‹ Idées modernesChapitre 4 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'expansion de la franc-maçonnehie.

Dans son excellent ouvrage, The history of freemasonry r un auteur, Robert Freke Gould, observe qu'on a considéré à tort comme un sujet d'étonnement le fait que dans le court espace de dix à vingt années après la création de la grande loge d'Angleterre, la franc-maçonnerie s'est solidement établie dans les parties les plus éloignées de l'Europe. Il trouve l'explication naturelle de cette rapide expansion dans la puissance de l'Angleterre qui attirait, à cette époque, l'attention du monde civilisé. « Grâce aux actions brillantes du due de Marlborough, dit-il, la Grande-Bretagne avait montré au peuples du continent la force dont elle disposait; tandis que les autres pays européens étaient appauvris par les guerres, elle était demeurée à l'abri des souffrances et avait pu s'enri-

■chir. La possession du Hanovre la mettait en contact avec l'Allemagne; tous les États recherchaient son alliance et ses subsides. Londres était visitée par des milliers d'étrangers : ceux-ci apprirent ce qu'était la grande loge; rentrés dans leur patrie, ils voulurent introduire l'institution maçonnique. » Déjà ces considérations permettent de se rendre <tompte de quelques-unes des causes ; mais il en est une autre : comme on l'a dit, le xvm e siècle fut par essence le « siècle de l'Esprit », le siècle de la « pensée libre ». Partout se produisit un vaste mouvement vers l'idéal de liberté, d'égalité et de fraternité. C'est précisément parce que les loges offraient à ce mouvement le plus précieux et le plus utile instrument, qu'elles attiraient dans leurs temples tous ceux qui voulaient rompre avec le passé, détruire les abus et fonder sur des principes de justice une société qui répondît à leurs généreux désirs et à leurs nobles aspirations. Le plus grand éloge qu'on ait fait des francs-maçons n'est-il pas dans les paroles de John Robison, qui, croyant leur nuire, disait : La raison est le soleil qui illumine cette secte, et la liberté et l'égalité ^ont les objets de son culte?

Nous avons rappelé quels furent les premiers ateliers installés en dehors de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, par la grande loge d'Angleterre. Il convient d'ajouter à ces indications des renseignements également intéressants.

Le 3 avril 1732, une loge était créée à Paris; l'année suivante, une loge s'ouvrait à Valenciennes et une loge était •établie au château d'Aubigny, où résidait Charles Lennox, duc de Richmond, ancien grand-maître de la grande loge de Londres. De nombreuses initiations avaient lieu dans des loges « temporaires » que présidaient des dignitaires de la maçonnerie anglaise. Le 7 septembre 1734, un journal de Londres narrait que, dans une loge tenue à Paris dans l'hôtel de la duchesse de Portsmouth, le duc de Richmond, assisté de différents personnages parmi lesquels était Montesquieu, avait procédé à la réception de plusieurs néophytes apparte-

nant à la plus haute noblesse française. Le 20 septembre 1.735, le même journal rendait compte d'une autre réunion maçonnique, dans laquelle figuraient le duc de Richmond, Jean- Théophile Desaguiliers, Montesquieu et l'ami de ce dernier, lord Waldegrave, ambassadeur de Sa Majesté Britannique. En 1737, un autre journal de Londres disait que l'ordre des francs-maçons « qui existait depuis longtemps en Angleterre » était vu à Paris avec grande faveur et que tout récemment dix-huit à vingt membres de l'aristocratie avaient été initiés.

A cette époque, Paris surtout était le centre des intrigues des partisans des Stuarts.

Jacques-François-Édouard Stuart, .fils de Jacques II, communément appelé le chevalier de Saint-George ou encore le Prétendant, s'était feit proclamer roi sous le nom de Jacques III d'Angleterre et de Jacques VIII d'Ecosse; en 1745, il avait tenté de soulever l'Ecosse ; mais il avait été obligé de rentrer en France. En juillet 1745, son fils, Charles-Edouard, connu sous le nom de Jeune Prétendant, aborda en Ecosse pour revendiquer le trône, les armes à la main ; après des alternatives de succès et de revers, il subit une irrémédiable défaite à Cul loden, en avril 1746. Durant trente années, à côté de l'action ouverte s'étaient placés les complots et les entreprises de tout genre. C'est aux efforts des Jacobites et à leur incessante propagande contre le gouvernement britannique, qu'une version longtemps accréditée, mais erronée, rattache l'introduction de la franc-maçonnerie en France et la création des hauts grades.

