Comte, loc, ei7., vol. Vî, p
qu'une luvestigatiou trop détaillée nous amènerait à connaître des phénomènes échappant à toute loi, à toute règle. Aussi proscrit-il sévèrement toutes recherches de ce genre ; accumulant des termes de réprobation, il déclare « incohérents ou stériles », procédant d'une « curiosité toujours vaine et gravement perturbatrice », d'une « puérile curiosité stimulée par une vaine ambition » les travaux où Ton se sert d'instruments de mesure trop précis ; il proleste hautement contre « Tabus des recherches microscopiques et le crédit exagéré qu'on accorde trop souvent encore à un moyen d'investigation aussi équivoque » et n'hésite pas à invoquer, contre « l'active désorganisation )> dont le système de connaissances positives lui paraît menacé par suite de ces tentatives, le bras séculier du « véritable régime spéculatif » de l'avenir'.
Nous verrons plus tard quelle a été, chez Comte, la source de ces opinions. Pour bien saisir à quel point elles sont étrangères aux principes qui guident réellement la marche de la science, ce n'est peut-être pas assez d'établir, comme on Ta fait avec beaucoup de justesse, que celle-ci a suivi depuis, dans cet ordre d'idées, une direction diamétralement opposée à celle qu'indiquait le fondateur du positivisme; qu'elle a recherché et recherche encore, inlassablement, des phénomènes de plus en plus menus, des mesures de plus en plus précises, que son souci constant a été de perfectionner ses
1. Cf. aussi ib.y vol., III, j). 3C9, vol. VI. ]). 51)6. Les recherches qui l)araissaient particuli(?remenl condamnables à Comte étaient celles des biologistes qui ont abouti à reconnaître l'importance de la cellule (Comte la qualifie, avec mépris, de c véritable monade organique ») et celles de Regnault sur les anomalies de la loi de Mariotte.
M. Lévy-Bruhl [l. c, p. 111) croit que Comte concevait néanmoins ces phénomènes comme soumis k des lois, mais qu'il supposait ces lois accessibles seulement à des esprits plus puissants que le nôtre. On trouve en effet des passages qui semblent admettre cette interprétation (Cf. par exemple Cours, vol. VI, p. 640». De toute façon, comme Comte posait une limite, non pas temporaire, mais permanente, découlant delà nature même de l'esprit humain, cette conception revient à celle que nous exposons dans le texte. La loi étant certainement une construction subjective, dire qu'elle existe mais nous demeurera éternellement inaccessible équivaut à en nier l'existence.
Plus tard Comte, instruit par les découvertes de Schwann. est arrivé à une a])préciation plus juste des travaux sur la cellule [Politique positive, vol. I, p. 649). Par contre, il est curieux de constater qu'en 1878 encore, c'est-à-dire à une époque où l'utilité des recherches de Regnault était depuis longtemps évidente, P. Laffîtte, ce disciple autorisé de Comte, a renouvelé les anathémes de son maître, en qualifiant Regnault de « factieux académique » {Revue occidentale, t. I", 1878, p. 288).
LA PREVISION NECESSAIRE 7
moyens d'iiivestigatioD, et, entre autres, le thermomètre et le microscope, si odieux à Comte, bieu au delà des limites où s'arrêtait leur pouvoir à cette époque*. Ce qu'il faut dire encore, c'est qu'en dépit de la notoriété de Tœuvre de Comte et deTautorité dont jouissent ses écrits, jamais aucun savant, au cours de ses recherches, n'a essayé de suivre les principes en question. Sans doute, devant un ensemble de phénomènes, un savant peut se demander si les données qu'il possède et celles que ses moyens d'investigation lui permettront d'acquérir suffiront pour débrouiller les lois qui les régissent; mais jamais aucun physicien, chimiste ni astronome, ne s'est demandé si les phénomènes qu'il allait étudier, quelle que f i\t leur nature, étaient ordonnés; jamais aucun savant digne de ce nom n'a douté que la nature ne soit entièrement soumise, jusque dans ses replis les plus intimes, à la légalité. Un doute à cet égard eût suffi, comme l'a dit justement M. G. Léchalas-, pour arrêter toute recherche.
