Cf. Appendice I, p. i07 ss
LA FINAUTé 287
scientifique 8*y appliquent d'une manière constante, elle est leur œuvre et ils la gouvernent véritablement.
Il convient ici de mentionner un autre concept encore, celui de finalité. Dans un passé assez récent, la finalité était en grand honneur dans la science. Sans parler de l'usage plus ou moins subreptice qu'on en faisait dans les sciences physiques proprement dites (usage qui, nous le verrons, n'a pas complètement cessé), elle paraissait seule susceptible de fournir des points de vue vraiment synthétiques dans les sciences de l'être organisé. Sans doute. Descartes avait affirmé que l'organisme n'était qu'une machine et, au xvm® siècle, les matérialistes avaient magnifiquement développé celte thèse. Mais elle paraissait une vue toute métaphysique et d'où il était impossible de tirer des indications précises pour des recherches expérimentales. Qu'il y eût, dans chaque être organisé, un ensemble adapté merveilleusement au milieu et au mode d'existence, c'est ce qu'une observation même superficielle permettait d'apercevoir et ce qu'une étude approfondie confirmait. C'est sur cet accord qu'était fondée la preuve téléologique de l'existence de Dieu qui, on le sait, a occupé pendant de longs siècles une place considérable dans la pensée de l'humanité. A la veille presque des travaux de Lamarck, dans un milieu très porté vers le matérialisme, l'abbé Galiani aformulé cetteopinion avec beaucoup de force et d'éloquence ^ Kant était également d'avis qu'on ne pourrait jamais se passer, pour l'explication des êtres organisés, des considérations de finalité : a II est absolument certain que nous ne pouvons apprendre à connaître d'une manière suffisante et, à plus forte raison, nous expliquer les êtres organisés et leur possibilité intérieure par des principes purement mécaniques de la nature, et on peut soutenir hardiment avec une égale certitude qu'il est absurde pour des hommes de tenter quelque chose de pareil, et d'espérer que quelque nouveau Newton viendra un jour expliquer la production d'un brin d'herbe par des lois naturelles auxquelles aucun dessein n'a présidé ; car c'est là une vue qu'il faut absolument refuser aux hommes ^. »
i. Mémoires inédits de Vabbé Morellbt, etc., 2« éd. Paris, 1822, vol. !•', p. 135 88.
2. Kant. Critique du jugement, trad. Barni, vol. Il, g 74, p. 77. — En dépit de ce qu'a dit à ce sujet Rbnouvibr (Esquisse d'une classification y etc., p. 195), nous croyons que M. H^ckel (Histoire de la création, Paris 1874, p.
La situation s'est complètement modiflée avec l'avènement de la théorie ou du principe d'évolution. Cependant, . sur ce point, il convient de préciser.
Eu effet, si Ton essaie de fixer avec exactitude la portée de ce principe, on constate qu*il ne parait pas être conçu dans le môme sens par tout le monde. Ainsi, certains philosophes accusent les biologistes d'en fausser le sens ; ils déclarent que pour en saisir la vraie signification il importe de le « dégager de sa gangue matérialiste^ ». Cette situation ne laisse pas que d'étonner, si Ton se rappelle que le concept d'évolution a surgi à propos défaits et de théories biologiques et qu'à l'heure actuelle encore, c'est surtout dans cette science qu'il trouve son application. On soupçonne aussitôt qu'il doit y avoir, entre les deux camps, un malentendu. Nous croyons qu'il est possible de montrer qu'il en est réellement ainsi, que le principe d'évolution est double] ou, si l'on aime mieux, qu'il présente deux faces, l'indétermination provenant de ce que les sciences biologiques se trouvent, en comparaison des sciences physiques, dans un stade de développement infiniment moins avancé, et que, par conséquent, la différenciation qui se produit dans celles-là ne s'impose pas simultanément dans celles-ci.
Reportons-nous à Tépoque de la grande discussion entre Cuvier et Geoffroy Saiut-Hilaire. Qu'affirmait la théorie régnante ? Elle maintenait que les espèces doivent être considérées comme fixes, invariables, chacune ayant surgi avec des caractéristiques déterminées et les ayant conservées si elle subsiste encore ou, si elle a disparu, jusqu'à cette disparition même. Les novateurs, au contraire, prétendaient que l'espèce, par le fait même de sa vie, se modifie. Tout le monde était et est, semble-t-il, encore à peu près d'accord sur le sens dans lequel se produit cette modification de l'espèce, ou son évolution, comme on a désigné ce concept plus tard : c'est que l'espèce s'adapte de mieux en mieux à son entourage, elle
90 ss.) a raison et que ce passage est contredit parce que Kant a dit quel- (fues pages plus loin (/. c. § 79, p. 111). Mais si on ne peut faire disparaître la contradiction logique, on peut comprendre à la rigueur, au point de vue psychologique, comment Kant y a été amené. Kant était sans doute, au point de vue abstrait, convaincu que tout devait s'expliquer « par des raisons de mêchanique » comme disait Leibniz. Mais pour l'être organisé, l'évidence de la finalité lui est apparue, au moment même ott H examinait cette question, à tel point écrasante, que le problème causal lui a semblé cardinalement insoluble.
1 . E. Lb Roy. La nouvelle philosophie. Revue de métaphysique. IX, 1901, p. 294