Un article publié, en 1773, dans Y Encyclopédie par l'astronome Lalande a contribué à répandre des renseignements inexacts au sujet de la création des premières loges sur le territoire français. « Vers Tannée 1725, était-il dit, mylord Dervent-Waters, le chevalier Maskelyne, M. d'Heguerty et quelques autres Anglais établirent une loge à Paris, rue des Boucheries, chez Hure, un traiteur anglais; en moins de

dix ans, la réputation de cette loge attira S00 ou 600 frères dans la maçonnerie et fit établir d'autres loges. »

L'erreur apparaît aussitôt, si Ton songe que les loges anglaises étaient, comme nous l'avons déjà indiqué, essentiellement hostiles aux partisans des Stuarts qui représentaient la réaction en politique et l'intolérance en religion. Si le moindre doute pouvait naître à ce sujet, il suffirait, pour le dissiper, de relire le passage des Constitutions dans lequel James Ànderson, parlant au nom des francs-maçons, fait un éloge enthousiaste de l'ordre de choses établi. « Et maintenant, disait-il, les nations britanniques, nées libres, délivrées des guerres civiles et étrangères, jouissent dos doux fruits de la paix et de la liberté. » Est-il concevable que ces mêmes loges se soient plu à conférer la qualité maçonnique à des hommes qui rêvaient de détruire le gouvernement existant, qui combattaient les armes à la main et qui ne reculaient même pas devant l'appel à l'étranger? Un écrivain allemand, Wilhelm Begemann, ajoute à ces arguments. Charles Radcliffe, comte de Derwentwater, dont le nom est devenu Dervent-Waters dans le récit de Lalande, et Hector Maclean, dont le nom est devenu Maskelyne dans le même récit, étaient des partisans dévoués des Stuarts. Le premier fut condamné à mort par les juges anglais et fut décapité à Londres en 1746. Le second fut arrêté à Edimbourg en 1745 et jeté en prison. Est-il admissible que ces jacobites enthousiastes aient demandé l'initiation à des loges dont les maximes fondamentales allaient à rencontre des idées qu'ils défendaient au péril de la vie? Inexacte aussi, comme nous le verrons, eçt la version d'après laquelle André-Michel Ramsay, à qui on attribue la création des hauts grades, n'aurait été que l'agent docile du Prétendant et n'aurait travaillé que dans l'intérêt politique de ce dernier.

Ici, la réalité est, somme toute, plus intéressante que la fiction : elle nous montre la maçonnerie pénétrant en France sous le patronage de Montesquieu. Faut-il mentionner que

celui-ci avait séjourné en Angleterre du mois de novembre 1729 au mois d'avril 1731 et qu'il était l'ami de lord Chesterfield, <le lord Waldegrave et du duc de Montagu, membres et dignitaires de la franc- maçonnerie?

Dès 1737, cinq loges existaient à Paris; en 1741, il y en avait vingt-deux. La propagande se fit peu à peu en province; elle ne tarda pas à porter des fruits. En 1732, une loge, V anglaise, avait été formée' à Bordeaux, probablement par des «laçons anglais séjournant dans cette ville ; il ne paraît pas qu'elle ait obtenu des lettres de constitution. En 1740, on constate l'existence d'une loge à Lyon; à la même époque, il y avait des loges à Rouen, à Caen, à Nantes, à Montpellier, à Avignon.

En 1738, le duc d'Antin était nommé grand-maître à vie; •en 1743, il eut comme successeur un prince de sang, Henri de Bourbon, comte de Clermont, dont la gestion fut critiquée avec raison. A l'élection de 1743, le prince de Conti et le maréchal de Saxe avaient eu plusieurs voix. En 1773, la grandemaîtrise fut conférée à un autre prince du sang, le duc de Chartres, qui, en 1785, à la mort de son père, prit le titre de duc d'Orléans.

Il convient de noter avec le comte Goblet d'Alviella que la grande loge de Londres ne fut pas seule à donner des lettres patentes pour la constitution de loges sur le continent européen; la grande loge d'Edimbourg établit des loges en France, dans les Provinces-Unies, dans les Pays-Bas autrichiens, en Prusse, en Danemark, en Russie.

