LE LIBRE ARBITRE
raison {vernuenftig) comme un cas spécial des lois générales du mouvement^ La vérité est q ue la science, si elle traite de ce mouvement particulier, est forcée de le considérer comme déterminé. Mais elle n'affirme pas, elle ne saurait affirmer qu'il le soit. Supposer Texistence de phénomènes libres, eutièrement soustraits 4 1^ domination de la loi et à notre prévision, n'est aucunement attentatoire aux principes de la science. Ce n'est pas non plus contraire à ses conclusions, car le déterminisme étant un postulat fondamental de la science, celle-ci limitant par avance son activité à ce qui est susceptible d'être prévu, il est certain que, quels que soient les résultats auxquels elle parviendra, ils ne sauraient rien nous apprendre sur ce qui est, par convention préalable, resté en dehors du domaine de nos recherches.
Afin de mieux préciser la portée de cette affirmation, nous n'avons qu'à quitter momentanément le terrain de la science pour pénétrer sur celui de la religion. Les religions, en prenant ce terme dans son acception la plus générale, tendent à nous faire voir, dans le cours du monde, rinlervention d'une volonté supérieure, placée en dehors de la nature. Cela est d'autant plus vrai que nous nous reportons à un état théologique plus ancien. A Torigine l'homme symbolise souvent la puissance de la nature hostile qui l'entoure, sous la forme d'êtres invisibles, mais agissants-. Ces êtres agissent à la façon des hommes, quoique avec une puissance accrue ; nul ne saurait douter, en effet, que le concept de la divinité, surtout avant la transformation que lui a fait subir le monothéisme plus ou moins absolu qui est devenu la religion d'une partie notable de l'humanité, ait été entièrement anthropomorphique. Le dieu a donc, tout comme un homme, son librearbitre. Les fidèles peuvent influer sur sa volonté par des prières, ainsi que d'ailleurs tout homme peut influer sur la volonté d'un autre homme. Mais, dans les deux cas, toute contrainte absolue est impossible. Affirmer le contraire, croire que par des actes déterminés il est possible de contraindre la divinité, n'est plus de la théologie, mais de la
l.F.-A. Lange. Geschichle des MalenalismuSyk* éd., lserlohn,1882, p. 20.
2. On peut comparer ce raisonnement à celui à l'aide duquel Lucrèce conclut à la matérialité de l'air (voir plus loin p. 281); c'est du reste le môme qui nous contraint à supposer l'existence de l'éthcr. Les dieux existent, car ils agissent. Dire que les dieux ne s'occupent pas du monde est un propos d'athée , c'est comme si l'on déniait à l'éther la masse : il deviendrait aussitôt inutile, inexistant.
magie, et celle-ci, en tant qu'elle croit à l'efficacité absolue de ses pratiques, établit proprement une loi, c'est-à-dire se transforme en science expérimentale; c'est ce qui explique que l'alchimie, qui avait conservé jusqu'au bout tant d'accointances avec la magie, ait pu paisiblement évoluer en chimie.
Mais, dans la théologie proprement dite, les actes du dieu restent bien libres, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas déterminés ou ne le sont pas complètement ; de même que, pour mes actes propres ou ceux de mes semblables, je suppose habituellement qu'ils sont en partie déterminés par des antécédents d'ordre divers et en partie libres, le fidèle considère les actes de la divinité envers lui comme en partie motivés par le mérite ou démérite du suppliant, par ses prières, etc., et en partie libres. Par contre, ces actes déterminent des événements qui, à leur tour, en font naître d'autres, et ainsi à l'infini. Si, en remontant une chaîne d'événements, nous trouvons un acte de libre-arbitre d'une divinité, la totalité ou une partie de la chaîne s'arrêtera là ; ce sera ce que Renouvier a appelé un « commencement absolu ^)). Cet acte apparaît donc comme non déterminé par ses antécédents, comme une dérogation aux lois. C'est ce qu'on appelle un miracle.
On dit quelquefois que la science nie le miracle : c'est parler lort inexactement. En progressant, nous l'avons vu, elle tend à en restreindre le domaine : bien des phénomènes qui apparaissaient, à l'homme primitif, comme des miracles, rentrent pour nous dans le domaine de la science. On peut dire, dans ce sens, que la science confirme le postulat de légalité, mais il est entendu que cette confirmation ne saurait être absolue. Quant au miracle, il reste nécessairement, comme tout acte de libre-arbitre, en dehors de la science et séparé de celle-ci par un mur infranchissable. En eflet, de tôut temps, il y eut des thaumaturges et des miracles, de tout temps les dévots ont éprouvé le désir bien naturel de démontrer par l'expériencQ l'efficacité de l'intervention de leur divinité. On peut hardiment affirmer qu'en un sens il n'y a peut-être pas eu d'expérience'.tentée aussi fréquemment que celle-là. Pourtant la démonstration n'a jamais réussi : c'est qu'elle est impossible par essence. Si l'eau de la grotte de Lourdes guérissait invariablement tous les paralytiques qu'on y plonge, ce serait une loi, et nous nous mettrions certainement à cher-
1. Renouvier. Critique philosophique, vol. VII, 1878, p. 186.