‹ Identité et réalitéChapitre 155 sur 274 · L UNITE ET LA CAUSALITK · texte numérisé non relu

L UNITE ET LA CAUSALITK

la direction opposée. Mais peut-être cette déduction ne seraitelle pas impossible par une voie un peu plus détournée. Nous avons en efiet admis, au cours de nos analyses, que la propriété la plus importante de la matière est celle d*ètre une cause de déplacement pour une autre matière. Ce qui semble confirmer cette déduction, c'est le fait que, depuis Locke, on 8*accorde assez généralement à distinguer entre les qualités premières et les qualités secondes de la matière, en comprenant parmi celles-là, qu'on considère comme inséparables du concept lui-môme, l'impénétrabilité. Mais d'où vient cette distinction? Est-il exact que, mentalement, nous puissions dépouiller le concept de matière de certaines propriétés et non d'autres? La matière, objet de nos sensations, a des qualités diverses; elle est chaude, colorée, électrisée, aimantée, etc.. Pouvons-nous faire abstraction de la première de ces qualités et supposer une matière qui n'aurait aucune température? Cela est proprement inconcevable, notre imagination s'arrête au corps qui, au toucher, ne nous donnerait ni la sensation du froid ni celle de la chaleur, c'est-à-dire dont la température se rapprocherait de celle de notre sang ; encore ce même corps nous donnerait-il une sensation calorique dans d'autres circonstances, si nous avions, par exemple, trempé préalablement la main dans de l'eau froide. Il en est de même pour la couleur, qui seule nous permet de voir la matière : toute vision est une vision de couleur, a dit Maxwell*, après Berkeley du reste-. Sans doute, pour les états électrique et magnétique, nous ne pouvons nous livrer h la même analyse, car un organe de sensation immédiate correspondante nous fait défaut; mais il est clair que la situation est la même et qu'il ne saurait exister de matière dépourvue de ces propriétés. En tant qu'objet de nos sensations, en tant que notion du sens commun, la matière est par conséquent un concept complexe qui doit se définir par l'ensemble des propriétés énumérées ci-dessus ; nous sommes obligés de les considérer toutes comme premières et l'on sait d'ailleurs que les idées à ce sujet ont varié : les péripatéticiens considéraient comme qualités premières le froid et le chaud, le sec et l'humide. Que si, au contraire, nous recherchions les propriétés concevables a priori l'impénétrabilité ne serait certainement pas du nombre ; nous

!. Maxwell. Scienlific Papers. Cambridge, 1890, vol. II, p. 267. 2. Berkeley. Works, cd. Fraser, vol. l". An Essay towards a New Theory of Vision, § 130, 158.

avons VU que Ton ne parvient pas à la loger dans Tatome, à regard duquel elle apparaît comme une véritable qualité occulte. Donc en rangeant l'impénétrabilité parmi les qualités premières, ou ne fait encore qu'obéir à la tendance qui nous pousse à considérer le phénomène mécanique comme primordial, à ramener les phénomènes au mécanisme.

Ainsi, la propriété d*ètre une cause de déplacement est bien, en vertu du principe de causalité, la plus importante d'entre celles que nous sommes forcés d'attribuer à la matière; et il est clair de ce chef que, si nous devions définir la matière par une propriété unique, c'est bien celle-là que nous choisirions. Mais pourquoi aurions-nous recours à une propriété unique ? Le concept naturel de la matière, nous venons de le voir, est, au contraire, fort complexe; et puisque, à l'égard de l'atome, l'impénétrabilité apparaît comme une qualité occulte, on pourrait tout aussi bien y loger toutes les autres causes de nos sensations, ce qui, d'autre part, nous l'avons vu, faciliterait grandement les explications. Par conséquent, le principe de l'identité dans le temps ne saurait être invoqué pour expliquer ce trait important des théories mécaniques qu'est l'unité de la matière. Devrons-nous donc avoir recours à des principes obscurs et généraux, tels qu'une tendance vers Tunité ou vers la simplicité? Devrons-nous supposer avec Lotze que nos motifs sont d'ordre esthétique*? Est-il réellement possible d'attribuer à une cause de ce genre une teudance qui, en dépit d'obstacles immenses qu'elle semble ignorer comme à plaisir, se manifeste avec une vigueur si singulière, tendance qu'un métaphysicien très avisé et très informé des choses de la science a tout récemment qualifiée « d'irrésistible »*? Il semble qu'il doive y avoir là une cause plus profonde.

Partons de l'image de l'univers telle que nous la présente la théorie atomique courante : des masses corpusculaires ayant, en dehors de la faculté de se déplacer, le pouvoir de causer mutuellement leur déplacement, mais dépourvues de toute autre qualité. Essayons de leur en conférer une, soit pour fixer les idées, ce qu'on appelle en chimie l'atomicité ou valence, c'est-à-dire essayons de donner à un certain nombre d'entre ces atomes le pouvoir de s'attacher en quel-

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