‹ Identité et réalitéChapitre 244 sur 274 · Fouillée. Le mouvement positiviste. Paris, 1896, p · texte numérisé non relu

Fouillée. Le mouvement positiviste. Paris, 1896, p

faces d'uue seule : la sensatiou et Tactiou trausitive. Afin d'expliquer cette double énigme qui constitue apparemment le fin fond de la nature, il nous faudrait comprendre la causalité efficiente, la « communication des substances » ; or, nous savons qu'elle est inaccessible à notre entendement, « irrationnelle )). On a affirmé le contraire : c'est qu'on la confondait avec la causalité scientifique, qui est tout autre chose, qui est l'identité et qui constitue au contraire 1 essence de notre entendement. On a voulu, d'autre part, exclure cette causalité scientifique même du domaine de la science : c'est que l'on commettait la même méprise en sens contraire, que Ton assimilait la causalité scientifique à la causalité efficiente. La première erreur est celle de Descartes et de Spinoza. la seconde celle de Berkeley et de Ck)mte. Les premiers ont cru à Tuniverselle intelligibilité, alors que les derniers, limitant la science à la loi, affirmaient par là que l'intelligibilité ne devait en rien intervenir dans la science ou, en d'autres termes, que rien n'était intelligible.

La véritable voie a été indiquée par Kant : Il y a bien accord entre notre entendement et la réalité, mais cet accord est partiel, puisque, en fin de compte, nous nous heurtons aux contradictions que nous appelons les antinomies. La réalité est partiellement intelligible et notre savoir scientifique est mêlé d'éléments aprioriques et d autres qui sont a posteriori.

Mais, quand il s'agit de séparer ces éléments les uns des autres, tâche que Kant s'est assignée dans deux œuvres admirables, les Premiers principes métaphysiques de la science de la mtture et le traité De la transition des premiers principes métaphysiques de la science de la nature à la physique, nous ne pouvons plus suivre jusqu'au bout le grand philosophe. Nous avons mentionné plus haut quelques-uns des résultats auxquels il parvient : ils indiquent nettement qu'il a dû faire en général à la déduction une trop large part. C'est ainsi qu'en parlant de la conservation de la matière il dit : « On emprunte à la métaphysique générale ce principe qu'on prend pour base : que dans tous les changements de la nature aucune substance ne se perd ni ne se crée. Ici on ne fait qu'exposer ce qui est substance dans la matière^ ». C'est là, en effet, nous l'avons vu, le véritable fondement de ce principe. Mais, pour Kant, la dernière partie de sa proposition est également

1. Kant. Premiers principes, Irad. Andler et Chavan.ves. p. 74.

apriorique : le concept de matière iacliit pour Itii nou seulement celui de masse, mais encore celui de poids, de môme que le concept de mouvement inclut celui de mouvement uniforme et rectiligne, c'est-à-dire Tinertie.

Kant croit que la science comporte une partie pure, c'est-àdire purement rationnelle et qui par conséquent est entièrement a priori. Cette partie comprend non seulement ce que nous nommons, depuis Ampère, la cinématique (et ce qui correspond à ce que Kant désignait comme phoranomie), mais encore une partie de la mécanique. Or, il n'en est pas ainsi. Il n'existe pas de mécanique, ni même de cinématique pure. Notre cinématique actuelle suppose le principe d*inertie, y compris la composition du mouvement. Car à quoi servirait de composer des « segments » rectilignes comme on Ta proposés s'il n'était pas sous-entendu que les corps se meuvent en ligne droite et que les mouvements se combinent de cette manière ? Supposons que nous traitions des corps célestes et essayons d'adopter pour eux la théorie qui était encore celle de Copernic, la théorie du mouvement « naturel » en cercle. Évidemment, nous ne retrouverons plus notre cinématique apriorique.

Si l'on tient à faire de la cinématique une science purement rationnelle, sans aucun recours à l'expérience, il reste à la présenter comme hypothétique. A cette condition, elle peut se déduire en toute rigueur, et Ton en sera quitte pour démontrer après coup que ses résultats concordent avec Texpérience. Mais telle n'est pas la pensée de Kant.

Le mérite de Kant dans ce domaine n'en reste pas moins très grand. C'est en suivant ses traces que Whewell est parvenu à préciser avec justesse la manière dont nous devons nous représenter le rôle de la déduction et de l'empirie dans certains énoncés de la science. « C'est un paradoxe, dit-il dansTintroduction à sa Philosophie des sciences iiiductices, que l'expérience nous conduise à des vérités universelles de l'aveu de tous et apparemment nécessaires, comme le sont les lois du mouvement. La solution de ce paradoxe consiste en ce que ces lois sont des interprétations des axiomes de causalité. Les axiomes sont universellement et nécessairement vrais, mais la juste interprétation des termes qu'ils contiennent nous est enseignée par l'expérience. Notre idée de cause four-

1. Calinon. Etude critique sur la mécanique. Nancy, 1885, p. 12 ss.

nit la forme et re.xpérieuce la matière de ces lois'. » Dans un autre passage, Whewell, après avoir exposé la même théorie, insiste sur ce que, « sans les enseignements de Texpérience les lois du mouvement n'auraient jamais pu être connues d'une manière distincte- ». Et, bien qu'il se soit parfois exprimé d'une façon un peu contradictoire ** et qu'il n'ait pas appliqué cette méthode à la conservation du poids (qu'il considérait, ainsi que nous l'avons indiqué, comme entièrement apriorique, parce quelle concept de poids était pour lui, comme pour Kant, inclu dans celui de substance*), on ne saurait, semble-til, lui contester le mérite d'avoir, le premier, indiqué clairement la nature particulière des énoncés qui se déduisent du principe d'identité. La thèse de Whewell a été bien souvent reprise plus tard, avec les corrections nécessaires. MM. Milhaud, Le Roy, Wilbois, Kozlowski, parmi nos contemporains, l'ont exposée. Cette solution est cependant loin d'avoir attiré toute l'attention qu'elle mérite. Même les doutes au sujet de l'origine des principes de conservation persistent. M. Poincaré exprime certainement le sentiment général des savants contemporains quand, voulant établir pour quelle raison le principe de la conservation de l'énergie « occupe une sorte de place privilégiée », c'est-à-dire pourquoi nous lui attribuons une valeur dépassant ses fondements expérimentaux, il recherche les (( petites raisons » de cette apparente anomalie ^ M. Helm, également à propos de la constance de 1 énergie, déclare qu'il convient de bannir de la science, pour les confiner dans la métaphysique, toutes les considérations se fondant sur le principe de causalité ^

Pour nous, on l'a vu, le fait que les principes de conservation constituent une classe d'énoncés particulière, découlant du principe de causalité, est d'une importance capitale, puisqu'il nous apparaît comme étant de nature à jeter une vive lumière sur la manière dont se constitue la science et même

1. Whewell. The PhUosophy of Ihe Inductive Sciences. Londres, 1840, p. XXVII.

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