Nous ^vons vu qu'en 1731, une loge temporaire fut tenue à la Haye par lord Chesterfield, ambassadeur du roi George II près les États-Généraux, pour procéder à l'initiation du duc de Lorraine. La grande loge de Londres avait donné, à cet effet, des pleins pouvoirs aux frères Chesterfield, Jean-Théophile Desaguiliers, John Stanhope et Jean Holtzendorff. François, duc de Lorraine, qui avait épousé, en 1736, Marie-Thérèse, -fille de l'empereur Charles VI, devint, en 1737, grand-duc de

Toscane; en 1745, il fut élu empereur. En 1734, une loge fut créée à la Haye. Des ateliers s'ouvrirent bientôt en quelques autres villes.

Il semble qu'en Allemagne les premières loges furent fondées par des Allemands qui avaient été initiés en Angleterre et qui avaient obtenu l'autorisation de former de nouveaux ateliers, il y eut une loge à Hambourg dès 1733. Des loges furent créées, à partir de 1740, à Leipzig, à Breslau, à Altenbourg, à Francfort, à Hanovre, à Brème, en d'autres villes encore. Un événement important dans l'histoire de la maçonnerie allemande fut l'initiation du prince royal de Prusse qui devait occuper le trône sous le nom de Frédéric IL La cérémonie eut lieu à Brunswick, dans la nuit du 14 au 1 5 août 1 738. Le prince fut reçu maçon par des frères de la loge de Hambourg. Quand, deux années plus tard, il devint roi, Frédéric témoigna pour l'institution maçonnique le zèle le plus vif; il fonda une loge à Charlottenbourg dont il présida les séances; il fit preuve d'un ardent prosélytisme; parmi les personnages qui furent initiés dans la nouvelle loge figurèrent le prince Guillaume, frère du roi, le prince Charles de Prusse, le duc de Holstein, le margrave de Brandebourg-Bayreuth. Ce dernier installa une loge en son château de Bayreuth et une autre loge dans la ville de Bayreuth. D'ailleurs, le mouvement maçonnique prit dans toute l'Allemagne une grande extension. Princes, nobles, militaires, savants, bourgeois entrèrent dans les loges; les universités fournirent également des néophytes: en 1743, une loge d'étudiants se constitua à Halle; peu après, des loges furent créées à Iéna et à Gœttingue où professeurs et étudiants étaient admis.

Vienne possédait une loge dès 1742; quand, en 1745, le frère François de Lorraine fut revêtu de la dignité impériale, il protégea la maçonnerie dans ses États; l'empereur mourut en 1765; à partir de cette date, Marie-Thérèse se montra hostile aux loges.

On a soutenu qu'une loge avait été fondée à Mons en 1721.

Le duc de Montagu, grand-maître de la grande loge de Londres, avait, dit-on, accordé des lettres de constitution. Les arguments invoqués en faveur de la thèse sont insuffisants et une considération surtout doit la faire repousser. En effet, si, le 24 juin 1721, le duc de Montagu avait autorisé la création de La parfaite union, il en serait fait mention dans les « listes gravées » que la grande loge de Londres a publiées à partir de 1724 et où sont énumérés tous les ateliers qui s'étaient placés sous son obédience ou qu'elle-même -avait créés. Cependant, la propagande maçonnique ne tarda pas longtemps à se produire dans les Pays-Bas autrichiens. On cite notamment l'action qu'eut à ce point de vue la guerre que se firent, sur le territoire belge, la Grande-Bretagne et la France; des ateliers furent ainsi établis, dépendant les uns des autorités maçonniques anglaises, les autres des autorités maçonniques françaises, suivant que leurs fondateurs étaient des maçons anglais ou des maçons français ; quelques loges reçurent leurs lettres patentes de la grande loge d'Edimbourg. En 1748, le comte de Glermont, grand-maître national de France, constitua, à Mons, la Vraie et parfaite harmonie^ qui devint plus tard la grande loge provinciale des Pays-Bas autrichiens et qui passa, en 1770, sous l'obédience de la grande loge d'Angleterre. Entre 1760 et 1780, l'activité redoubla : sous la protection du gouverneur-général Charles de Lorraine, frère de l'empereur François I er et franc-maçon comme lui, des ateliers s'ouvrirent à Bruges, à Alost, à Bruxelles, à Malines, à Anvers, à Tournai, à Namur, à Louvain, à Ostende, en d'autres villes encore.

