LES ORIGINES DE LA FRANC-MAÇONNERIE. LES LÉGENDES. LES FAITS
Comme nous aurons l'occasion de le constater, la maçonnerie moderne date véritablement du commencement du xviu e siècle; toutefois, il convient de passer en revue quelques-unes des théories principales qui ont été exposées au sujet de ses origines et même de rappeler brièvement l'histoire d'associations qui, comme elle, ont eu en vue de lutter pour l'affranchissement de l'esprit humain, et qui, comme elle également, se sont entourées de mystère et de secret.
On connaît les principales légendes. L'une d'elles fait remonter l'institution à Salomon donnant à l'architecte JHiram, fils d'un Tyrien et d'une femme de la tribu de Nephtali, l'intendance et la conduite des travaux du temple qu'il élevait à Jérusalem : les ouvriers au nombre de 183,000, •divisés en trois classes avaient des mots, des signes* et des attouchements pour se reconnaître entre eux et recevoir la paie proportionnée aux travaux auxquels ils étaient propres. Une autre légende montre dans la maçonnerie l'héritière des ■collèges de sages et de prêtres de la Chaldée, de l'Inde et de l'Egypte, qui transmettaient les doctrines morales et scientifiques et qui soumettaient leurs disciples aux épreuves de
l'initiation. N'oublions pas, du reste, que les mystères de l'antiquité et l'ésotérisme avaient leur raison d'être. Un illustre savant a indiqué les phases traversées par la science: au début de la civilisation, toute connaissance affectait une forme religieuse et mystique; puis s'ouvrit une période demirationaliste et demi-mystique; vint enfin la science pure. Une troisième légende invoquait le souvenir de l'ordre des Templiers; d'après elle, Jacques de Molay, le dernier grand maître de l'ordre du Temple, quelque temps avant de mourir sur le bûcher, créa du fond de son cachot, quatre loges auxquelles il confia le soin de le venger.
Une théorie se présente avec des apparences scientifiques; elle rattache la franc-maçonnerie aux corporations de tailleurs de pierres qui existaient en Allemagne. Elle invoque des faits et des dates : en 1459, les gildes de tailleurs de pierres d'Allemagne se sont réunies à Ratisborine en gilde générale; à la fin du xv e siècle elles ont formé une ligue qui avait à sa tête les quatre loges de Strasbourg, de Cologne, de Zurich et de Vienne. La Bauhùtte était la baraque, le bâtiment provisoire qui abritait les travailleurs; le mot de basse latinité était loggia ; les mots lodge et loge étaient l'un anglais, l'autre français.
La vérité historique est autre. C'est d'Angleterre et d'Ecosse que la franc-maçonnerie est originaire ; sa formation s'explique facilement; elle dérive de l'introduction dans les compagnies ou gildes de tailleurs de pierres de membres qui n'exerçaient point le métier; pour employer des termes usités dans les rituels français, elle est née quand s'est faite l'adjonction de maçons de théorie aux maçons de pratique ; quand les maçons de théorie « enseignant la morale et ne se livrant qu'à des connaissances libérales » ont été reçus dans les loges composées jusqu'alors d' « ouvriers qui élevaient matériellement des édifices »; quand, selon les écrivains anglais, la maçonnerie spéculative a pénétré dans les ateliers de la maçonnerie operative.
Dans la langue anglaise, les mots fret mason furent employés dès Le milieu du xiv* siècle; ils servirent probablement à désigner les tailleurs de pierres passés maîtres en leur profession et qui, libres d'engagement les liant à leur gilde, pouvaient désormais se rendre là où les appelaient les grands travaux. Une expression apparaît dans un acte du règne d'Edouard III, celle de mestre mason de franche peer, qui a le sens de maître maçon habile, la franche peer, le free stone, la pierre polie, étant mise en opposition avec la grosse peer, le rough stone, la pierre brute. Quand des personnes ne . s'adonnant point au métier furent reçues dans les gildes de tailleurs, de pierres, elles furent désignées par le terme d'accepted masons, c'est-à-dire de maçons élus, tandis que lés admitted masons étaient les maçons qui entraient dans les associations en vertu de leur apprentissage ou bien encore par héritage.
