Ostwald. Voi'lesungen. Leipzig, 1902, p
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avons fait cette première coocession, nous sommes entraînés immédiatement et irrésistiblement vers la dissolution complète de cette conception qui nous paraissait d'abord si assurée. Voici un bâton. Je vois son double dans la glace, sans croire que Timage soit un bâton réel. Je le plonge dans Feau et il m'apparait brisé, mais aussitôt « ma raison le redresse », selon l'admirable expression de La Fontaine. Or, ma raison ne peut le faire qu*en raisonnant. Je suis donc amené à parler de réflexion et de réfraction, de rayons lumineux et d'ondulations. La lumière devient un mouvement, le bâton se résout en une nébuleuse d*atomes et le même raisonnement qui le « redressait » quand il était plongé dans l'eau, me contraint ensuite à affirmer que sa matière ou sa substance doivent persister alors que je le brûle.
Ce qu*il faut surtout remarquer ici, c'est que le même procédé qui a servi à constituer le concept du sens commun sert aussi à le dissoudre. Le causalistne — s*il est permis d'user de ce terme — n'est pas un privilège du savant. 11 est le propre de rhomme. Il ne servirait de rien de vouloir écarter cette « métaphysique ». Hertz l'a vu clairement quand il a déclaré que « tout esprit pensant a, en cette qualité, des exigences que le savant a coutume de qualifier de métaphysiques », et quand il en a tiré cette conclusion « qu'aucun scrupule qui, de quelque façon que ce soit, fait impression sur notre esprit, ne peut être écarté par le fait qu'on le qualifie de métaphysique ^ » Ainsi donc, cette dissolution de la réalité s'opère à la fois d'une façon irrésistible et insensible. Le sens commun n'est qu'une halte plus ou moins artificielle sur une pente constamment déclive. A partir du moment où le bâton a cessé d'être pour moi une pure sensation visuelle, évoquant la possibilité d'une sensation tactile, je ne puis plus m'arrèter, je suis poussé d'expérience en expérience et de raisonnement en raisonnement jusqu'à le faire évanouir complètement dans l'éther.
Une autre halte, également factice,[sur le même chemin, est constituée par le mécanisme. Conception infiniment plus parfaite que celle du sens commun, plus conforme encore que celle-ci au postulat causal, il manifeste aussi davantage son accord avec la réalité, et par conséquent est apte à nous faire découvrir une somme de rapports bien plus grande. D'ailleurs
i. H. Ubrtz, Gesammelle Werke. Leipzig, 1893, vol. 111, p. 27 ss.
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le mécanisme ressemble eacore en ceci au sons commua que, comme l*a admirablement senti Renouvier^ réduisant le sensible à certains éléments, les plus abstraits de tous, tels que le mouvement, la résistance, la pénétrabilité, éléments mal déterminés sans doute, mais dont le concept ne s'en constitue pas moins d'une manière à peu près semblable chez tous les hommes, il devient par là un moyen de faciliter les communications, une sorte de « sens commun scientifique ».
Ce que nous avons exposé au sujet de la genèse des notions du sens commun nous fait comprendre mieux encore la vanité de l'effort qui tend à exclure la causalité de la science. Quel devrait être le point de départ d'une science strictement conforme au précepte de Comte et de M. Mach, c'est-à-dire uniquement inspirée par le principe de légalité, faisant abstraction, pour parler avec Renouvier, au profit d'un phénomisme absolu de toute conception substantialiste? Il faudrait apparemment partir de nos sensations car, M. Mach nous le dit lui-même : « Ce ne sont pas les choses, mais les couleurs, les sons, les pressions, les espaces, les durées (ce que nous appelons d'habitude des sensations) qui sont les véritables éléments du mondée » A dire vrai, il faudrait aller plus loin encore et prendre pour point de départ ces « données immédiates de la conscience » que M. Bergson a réussi à dégager. Est-ce ainsi que procède la science ? En aucune façon. Elle laisse tout d'abord complètement de côté ce problème; quand elle en parle, c'est pour en réserver la solution à une de ses branches les plus tardives et les plus complexes, la physiologie; parfois aussi pour l'écarter complètement en le déclarant d'essence métaphysique. Le point de départ de la science est au contraire uniquement dans les données du sens commun, cela est facile à constater, et d*éminents savants Tont d'ailleurs expressément déclaré. M, Duhem estime que « nos connaissances scientifiques les plus sublimes n'ont pas, en dernière analyse, d'autre fondement que les données du sens commun ' » et M. Mach nous avertit que « le savant, pour le travail courant (denHandgebramh), ne saurait se passer des conceptions de substance les plus grossières \ »
i. Renouvier. Critique philosophique, IX, p. 349.
2. E. Mach. La mécanique, trad. E. Bertrand, Paris 1904, p. 451.