Des Anglais fondèrent une loge à Genève en 1737. Dès 1739, il y avait une loge à Lausanne; c'était La parfaite union des étrangers A Neuchûtel fc fut établie, en 1743, sous la proteelion de Frédéric II, la loge Aux trois étoiles flamboyantes.

Lord Charles Sackville, fils du duc de Dorset, constitua une loge à Florence, en 1736. Le grand-duc François de Lorraine, maçon comme nous venons de le rappeler, ne put empêcher

l'inquisition d'ins'ruire à charge des membres de l'atelier.

Une loge s'ouvrit à Rome en 1735; elle était composée d'Anglais; mais, au bout de deux années, elle dot cesser ses travaux devant les menaces de l'inquisition.

ANaples, une loge fut établie en 1745.

A Madrid, le due de Wharton, ancien grand-maitre de la grande loge de Londres, cnéa une loge, le 15 février 1728. Il n'avait point obtenu de lettres de constitution, mais l'irrégularité disparut quand, le 19 mars 1729, la grande loge de Londres accorda l'autorisation requise. Le 9 mars 1729, la grande loge de Londres installait à Gibraltar une loge qui se composait d'officiers anglais de la garnison. La propagande se fil d'ailleurs dans plusieurs villes espagnoles, et des ateliers s'ouvrirent à Cadix, à Barcelone, à Valladolid. La loge de Madrid devint grande loge en 1757.

En Portugal se formèrent également des loges.

La franc-maçonnerie pénétra en Danemark en 1743.

Des personnages de distinction qui avaient été initiés soit en Angleterre, soit en France, firent une propagande zélée en Suède; on mentionne notamment l'action d'Axel Eric Wrede. En 1753, le roi Adolphe-Frédéric fonda une loge à Stockholm- A. partir de 1759, la Suède vit se constituer un système de franc-maçonnerie dans lequel les hauts grades étaient adoptés, et qui se plaça sous l'invocation de Saint- André, par opposition à la franc-maçonnerie de Saint-Jean, gardienne des grades symboliques.

En Pologne, des loges existaient à partir de 1739. C'est en cette même année que le roi Auguste III autorisa dans ses États la publication de la bulle du pape Clément XII condamnant la franc-maçonnerie et défendit les réunions des membres de la société. Trois années plus tard, de nouvelles loges se constituèrent.

Il est prouvé qu'une loge fut créée à Saint-Pétersbourg en 1750; toutefois on possède peu de renseignements sur la situation de la maçonnerie en Russie, avant l'avènement de

Catherine II, en 1762. On sait que Timpériatrice fut favorable à l'institution pendant la majeure partie de son règne et que, si elle témoigna de l'hostilité à partir de 1794, il n'y eut cependant pas de persécution. Elle se fit une gloire de se déclarer tutrice, ce sont ses propres expressions, de la loge Clio à Moscou. En 1794, le chiffre des ateliers s'élevait à 15. Paul I er monta sur le trône en 1796 et se montra l'adversaire des sociétés secrètes. Son successeur, Alexandre I er , toléra la propagande maçonnique à partir de 1803, mais alors s'ouvrit une période d'activité intense que vint clore l'ordre de l'empereur du 12 août 1822 défendant aux francs-maçons russes tout entrecours et toute correspondance avec leurs frères de l'étranger et ordonnant la fermeture et la dissolution des loges. Même de nos jours, la franc-maçonnerie est bannie de la Russie. N'inscrit-elle pas sur ses bannières les mots de liberté et de fraternité et ne doit-elle pas dès lors encourir la haine du despotisme? En entrant au service de l'État comme fonctionnaires ou comme officiers, les sujets du tsar s'engagent par un serment prêté sur l'Évangile à ne jamais faire partie d'une société secrète ni de la franc-maçonnerie.

