‹ Identité et réalitéChapitre 121 sur 274 · Leibniz. Opéra, éd. Erdmann, p · texte numérisé non relu

Leibniz. Opéra, éd. Erdmann, p

que nous avons de la force vive, en tant qu'elle existe dans un corps qui se meut, est quelque chose d'absolu, d'indépendant et de si positif, qu'elle resterait dans le corps, quand même le reste de TUnivers serait anéanti. Il est donc clair que la force vive d'un corps diminuant ou augmentant à la rencontre d'un autre corps, la force vive de cet autre corps doit en échange augmenter ou diminuer de la même quantité ; l'augmentation de Tune étant reflet immédiat de la diminution de l'autre ; ce qui emporte nécessairement la conservation de la quantité totale des forces vives; aussi cette quantité estelle absolument inaltérable par le choc des corps ^ » Tout comme Leibniz, d'ailleurs, Jean Bernoulli affirmait que la perte de force vive par le choc de corps imparfaitement élastiques ne pouvait être qu'apparente*.

Ces déclarations furent bien comprises dans leur généralité, ainsi qu'on peut s'en rendre compte par la manière dont en jugent au xvni° siècle les hommes qui n'étaient pas des physiciens de métier, tels que A. de Haller^ ou Voltaire*.

Il semble paradoxal de prime abord que ces énoncés, où il n'est question que d'expressions purement mécaniques et d'où, en outre, le concept d'énergie potentielle est absent, puissent être en apparence aussi généraux que notre formule de la conservation de l'énergie. Mais, pour Descartes, il n'existait au monde d'autres phénomènes que les phénomènes mécaniques et Leibniz, on le sait, est sur ce point un pur cartésien. D'ailleurs, pour Descartes comme pour Leibniz, tout est masse et mouvement ; il n'existe pas d'action à distance et par conséquent pas d'énergie potentielle ; dès lors, la conservation de l'énergie de mouvement seule suffisait. Et bien qu'il ait naturellement supposé que la chaleur était un mouvement, Leibniz n'a certainement pas pensé, en parlant de la dissipation des forces, à la transformation de l'énergie mécanique en chaleur, mais à des mouvements purement mécaniques, quoique indiscernables, des particules.

1. J. Bernoulli, l. c, p. 56. Le Discours a été imprimé à Paris en 17iT.

2. Id. De vera ralione virium vivarum, etc., § IX, ib., p. 243.

3. A. DE Ualler. Elementa Physiologiœ coi*poris humaai. Lausanne, 176i, vol. IV, p. 557 : n Carlesius et Leibnilins et pleriqtie mathematici negani aut oriri in rerum natura motum novum, aut disperire : per circulum autem corpora impelli et se impellere, ut lantum de motu in aliqua parle universi dematur, quantum in alia videtur accedere, »

4. Voltaire. CEuvi^es, éd. Beuchot. Paris, 1830, vol. XXXVIII, p. 500.

Dans le courant du xviii*» siècle, le concept de chaleurmatière prévalut peu à peu sur celui de chaleur-mouvement. Cela résultait des principes de la physique newtonienne : le concept de la chaleur-mouvement , comme le remarque M. DuhemSyétait un reste de physique cartésienne. Surtout depuis les travaux de Deluc, de Black et de Wilke S le triomphe de la première de ces théories sembla complet. Dès lors, la chaleur est traitée en véritable substance qui passe d*uu corps à un autre sans que sa quantité (qu'on avait appris à mesurer) subisse uue modification et qui, si elle cesse de se manifester à notre sensation et si le thermomètre ne la décèle pas, n'en continue pas moins d'exister dans un état particulier ; Black l'avait appelé l'état « latent », et ce concept de chaleur latente, c'est-à dire ne se manifestant pas, mais susceptible de se manifester dans certaines conditions, appartient évidemment à la môme famillequecelui d'énergie potentielle dont fait usage la physique moderne. En effet, l'énergie qui a été mouvement et qui est susceptible de le redevenir ne se manifeste pas non plus comme mouvement tant qu'elle reste potentielle; tout comme pour la chaleur latente, nous sommes obligés de lui supposer un état particulier. On verra d'ailleurs plus bas que Lazare Carnot désignait comme force vive latente ce que nous appelons énergie potentielle.

L'invention et la rapide vulgarisation du moteur thermique ne changèrent en rien cette situation : ni Watt, ni ses successeurs ne considérèrent ces phénomènes au point de vue de la transformation de la chaleur en mouvement mécanique.

Cependant les idées de Leibniz, continuaient à fructifier, et, par une sorte de sous-courant lent et puissant, les conceptions dont l'ensemble constitue notre principe de la conservation de l'énergie s'élaboraient peu à peu.

Vers la fin du xvin® siècle Lavoisier et Laplace', complé tant la pensée de Leibniz, rattachent la production de la chaleur par frottement à la conception de la chaleur-mouvement et définissent la chaleur comme la somme des produits de la

Page 1