AUTRE LIMITE TRACEE PAR COMTE
que nous sommes Capables de distinguer d'avance, par un moyen quelconque, « ce qui peut agir sur nous d'une manière plus ou moins directe », c'est-à-dire les connaissances qui sont susceptibles de nous être utiles, d'avec celles qui ne pourront jamais nous rendre aucun service. En elïet, s'il n'eu était pas ainsi, la distinction établie par Comte n'aurait pas de sens, car elle ne permettrait de tracer aucune limite. Or, il est aisé de s'apercevoir que le postulat n'est pas soutenable. L'univers, au point de vue de ses rapports avec nous, est un tout; toutes ses parties doivent agir les unes sur les autres et toutes peuvent, directement ou indirectement, réagir sur nous. Une partie de l'univers qui n'aurait avec nous aucun rapport possible, serait quelque chose, non pas que « nous n'aurions pas besoin de connaître », comme le pose Comte, mais que ne ne connaîtrions pas, dont nous n'aurions pas conçu l'existence, en d'autres termes, quelque chose d'inexistant.
M. Le Dantec, en essayant de préciser le précepte de Comte, a trouvé cet exemple très juste de mondes qui seraient placés dans une bille d'éther séparée de notre univers par un milieu qui ne liansmettrait pas la lumière'. A supposer, en effet, que ce milieu ne transmît, de même, aucune autre forme d'action, pas même la gravitation, il est certain que nous ne pourrions jamais concevoir l'existence des mondes en question.
Dans le cas précis cité par Comte de la constitution physique des astres, nous savons qu'il s'est trompé sur le fait : l'analyse spectrale, découverte quelques lustres à peine après l'apparition du Cours de Philosophie positive, lui a infligé sur ce point un démenti éclatant. Mais est-il vrai seulement que ces connaissances doivent rester forcément stériles au point de vue de l'utilité pratique? Qu'en savons-nous? Ne peuventelles pas nous révéler des données sur la genèse des corps célestes, données qui nous permettront de conclure aux phénomènes qui se produisent dans l'intérieur du soleil ou même delà terre, où il nous est malaisé de parvenir, alors que nous avons cependant intérêt à connaître ce qui s'y passe, au point de vue de l'avenir? Est-il inimaginable que nous y puisions des connaissances sur la constitution de la matière? Par le fait, des suppositions de ce genre ont déjà été formulées et
1. F. Le DxKi^c. Les limiles du connaissable, Paris, 1903, p. 98-99.
uul ne saurait dire si elles ne sont pas destinées à révolutionner la science de demain. Tel phénomène qui, eu ce moment, nous paraît infiniment lointain peut nous révéler demain des rapports dont la connaissance sera de Tutilité la. plus immédiate.
Comte lui même, mieux inspiré qu'au moment où il formulait l'interdiction dont nous venons de parler et essayait de la motiver, en avait fourni un exemple éclatant, eu faisant ressortir, après Condorcet. que le marin d'aujourd'hui, procédant à des déterminations astronomiques, profite de découvertes mathématiques sur les coniques dues à des géomètres grecs qui ont vécu il y a vingt siècles ' : or, il est bien certain que ces derniers ne pouvaient pas prévoir une utilisation de ce genre.
Ainsi l'on peut, en partant du concept utilitaire de la science, la justifier cependant tout entière, y compris les recherches sur la nature physique des astres, bien entendu en tant que la science a pour but unique de connaître les rapports entre les phénomènes, les règles, les lois qui les régissent. Tel paraît étro du reste Tavis à peu près unanime de tous ceux, philosophes ou savants, qui ont adopté, au point de vue de la définition de la science, la conception d'Auguste Comte; personne, semble-t-il, n'est plus disposé à renouveler une interdiction du genre de celle que nous venons de mentionner.
Tout en étendant son domaine, la science s'abrège et les mêmes causes rendent fort bien compte de cette évolution.
Voici un rayon lumineux qui passe dans l'eau ; nous remarquons qu'il change de direction et nous arrivons à reconnaître que, pour le môme angle d'incidence, l'angle de réfraction est identique, mais que, pour différents angles, il est différent. Il nous faut donc dresser une table d'angles d'incidence et d'angles de réfraction correspondants, table dont nous devrons, si nous nous occupons de cette partie de la science, retenir au