CHAPITRE II
LES ASSOCIATIONS SECRÈTES AU BUT PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE OU LITTÉRAIRE.
Le mouvement qui se produisit dans les loges de la Grande- Bretagne au commencement du xvm e siècle fut d'autant plus bienfaisant dans ses effets, que la maçonnerie vit renforcer les rangs de ses adeptes grâce à l'adhésion de ceux qui jusqu'alors, en d'autres associations pour la plupart entourées de mystère, avaient lutté pour l'émancipation de l'esprit humain.
Aux premières lignes de cette étude, nous avons parlé de l'aide apportée à la civilisation par les sociétés secrètes, qui, à toutes les époques, ont collahoré à l'œuvre grandiose. Sans remonter plus haut, nous pouvons mentionner les académies italiennes du xv e et du xvi e siècle, les sodalités littéraires et scientifiques constituées en Allemagne au xvn e siècle, les associations formées au xvn e siècle en Angleterre. Les membres de ces fraternités pénétrèrent dans les temples maçonniques dès qu'ils constatèrent que ceux-ci leur offraient, en même "temps que l'assistance, la certitude de la propagande.
Un trait commun de toutes ces associations, que leur but fût scientifique, littéraire, politique ou social, c'était leur volonté de restituer à l'homme la dignité que les préjugés lui avaient enlevée. Pour les unes, c'était plus spécialement l'indépendance politique qu'il s'agissait de conquérir; pour les autres, l'objectif était de briser le principe d'autorité dans le domaine scientifique et de faire triompher l'étude de la
nature. Toutes étaient animées de l'esprit nouveau, que décrivaient avec exactitude les mots de liberté, tolérance et fraternité. Pour elles, il n'y avait ni distinctions de rang ni différences de religion; pour elles, la patrie n'imposait p^s un étroit exclusivisme; elles étaient égalitaires et cosmopolites dans leurs vœux et dans leurs tendances. Elles luttaient d'ailleurs contre les mêmes ennemis : le despotisme et les Églises.
Un historien, Christian Bartholmess, a montré les académies italiennes se dressant contre les universités. « Qui dit alors École, ainsi s'exprime- t-il, veut dire exposition traditionnelle des opinions consacrées par les siècles; qui dit Académie, entend désigner une recherche indépendante de la vérité ou une contemplation libre de la beauté.» Presque toutes les académies avaient été persécutées par l'autorité ecclésiastique ; elles avaient été obligées de se réfugier dans le mystère et d'entourer de secret leurs réunions et même les noms de leurs membres; beaucoup d'entre elles avaient adopté pour leurs séances un rit et des symboles, et on a pu constater que, comme dans la franc-maçonnerie, l'art de la construction avait fourni les signes, les emblèmes et la terminologie. A cette époque, pour les gens d'église, le mot académie éveillait l'idée d'hérésie; on rattachait les sociétés scientifiques aux sectes du moyen âge, notamment aux Vaudois; on leur reprochait d'être les héritières du gnosticisme ou bien encore de tirer leur origine du mahométisme. La vérité était que, par la fin même qu'elles se proposaient, elles étaient les ennemies de toute religion positive : leurs membres étaient des révoltés qui, comme les révoltés de toutes les époques, devaient briser l'édifice social existant avant de songer à construire la cité de justice et de vérité. Celles-là même qui prétendaient se confiner dans le domaine de la science étaient réputées dangereuses et condamnables : ne contestaient-elles pas le prétendu devoir d'obéissance; n'enseignaient-elles pas que la nature était « la source et la règle
de la vie » ? Parlant des membres de l'Académie de Cosenza fondée par Bernardin Telesio, Bartholmess les montre cherchant dans l'observation de la nature les fondements de la philosophie et de la poésie. Telesio en appelait à l'expérience vivante. Thomas Campanella blâmait « les âmes attachées aux livres et aux temples morts, copies infidèles du livre vivant ». Galilée disait que la philosophie est écrite dans le grand livre de la nature.