Un écrivain très compétent, le comte Goblet d'Alviella, enseigne que la franc-maçonnerie moderne est sortie des fraternités et non des corporations proprement dites. « A côté de l'organisation du métier, dit il, ou plutôt représentant une des faces de cette organisation, ses cotés charitables et mutualistes, se plaçait la fraternité (fraternitas, Bruderschaft, broederscap, brotherhood ou fellowship, confrérie, ou compagnonnage). Elle était généralement présidée par un maître; mais compagnons et maîtres s'y trouvaient plus ou moins sur un pied d'égalité. » D'autre part, — le point est important à noter, — elle pouvait recevoir, au moins comme membres honoraires, des personnages étrangers à la profession. La charte octroyée, en 1260, par l'évêque de Bâle aux tailleurs de cette ville renferme la clause suivante : « Les mêmes conditions sont applicables à ceux qui n'appartiennent pas au métier et qui désirent entrer dans la fraternité. »
D'après le savant auteur, en plusieurs pays, notamment en Allemagne, en Belgique, en France, les maîtres finirent par se retirer de ces fraternités qui, entre les mains des compagnons
devinrent des sociétés de résistance et de secours mutuels; dans les îles Britanniques, il en fut autrement : maîtres compagnons et même apprentis restèrent membres des fraternités, et c'est dans ces fraternités plutôt que dans les ateliers proprement dits qu'il faut rechercher les antécédents de la maçonnerie spéculative. Le comte Goblet d'Alviella cite le cas de la Company ofmasons ofthe City ofLondon. « La loge de Mason's Hall, écrit-il. Y Acception comme on l'appelait, n'était pas identique à la compagnie. Celle-ci ne renfermait que des .professionnels. La loge dont les membres portaient seuls le nom de maçons acceptés (accepted masons) comprenait, comme les anciennes Brûderschaften, des professionnels et des spéculatifs. Bien plus, tous les membres de la compagnie n'étaient pas forcément membres de YAccejrtion... On peut constater l'existence de V Acception de 1620 à 1678. Nous avons donc là le spectacle suggestif d'une loge qui, non seulement admet des spéculatifs à côté des professionnels et qui décerne le titre de compagnon à des maîtres maçons du métier, mais qui est encore en voie de se constituer à côté et en dehorfc de la maçonnerie pratique. »
Au xvn e siècle, les non-professionnels pénétraient déjà dans les loges; rares d'abord, ils augmentèrent peu à peu en nombre; en la plupart des loges, ils finirent par l'emporter sur les professionnels ; toutefois, en quelques loges les travailleurs continuèrent à être prépondérants; il en fut ainsi jusqu'en 1842 pour la loge Saint John de Glasgow. L'élément « spéculatif » se garda, du reste, d'abandonner les pratiques et les usages de l'organisation « opérative » ; il recueillit les légendes, les emblèmes, les symboles; il conserva les règlements; il mit à profit tous les éléments du système mystérieux et secret : les signes, les mots de passe, les attouchements. Mais aux occupations anciennes qui concer-
iraient surtout l'exécution des travaux de construction, il -substitua des devoirs nouveaux, une tâche et une mission nouvelles; si l'assistance et la bienfaisance ne cessèrent pas d'être des obligations primordiales de l'homme, la conquête de la liberté, la réalisation de réformes politiques et sociales, l'atiir- *nation de la tolérance en matière religieuse, le règne de la paix, furent autant de nobles buts. « La confraternité entre ouvriers réels, dit Findel, devint une confraternité entre ouvriers symboliques; le travail de l'esprit vint remplacer le travail de l'art technique et au lieu de l'érection de temples visibles et sujets à la destruction, il s'agit maintenant de travailler à l'édification du temple unique et invisible de l'esprit. »
Au sujet des premières manifestations du mouvement qui devait transformer la franc-maçonnerie et en faire une institution universelle, il est des renseignements exacts remontant aux premières années du xvn e siècle. Des -documents de 1620 concernent la Company of masons of tlie £ity, la Compagnie des tailleurs de pierres de la cité de Londres; en cette année déjà, plusieurs non-professionnels font partie de là société et ont des réunions en son local. Une initiation peut être mentionnée comme faisant date : c'est scelle de sir Robert Murray, quartier-maître général de l'armée d'Ecosse, qui fut reçu à Newcastlc, le 20 mai 1641, par des membres de la loge d'Edimbourg. Rappelons-le, une vingtaine d'années plus tard, sir Robert Murray figura parmi les fondateurs de la Société royale de Londres, qui elle-même avait commencé par être une société secrète.
