LES RAPPORTS ENTRE LA LÉGALITÉ ET LA CAUSALITÉ
en faveur du principe causal, nous faisous aussitôt une sorte de réserve mentale : il sera applicable non pas totalement, mais partiellement. Dès lors, la confusion dont nous venons de parler devient possible.
C'est à peu près ainsi sans doute que raisonnait Lucrèce. Après avoir solennellement proclamé que « rien ne vient de rien » et que « rien ne peut retourner au néant » — ce qui est le principe de causalité sous sa forme la plus absolue — il ajoute aussitôt que cette règle est nécessaire pour que « les arbres portent toujours les mêmes fruits ». Entend-il afRrmer que ces fruits sont toujours là? Non pas, il sait fort bien qu'ils naissent et qu'ils périssent. Ce qu'il postule, c'est que quelque chose en eux — les germes, les atomes — persiste ; c'est donc qu'aussitôt le principe énoncé, il a tacitement renoncé à l'appliquer avec rigueur. Mais, en revanche, l'application partielle lui parait indispensable pour assurer l'ordre dans la nature, c'est-à-dire que comme nous venons (le l'indiquer, le règne absolu de la légalité entraine pour lui le règne partiel de la causalité.
Cette thèse a rencontré peu de contradicteurs. Newton l'a pleinement adoptée en la faisant suivre d'une sorte de démonstration très remarquable, sur laquelle nous reviendrons tout à 1 heure. Kant semble avoir partagé cette manière de voir^ Hartmann considère comme avéré que la légalité des phénomènes ne peut s'observer que si ceux-ci ont pour substrats des substances immuables ^ Beaucoup de penseurs contemporains paraissent être également de cet avis. « Il est clair, dit M. Milhaud, que si le monde est gouverné par la loi , il y aura des quantités qui demeureront constantes. ^ » M. Bergson croit que « des visions stables sur l'instabilité du réel » nous sont commandées par le souci de la connaissance pratique de la réalités en d'autres termes que pour pouvoir formuler des règles nous permettant d'agir, nous sommes forcés de sup-
1. Kant {Kritikcler reinen Vernunft, éd. Roscnkranz und Schubert, p. 157;, déclare que la persistance de la substance est « le substrat de la représentation empirique du temps lui-môme, qui rend seul possible toute détermination du temps « [an welchem aile Zeilbestimmung allein moeglich ist). C'est donc qu'à son avis, sans la persistance delà substance, l'uniformité du temps et partant toute régularité des phénomènes disparaîtraient.