Les « listes gravées » de la grande loge de Londres attestent que, dès les premières années, des loges furent créées dans les colonies anglaises d'Amérique. En 1729, des lettres de constitution avaient autorisé l'installation d'un atelier à Trenton dans la colonie de New-Jersey, mais elles n'avaient pas reçu d'exécution ; en 1730, Daniel Cox obtint du duc de Norfolk, grand-maître de la grande loge de Londres, des pleins pouvoirs pour agir comme lieutenant de ce dernier dans les colonies de New-York, New-Jersey et Pensylvanie. La loge de Pensylvanie fut créée en 1731 ; elle prétendit d'abord être grande loge, c'est-à-dire former un pouvoir maçonnique indépendant, mais, au bout de quelques années, elle se contenta de travailler comme grande loge provinciale; de 1731 à 1738, elle compta une cinquantaine de membres; de 1735 à 1738, elle eut comme secrétaire Benjamin Franklin. La

loge de Boston figure, sous la date du 31 août 1733, dans les « listes gravées ». Successivement des ateliers s'ouvrirent dans la plupart dés villes de quelque importance.

En 1763, le Canada fut érigé en colonie anglaise; à partir de cette époque, la maçonnerie y fut propagée.

Nous avons vu qu'à peine formée, la grande loge de Londres créait des ateliers en Afrique et en Asie ; on peut dire de manière générale que tous les pays soumis à la Grande-Bretagne devenaient aussitôt le théâtre d'un ardent prosélytisme : militaires, fonctionnaires, colons faisaient des ateliers autant de centres d'où rayonnait l'influence européenne.

Certaines circonstances favorisaient à cette époque le développement de l'institution maçonnique. En dehors des lettres de constitution conférées par une autorité maçonnique régulière, l'action des frères était légitime; cinq maçons au début, sept maçons dans la suite, avaient le droit de se constituer en loge et de procéder à des initiations; au besoin, ils faisaient approuver leur conduite par une grande loge et ils rendaient ainsi la loge « juste, parfaite et régulière ». De simples loges créaient de nouveaux ateliers, soit en envoyant des commissaires chargés de l'installation, soit en remettant une copie de leurs propres lettres de constitution. La décentralisation entraîna d'ailleurs de graves inconvénients : il est permis de lui attribuer les difficultés de tout genre contre lesquelles il fallut lutter au milieu du xvin e siècle. Il ne faut pas oublier qu'à un moment donné même, certaines loges furent « la propriété » de personnages qui trafiquaient des initiations et de la collation des grades. Un sérieux travail de concentration, une revendication solennelle des droits des grandes loges comme constituant les seuls pouvoirs maçonniques finirent par remédier au mal.

La maçonnerie revêt un caractère universel ; elle ne délie point ses membres de leurs devoirs envers la patrie, mais elle

leur enseigne qu'au-dessus de la patrie se trouve l'humanité; elle prêche la fraternité entre les hommes et entre les peuples; ainsi, par son essence, elle est l'ennemie de la guerre, et lorsque ses efforts pour conserver la paix échouent, elle use . de tous les moyens pour rendre les luttes internationales moins sanguinaires et pour faire pénétrer dans le cœur des combattante des sentiments de commisération. A ce dernier point de vue, elle a exercé sa bienfaisante inftoenec par la création des loges militaires. Non contente de répandre son enseignement par les loges où étaient accueillis tous les hommes de bonne volonté, elle a installé des ateliers spéciaux pour les officiers des armées de terre et de mer.

Les loges militaires étaient des loges « ambulantes », des ambulatory lodges; établies dans les villes de garnison en temps de paix, elles, avaient leurs ternies dans les camps ou sur le territoire conquis,en temps de guerre. Elles ne se bornaient pas aux armées de terre; il est quelques exemples de loges siégeant à bord de naTires de guerre, de sea-lodges, pour employer le terme anglais.

La première loge militaire date de 1728; elle est créée par la grande loge de Londres pour un des bataillons du Royal Scots qui tient garnison sur la côte de Coromandel. De 1729, date une deuxième loge militaire, qui est fondée par la grande loge de Londres pour les troupes de la forteresse de Gibraltar. En 1732, est formée une nouvelle loge militaire, cette fois en vertu de pouvoirs émanant de la grande loge d'Irlande. Bientôt le nombre des ateliers militaires croît dans des proportions considérable; en tout, au milieu du xvin e siècle, il en est vingt-neuf qui dépendent de la grande loge d'Irlande et à la fin du même siècle, il en est cent et douze; d'autres dépendent de la grande loge d'Angleterre et de la grande loge d'Ecosse. Au total, depuis 1728 jusqu'au commencement du xx e siècle, 409 loges militaires sont érigées par les trois grandes loges des îles Britanniques.