Un écrivain ingénieux s'est attaché à réunir des renseignements sur quelques-unes de ces académies et de ces sociétés secrètes. Selon Louis Keller, il est prouvé qu'à des sociétés secrètes ont appartenu presque tous les esprits dirigeants du xvn e siècle, non seulement des savants comme Bacon, Galilée, Boyle, Comenius, Leibniz, mais un roi, des princes et des hommes d'État, comme Charles- Gustave de Suède, le Grand Électeur Frédéric-Guillaume, le chancelier de Suède Axel Oxenstierna, Olivier Cromwell et Christian d'Anhalt. « Plus que n'importe quel État ou quelle Église, écrit-il, ces académies et ces sociétés ont préparé l'admirable mouvement des temps modernes; elles ont été les soutiens de la pensée philosophique, elles ont fait triompher la notion de tolérance. »
Parmi ces sociétés se rangent presque toutes les académies qui se sont formées en Italie depuis le milieu du xv e siècle. Quelques mentions suffisent. Pomponio Leto fonde à Rome VAeademia romaiia, qui se réunit dans les catacombes; le pape Paul II persécute l'association avec une extrême rigueur; en 1468, vingt membres sont arrêtés sous l'accusation de paganisme; Pomponio Leto est jeté dans les cachots du château Saint-Ange ; Bartolommeo Platina est mis à la torture. A Naples, Jean-Baptiste Porta crée YAccademia dei secreti, que l'Inquisition décide aussitôt d'anéantir. Physicien remarquable, Porta est accusé de sorcellerie. « Son insatiable curiosité, dit un écrivain, s'efforce de découvrir en toutes choses ce qui est curiosum, reconditum, novum, arcanum, occultum. La
création, à ses yeux, est une source inépuisable de mystères et de merveilles. »
A cette époque, les mots magia naturalisa « magie naturelle », désignent la partie inexpliquée encore de la physique; c'est l'avancement des sciences physiques que se proposent nombre d'associations. Déjà nous avons cité YAcademia cosentina ou Telesiana; elle est destinée à combattre la tyrannie de l'aristotélisme, à enseigner une philosophie moins chargée d'entraves et à propager le système nouveau dans lequel se combinent la raison et l'expérience. Quelques-unes de ces fraternités ont des filiales ; c'est le cas pour YAcademia magna de Florence. « Il n'était guère de cité qui ne possédât d'académie, dit Bartholmess, les cités un peu considérables en avaient plusieurs. »
Des sociétés secrètes à tendances littéraires ou scientifiques se constituent en Allemagne; pour les unes la langue nationale, pour les autres l'étude de la nature sont le but principal ; elles travaillent dans le mystère, comme les fraternités italiennes, auxquelles elles se rattachent. Louis d'Anhalt- Kothen avait été reçu, en 1600, membre de YAccademia délia Crusca, de Florence. « Avec quelques amis, le prince créa, en 1617, à Weimar, la Société du Palmier, le Palmbaum, qui, pendant trente ou quarante ans, demeura une société secrète et dont firent partie, de 1617 à 1662, sept cent quatre-vingtneuf membres, comprenant un roi, 3 princes électeurs, 47 ducs, 60 comtes, des nobles, des savants, des bourgeois. C'est du Palmbaum que faisaient paitie Oxenstierna, chancelier de Suède, et, pour citer le nom d'un personnage important dans l'histoire des idées, Jean-Valentin Andreae. La princesse Anne, fille de Christian I er d'An halt-Bernbourg, fonda, également en 1617, la Noble académie des loyales, société où, seules, les femmes étaient admises. En 1619, Joachim Jungius constitua à Rostock, sur le modèle des sodalités italiennes, la Societas quœrentium ou Collegium philosophicum, pour l'étude des sciences naturelles et pour les recherches expérimentales.
De 1631 date la Deutsche Societàt de Kônigsberg, qui comprenait dans son sein des hauts fonctionnaires, des médecins, des mathématiciens, des musiciens. De 1653 date la Société des trois roses de Hambourg.
Un théologien protestant dont nous venons de mentionner le nom, Jean-Valentin Andreae, fut le créateur d'une société secrète, la Fraternitas christiana. Il était un des plus nobles caractères de son temps; l'amour du prochain l'animait ; il rêvait d'unir tous les hommes dans la doctrine évangélique; par la o fraternité chrétienne », qu'il fonda en 1620, il voulait établir un lien indissoluble entre les dirigeants de tous les pays. Quand, quelques années plus tard, un autre grand esprit, Jean Amos Comenius, s'adressa à Andreae en vue de former une société qui recrutât des membres indépendamment de leur patrie, et qui eût, comme maximes fondamentales, la tolérance et la liberté, le théologien rappela les efforts qu'il venait de tenter, le succès qui les avait d'abord couronnés, les entraves qu'avait apportées l'effrayante guerre religieuse déchaînée depuis 1618 sur l'Europe centrale, et il confia au rénovateur la tâche ardue de continuer l'œuvre.
Londres était à cette époque comme le siège de l'esprit de progrès et, pour employer une expression moderne, du génie de la révolution. De nombreux réfugiés venus du continent y avaient apporté leurs plans, leurs rêves, leurs fortes convictions ; des provinces de l'Angleterre étaient accourus tous ceux qui voulaient, fût-ce par la force brutale, mettre fin aux incessantes provocations de la royauté; la capitale, de son côté, comptait suffisamment d'hommes de valeur et de volonté, pour que toutes les circonstances fussent favorables à l'éclosion de nouvelles idées et à Ja réalisation d'importantes réformes. Comenius songea à établir à Londres le Collegium catholicum, dont il souhaitait la fondation, et qui devait former comme une organisation supérieure, comprenant toutes les académies et toutes les sociétés. Mais les événements politiques mirent obstacle à la réalisation de ses vues et, en 1642, il se rendit en Suède.