Dans son autobiographie, Élie Ashmole, le célèbre antiquaire, parle à différentes reprises de la franc-maçonnerie. A la -date du 16 octobre 1646, il écrit qu'il a été reçu franc-maçon à Warrington, en même temps que le colonel Mainwaring; il -est probable qu'il s'agissait d'une loge temporairie tenue à Warrington précisément en vue de l'initiation des deux néophytes. Ashmole mentionne d'ailleurs les noms des membres
qui étaient présents à la cérémonie; quelques-uns étaient totalement étrangers à la profession de tailleurs de pierres; ils étaient des « maçons de théorie », non des « maçons de pratique ». A la date du 11 mars 1682, il rappelle qu'il a assisté à une tenue qui eut lieu au local de la Compagnie des tailleurs de pierres, la Company of masons of the City, tenue dans laquelle des profanes furent reçus free-masons.
En 1686, le conservateur du Musée Ashmole à Oxford, Robert Plot, publiait son livre : The national history ofStaffordshire; il mentionnait l'existence de francs-maçons dans le comté de Stafford; il ajoutait que les free-masons étaient répandus dans toute l'Angleterre. « Les personnes de la plus haute naissance, disait-il, ne dédaignent pas de devenir membres de la société et il est même de mode de se faire initier. »
En 1688, parut V Académie of armory. L'auteur, Randle Holme, parle des fraternités, sociétés ou compagnies de gens de même profession unis par serment; il dit que dans ces fraternités il y a généralement un ou deux maîtres et deux surveillants; il reproduit les termes dont se servent les francsmaçons tailleurs de pierres, les fret masons stone cutters, et il ajoute que lui-même fait partie du compagnonnage.
D'après un autre écrivain, John Aubrey, sir Christopher Wren, l'illustre architecte, fut reçu maçon lors de la grande réunion de la fraternité des maçons adoptés, the fraternity of the adopted masons, qui se tint le 18 mars 1691, dans l'église de Saint- Paul à Londres. Le fait doit être exact, A la mort de sir Christopher Wren, survenue en 1723, les journaux notèrent qu'il avait été un digne franc-maçon, a worthy free mason.
Les loges écossaises de tailleurs de pierres prétendaient se rattacher aux corporations d'ouvriers constructeurs et bâtisseurs qui, au xn e siècle, édifièrent les abbayes de Kelso, de Melrose et de Kilwinning Les loges de JMelrose et de Kilwinning se disputent même la priorité en date. Sans doute, leur
haute antiquité n'est point démontrée, mais la loge de Kilwinning a conservé des documents antérieurs à 1642; la loge de Melrose peut invoquer des procès-verbaux remontant à 1674, et il est prouvé qu'elle existait avant cette année; la loge de Kelso possède des archives remontant à 1701. De son côté, la loge de Mary's Chapel d'Edimbourg, montre comme documents anciens des procès-verbaux remontant à 1599. Une loge de Glasgow date de 1628. L'ancienne loge de Dundee est de la même année. Sur le registre de la loge de Brechir de 1723 est recopié le règlement de 1714.
