LES SYSTEMES METAPHYSIQUES
nature à l'égard du principe causal. A moins de supposer, comme Spir, qu'il y a dans cet accord une « déception organisée ' », voulue, on est bien forcé de poser cette analogie, d'admettre une harmonie partielle.
Faut-il s*en étonner? Sans doute, si nous opposons au monde de notre conscience celui du uoumène. Mais il ne faut point oublier que ce n'est là en somme qu'une théorie métaphysique, que c'est nous qui avons créé la conception du uoumène et que nous Tavons créée en vue de Tactiou. S'il reste sans action, il s'évanouit aussitôt, tout comme les dieux d'Epicure, ou l'éther des physiciens si nous le privions de masse. Nous postulons donc l'action en même temps que le concept et par conséquent aussi Tanalogie. Si donc, dans ce concept dualiste, Tanalogie apparaît comme un miracle, c'est un miracle du même ordre que la sensation.
Mais cette conception n'est pas la seule. Il m'est également loisible de considérer le moi comme une partie du grand Tout ou de juger, au contraire, que le monde entier n'est que ma sensation. « Les montagnes, vagues et ciels ne sont-ils pas une partie de moi et de mon âme, comme moi d'eux ? » dit Byron dans des vers que Schopenhauer aimait à citer". Si nous adoptons une conception de ce genre, Tétonnement disparait, ou plutôt la difficulté consistera alors à comprendre comment il se fait que l'analogie ne soit pas plus complète, qu'il reste des éléments inconnaissables, transcendants.
Nous voilà encore une lois parvenus sur le terrain de la métaphysique propre. Nous ne pouvons, en effet, esquiver une réponse à cette question : les résultats auxquels est arrivée la science théorique sont-ils de nature à déterminer notre choix entre les divers systèmes que la métaphysique nous propose?
 cette question, Ed. de Hartmann, dans un ouvrage remarquable ^ a donné une réponse affirmative. 11 constate que la science, à l'aide de l'expérience et de l'observation, et en partant des notions du sens commun, arrive finalement à leur substituer une conception entièrement différente, le méca-
\. Spir,/. c, p. 9, 18, 317.
2. Are not the mountains waves and skies a part Of me and of my soûl, as l of tfiem ?
Byron, Manfred, cf. Schopenhaub», Die Well dis Wille und Vorslellung, vol. I.p. 213.
3. Ed. von Uaktman.n. Das Grundpvoblem der Erkenntnisstheone . Leipzig, 6. <J-, p. 21 8S.
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nisiue. Mais d'autre part la science, tout eo détruisant la réalité du sens commua, maintient le temps et l'espace . Elle conclut donc à un noumène soumis aux conditions du temps et de l'espace, c'est-à-dire à un système métaphysique déterminé désigné sous le nom de « réalisme transcendental ».
A la lumière des résultats auxquels nous sommes parveuus, nous ne pouvons évidemment reconnaître cette conclusion comme valable. Constatons d'abord que, contrairement à ce que semble supposer Hartmann, le mécanisme à son tour n'est pas un aboutissement ; ce n'est qu'une étape, tout comme le sens commun, une halte quelque peu artificielle sur un chemin qui n'en comporte pas. Nous avons écarté la plus grande partie des qualités sensibles, les déclarant, avec Démocrite, de convention, nous ne voulons en retenir que ce qui serait strictement nécessaire pour définir un corps. C'est ici que ladifliculté se présente : que pouvons-nous retenir logiquement ? Selon la réponse que nous donnerons à cette question, la forme du système mécanique que nous adopterons variera : mais en scrutant les choses à fond, nous arriverons bientôt à la conviction que nous ne pouvons conserver aucune qualité sensible, l'atome ne peut même pas « loger » son impénétrabilité qui est manifestement une « qualité occulte », et le corps s'évanouit dans l'espace, ce qui a pour corollaire logique l'évanouissement de l'espace lui-môme et du temps. Dès lors, eu appliquant le raisonnement de Hartmann, on conclurait que la science nous amène, non pas à son (( réalisme transcendental », mais à 1 idéalisme ou, si Ton veut, au dogmatisme négatif le plus absolu, puisque sa formule serait : rien n'existe ni ne peut exister. Mais nous savons que le mécanisme n'est pas un résultai de la science. La science le confirme dans une certaine mesure, de mômeque l'expérience de la vie banale semble confirmer le réalisme naïf du sens commun — c'est toujours l'accord entre la raison et la réalité, accord partiel évidemment. Mais le mécanisme est par lui-même antérieur à la science ou, si l'on veut, simultané. Le fait que la science théorique construite à l'aide du mécanisme conserve les notions de temps et d'espace n'a rien d'énigmatique. C'est comme ces jeux numériques faits pour amuser les enfants et où ceux-ci, après toute une série d'opérations compliquées, s'émerveillent de retrouver leur chiffre initial. Enfin, dernier argument contre le raisonnement de Hartmann, on ne peut même pas dire que le mécanisme conserve réellement intacts les concepts d'espace
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et de temps. Pour celui-ci, nous avons vu notamment que les théories mécaniques le supposent réversible, ce qui est assurément préparer son élimination et ce qui nous fait voir d'ailleurs, une fois de plus, que le mécanisme n'est qu*une étape.
