Spencrr, First Principles. Londres» 1863, p
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ligne par Aristote. Mais des générations de savants et de philosophes ont avancé des opinions impliquant clairement la négation du principe. Peut-on dire que cette idée ne leur fut jamais suggérée? L'idée en elle-même est d'une grande simplicité et se déduit si directement du principe de causalité qu'elle se présente pour ainsi dire invinciblement à notre esprit. Nous avons vu d'ailleurs qu'à deux reprises au moins elle est apparue dans l'histoire des sciences, pour disparaître ensuite : le De natura rerum était très lu depuis la Renaissance et il serait étrange que personne n'y eût vu cette conception de la conservation de la matière ; et il est tout aussi étrange que le livre de Jean Rey ait fait si peu d'impression, si Ton suppose que l'idée qui en fait le fond était réellement apriorique.
L'énigme disparaît si l'on considère ce qu'est en réalité la démonstration apriorique du principe. Elle est fondée entièrement sur la causalité. Or, ce que nous appelons ainsi n'est qu'une tendance, la tendance à maintenir l'identité de certaines choses dans le temps. Tout au plus pourrait-on dire que la tendance causale nous fait souhaiter que ces choses soient telles que nous puissions, sans trop de violence, les estimer essentielles. Mais nous avons vu que ce penchant est suffisamment fort pour vaincre au besoin toutes les résistances que notre esprit pourrait opposer à cet égard, au point de transformer en chose immuable, en substance, un concept dérivé et abstrait.
Il y a, au fond du principe de la conservation de la matière, trois notions distinctes : la matière, le poids, la masse. La matière est une notion de sens commun, notion complexe et qui synthétise un nombre infini de propriétés. Il est manifestement contraire à l'expérience, même la plus superficielle, de supposer la conservation de toutes ces propriétés. Donc, en afGrmant la conservation de la matière, on ne postule que la persistance de certaines d'entre elles ; et c'est pourquoi cette affirmation, quand on ne précise pas eu même temps ce qui doit se conserver, ne saurait intéresser la science. Dans notre historique du principe, nous avons cru devoir passer sous silence des énoncés de ce genre, comme par exemple celui de Locke ^
Toutefois, nous l'avons vu, parmi les phénomènes de la
1. Cf. Reid. On theHuman Mind, Works, éd. Hamilton. Edimbourg, 4846, p. 136.
LK POIDS ET LA MASSE i63
matière, ceux d'une certaine classe nous apparaissent, de par la tendance causale, comme jouissant d'une sorte de privil^e : ce sont les phénomènes du déplacement que nous concevons comme étant simples, fondamentaux. De toutes les propriétés de la matière, la plus essentielle sera donc celle d'être cause du déplacement d'une autre matière : ce sera là le vrai critérium de la matérialité. Ainsi Lucrèce, afin de démontrer que Tair est une vraie matière, célébrera dans des vers d'une beauté impérissable l'action destructrice de la tempête ^ Cette action que les corps exercent les uns sur les autres est susceptible d'être mesurée ; nous appelons masse le coefficient résultant de ces mesures et que nous pouvons rapporter à une unité arbitraire. Ces coefficients peuvent d'ailleurs s'ajouter les uns aux autres : la masse est, comme on dit, une propriété additive ; il nous semble tout naturel qu'une masse exerce une action qui est la somme de celles qui auraient été exercées par ses parties, et l'expérience con< firme cette manière de voir. La masse nous apparaît donc comme mesurant la quantité de la matière : c'est sous ce nom que Descartes l'a introduite d'abord et depuis on se sert couramment de cette notion. On la retrouve chez Newton, chez Laplace, chez Poisson. Sans doute, comme l'a fait ressortir M. A. Gautier*, on peut mesurer la matière d'après d'autres propriétés encore, par exemple par sa capacité calorique ou électrique, et les mesures qui en résulteraient seraient fort différentes. Mais si M. Mach, en se fondant sur des considérations analogues, entend proscrire ce terme de quantité de matière comme synonyme de masse % c'est bien parce que, en vertu de sa théorie, il méconnaît la précellence des considérations mécaniques. Il nous semble clair, au contraire, que la masse, expression mécanique de la matière, nous apparaît comme étant non seulement sa mesure, mais pour ainsi dire son véritable substrat.
Ainsi, cette tendance dont nous avons parlé plus haut et qui nous fait souhaiter que les choses persistantes soient essentielles, trouve ici sa pleine satisfaction ; et sans doute la persistance contribue de son côté à faire apparaître à nos yeux la notion de masse comme plus essentielle encore.
1. LucRicB. De natura rerum^ 1. !•', vers 278-298. 1 A. Gaither. Les manifestations de la vie. Revue générale des sciences, voLVIII, 1897, p. 291.
3. E. Macb. IHe Prindpien der Waermelehre, Leipzig, 1896, p. 425.
Observons cependant que ce concept de masse qui nous semble si importaot, notre esprit ne l'a pas saisi d'instinct et de prime abord, mais qu'il nous a, au contraire, paru entouré d'une certaine obscurité. Nous n'avons qu'à faire appel à nos souvenirs d'école pour nous convaincre qu'il en est ainsi; dans les manuels de physique élémentaire on tient généralement compte de cet état de choses, en ayant soin de faire bien pénétrer dans l'esprit du lecteur la distinction entre la masse et le poids. Tout récemment, un observateur attentif et compétent a constaté que l'esprit de ses élèves était pour ainsi dire réfractaire à la notion de masse, au point qu'il a cru devoir prôner un système d'exposition où ce concept ne serait pas traité de fondamental*. C'est ce qui explique que ce concept n'ait été dégagé que très tardivement et que la confusion entre la masse et le poids, qui faisait le fond môme de la théorie des anciens atomistes, ait pu se produire encore au xix"" siècle, non seulement chez un métaphysicien comme Schopenhauer, mais encore chez un penseur aussi renseigné des choses de la science que Whewell. Une preuve curieuse de la facilité avec laquelle on confond ces deux notions nous est fournie par le fait que la législation dans les divers pays, entendant évidemment définir la masse (puisque la constante de gravitation ne présentait, à ce point de vue, aucun intérêt) a le plus souvent défini le poids ^
Nous pouvons, semble-t-il, apercevoir la source profonde de cette difficulté. L'action par laquelle une matière en déplace une autre et qui nous apparaît comme fondamentale reste en môme temps irrémédiablement obscure. Nous ne pouvons en réalité, nous l'avons vu, saisir le comment ni de l'action à distance, ni du choc. Dans les livres de mécanique on définit généralement la masse en faisant intervenir, d'une manière plus ou moins détournée, l'action à distance'*. Il est certainement préférable de la définir par le choc, comme l'ont fait par
1. Gleuentitch nE Engelmayer. Sur l'origine sensorielle des notions mécaniques. Revue philosophique 39, 1895, p. 517.
2. Cf. L. PoiNCARé. La physique moderne. Paris, s. d.. p. 33-34, Lord Kelvin. Sur le mouvement, etc. Congrès international de physique de 1900, vol. II, p. 21.
3. On sait que Newton avait défini la masse par la densité. Cette définition est certainement inacceptable, comme l'ont fait ressortir MM. Thomson et Tait. Cf. H. Polncaré. La science et l'hypothèse, p. 120.