut être reçu dans l'ordre. L'étroitesse de ces vues était en contradiction avec l'essence même de la doctrine maçonnique, <»n note qu'au xvin e siècle déjà, des juifs sont membres de loges, comme le sont des musulmans. Au xix e siècle, au sein même de la maçonnerie s'élevèrent des protestations contre les ateliers qui frappaient d'exclusion les israélites. C'est ainsi qu'en 1845, le comte de Zetland posa la question devant la grande îoge d'Angleterre; comme la grande loge Royale York à l'amitié de Berlin avait refusé d'admettre en qualité de visiteurs des frères juifs porteurs de diplômes délivrés par des loges anglaises, il éleva une protestation contre ce procédé et obtint que des explications fussent demandées. Une vingtaine d'années plus tard, la maçonnerie allemande s'occupa de l'admissibilité des nonchrétiens. « L'échange d'opinions qui eut lieu à ce sujet, écrit Findel, quoiqu'on n'y observât pas toujours la modération et la circonspection nécessaires, avait ceci de bon qu'il portait le jour dans la question et faisait faire un pas important vers la solution : plusieurs grandes loges allemandes, comme la grande loge éclectique de Francfort- sur-le-Mein et la grande loge Au soleil de Bayreuth retournèrent aux anciens principes de la franc-maçonnerie qui ne défendent pas l'admission des non-chrétiens. La grande loge Aux trois globes et la grande loge Royale York à F amitié de Berlin firent prévenir les loges

de leur obédience de ne plus tenir compte à l'avenir que des certificats de bonne conduite délivrés aux frères par les loges, sans s'informer de leur culte. »

En 1869, le congrès des loges de l'Est fut saisi d'une proposition tendant à supprimer dans les statuts du Grand Orient la disposition qui affirmait comme bases de l'ordre maçonnique l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Le 14 septembre 1877, au grand convent de Paris, la disposition fut abolie et remplacée par un texte nouveau, ce La franc-maçonnerie, fut-il dit, a pour principes : la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n'exclut personne pour ses croyances. Elle a pour devise : Liberté, égalité, fraternité. »

La maçonnerie se prononça également pour l'admission de néophytes appartenant à d'autres races que la race blanche.

Nous avons mentionné qu'une loge de noirs, African lodge, fut créée en 1775. Dans la dernière moitié du xix e siècle, plusieurs corps maçonniques se prononcèrent de catégorique manière. Citons la déclaration faite, le 8 juillet 1869, par le Grand Orient de France. « Les maçons sous l'obédience du Grand Orient de France, était-il dit, représentés par leurs mandataires légaux au convent de 5869. affirment que l'humanité et la maçonnerie sont outragés lorsque la couleur, la race ou la religion suffit pour interdire à un profane son entrée dans la famille maçonnique. » La déclaration fut portée à la connaissance de toutes les puissances maçonniques du monde, et il fut résolu de rompre toute alliance avec celles qui n'y adhéreraient pas. Citons également la décision prise, le 8 juin 1873, dans la diète des grandes loges confédérées d'Allemagne, tenue à Bayreuth sous la présidence de Bluntschli. Il fut proclamé solennellement que la différence de race et de couleur ne doit pas constituer un obstacle à l'initiation.

Dans l'histoire de la lutte contre l'intolérance, il n'est pas sans intérêt de citer la circulaire envoyée en 1865, aux loges de sa correspondance par la loge Rupert aux cinq Roses de

Heidelberg et la circulaire envoyée, en 1869, aux puissances maçonniques du monde entier par la grande loge Au soleil de Bayreuth. Toutes deux sont l'œuvre de Bluntschli ; elles furent écrites, la première à l'occasion d'une allocution prononcée par Pie IX, la seconde à l'occasion de la convocation du concile œcuménique du Vatican. Avec éloquence, elles montrent la papauté ennemie de la maçonnerie et de la civilisation moderne, condamnant toutes les libertés, qui sont les garanties indispensables de la vie sociale, et maudissant toute philosophie et toute science qui ne se prosternent point devant la hiérarchie.

Dès 1724, lord Dalkeith faisait adopter par la grande loge de Londres une proposition relative à la création d'un fonds de bienfaisance, Fund of benevolence. Depuis lors, nombreuses ont été les initiatives prises par les loges des différents pays du monde en matière de charité, de soins aux malades, de secours aux orphelins, d'enseignement. Dans son excellent livre Les francs-maçons, Pierre Tempels note que les adeptes de la maçonnerie n'ont jamais cessé d'attacher la plus grande importance au côté philanthropique de leur institution : « Toute loge, dit-il, a un fond de bienfaisance alimenté par des cotisations obligatoires. Les statuts prescrivent l'assistance aux veuves et aux orphelins, aux frères malheureux, aux voyageurs en détresse. »

