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L HYPOTHÈSE ASSIMILEE A LA LOI

mode (le production, si énergiquement proscrites par Comte. Ce seraient de simples représentations figuratives, destinées à servir de mémento, à « lixer les idées » comme on dit dans les mathématiques. Si je dis que la benzine contient six atomes de carbone posés en hexagone, je m'exprime inexactement ; ce que je veux affirmer en réalité, c'est que la benzine se comporte à certains égards comme si elle était ainsi constituée. Donc, contrairement à Tapparence, je n'affirme pas l'existence de Thexagone. Je m'en sers comme d'un terme commode, parce qu'il eût été trop compliqué d'établir un rapport direct entre divers éléments qui sont pourtant tous des éléments de faits. « Les théories mathématiques, dit M. Poincaré en parlant de la théorie de l'ondulation, n'ont pas pour objet de nous révéler la véritable nature des choses ; ce serait là une prétention déraisonnable. Leur but unique est de coordonner les lois physiques que l'expérience nous fait connaître, mais que, sans le secours des mathématiques, nous ne pourrions même énoncer ^. » M. Duhem déclare de même que la théorie physique n'est pas une explication, mais un système de propositions mathématiques-; elle classifle les lois^

On peut, en efïet, à l'aide d'un artifice de ce genre, assimiler les hypothèses aux lois, celles-ci pouvant être exprimées par des formules analogues à celle dont nous nous sommes servis pour les premières. Nous dirons donc que les corps célestes se meuvent comme s'ils s'attiraient proportionnellement à leurs masses et inversement au carré des distances, et aussi que le rayon lumineux se comporte comme si les sinus des angles d'incidence et de réfraction devaient observer une certaine proportion. Mais on remarquera que cette manière de s'exprimer parait naturelle pour la loi de la gravitation (laquelle d'ailleurs a été, en fait, énoncée par Newton à peu près sous cette forme) et non pas pour celle des sinus. C'est que la loi de Newton contient véritablement une hypothèse, une supposition sur la marche réelle des choses, alors que, pour les angles et les sinus, il ne s'agit que d'êtres de notre imagination ; par conséquent, la précaution nous parait ici complètement superflue.

En d'autres termes, Tassimilation que nous venons de tenter est purement artificielle. Il y a un véritable abîme

i. H. PoiNOABÉ. Levions sur la l/iéorie malhéniatîtjuede la lumière. I*aris, 1889, p. I.

^. V, DuuEii. La théorie p/njsifjue. Paris, 10u6, p. i!6. Z.Vj., p. 33.

entre les concepts physiques et les abstractions mathématiques; déclarer que l'atome de carbone est la limite d'une série de concepts tout comme le point, la ligne ou rinfiniment petit, c'est vraiment violenter notre entendement.

Il ne peut, d'ailleurs, y avoir le moindre doute en ce qui concerne Topinion que proCessaient, au sujet des hypothèses, les savants du passé. M. Duhem, dont la très grande autorité en ces matières se trouve ici doublée du fait de ses idées personnelles, diamétralement opposées à cette manière de voir, écrit : « Que plusieurs des génies auxquels nous devons la physique moderne aient construit leurs théories dans l'espoir de donner une explication des phénomènes naturels, que quelques-uns même aient cru avoir saisi cette explication, cela n'est pas douteux ^ )) Il constate aussi que les grandes théories scientifiques, et notamment les doctrines des péripatéticiens, des atomistes, de Descartes, de Boscovich étaient eotièrement dominées par des conceptions métaphysiques et n'étaient par le fait que le prolongement de systèmes philosophiques ^ preuve évidente que les unes et les autres visaient le même but, à savoir Texplication de la réalité. Mais, même en parcourant les travaux de ceux qui se servent actuellemieut de ces concepts hypothétiques, sans excepter les plus prudents d'entre eux, on sent qu'ils leur attribuent un tout autre degré de réalité qu'à un pur concept mathématique. Sans doute, les affirmations explicites de réalité sont devenues un peu plus rares tout récemmeot : les anathèmes de Comte et de M. Mach y sont certainement pour quelque chose, et aussi certains travaux de critique, tels que ceux de Stallo et de Hannequin dont il sera question plus loin; mais la principale raison est probablement dans le fait que les hypothèses scientifiques elles-mêmes sont justement en train de subir une transformation profonde, de « muer », si l'on ose se servir de ce terme. Il n'empêche que les savants, dès qu'ils mettent en jeu les atomes et l'éther, raisonnent implicitement comme si c'étaient non pas des concepts, mais des choses réelles, voire même les seules choses réelles, puisqu'elles doivent expliquer toute réalité. Loin de limiter la science aux lois, ou de considérer les hypothèses comme un surrogat provisoire à des lois futures, les savants subordonnent mani-

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