LE POIDS ET LA MASSE
exemple MM. Andrade* et WulP. Cependant la définition par le choc a quelque chose de malaisé : nous ne pouvons pas prédire exactement ce qui se passera après, car cela dépendra de Télasticité des corps. Le mieux, sans doute, c'est de laisser dans l'indétermination la nature de l'action que les masses exercent les unes sur les autres et de se contenter de stipuler, comme Ta fait M. Mach, que si action il y a, si les corps se communiquent des vitesses ou des accélérations, cette communication se fait conformément à des coefficients immuables appelés masses^ : l'indétermination ici n'est ni accidentelle, ni provisoire, elle est la manifestation de quelque chose de profond et d'essentiel.
Contrairement à ce que nous venons de constater pour la masse, le poids est une notion immédiate du sens commun; mais c'est une notion purement empirique. Toute matière, c'est entendu, doit agir; mais peut-on affirmer que toute matière doit graviter vers toute autre matière? 11 suffit de se rappeler, à cet égard, avec quel étonnement l'humanité a appris par les travaux de Newton qu'une force analogue ou identique à celle que nous appelons pesanteur sur la terre agit entre les corps célestes. Encore à l'heure actuelle, la gravitation nous apparaît comme une énigme à laquelle nous cherchons une explication. Or, en vue de cette explication, réquation p = yng, loin de paraître nécessaire, prend au contraire toutes les apparences d'un paradoxe. La proportionnalité de la masse et du poids constitue, comme le dit M. de Freycinet, une « surprise* ». En réalité le poids devrait dépendre de la position des corps les uns à l'égard des autres ^ Il est surprenant que dix cubes qui font équilibre à un poids donné étalés sur le plateau dune balance, exercent le même effet quand nous les empilons les uns sur les autres et qu'ils se font mutuellement écran à l'égard de la terre ; et il est très
4. Andrade. Les idées directrices de la mécanique. Revue philosophique, vol. XLVI, 1898, p. 402.
2. WcLF. Zur MacKschen Massendefinilion. Wiedem. Annalon Spl. 1899.
3. CTcPt là aussi, semble-t-ii, l'opinion de M. 11. Poikcarê {La science el C hypothèse, p. 127). La définition de M. DnuEM (V évolution de la mécanique, p. 227) qui fait usage de la notion de travail, sans préciser comment ce dernier sera appliqué au corps, appartient à ce point de vue au mèmer ordre d'idées.
4. De Freycinet. Sut les principes de la mécanique rationnelle, p. 26.
5. Cf. Maxwell. WhevoelVs Writing and Correspondence , Scientific Papers, vol. II, p. 532.
difficile de comprendre que la masse entière de la terre soit absolument perméable à Tattraction du soleil, ainsi que l'exige la théorie des marées. La gravitation semble, pour ainsi dire, ignorer l'espace intermédiaire et les obstacles qui y sont accumulés : nous retrouvons là cet aspect anti-spatial du concept qui nous avait frappé plus haut (p. 77 ss).
L*association entre le poids et la masse apparaît aux physiciens comme purement fortuite, accidentelle*. C'est au point que M. Boussinesq', par une théorie curieuse qui compte M. Ostwald au nombre de ses partisans ^ a cherché à expliquer cette association par une sorte d'évolution de notre univers, évolution qui aurait eu pour conséquence d'éloigner toute matière où cette association ne se trouvait pas accomplie.
En imaginant Téther, les physiciens ont été obligés de le douer de masse ; il a été en effet créé pour agir, et la masse est le principe de l'action mécanique ; mais Télher n'a pas de poids, il est impondérable par définition : nous avons vu d ailleurs que dans le passé aussi on avait eu recours à ces fluides impondérables et pourtant agissants, c'est-à-dire doués de masse. En spéculant sur la constitution de la matière, les physiciens ont souvent eu soin de ne pas séparer éther et matière pondérable par un abîme infranchissable : il y a là, nous le verrons plus tard, une tendance inhérente à Tesprit humain, tendance dont on peut suivre aisément les manifestations depuis Descartes, dont les divers éléments ont une même origine, jusqu*à Tait et Thomson qui constituent leurs atomes à l'aide d'anneaux d'éther. On ne peut donc pas dire que l'idée d'après laquelle la matière pondérable pouvait se résoudre en quelque chose d'impondérable ait jamais paru véritablement inadmissible, et à ce point de vue les nouvelles théories qui se rattachent à la découverte des corps radioactifs ont trouvé le terrain tout préparé.
C'est sans doute parce qu'ils confondaient la masse et le
1. Selon la théorie électrique de la matière, une variation du poids à la suite d'une réaction chimique n'aurait rien de surprenant. Cf. Rothbrford, l. c,f p. 474. Il est à remarquer que M. J.-J. Thomson a cru devoir établir, par voie expérimentale, la proportionnalité du poids et de la masse pour certains corps radioactifs.
2. Cf. Guillaume. Revue générale des sciences, vol. VIII, 1897, p. 56.
3. Ostwald. Vorlesungen ueber Naturphilosophie. Leipzig, 1902, p. 180,