Il s'agissait ici de sociétés de maçons professionnels, de loges operatives, pour employer le mot anglais; ces loges avaient, du reste, un rôle utile : leurs surveillants, leurs wardens, répondaient des membres auprès des magistrats du district et ils exerçaient eux-mêmes un contrôle.
Il est prouvé qu'en 1600, un non-professionnel, John Boiswell, fut reçu dans VAncient lodge d'Edimbourg; d'autres initiations de non-professionnels eurent lieu dans la même loge en 1634, en 1635, en 1637 et en 1642. En 1670, sur les quarante-neuf membres de la loge d'Aberdeen, trente-neuf étaient totalement étrangers à l'art de la construction.
A la fin du xvn e siècle et au commencement du xvm e siècle, il existait ainsi en Angleterre et en Ecosse, un certain nombre de loges maçonniques où professionnels et non-professionnels étaient admis. On peut invoquer à ce sujet le témoignage d'un ennemi de Tordre maçonnique, Samuel Prichard qui, en 1730, publia à Londres une brochure : Masonry dissected, destinée dans son esprit à combattre les loges. « Dans ces derniers temps, écrivait-il, la maçonnerie n'est plus composée d'ouvriers comme autrefois, quand il fallait être tailleur de pierres. Jusqu'il y a peu d'années, on n'employait pas le terme de free and accepted masons. » 11 citait même une date à partir de laquelle nobles, hommes de loi, commerçants se firent initier en grand nombre : c'est 1691. Au dire de James Anderson, à même assurément de parler en connaissance de
cause, Londres seule comptait sept loges dans la dernière décade du xvh" siècle.
A cette époque, les loges ne reconnaissaient pas d'autorité supérieure; elles ne devaient allégeance à aucune institution centrale; elles étaient formées par la libre volonté de francsmaçons qui n'avaient nul besoin de lettres de constitution pour installer un atelier. Cependant, elles avaient les mêmes signes, les mêmes mots de passe; elles avaient leurs chartes, leurs Constitutions y qui proclamaient en termes presque identiques les mêmes maximes fondamentales.
En 1717, se produisit à Londres un fait qui eut pour les destinées de l'institution maçonnique les plus heureuses conséquences. Le 24 juin de cette année, quatre loges, d'après les uns, six loges, d'après les autres, tinrent une assemblée dans laquelle elles se formèrent en grande loge et élurent un grandmaître. Une de ces loges paraît avoir été composée de nonprofessionnels; dans les autres, des professionnels et des nonprofessionnels se coudoyaient. L'idée première était d'établir des liens étroits entre les ateliers existant dans la cité de Londres et dans la cité de Westminster, mais bientôt le nouvel organisme exerça de l'influence sur un certain nombre de loges de province; il créa des ateliers nouveaux, et il étendit son action sur l'Irlande, sur l'Ecosse, en différents pays d'Europe, et jusque dans les continents d'Amérique, d'Afrique et d'Asie.
Le premier grand-maître fut Anthony Sayer, fonctionnaire important de l'administration des finances. Sayer se retira, le 24 juin 1718, et futremplacé par George Payne, auquel succéda, en 1719, Jean-Théophile Desaguilièrs. Payne occupa de nouveau la présidence en 1720; en 1721, le duc de Montagu le remplaça, ouvrant la série des personnages de la noblesse et des princes de sang royal qui, depuis lors, furent élevés à la
grande-maîtrise et dirigèrent les destinées de la maçonnerie anglaise.
Le 29 septembre 1721, la grande loge chargea James Anderson de faire une rédaction nouvelle des anciennes Constitutions. Chaque loge, en effet, possédait; sous le nom de Constitutions, une véritable charte, où étaient mentionnées, comme nous venons de le voir, les maximes fondamentales. Il existait ainsi un certain nombre de manuscrits, dont quelques-uns remontaient assez haut. Le 27 décembre, le duc de Montagu, grand-maître, fit soumettre le travail d'Andersort à quatorze frères, et, le 25 mars 1722, ceux-ci firent un rapport favorable tout en proposant de légères corrections. Le 17 janvier 1723, l'œuvre fut présentée à la grande loge, qui en ordonna la publication. Le livre parut en 1723, sous le titre de : The Constitutions ofthe free-masons, containing the history, charges, régulations, etc., of that most ancient and right worshipful fraternity. For the use of the lodges.