Il est impossible de faire rénumération détaillée des fondations maçonniques. Mais il y aurait de l'ingratitude pour un Belge à ne pas rappeler que l'Université libre de Bruxelles est une création des loges. « Le parti libéral créa l'Université de Bruxelles, dit Léon Vanderkindere. Dès 1831, quelques hommes dévoués à la cause du progrès avaient songé à cette œuvre grandiose mais difficile ; on avait hésité cependant, on avait attendu. En 1834, l'hésitation n'était plus permise. Et cependant l'entreprise semblait téméraire. Opposer aux forces réunies de l'Église, à ses inépuisables ressources, les efforts d'un petit nombre de citoyens livrés à eux-mêmes, c'était

tenter une aventure sur l'issue de laquelle on pouvait ne pas être complètement rassuré. A Pierre-Théodore Verhaegen revient l'honneur d'avoir osé affronter le péril, de n'avoir pas douté du succès, d'avoir communiqué sa foi aux autres, d'avoir mené l'œuvre à bonne fin. Ce fut à la loge Les amis philanthropes de Bruxelles, en juin 1834, le jour de la fête du solstice d'été, qu'en présence de nombreux maçons venus des divers points de la Belgique il exposa son projet et qu'il sût y gagner son auditoire. De la franc-maçonnerie l'idée gagna le public du dehors; elle fit dans l'opinion des progrès rapides. Chacun comprenait que le parti libéral, que la liberté même étaient compromis à jamais, si on laissait les évêques maîtres de l'enseignement. »

A la notion d'égalité, notion inséparable de la dignité humaine, les loges apportèrent un appui considérable ; c'est à elles, on peut le dire, qu'elle doit d'avoir triomphé vers la fin du xvm e siècle, en quelques pays, comme les États-Unis d'abord, comme la France ensuite. Dans le Pantkeisticon deJohnToland figuraient les plus nettes affirmations: «Soyons appelés égaux et frères », disait le président de la société socratique. « Soyons appelés collègues et amis », répondaient les membres (\). Aequales praestantissimi, « très excellents égaux », disait aussi le président.

Par son essence, la maçonnerie doit vouloir réaliser l'égalité; de fait, quand on examine la composition des congrès et des constituantes qui, dans les différents pays, inscrivirent ce principe dans les chartes et dans les lois, on constate que ces assemblées comptaient de nombreux maçons parmi leurs membres. Dans la France du xviïi 6 siècle, luttant contre le despotisme, la thèse de l'égalité naturelle avait été exposée, en 1755, au tome V de Y Enqjclopédie île Diderot et d'Alembert. « L'égalité naturelle, avait écrit le chevalier de Jaucourt, est le

( 4 ) Aequales vocemur et fratres,

Sodales item atque amici.

principe et le fondement de la liberté ». C'était sur le principe de cette égalité qu'avec le théologien anglican, Richard Hooker, Jaucourt avait fondé tous les devoirs de charité, d'humanité et de justice auxquels les hommes sont obligés les uns envers les autres.

Dans les cahiers que les électeurs remirent à leurs députés aux États généraux de 1789, et qui, en général, furent rédigés sous l'inspiration des loges, un article était proclamé «l'article fondamental de toute constitution » ; c'était l'article que voici : « Tous les hommes étaient égaux avant leur association civile ; dans toute société politique, ils doivent tous être égaux en droits. » Nous avons reproduit le texte de l'article premier de la déclaration des droits de l'homme de 1789.

Au sujet du droit public, on peut mentionner le discours prononcé, en 1844, par Jean-Gaspar Bluntschli, lors de la fondation de l'Union des loges suisses; il traite de la situation de la maçonnerie devant l'État et devant les Églises.

L'orateur, qui était, à cette époque, professeur à l'Université de Zurich, posait la question en ces termes : ce La maçonnerie aurait-elle un avenir propre sans l'État ni l'Église ou à côté de l'État et de l'Église? A-t-elle vraiment un principe de vie qui lui soit propre, qui n'appartienne ni à l'État ni à l'Église, qui ne puisse ni s'y. faire reconnaître, ni y trouver son entier développement? » Bluntschli entendait par Église la communauté religieuse des hommes, de même qu'il entendait par l'État leur communauté politique. A la question qu'il posait, il répondait négativement. « L'État et l'Église, dans leur acception la plus élevée, disait-il, comprennent toute la vie humaine; hors d'eux, il ne reste plus de place pour une autre communauté d'hommes. » Telle était la solution qu'il prônait quand l'Église et l'État accomplissaient la mission qu'il leur assignait. Mais, il se rendait compte de la réalité. « L'État et l'Eglise présents, ajoutait-il, n'ont pas toujours conscience de leur principe de vie; souvent ils le méconnaissent, le nient, le blessent. Le principe de l'humanité a-t-il

une fois complètement pénétré l'État et l'Église, est-il reconnu et réalisé en général par ceux-ci, alors la maçonnerie a cessé d'exister. Mais aussi longtemps que l'État et l'Église ne sont pas devenus complètement humains, aussi longtemps la maçonnerie a dans l' ce humanité >) un principe qu'elle peut revendiquer relativement par elle-même, aussi longtemps elle a le droit d'exister. » Bluntschli déterminait la sphère d'action. «Où commence à se montrer dans les Églises l'esprit de persécution et les accusations d hérésie, là commencent la tâche de la maçonnerie et son devoir d'entrer en lice en faveur de l'humanité, qui admet diverses directions et diverses formes» »

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