LES MÉTHODES DE LA SCIENCE
On peut, uous Tavons vu, démontrer le principe d'inertie expérimentalement, et toute la partie de la mécanique qui en dépend peut par conséquent être traitée, conformément au programme de KirchhofI, en <( science descriptive ». Mais, pour la conservation de Ténergie, nous avons trouvé les démonstrations expérimentales insuffisantes ; si donc on se base uniquement sur ces preuves, en partant des travaux de Joule et en négligeant tout le développement antérieur, on ne commet pas seulement une hérésie au point de vue historique S on risque en outre de fausser complètement la signification et la portée du principe.
De plus, exposés sans hypothèses, les résultats expérimentaux nous apparaissent comme quelque chose de définitif, d'achevé, sans que nous apercevions la voie qui y a mené, ni celle qui pourra nous conduire plus loin ; car la science n'est pas baconienne et 1 expérience seule, sans le secours de l'hypothèse, ne saurait y mener bien loin. C'est ce qui fait que l'image de la science ou d'une partie de la science que l'on nous offre ainsi sera en quelque sorte statique, alors que la science se trouve en réalité dans un flux perpétuel, est dynamique.
Nous avons vu (p. o ss.) que, pour Comte, certaines lois présentaient eu effet ce caractère du définitif, qui lui faisait interdire toute recherche susceptible de les modifier; et il est clair que cette conception eût été impossible sans son horreur pour toute théorie.
Sans vouloir par conséquent proscrire les tentatives dont nous venons de parler, surtout dans l'exposé de chapitres de la science se trouvant dans une phase d'évolution très avancée, nous croyons que le savant doit, chaque fois que le développement l'exige, user dans une grande mesure de considérations cinétiques. 11 est certain qu'au point de vue même delà science expérimentale la plus stricte, nous avons grand intérêt à suivre jusqu'au bout les déductions causales, fussentelles les plus abstraites en apparence. Boltzmanu, en exposant les spéculations dont nous avons parlé à propos du principe de Carnot, a très justement insisté sur ce fait qu'il ne fallait pas les considérer comme oiseuses, car elles peuvent suggérer
1. Helmholtz {Vortraege und Reden, Brunswick 1896, p. 407) insiste parliculièrement sur le fait que les principes directeurs dont il s'était inspiré dans son travail de 1847 sur la conservation de l'énergie ne lui paraissaient « nullement nouveaux, mais au contraire très vieux ».
des expériences au sujet des limites de la divisibilité de la matière, de la grandeur des sphères d'action, etc.
Il ne faut même pas qu'en construisant ses hypothèses, le savant en redoute trop les contradictions ultimes. Laccord entre Timage causale et le phénomène, entre la pensée et la nature, ne saurait être complet ; mais il y a analogie réelle, analogie profonde. Toute théorie mécanique d'une série de phénomènes constitue un progrès scientifique imn>ense ; elle conduira sûrement à des découvertes, car elle contient une révélation sur l'essence de ces phénomènes. Si parfaite que fût, à tant d'égards, la théorie de Fresuel,on aurait, certes, eu tort de prendre à la lettre l'affirmation de Texistence de Téther lumineux pourvu des propriétés contradictoires que l'on sait. Mais qu'il y eût similitude, plus que cela, identité de propriétés entre la lumière et le mode de mouvement spatial appelé ondulation, cela était certain, et cette vérité est demeurée, alors même que les conceptions de Fresnel ont fait place à celles de Maxwell. Or, ces ondulations, on ne pouvait les concevoir que dans un milieu : on n donc bien fait d'accepter l'éther lumineux, en dépit de ses propriétés inconciliables. Il faut prendre son parti de ces contradictions qui résultent des limites de notre entendement. On doit, sans doute, chercher à les réduire à un minimum, et ce sera toujours accomplir un progrès considérable que de mettre d'accord la théorie de deux parties distinctes de la science. Mais chaque théorie, si parfaite soit-elle, ne pourra jamais èlre logique ni intelligible jusqu'au bout. Les savants se sont beaucoup occupés de certains problèmes fondamentaux du mécanisme. Les particules élémentaires doivent-elles être considérées comme infiniment élastiques ou comme infiniment dures? Leibniz et Huygens ont vivement agité cette question. De même, nous avons vu qu'on a cherché à expliquer 1 élasticité des atomes par des mouvements de toute sorte. Enfin il y a eu de grandes discussions sur la question de savoir si nous devons considérer l'atome comme un corpuscule ou comme un centre de forces. Ces recherches et ces discussions ont une grande utilité ; il y aurait évidemment avantage à écarter définitivement l'action à distance qui répugne par trop à notre entendement, et, en réduisant toute action transitive à un type unique, nous aurions, en premier lieu, un minimum d'irrationnel, ce qui est toujours satisfaisant au point de vue théorique; en outre, cette hypothèse