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LA LOI ET LE TEMPS

nomène pur. On sait avec quelle minutie elles doivent être réglées d'avance pour réussir. Même alors, elles font sur le spectateur l'impression de quelque chose de profondément artificiel; le professeur apparaît comme une sorte de prestidigitateur. Quiconque a travaillé dans un laboratoire se rappelle avec combien de peine on parvient d'abord à réaliser les expériences en apparence les plus simples décrites dans les manuels. Avec le temps Thabitude -se crée, on prend les précautions d'une manière de moins en moins consciente et l'on arrive à croire que les expériences de vérification se font pour ainsi dire toutes seules, sans que nous ayons à contraindre la nature ; de môme quo l'astronome, à force d'avoir observé et calculé les mouvements des astres, arrive à voir que la lune tombe sur la terre. N'empêche qu'en réalité, pour tout observateur non prévenu, ces deux corps restent à peu près à la même distance. — A l'égard du phénomène directement observé, la loi n'est jamais que plus ou moins approchée ; à l'aide de corrections successives, nous tâchons d'en adapter progressivement l'ensemble de plus en plus étroitement à la véritable marche de la nature. Mais il faut observer que ces nouveaux apports modifient sans cesse la science existante. « La physique ne progresse pas comme la géométrie, qui ajoute de nouvelles propositions définitives et indiscutables aux propositions définitives et indiscutables qu'elle possédait déjà; elle progresse parce que, sans cesse, l'expérience fait éclater de nouveaux désaccords entré les lois et les faits*. » La loi est une construction idéale qui exprime^ non pas ce qui se passe, mais ce qui se passerait si certaines conditions venaient à être réalisées. Sans doute, si la nature n'était pas ordonnée, si elle ne nous présentait pas d'objets semblables, susceptibles de fournir des concepts généralisés, nous ne pourrions formuler de lois. Mais ces lois ne sont elles-mêmes que l'image de cette ordonnance, elles ne lui correspondent que dans la mesure où une projection peut correspondre à un corps à n dimensions, elles ne l'expriment qu'autant qu'un mot écrit exprime la chose, car, dans les deux cas, il faut passer par l'intermédiaire de notre entendement.

Le temps s'écoulant sans cesse (c'est ïiinique variable indépendante de Newton), les lois, si elles doivent être connais-

i.DcHEM, /. c, p. 2904.

sables, ne peuvent l'être qu'en fonction du changement du temps. Il sufliraitdonc, strictementparlant, pourquelanature nousapparût comme ordonnée, que nous connaissions la forme de cette fonction, c'est-à-dire comment les lois se modifient à mesure que le temps s'avance.

Cependant, il est certain que dans notre conception des lois nous simplifions leur rapport avec le temps en afiirmant que ce dernier est homogène par rapporta elles. Si le soufre, c'està-dire un morceau de matière qui nous est connue par tout un ensemble de propriétés physiques, donne naissance actuellement par combustion à un gaz bien caractérisé qu'on appelle l'anhydride sulfureux, nous affirmons qu'il en a été de même aux époques géologiques les plus reculées et qu'il en sera ton* jours ainsi.

Afin de comprendre pourquoi cette simplification s'impose, il suffit de considérer qu'une modification des lois dans le temps, pour être counaissable, impliquerait une connaissance du temps indépendante des lois. Or, cette connaissance est impossible. Il y a, au sujet des principes sur lesquels repose la mesure du temps, deux opinions antagonistes. Quelques modernes entendent la déduire du mouvement uniforme en ligne droite, c'est-à-dire du mouvement inertial; cette théorie a été formulée, semble-t-il, pour la première fois par C. Neumann*, qui a été suivi, entre autres, par M. Ludwig Lange ^ eu Allemagne, Ilannequin ^ et M. E. Le Roy* en France. Mais, à supposer que cette conception soit valable pour l'époque présente, elle ne l'était certainement pas autrefois, car le principe d'inertie est de création toute moderne. Or, il n'est pas douteux que rhumauité a toujours eu très nettement conscience de l'écoulemeot uniforme du temps et que même, depuis de longs siècles, elle a su le mesurer. Il n*y a d'ailleurs qu'à examiner les moyens à Taide desquels on efiectuait cette mesure,

1. c. Neima-ns. l'eber die Principien der Galilei-Xewtonschen Théorie, Leipzig, 1870.

2. LuDw. Lange. Veber die wissenschafUiche Fassung, etc. Wundl's philosophischc Studicn, vol. IL Leipzig, 1883.

1d. SochmaU ueber dos BeharrungsgesetZy ib.

Id. L'eber dos Beharrungsgeselz. Kgl. Saechs. Ges. der Wissenschaflcn, voL XXX VIL Leipzig, 1885, p. 336 ss.

ÏD. Die geschichlUche Entwicklung des Beu^egungsbegriffs. Leipzig. 1886. Id. Da$ InerUalsystem, Wundt's phil. Studien vol, XX Leipzig, 1902.

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