Un des amis de Comenius fut plus heureux que lui; il s'agit de Samuel Hartlieb, qui, né à Elbing, était arrivé en Angleterre, vers 1628, et s'y était créé un situation curieuse. Lié avec beaucoup d'hommes distingués, il s'occupait, comme dit un de ses biographes, de « l'information » littéraire, scientifique, théologique et politique; il fut ainsi comme le secrétaire général de tout le mouvement intellectuel. Son activité s'exerça de 1630 à 1650 et il paraît certain qu'il constitua, sous le nom de Macaria, une société secrète destinée à favoriser les idées libérales. Déjà, sous le titre de A description of the famous kingdom of Macaria, il avait esquissé, en 1641, le plan d'un royaume idéal, pour lequel l'Utopie de Thomas More et la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon lui avaient servi de modèles. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, qu'à la même époque se forma à Londres Y Invisible collège, le collège invisible, dans lequel sir Robert Boyle entra, en 1648 et qui, quelques années plus tard, renonça au mystère dont il s'était entouré et devint la glorieuse Société Royale.
Il faut citer les rose-croix. Il semble que le mot apparut pour la première fois en 1603. « L'appellation était allégorique, écrit un auteur de la fin du xvm e siècle : la croix désignait la sainteté de l'union; la rose était l'image de la discrétion; les deux mots réunis signifient une sainte discrétion. »
Selon les uns, il s'agissait simplement d'un nom donné à ceux qui s'occupaient de sciences occultes; selon d'autres, il s'était constitué une association dont les membres, au nombre de douze, possédaient de mystérieuses connaissances et propageaient la doctrine d'après laquelle une âme divine ou énergie est répandue dans tout l'univers; selon d'autres encore, au début du xvii e siècle, des sociétés s'étaient formées en plusieurs pays à la suite de la publication des écrits où
Jean-Valentin Andreae s'attachait à prouver que les recherches des alchimistes, inspirées par l'amour de l'or, devaient les exposer à la critique et au blâme, et où il avait reproduit la légende d'après laquelle, dans la première moitié du xv e siècle, après de longs voyages en Asie, en Afrique et en Espagne, Christian Rosenkreuz avait rapporté les secrets de l'Orient et avait créé la Fraternité des rose-croix. Il est difficile d'admettre que des publications consacrées à une société imaginaire aient eu comme conséquence de susciter des fraternités qui se proposaient un but identique à celui de cette société. D'ailleurs, dans l'ordre chronologique, les écrits d'Andrew sur « la renommée de l'association de la rose-croix » et sur « la noce chimique de Christian Rosenkreuz » sont postérieurs, semblet-il, à l'emploi du terme de rose-croix.
Que les rose-croix soient demeurés isolés, ou bien qu'ils aient formé une association unique, ou bien encore qu'ils aient constitué diverses sociétés en Allemagne, en Italie, en Suisse, dans les Provinces-Unies, en Angleterre, un fait est certain, c'est qu'ils ont exercé une action considérable. D'eux se réclamaient les esprits novateurs; à leur enseignement se rattachaient les théories audacieuses ; souvent même la science officielle et orthodoxe résumait ses condamnations en traitant de rose-croix le penseur, osé qui refusait de s'incliner devant ses dogmes. Ici se livrait le combat entre la dialectique et l'expérience, celle-ci devant détrôner celle-là si l'on voulait le triomphe du progrès. Ici aussi se trouvaient face à face le fanatisme religieux et la tolérance. Les rose-croix prétendaient communiquer avec Dieu par l'intermédiaire de la nature. Physiciens, médecins, alchimistes, philosophes, faiseurs d'or, ils abordaient avec enthousiasme l'étude de tous les problèmes et recherchaient le mot de toutes les énigmes. Sur nombre de points, du reste, ils étaient les continuateurs des hommes, avides de savoir, qui, pendant plusieurs siècles, s'étaient adonnés à l'étude des sciences occultes, s'égarant souvent dans la poursuite de chimères, versant fréquemment dans le faux,
mais ne cessant, même dans leurs aberrations mystiques, de faire de méritoires efforts pour conquérir le vrai.
II est permis de ranger parmi les précurseurs des rose-croix des hommes illustres comme Roger Bacon, Arnauld de Villeneuve, Raymond Lulle, Henri-Corneille Agrippa de Nettesheim, Aurèle-Philippe-Théophraste Paracelse. Au nombre des rose-croix se placent Michel Maier, le médecin de l'empereur Rodolphe II qui lui-même était alchimiste, Robert Fludd, Jean-Baptiste Van Helmont, John Booker, William Lilly, Thomas Vaughan, sir Robert Murray, Élie Ashmole, François- Mercure Van Helmont, fils de Jean-Baptiste Van Helmont^ Jean-Frédéric Helvétius, médecin du prince d'Orange et arrière-grand-père de Claude-Adrien Helvétius.
Nous avons vu que sir Robert Murray et Élie Ashmole se rattachent directement à l'histoire de la franc-maçonnerie.