Cependant, le processus même de cette élimination ne nous suggère-t-il pas qu'il pourrait y avoir quelque chose de fondé dans Targumentation de Hartmann? En eflet, si notre entendement postule l'élimination, la réalité résiste, et sa résistance se manifeste par le principe de Carnot (p. 263). Nous n'aurons donc qu à changer le point de départ du raisonnement et à substituer au mécanisme le principe de Carnot ; la généralité de cette formule ne prouve-t-elle pas que la réalité ne saurait être conçue indépendamment du temps? Sans doute, dans une certaine mesure. Ce que nous voyous en effet clairement par là, c*est que nous ne pouvons faire abstraction, dans la considération d'un phénomène, des conditions du temps. Mais cela, nous le savions dès Torigine ; nous savions que tout phénomène extérieur était inimaginable pour nous en dehors des conditions de temps et d'espace ; le principe de Carnot exprime simplement cette vérité dune manière plus nette. La science, sur ce point encore, ne nous apprend rien sur le uoumène, elle précise seulement ce fait qu'il y a, entre notre intelligence et le monde extérieur, un accord partiel. On peut partir du fait de cet accord pour conclure à l'existence du monde extérieur, comme l'a fait, entre autres, Leibniz ^ ; mais on peut aussi se servir, comme les philosophes idéalistes, du fait que cet accord n'est que partiel, qu'il y a aussi désaccord, pour démontrer l'impossibilité du même monde extérieur. On peut enfin, comme Kant, tenter une conciliation en supposant que l'accord est dû à des éléments intuitifs mêlés indissolublement à notre sensation. Ce sont là des discussions qui sont du ressort exclusif de la métaphysique.
Il est facile de s'en assurer par l'étude de l'histoire de la philosophie. Si les solutions que les modernes ont proposées pour ces problèmes diffèrent de celles formulées dans l'antiquité ou pendant le moyen âge, c'est plutôt par la forme que par le fond, et il semble que le progrès des sciences physiques ne puisse influer précisément que sur cette forme de la solution. C'est que l'accord et le désaccord dont nous parlons se manifestent dès le sens commun. Nos sensations se présentent
\, Cf. CouTURAT. La logique de Leibniz, Paris, 1901. p. 258.
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réellement en groupes et reodeot possible la constitution d'un monde d'objets persistants rp. 339); mais dès que nous voulons pénétrer un peu plus profondément la nature des choses, nous voyons ce monde se dissoudre (p. 340). Dira-t-on que cette seconde évolution appartient déjà à la science? Sans doute, mais nous avons vu qu'il y a. à ce point de vue, entre la science et le sens commun une continuité absolue. Par le fait, Tatomisme appartient à Taube de la pensée humaine, sens commun, science et métaphysique se confondent eu lui pour iiinsi dire.
La science, en progressant, n'abolit pas Tatomisme; elle le développe et le précise au contraire. Mais, en même temps, elle pose aussi la conception antagoniste, par le principe de Carnot. En d'autres termes, elle tend à la fois à rabolition de la réalité et à son aflirmation. En elle, les deux tendances philosophiques opposées coexistent paisiblement. C'est doncqu'au point de vue métaphysique, on ne peut en tirer aucune conclusion allant au delà de l'énoncé d'Hermotime convenablement modifié.
Remarquons que nous répétons ici sous une autre forme cette proposition que jamais une théorie ne sera vraie tout simplement (p. 375'. En effet, la théorie recherche une réalité se trouvant derrière celle du monde du sens commun, et il eu résulte que l'être créé par la théorie ne saurait être considéré comme une chose en soi. Cependant, on a quelquefois attribué à des énoncés de ce genre un sens très différent. En déclarant que les hypothèses ne pouvaient se transformer en réalités, qu'elles n'étaient de leur nature ni vraies, ni fausses, qu'elles étaient par essence invérifiables — propositions parfaitement exactes si on les applique à la totalité de nos suppositions sur le monde extérieur — ou a voulu affirmer une différence fondamentale entre le monde des théories et celui du sens commun. Or, celte différence, nous l'avons reconnu, n'existe pas à ce point de vue; et si, sous le terme de réalité, on comprend non pas celle delà chose en soi, mais celle de Tobjet sensible tel que le conçoit le sens commun, la proposition devient certainement inexacte. D'abord, au point de vue historique, il est aisé de démontrer que des théories ont dû passer dans le sens commun. Le sou n'apparaissait certainement point, à nos ancêtres très reculés, comme une vibration ; mais les hommes ont appris dei)uis bien longtemps à voir, à sentir ces vibrations dans certaiues conditions cl l'on ne saurait contester, semble-t-il,