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celles de Touïe et de la vue, l'énigme pour les unes et pour les autres est la même.
Mais nous pouvons parvenir au même résultat par une autre voie : en assimilant ce qui se passe en dehors de nous à ce qui se passe en nous. Quand des mouvements de la matière frappent certains de nos organes et se transforment, ils deviennent sensations ; d'autre part il se forme, dans les profondeurs de notre être, ce que nous appelons des volitions qui, passant par d'autres organes, deviennent des mouvements. Nous pouvons supposer que les seconds sont la conséquence des premiers. Dès lors, la sensation n*étant que Taspect intérieur de l'action des corps sur nous et la volition Taspect intérieur de notre action sur les corps, il nous est loisible de supposer que c'est par des sensations et des volitions que réagit la matière. Comme Ta dit Schopenhauer, nous serions, en exerçant un acte de volition, « derrière les coulisses )) de la naturel Sans doute, notre volition nous parait libre ; mais la pierre lancée en l'air, si elle était douée de conscience, se figurerait, sans doute, monter et descendre par un acte de libre arbitre-. Il est évident, d'ailleurs, que celte assimilation n'explique rien, car nous ne comprenons pas comment une volition en nous se transforme en mouvement. Mais nous comprenons au moins que l'irrationnel pourrait bien être unique.
Que si nous nous référons à l'analyse à laquelle nous nous sommes livrés sur la signification du terme « cause », il est évident que nous venons d'assimiler un acte de la nature brute à un phénomène relevant, non pas de la causalité scientifi(iue, mais de la causalité théologique. Sommes-nous donc allé trop loin en alïirmant que celle-ci est entièrement exclue (le la science? Oui et non. Remarquons d'abord que ce concept, en entrant dans la science, se transforme. L'acte de volition est libre par essence ; mais comme la science ne saurait embrasser que des phénomènes soumis à la domination de la loi, nous sommes nécessairement amenés à éliminer cette liberté, à la traiter en épiphénomène, à concevoir en
\. Schopenhauer, Veber die vier fâche Wursely éd. Frauenslaedl. Leipzig, 1877, p. 145.
2. Spinoza. Opéra. La Haye, 1883, vol. Il, p. 208. « Hic sane lapis quandoquidcm sui tanlummodoconalus est conscius, et minime indifferens, se liberrimum esse, etnulla alia de causa in molu perseverare, credet, quam quia vult. »
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quelque sorte une volition dépouillée du sentiment de la liberté, ce qui est assurément contradictoire, mais, en Toccasion, indispensable. C'est ce que Ton voit clairement dans le passage de Malebranche (p. 277) qui, mettant en cause la divinité, est obligé de supposer que ses actes sont strictement déterminés, c'est-à-dire de la dépouiller, en cette circonstance, de son libre arbitre. Ce n'est donc plus tout à fait la causalité théologique ; c'est un concept approchant, intermédiaire en quelque sorte entre celui-ci et la causalité scientifique. 11 tient de la première en ce qu'il suppose une dissemblance fondamentale, une hétérogénéité absolue entre la cause et Teflet ; et de la seconde, en ce qu'il exclut la liberté. On peut désigner ce concept comme celui de la- causalité efficiente.
Eu outre, cette notion n'apparaît qu'à l'extrême limite du domaine de l'explication. La science, d'un efiort puissant et inlassable, recherche l'identité dans les phénomènes, la leur impose même au besoin. Là où cet effort reste stérile, où se manifeste l'irrationnel, l'association mentale entre les deux concepts de causalité, — l'un issu de la raison et l'autre émané de la sensation immédiate du vouloir — glisse pour ainsi dire subrepticement, à la place du premier, le second ou du moins son reflet. C'est ce que faisait Malebranche, en attribuant l'action des corps à la volonté de la divinité. Avec cette seule différence que nous substituons à cette conception pseudothéologique une conception pseudo-métaphysique, nous agissous de même en dotant les atomes d'une puissance mystérieuse que nous appelons impénétrabililé ou force, mais qui, bien entendu, sous cet aspect, reste aussi irrationnelle que l'acte de la divinité de Malebranche ; car l'effet qu'on entend produire est le mouvement et ce qu'on loge dans le corps ne peut être qu'une faculté. 11 suffit d'ailleurs de scruter ces concepts pour reconnaître qu'ils dérivent des sensations indissolublement liées à des actes de volonté. Leibniz, en introduisant sa notion du principe d'action ou de passion, déclare qu'elle <( est très intelligible quoiqu'elle soit du ressort de la métaphysique » ; mais ce terme d'intelligible n'a pas chez lui la portée que nous lui avons attribuée. Ce qu'il entend affirmer, c'est que le concept cherché correspond à quelque chose que nous sentons distinctement et directement, et l'accumulation des termes de puissance, d'action^ de résistance et d'effort ne laisse aucun doute que la sensation qu'il évoquait par cette association d'idées était bien celle
qui accompagne en nous raccomplisseraent d'un acte '. Bien enteadu, tout comme la divinité de Malebranche, cette entité métaphysique, quoique dérivée de la volition, ne peut être libre. Impénétrabilité ou force entourant Tatorne, lune et Tautre nous apparaissent comme constantes. Elles pourraient sans doute à la rigueur varier dans le temps selon une règle définie — ce serait poser une loi sans raison possible, — mais elles ne sauraient varier librement sans déroger aux fondements mêmes de la science.
Les quatre concepts dont nous avons reconnu l'existence» et qui constituent quatre manières différentes de comprendre le rapport entre l'antécédent et le conséquent, ont des domaines différents. La légalité s'applique à tous les phénomènes sans exception qui font l'objet de la science et à chaque phénomène en particulier sous tous ses aspects, en tant du moins que nous le concevons comme étant un objet de la science. Nous cherchons à appliquer la causalité scientifique également à tous les phénomènes de la science et nous trouvons toujours, en violentant plus ou moins la nature, un côté du phénomène auquel elle peut s'appliquer ; mais, ainsi que l'établit M. Boutroux dans le passage que nous avons cité (page 259j, jamais cette application n'est complète, jamais il ne peut y avoir persistance du tout, coïncidence, identité complète entre l'autécédeut et le conséquent. Le phénomène type, celui auquel nous réduisons les autres, le mouvement, n'est lui-inèmc explicable que si nous l'assimilons au repos. Dès que nous le concevons comme changement, des diflicultés se manifestent que nous ne parvenons à vaincre qu'à l'aide d'artifices tels que le calcul infinitésimal. Le domaine de ce concept est donc plus restreint que celui du précédent. La causalité théologique gouverne les phénomènes en tant que nous les concevons comme échappant à la science, h la prévision et enfin la causalité efficiente, qui est une sorte de concept hybride, intermédiaire entre les deux derniers, s'applique, avec plus ou moins de bonheur, à la partie des phénomènes de la science qui échappent à la causalité scientifique, c'est-à-dire à leur côté irrationnel. La causalité théologique, par son essence même, est entièrement étrangère à la science ; la causalité efficiente y pénètre, facultativement, en pis-aller. Seuls les deux concepts de légalité et de causalité