En tête du volume, qui comprenait 92 pages in-4°, se trouvait une dédicace signée par Desaguiliers ; puis venaient successivement un aperçu historique sur la franc-maçonnerie, the charges, c'est-à-dire les devoirs du franc-maçon, les règles générales, enfin des chants et des poésies. L'aperçu historique et la partie du livre concernant les devoirs du franc-maçon étaient l'œuvre d'Anderson ; les règles générales avaient été compilées par George Payne et deux autres dignitaires.
On a reproché à Anderson de s'être contenté d'embellir les anciennes légendes et de n'avoir point écrit une véritable histoire de l'institution maçonnique; il convient cependant de noter qu'il inséra un récit intéressant des faits qui s'étaient passés depuis 1717, dans l'édition nouvelle qu'il publia, en 1738, sous le titre de : The new book of Constitutions ofthe most ancient and honourable fraternity of free and accepted masons. Quoi qu'il en soit, il s'attacha à rappeler, dans son exposé des origines, comment l'art de la construction a été en honneur dès la plus haute antiquité, en Egypte, en Asie
Mineure, chez les Grecs et les Romains, . et comment il fut encouragé en Angleterre et en Ecosse. Il reproduisit la légende d'après laquelle le prince Edwin, fils du roi saxon Aihelstan, convoqua, vers Tan 930, tous les maçons du royaume à se réunir à York et tint une grande loge en cette ville. Il montra les rois d'Angleterre et d'Ecosse encourageant 1' « art royal » et il mentionna Jacques I er , Charles 1 er et Charles II, ajoutant que sous le règne de Jacques II les loges de Londres « tombèrent dans l'ignorance » mais qu'après la révolution de 1688, le roi Guillaume favorisa le bienfaisante institution. Selon lui, il y avait lieu de croire que Charles II avait été franc-maçon de même que Guillaume III.
La partie du livre traitant des devoirs du franc-maçon et intitulée : The charges of a free-mason était presque tout entière la reproduction des anciennes constitutions des gildes et des sociétés de tailleurs de pierres, documents qui remontaient assez haut puisqu'on possède des textes datant de l'année 1600. Mais sur un point important des modifications avaient été introduites.
Traitant des devoirs du franc-maçon concernant Dieu et la religion, les textes anciens disaient qu'il devait être fidèle à Dieu et à la sainte Eglise, et ne point verser dans l'erreur ou l'hérésie. Plus large était la formule nouvelle. « Un francmaçon, était-il dit, est obligé, selon son ordre, d'obéir à la loi morale et s'il entend bien l'art, il ne sera ni athée stupide ni libertin impie. Mais quoique dans les anciens temps les maçons fussent tenus d'être de la religion du pays où ils étaient, cependant on a jugé maintenant qu'il est plus convenable de les obliger seulement à être de la religion dont tous les honnêtes gens conviennent, qui est de permettre à chacun d'embrasser les opinions qu'il croit les plus saines et les plus raisonnables, opinions qui peuvent rendre un homme bon, équitable, sincère et humain envers ses semblables, de quelque lieu et en quelque croyance qu'ils puissent être. De sorte que par un principe si excellent, la maçonnerie deviendra le centre
de l'union parmi les hommes et l'unique moyen d'établir une étroite et solide amitié parmi des personnes qui, en dehors d'elle, fussent constamment demeurées séparées les unes des autres. »
Sans doute, c'était proclamer la nécessité de croire en un Être Suprême, mais c'était aussi affirmer que la religion ne pouvait plus servir à diviser les hommes et à les opposer les uns aux autres comme d'irréconciliables ennemis; c'était en même temps devancer de beaucoup la législation en vigueur dans tous les pays et même dans la Grande-Bretagne où la tolérance ne s'étendait pas encore à toutes les confessions et à toutes les opinions. Nous aurons l'occasion de voir de quelle source philosophique dérivait le précepte adopté par la maçonnerie anglaise dès 1717 ; contentons-nous en ce moment, de noter qu'important assurément pour la cause du progrès dut être le fait qu'une association dont les membres se répandirent sur tous les points du globe, adopta comme règle fondamentale la règle proposée par James Anderson, d'après laquelle en définitive vaines étaient les prétentions •des églises à la domination exclusive, et d'après laquelle aussi la bonté, la sincérité et la loyauté constituaient les vertus suprêmes. Du reste, hâtons-nous de le dire, la « déisme » affirmé en 1717 n'était point destiné à demeurer l'immuable principe et depuis longtemps une fraction importante de la franc-maçonnerie s'est prononcée pour une tolérance •plus étendue que celle qui se borne aux adorateurs d'un Dieu.