Serait-ce là, comme on l'a dit parfois, une manière de penser particulière au savant ou à l'homme moderne formé à son école? Mais nous avons vu au contraire qu'elle n'a pu être acquise par expérience, qu'actuellement encore l'expérience ne la justifie pas, qu'elle ne la justifiera jamais; et il semble bien que, partout où ils se croient en face de la nature morte seule, où ils ne supposent pas l'intervention du libre arbitre d'un être vivant, l'homme primitif et même l'animal aient à ce sujet des opinions entièrement analogues aux nôtres. Quelle est donc la source de cette conviction, comment se fait-il que nous ayons une foi absolue dans la valeur des lois, que nous supposions leur existence là môme où nous n'avons pas encore su en formuler?
Pour le comprendre, nous n'avons qu'à nous rappeler que
1. Comme exemple du souci d'exactitude qui domine la science moderne, on peut citer, entre mille, les travaux de Slas sur les poids atomiques, avec leurs minutieuses précautions: celles-ci n'ont cependant pas paru suffisantes et les cliimistes des générations postérieures n'ont cessé d'apporter des corrections continuelles aux chiffres de Stas, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par les travaux des commissions spéciales qui s'occupent de contrôler ces mesures. Deux travaux du Congrès international de 1900, celui de M. Benoit sur la Précision dans la délenninatiwi delonqueuv fn métrologie j et de M. Rubens sur le Spectre infra-rouge sont très pro])res à donner une idée de la précision à laquelle on est parvenu et du souci constant que les physiciens y apportent. Il va sans dire que de nouveaux progrès ont été accomplis depuis cette date.
2. G. Léchalas. Les confins de la science et de la philosophie. Revue des questions scienUfîques, XIX, 1901. p. 505.
la prévision est indispensable pour Taction. Or, Taction est, pour tout organisme de la série animale, une nécessité absolue. Entouré d'une nature hostile, il faut qu'il agisse, qu'il prévoie s'il veut vivre. « Toute vie, toute action, dit M. Fouillée, est . une divination consciente ou inconsciente : devine ou tu seras dévorée » Donc, je n'ai pas le choix de croire à la prévision, c'est-à-dire à la science, ou de n'y pas croire. Si je veux vivre, il faut que j'y croie; dès lors, il n'est pas étonnant que cette conviction, fondée directement sur le plus puissant des instincts de l'organisme, celui de la conservation, se manifeste avec une force singulière.
En définissant la science par son utilité au point de vue de l'action, n'en avons-nous pas réduit le domaine? De tout temps, le savant qui ne s'occupe point de recherches immédiatement utilisables a été un sujet de moqueries pour le vulgaire; et certainement, à l'heure actuelle, beaucoup de physiciens, de chimistes, de géologues, etc., travaillent sur des problèmes dont la solution ne paraît pas comporter de conséquences pratiques. Ces recherches sont-elles illégitimes?
Auguste Comte était d'avis qu'il y avait bien, de ce côté encore, une limite, que certaines recherches étaient radicalement inutiles et d'ailleurs en même temps frappées d'avance de stérilité, telles, par exemple, les recherches sur la constitution physique des astres. Voici en quels termes Comte déduit l'existence de cette limite :
« Il existe, dans toutes les classes de nos recherches, et sous tous les grands rapports, une harmonie constante et nécessaire entre l'étude de nos vrais besoins intellectuels et la portée effective, actuelle ou future, de nos connaissances réelles. Cette harmonie... dérive simplement de cette nécessité évidente : nous avons seulement besoin de connaître ce qui peut agir sur nous d'une manière plus ou moins directe etd'un autre côté, par cela même qu'une telle influence existe, elle devient pour nous tôt ou tard un moyen certain de connaissance-. »
Il est permis de douter que la déduction de Comte soit valable, même au point de vue de sa définition de la science. Il y a, eu effet, au fond de ce raisonnement, un postulat : c'est
1. A. Fouillée. Les orirjines de notre structure, de. Ro\uùVhi\. XXX1I,189I, p. 57G.