L'exemple est suivi en France, en Allemagne, en Autriche,

en d'autres pays. En 1778, trente loges militaires dépendent du Grand Orient de France ; en outre, il existe des loges dans les régiments irlandais qui sont au service du roi. En 1811, les armées françaises possèdent soixante-neuf loges; sous l'Empire, du reste, la plupart des maréchaux et des généraux et un grand nombre d'officiers font partie de la franc-maçonnerie.

Parmi les loges militaires, il en est qui méritent une mention spéciale, ce sont les loges que des francs-maçons, prisonniers de guerre, installent dans les villes ou dans les camps où ils sont internés. Pareilles loges apparurent en Angleterre et en Ecosse où furent transportés beaucoup de prisonniers de guerre français, durant les guerres du xvm # siècle et du commencement du xix° siècle; un historien de la maçonnerie en fixe le chiffre à vingt-six. En 1759 et en 1760, des officiers autrichiens, wurtembourgeois et suédois, initiés à la franc-maçonnerie, étaient enfermés comme prisonniers de guerre dans la forteresse prussienne de Magdebourg; ils créèrent un atelier qui, peu de temps après, obtint d'une loge de Berlin l'autorisation requise et devint une loge régulière. En 1803, une loge était formée au neuvième régiment anglais d'infanterie, en vertu de lettres de constitution de la grande loge d'Angleterre; en 1805, un bataillon du régiment fut transporté vers le continent; le vaisseau fit naufrage; les officiers et 262 soldats furent faits prisonniers par les Français et internés à Valenciennes ; les Anglais qui étaient maçons continuèrent à Valenciennes leurs travaux de loge et eurent régulièrement des tenues jusqu'en 1814, époque de la conclusion de la paix.

De solennelles réunions où figuraient de nombreux délégués attestaient déjà, vers la fin du xviu e siècle, la puissance des loges. En 1778, un convent national des Gaules se

tenait à Lyon; il avait été convoqué par les loges du rit écossais. En 1782, le convent de Wilhelmsbad, auquel assistaient des frères venus de toutes les parties de l'Allemagne, était présidé par le duc Ferdinand de Brunswick. En 1785, un congrès universel s'ouvrait à Paris; il comptait dans son sein des maçons de Londres, de Vienne, de Turin, de Weimar, de Stockholm, de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Dans la circulaire d'invitation qui est adressée « à tous les maçons de tous les pays », il est dit que « le siècle semble destiné par la sagesse divine à devenir l'époque des grandes révolutions dans toutes les connaissances humaines » ; « les sciences exactes se sont transformées, est-il ajouté, et les systèmes politiques ont eux-mêmes éprouvé les changements les plus imprévus ». La circulaire emploie l'expression de « République maçonne ». Elle énumère les principes que le convent doit affirmer; ce sont l'existence d'un seul Dieu, l'immortalité et l'immatérialité de l'âme, les peines et les récompenses dans une autre vie.

La maçonnerie a su s'élever au-dessus des distinctions de sectes et de cultes. La tolérance est à la base de sa doctrine; elle a vaincu les préjugés. L'admission des juifs a été cependant combattue assez longtemps par les loges de certains pays ; la question était déjà posée, en 1746 et en 1747, dans la loge L'anglaise de Bordeaux : il avait été proclamé que seuls les chrétiens pouvaient être reçus maçons. Au cours du xix e siècle, la même question fut soulevée. A de rares exceptions près, les loges lui donnèrent la solution rationnelle que dictaient les maximes fondamentales sur l'indifférentisme en matière religieuse.

Le préjugé de la race et de la couleur fut repoussé de bonne heure Dès 1775, un pasteur protestant, Prince Hall, fonda à Boston une loge de nègres African lodge. C'est Prince

Hall qui fit admettra, en 1776, que les nègres libres pouvaient s'enrôler dans l'armée de la révolution. Il est vrai qu'il échoua* dans ses efforts pour faire reconnaître le même droit aux nègres esclaves. Après la conclusion de la paix, la grande loge d'Angleterre reconnut VAfrican lodge et en fit ainsi une logece juste, parfaite et régulière ».

Page 1