A la suite des devoirs du franc-maçon à l'égard de Dieu et de la religion sont décrits les devoirs « envers les magistrats civils, suprêmes et subordonnés ». Les loges anglaises étaient nécessairement favorables à la famille royale de Hanovre, dont le premier représentant, George I*, monta sur le trône en 1716. Pour elles, en effet, le fils de Jacques II, le Chevalier de Saint-George, comme on l'appelait, incarnait la réaction en matière politique et en matière religieuse. Protégé de la cour de France et de la cour d'Espagne, n'était-il pas prêt à
accepter l'appui des ennemis héréditaires de sa patrie et à envahir la Grande-Bretagne? « Un maçon, disent le^ « devoirs », est un paisible sujet des puissances civiles du pays où il réside et où il travaille. Ainsi il doit bien se garder de jamais entrer dans des complots ou dans des conspirations contraires à la paix et à la prospérité de cette nation ni d'agir en homme désobéissant envers les magistrats inférieurs; car comme le maçonnage a toujours été outragé par la guerre, par les meurtres et par la confusion, ainsi les anciens rois et princes ont été fort portés à encourager les ouvriers maçons à cause de leur naturel paisible et de leur fidélité, par où ils ont toujours éludé les mauvaises intentions et les chicanes deleurs adversaires, et ont augmenté l'honneur de la fraternité qui a toujours fleuri en temps de paix. De manière que si un frère se rebelle contre l'État, il ne doit point être soutenu danssa rébellion, quoiqu'on puisse avoir pitié de lui comme d'un malheureux. Mais s'il n'est pas convaincu d'un autre crime, quoique la fraternité loyale doive répudier sa rébellion et qu'elle ne puisse donner au gouvernement existant (government for the Urne being) outrage ou motif de jalousie politique, elle ne peut l'expulser de la loge et son lien avec elle demeure indissoluble. »
Le développement de la maçonnerie et la propagande de ses principes furent rapides, surtout à partir de l'accession du. duc de Montagu à la dignité de grand-maître.
On en possède la preuve grâce aux « listes gravées » qui,, depuis 1724 jusqu'en 1778, furent exécutées par ordre de la grande loge d'Angleterc^ et où étaient inscrites, généralement avec la date de leur création, les loges qui dépendaient de la grande loge ; on possède une autre preuve grâce aux procèsverbaux de la grande loge d'Angleterre, qui commencent le 25 novembre 1723 ; ici sont énumérées, pendant de nombreuses années, les loges régulièrement constituées et sont même souvent reproduits les noms des vénérables, des surveillants et des membres.
De l'examen des documents, il résulte que, dès 1723, cinquante-deux loges reconnaissaient la suprématie de la grande loge d'Angleterre; en 1730, le chiffre s'élevait à cent et quatre et, en 1755, à deux cent soixante et onze. Comme nous l'avons vu, plusieurs ateliers étaient antérieurs à 1717 ; en 1721, trois loges furent créées; en 1724, quatre loges furent fondées ; l'active propagande ne cessa pas. Bientôt, du reste, elle s'étendit à l'Irlande et à l'Ecosse. Une grande loge fut établie à Munster, eh 1726; mais, en 1730, elle se fusionna avec la grande loge qui, en cette année, avait été installée à Dublin; une grande loge fut inaugurée à Edimbourg en 1736. A la même époque, commença la conquête maçonnique du continent européen, de l'Amérique, de l'Afrique, de l'Asie. Nous aurons l'occasion de voir de plus près les dates, les chiffres, les faits. Mentionnons en ce moment les indications fournies par James Anderson lui-même dans l'édition des Constitutions qui parut en 1738. Quand il s'agissait de créer une loge en pays éloigné, le grand-maître remettait à un maçon des lettres par lesquelles il lui conférait le pouvoir d'agir comme son suppléant; le document s'appelait the deputation. La première « deputation » concerna Gibraltar; la deuxième Madrid; toutes deux étaient antérieures à 1730; d'autres « députations » étaient relatives au Bengale, à la Basse-Saxe, à la colonie de New-Jersey en Amérique, à Lisbonne, aux bords de la Gambie sur la côte d'Afrique à Cape Coast Castle également en Afrique. Des « députations » avaient en vue des missions spéciales; c'est le cas, pour l'autorisation donnée, en 1731, à lord Chesterfield, ambassadeur à la Haye, de tenir la loge où fut reçu le duc de Lorraine':
James Anderson, dont nous venons de résumer l'œuvre, était un homme de mérite. Né à Aberdeen, vers 1680, il était devenu, en 1710, ministre d'une église presbytérienne à Londres. On pense que dans sa jeunesse il avait fait partie de la loge d'Aberdeen, qui, nous l'avons vu, comptait, déjà en 1670, nombre de non-professionnels. Desaguiliers a signala
dédicace des Constitutions, et s'il n'a pas été précisément le collaborateur d'Anderson, il est fort probable qu'il a exercé sur lui quelque influence. Jean-Théophile Desaguiliers était né en France en 1683. Il était fils de Jean des Aguiliers, qui, pasteur protestant près de la Rochelle, avait dû se réfugier avec sa famille à Guernesey d'abord, en Angleterre ensuite, quand, en 1685, Louis XIV avait révoqué redit de Nantes. Après avoir étudié à Oxford, il était devenu chapelain du duc de Chandos. Il faisait partie de la Société Royale et il était tenu en haute estime par Isaac Newton. Il mourut en 1744.
Un point est hors de doute : la transformation des loges qui s'est effectuée à la fin du xvu e et au commencement du xvm e siècle se rattachait de manière étroite au mouvement intellectuel qui se produisait vers la même époque en Angleterre. Un historien de la maçonnerie le constate. « Le dernier et sans contredit le plus décisif facteur, dit Joseph Findel, fut le déisme anglais; il rejetait la révélation, il repoussait tout lien dogmatique et il .entraînait tout avec lui sous la bannière de la raison et de la critique. » En politique, la théorie du droit divin avait succombé devant le droit de la nation ; le régime parlementaire était solidement établi. Dans la science, les principes de la philosophie inductive proclamés par Francis Bacon, au commencement du xvn e siècle, avaient définitivement triomphé. Un nouvel assaut était livré à la notion d'autorité. De courageux écrivains attaquaient avec vigueur la prétention des Églises de s'attribuer la direction intellectuelle de l'humanité et ^revendiquaient les droits de la raison.
Le déisme anglais était essentiellement la doctrine de la tolérance; sous ce rapport, il exerça une grande influence sur les membres des loges qui figurèrent parmi les dirigeants dans les événements que nous venons de rappeler. En modifiant le texte des Devoirs du franc-maçon, en supprimant la mention
de la « sainte Église », en ne prononçant plus la condamnation de l'hérésie, les rédacteurs des Constitutions et des Charges de 1723, ne firent qu'appliquer les idées que défendaient avec tant de courage John Toland, Anthony Collins, Matthew Tindal, pour ne citer que ces noms.
A en juger par un de ses livres paru en 1720, John Toland avait été initié à la maçonnerie. Dans tous les cas, il décrivait dans son Pantheisticon une association dont les membres adoptaient une religion plus douce et plus pure que les religions basées sur l'autorité, proclamaient la liberté de pensée et la liberté d'action tout en repoussant la licence et s'érigeaient en ennemis jurés de tous les tyrans, « qu'ils fussent des monarques despotiques, des nobles orgueilleux ou bien encore des conducteurs factieux de la foule », L'ouvrage est fort curieux ; il ne semble pas que l'auteur ait fait une simple œuvre d'imagination et il ne semble pas non plus qu'il ait voulu dépeindre une société secrète autre que la franc-maçonnerie. Le Pantheisticon est rédigé en latin. D'après le titre, il est « le formulaire des réunions de la société socratique des panthéistes »; par le mot « panthéistes », Toland désigne les libres-penseurs. Le livre renferme une description de la société et, par la reproduction des instructions où tour à tour le président et les membres s'interrogent et se répondent, il nous fait connaître les maximes fondamentales : c'est la tolérance, c'est l'amour de la liberté, c'est aussi l'égalité.
Le principe libéral que les loges prêchaient à leurs adeptes en ce qui concernait les cultes avait été affirmé de manière incomplète dans l'Acte de tolérance de 1689. Guillaume III n'était pas parvenu à faire adopter la disposition généreuse qui, dans son esprit, devait s'étendre à toutes les sectes et à toutes les opinions; mais, même incomplète, la loi avait une haute signification. Elle prouvait, en effet, la volonté de la société politique de se constituer en dehors de toute notion religieuse. Du reste, elle eut d'utiles résultats. Au témoignage de Buckle, à la fin du xvn 4 siècle, l'influence cléricale dimi-
nua en Angleterre dans des proportions considérables ; jusqu'alors, nombreux avaient été les dignitaires de l'Église anglicane qui occupaient des postes élevés de l'État; dorénavant, l'accès des fonctions laïques fut fermé aux prêtres; en 1713, pour la dernière fois dans l'histoire, un évêque, celui de Bristol, John Robinson, lord du sceau privé, représenta la Grande-Bretagne dans un congrès international. Un autre historien, Lécky, note que, vers la même époque, les intérêts industriels et l'esprit commercial devinrent prépondérants aux dépens de l'influence théologique. Au surplus, l'année 1717 vit disparaître un des instruments de domination du clergé : par un acte de vigueur, le gouvernement prorogea la « convocation », l'assemblée représentative du clergé, qui longtemps s'était fait craindre et avait pu susciter les plus graves difficultés; depuis lors jusqu'en 1850, tous les ans, il prit la même mesure.
Les loges maçonniques anglaises aidèrent puissamment à propager les idées de progrès dès le début du xvm e siècle. Il ne faut pas oublier qu'elles se recrutaient dans les classes influentes de la société : nobles, fonctionnaires, officiers des armées de terre et de mer, membres des professions libérales, négociants, capitaines de navire se faisaient recevoir dans une association qui offrit bientôt l'inappréciable avantage de posséder sur tous les points du globe des filiales où les frères maçons trouvaient des amis et des protecteurs. Les loges, du reste, veillaient à ce que seuls des hommes -de choix fussent admis dans leur sein. Aux termes d'un ancien manuel, la morale et la philanthropie formant la base de l'institution, tout aspirant devait avoir reçu une éducation libérale et exercer un état honorable ; il devait être de mœurs irréprochables, d'une loyauté scrupuleuse, d'un caractère conciliant et bon, dune discrétion à toute épreuve. « Reçu franc-maçon, était-il dit, il sera, dans la société profane, libre sans licence, grand sans orgueil, humble sans bassesse; dans la société maçonnique, ferme sans être opiniâtre, sévère sans être
inflexible, soumis sans être servile. Toujours juste et courageux, il défendra l'opprimé, protégera l'innocence, et ne calculera jamais ses bienfaits et ses services. »